‹ La religion et la foiChapitre 33 sur 78 · EXPÉRIENCE ET TRADITION · texte numérisé non relu

EXPÉRIENCE ET TRADITION

La Foi, que nous avons décrite, est un produit de l'histoire et de la civilisation. Elle est trop complexe pour être une réaction immédiate et naturelle. C'est un dosage délicat, une mixture savante. Elle suppose l'élaboration de la religion.

Mais il en est de même de tout l'homme ; les sentiments humains sont jusqu'à un certain point l'œuvre et de la « spiritualisation et de la socialisation ». L'amour, Stendhal l'a admirablement montré, varie et évolue avec les formes de la société. On pourrait écrire une histoire de l'amour comme une histoire de la foi.

A telle époque, et pour des nécessités spéciales à cette époque, prédomine telle forme de foi : par exemple la foi thomiste et l'extrinsécisme dans le catholicisme d'aujourd'hui. La société religieuse choisit parmi les formes de foi qu'elle a suscitées et nourries ; elle les varie, selon les besoins du temps, et, quand il faut, elle innove.

Mais, sous ces attitudes ritualisées, il y a des faits spontanés. Il faut donc distinguer trois choses :

La donnée immédiate; ici la tendance intellectuelle et objective aux prises avec les tendances subjectives ; l'abandon

(ij Kirkegaard surmonte aisément l'opposition parce que l'un des deux termes n'a point de valeur en présence de l'autre.

GiLSON a bien montré dans ses Etudes^ p. 5i, que la doctrine de la Double Vérité n'a été au moyen âge qu'une invention théologique, et que ceux qui paraissaient l'enseigner, en réalité, reléguaient à un rang subalterne, soit la Foi, soit la philosophie naturelle. Mais leur caractère commun consiste en ceci qu'ils ne cherchaient point de conciliation.

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confiant à l'hypothèse insuffisamment vérifiée, en même temps que l'examen et la critique de l'hypothèse ;

Le travail du sujet, sous la pression de son expérience propre, et de la communauté religieuse ;

Les constructions théologiques, qui se meuvent de plus en plus dans le monde des questions et des oppositions dogmatiques. Le schéma du théologien tend ensuite à s'imposer à l'expérience ; il exerce une puissance de suggestion et de déformation. Ou bien on s'efTorcera de le réaliser; ou bien, s'il est irréalisable, par la magie des mots substitués à Texpérience, on croira l'avoir réalisé.

Les disputes d'école intéressent pourtant la vie spirituelle. Bérulle et Gibieuf, si le molinisme triomphe, sont dans la même détresse que Madeleine auprès du tombeau vide : JVescio ubi posuerunt einn. Ils auront perdu Jésus-Christ (i).

Gé qui était d'abord théologie peut devenir religion. Janséniuset Arnauldsont deux théologiens. Mais les doctrines qu'ils ont élaborées, ont afTecté la vie intérieure d^une foule de chrétiens .

Une religion est aussi une philosophie; et la foi raisonnable est la religion de ceux qui ont besoin de la raison pour se sentir assurés dans leur foi. Tout homme qui raisonne, c'est-àdire tout homme qui pense, en est là. C'est pourquoi tout fidèle est bien près d'en être là.

La scolastique s'est appliquée à dégager toutes les raisons de croire. Elle est le plus grand effort que la religion ait fait pour prendre pleinement conscience de toutes les thèses qu'elle implique et de toutes les conditions intellectuelles auxquelles il lui faut satisfaire ; elle est l'effort d'une religion parvenue à son apogée, maîtresse des esprits, victorieuse des hérésies, dominatrice du savoir, et qui entend spéculer sur soi-même. Ce triomphe au dehors et au dedans, après bien des luttes et bien des controverses, devait nécessairement aboutir à de grands

(1) Brémond, Sentiment religieux, IV, 99.

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systèmes, comme à une grande organisation ecclésiastique et politique, comme à de grandes cathédrales. Mais robligation de se rendre compte à soi-même de sa foi est née, nous l'avons vu, de causes plus élémentaires et plus proches de la foi immédiate ; certaines continuent d'agir, sous d'autres formes, qui obligent la Foi au même travail de complication. Si les controverses, par exemple, ont un peu cessé et si le catholique et le protestant d'aujourd'hui ne sont pas aussi pressés qu'au xvii^ siècle de préciser leurs contrariétés dogmatiques, le développement de la science et raffranchissement de la philosophie posent à tous les esprits cultivés le problème Science-Religion; de sorte que chaque homme instruit est tenu de préciser ses raisons de croire (i), à moins qu'il ne se réfugie dans la foi implicite ou dans l'aveugle confiance.

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