LE MODERNISME
Le Modernisme catholique est lui aussi un retour à une fornie de foi purifiée du dogmatisme théologique. Autant qu'il est possible de ramener à quelques principes un mouvement assez divers et difï'us (2), le modernisme est d'abord une école religieuse de critique historique qui, appliquant au Canon et à la tradition les règles strictes de l'exégèse scientifique, ne laisse rien subsister des préambules historiques de la Foi; il' est ensuite une école de critique religieuse qui, n'admettant
II) C'est ce que Pascal expose. (Brunschvicg', 4^7, ^6i, 462.) (2) LoiSY, Choses passées, 354 • •< L^ prétendu Modernisme n'avait pas et' la doctrine de quelques individus, c'était la tendance d'une foule... un eiïoi assez diffus, intense pourtant, pour assouplir la rigueur de l'absolutisni' romain et celle du dogmatisme théologique... L'Eglise existante était comm< son point de départ et l'objet de son action. »
plus les postulats de la philosophie seolastique, reconnaît la valeur des objections que la science et la raison adressent aux arguments de la foi (i). Ainsi il ne laisse rien subsister de la foi seolastique, sinon la foi elle-même. Car il est en même temps une école de philosophie religieuse qui, s'emparant de la notion de la foi, y retrouve, pour la développer à partir de son germe, toute la religion. Et il n'y a plus de conflit possible entre la foi et la science, entre la foi et l'histoire (2), puisque l'objet de la foi n'est pas matière de science, ni même d'histoire, à proprement parler, mais d'expérience morale. L'histoire et la foi n'asservissent pas la théologie, mais elles la mettent dans la nécessité de se réformer elle-même, sous peine de devenir un obstacle à la foi, au lieu d'en être l'auxiliaire.
Ainsi la foi se développe en dogmes qui, incapables de l'exprimer exactement, n'ont que la valeur de symboles passagers ; la formule à la fois dévoile et cache la vérité : sous la formule, la foi adhère à la vérité pleine et absolue que cache la formule imparfaite et relative.
^i) C'est ainsi qu'on constate chez beaucoup de modernistes un effort pour penser la foi en fonction de la science et de la philosophie du temps présent et non de la seolastique. « Les Pères et les Conciles ont assurément dogmatisé en fonction de la philosophie alors régnante : le dogme n'est point lié pour cela à telles ou telles formes de la représentation théorique. » (Ed. Lk Roy, Dogme et Critique, 262.) « La foi se pense en fonction de toutes les philosophies avec lesquelles elle se trouve en contact, soit pour s'harmoniser avec elles, soit pour s'en dégager, et elle cherche à entrer ainsi en contact avec toutes les philosophies qu'élabore successivement l'esprit humain. » {Ibid., 277.) Volontiers cette tendance philosophique rencontrera le pragma- Itisme qui est lui-même désir de trouver une définition de la vérité qui conjvienne à des croyances non démontrables.
Le pragmatisme lui-même est en partie d'origine théologique. Les fonda- Iteurs du pragmatisme ont-vécu dans des milieux où fleurissaient de nombreuses sectes en conflit; leur doctrine exprime une certaine lassitude à l'égard des querelles théologiques, et cependant le désir de faire une place |aux préoccupations religieuses à côté des préoccupations scientifiques.
(2) a Le trait commun à tous les modernistes catholiques, c'est la Icroyance à la possibilité d'une conciliation de leur catholicisme et des résul- Itats de la critique historique. Ils diffèrent quant à l'estimation de ces résultats et aux moyens d'obtenir cette conciliation. » (Tvrhkll, le Christianisme à \la croisée des chemins, 3j.) « Le Modernisme a pour but d'envisager à part chacun des intérêts en jeu, avec l'espoir que les résultats de ce travail s'har- Imoniseront. » [Ibid.]
Le modernisme voit dans la religion, et par excellence dans le catholicisme, l'achèvement de la nature humaine ; la religion, cette religion est postulée par le plein épanouissement de la vie : intrinsécisme. Mais en même temps l'institution religieuse hors de la conscience, l'Eglise, assure à la foi et à la vie divine une histoire qui dépasse de beaucoup le développement individuel et qui le règle : extrinsécisme. Tout ce travail dogmatique, hiérarchique, cultuel, qui aboutit à un résultat de plus en plus parfait, suppose Dieu. Contre le protestantisme, obsédé par les origines, prisonnier de la charte constitutionnelle du christianisme, esclave des Ecritures, le modernisme proclame la valeur de l'Eglise, dépositaire et exégète de l'Evangile, épouse et continuatrice du Christ. L'Église incarne la tradition, la continuité ininterrompue de l'expérience chrétienne sous l'action permanente du Saint-Esprit (i) : d'oîi la valeur des enseignements de l'histoire religieuse depuis les origines jusqu'à nos jours. L'£]glise incarne l'autorité, entendue au sens spirituel, intérieur, moral. Les dogmes ou les pratiques que le protestantisme reproche au catholicisme comme une corruption de la foi primitive, sont la vie de l'Eglise, et le développement régulier de la foi (2).
Ainsi le dogme est symbole et aussi l'histoire (3). La foi, besoin, exigence, (pii porte en soi sa satisfaction, son objet,
(i) « Cette sensation de catliolicitë, je veux dire de A'ie diffuse, de création continue, de puissance dynamique individuelle qui aspire à se donner, se soumettre et s'harmoniser pour un effort commun, clernei et intini. » (Sabatier, Les Modernistes, XXXII. i
(2) C'est par là que le Modernisme se distingue profondément de certaines formes de protestantisme libéral, basées elles aussi sur la critique historique. 11 se refuse à reconstruire les origines suivant les besoins de la conscience d'aujourd'hui, à fixer une fois pour toutes l'Essence du Christianisme. (Voir les critiques de Loisv à Harnack, l'Evangile et l'Église.]
Tous les modernistes, anglicans, juifs, musulmans, bouddhistes, etc., ont ceci de commun qu'ils croient ou espèrent que leurs Eglises respectives ne sont pas épuisées, mais endormies.
(3i Ce Symbolisme a permis à beaucoup de modernistes d'accepter la lettre et de resl er dans l'Église. Loisy, à une date où il ù'avait plus rien à apprendre de l'Église, écrivait encore ; « Je lui reste attaché par Je fond de l'âme. Pourquoi changer les orientations de son existence au gré d'opi-
s'exprimant au dehors, s'objectivant, construit tout l'édifice de la religion ; elle se retrouve dans son œuvre, elle adhère à cela même qu'elle a créé ; sou assentiment vient de ce qu'elle se reconnaît dans l'objet de son assentiment. Ce qu'il y a d'historique et de positif dans le christianisme devient ainsi l'expression de la spiritualité. Mais l'effort créateur n'est point épuisé : « Le Monde des esprits n'est point fermé. » Quel sens nouveau infuser aux vieilles formules ? Quelles formules nouvelles leur substituer (i) ? Le Magistère de l'Eglise, toujours renouvelé, doit pourvoir à des besoins toujours nouveaux. Et la spiritualité reste enveloppée dans la religion positive ; le christianisme est sous-jacent à ce fîdéisme. La foi décrite est comme une quintessence de la sentimentalité chrétienne, organisée autour des dogmes chrétiens. Si elle se retrouve si aisément dans la religion positive, cela vient-il de ce qu'elle en est la créatrice, cela ne vient-il pas plutôt de ce qu'elle en est le produit? Et lorsqu'elle s'en sépare, ne trouve-t-elle pas entre elle et les formules rejetées une différence telle qu'elle s'apparaît déijordant de beaucoup ces formules, et par conséquent dans son fond plus vaste et plus humaine qu'elles. Ou bien une sentimentalité chrétienne, produit, malgré tout, du christianisme; ou bien un élan de sentimentalité humaine, qui se trouve en être très différent et qui ne s'y rattache que par des [artifices.
ions spéculatives? Que sont les croyances, sinon des symboles qui valent mr leur efficacité morale? N'était-ce pas seulement cette efficacité qui était '"raiment essentielle? »
(i) C'est peut-être ici que commence l'embarras, et toisY en convient volontiers? {Choses passées, 191) : « A vrai dire, j'aurais été moi-même fort ibarrassé si l'Eglise, au lieu de me condamner..., m'avait laissé développer les spéculations sur les dogmes et la toi, et qu'elle m'eût mis en demeure de préciser ce que décidément j'enseignerais à sa place. Tout en voyant la cadupité des vieilles croyances, je me faisais l'illusion de penser que l'on pour- Tait continuer à se servir des antiques formulaires en les interprétant plus jm moins en symboles. Mais c'était là une complication assez superflue, et même dangereuse, quand les symboles suggèrent des idées fausses. Il la aurait donc fallu prier l'Eglise de n'enseigner plus son Dieu créateur du bonde, etc. »
Il ne faudrait pas voir là simplement une doctrine, à plus forte raison un subterfuge. Sabatier a eu raison de dire qu'il fallait éviter de rapprocher le prêtre trop libéral qui ne prend pas tout à fait au sérieux son ministère, du prêtre qui, ayant pénétré jusqu'au fond la vie de l'Eglise, trouve dans cette communion intense une force nouvelle. Il y a eu chez les apôtres du modernisme une grande intensité de vie religieuse, et des âmes angoissées et désemparées (i). Il faut prendre tout à fait à la lettre, croyons-nous, cette déclaration solennelle de quelques-uns d'entre eux :
« Nous avons passé de longues veilles dans l'angoisse du doute, alors que l'étude loyale de la science ébranlait en nous l'édifice artificiel de l'interprétation scolastique du catholicisme. A ce moment-là cependant nous n'avons pas manqué de foi, mais confiants dans l'harmonie qui ne s'est jamais démentie entre la vérité de la révélation et la vérité de la raison, nous avons tenté, en puisant aux sources les plus pures du christianisme, de créer une nouvelle synthèse (2). »
Un élan de foi collective, régénératrice et créatrice, au delà des dogmes et des formules, a sans doute été l'àme de ce mou vement. Les uns espéraient retrouver par la vertu de cette foi libre et n'ayant besoin que d'elle-même, l'efficace des dogmes et des formules, que leur refusaient l'histoire et la raison, dans le grand rêve d'avenir d'une Église agissante, dans la confiance
[i) Retenir cependant cette déclaration de Loisy : « Peut-être qu'ave moins de raison, et plus d'enthousiasme religieux, il (le Modernisme) eu été plus fort. » [Choses passées, 354-)
(2) Le Programme des modernistes, 168. Loisy écrit à l'abbé Bricout [Quelques lettres, 181) : « Moi aussi j'ai connu le trouble de l'âme, et j'ai eu, non des jours et des mois, mais des années de martyre secret. » (182) : « Moi qui ai connu, autant que personne..., ces douloureuses perplexités d'une loi menacée, moi qui n'y ai découvert de remède efficace que dans la recherche courageuse et sincère de la vérité. »
exaltée aa sens nouveau. Chez d'autres, il y a, pour soutenir eette attitude, de l'effort et quelque artifice : « Mes livres, écrivait Loisy, représentent l'effort que j'ai fait pour me maintenir moi-même dans le catholicisme (i). »
« Tu quis es ? Une lueur de courage sur un fond de déseiicliantement (2). » La formule est presque vraie aussi bien lorsque ce prêtre, près d'être banni, combat pour ses idées contre la hiérarchie ecclésiastique, que quand il cherche encore, au sein de l'Église, la doctrine et la vie qui concilieront la science et la foi. Son Apologétique est faite de courage et de désenchantement. « J'ai entrepris, après des années de labeur, après de longues réflexions, après une longue période d'angoisses intérieures, durant laquelle je voyais tomber une à une, comme des feuilles mortes, les idées reçues dont on avait entretenu ma jeunesse. .., j'ai entrepris de montrer comment l'essentiel du catholicisme pouvait survivre à la crise de pensée contemporaine (3). »
C'est qu'ici une extraordinaire lucidité d'esprit, un don merveilleux de critique pénétrante, presque ironique, une singulière aptitude à n'être point dupe de soi-même, arrête et paralyse l'élan constructeur d'une foi d'ailleurs un peu sèche. Sur la piété et la ferveur naïve de l'enfance, que ne voile aucun nuage de doute et qu'entretient la douceur des cérémonies, le premier regard sur le dogme a projeté le trouble de l'analyse rationnelle de la croyance, la douleur de la pensée catholique. C'est d'abord anxiété intérieure, obsession énervante, épreuve : les spéculations religieuses laissent comme un vide dans l'esprit et accroissent les angoisses intimes sur l'objet de la foi.
Prêtre, il l'a été, plus par effort de volonté que par conviction joyeuse. A la démonstration chrétienne il ne voit pas de
(i) Choses paaséeSy 35o.
(2) Ibid., 67.
(3) Quelques lettres, 177.
défaut apparent ; il n'en craint pas moins qu'elle ne porte sur le vide. Il est préoccupé de se prouver cette vérité à soi-même.
L'exégèse vient séparer l'histoire de la foi. Mais le premier contact n'est point destructeur. On peut nier la valeur historique et garder la foi ; et cela on le fait aisément, par tour d'esprit, plutôt que par système. Chercher une voie moyenne entre « la routine qui se prend pour la tradition, et la nouveauté qui se prend pour la vérité (i). »
Cet examen fait, dans l'Eglise discerner deux choses : la tradition morte, obstacle au développement intellectuel de l'humanité, et l'institutrice morale, maîtresse de progrès. Ainsi il reste de quoi s'attacher à l'Eglise, d'autant que la confiance n'est pas encore entière dans les conclusions critiques.
Ainsi, le magistère de FEglise, changeant selon les besoins nouveaux, vient compenser la critique de la révélation, l'insuffisance des Ecritures comme règle de foi. Et n'est-ce pas assez, pour répondre à l'Apologétique protestante et pour édifier une Apologétique catholique, pour coordonner ses conclusions critiques à la foi que l'on veut garder?
Mais à mesure que le système d'Apologétique s'édifie, la vie intérieure qui devait l'animer tombe. De 1881 à 1886, ce qui restait de ferveur s'est éteint. Plus d'impressions religieuses. Si l'on continue à servir l'Eglise, c'est à cause de sa valeur sociale, par foi morale et non plus par foi religieuse. Mais l'àme est désolation et tristesse, et l'esprit en dehors de la pensée catholique. On n'est plus en communion de foi et pourtant on reste attaché à l'Église. Or, quelle réformation sans enthousiasme?
C'est qu'il ne s'agit pas de réformer, mais seulement d'expliquer à d'autres et à soi-même, pourquoi et comment Ton doit rester dans l'Eglise. Le maître a pitié de ses élèves et tâche de trouver pour eux des moyens de conciliation provisoire entre
(i) Choses passées, 61.
LA FOI gonfiaxgt: 2o3
les faits critiques établis et les dogmes. Le catéchiste, chez les Dominicaines de Neuilly, reprend contact avec la vie religieuse, sans théologie, avec Faction morale et la pratique cultuelle oîi sont le calme et le repos de Tàme.
Le combat contre la hiérarchie menaçante, les luttes de plume, les entretiens aigres-doux, les démarches, les rancœurs, les capitulations momentanées, les retours offensifs dissipent les derniers vestiges de cet attachement profond, arrêtent les derniers efforts pour se maintenir dans le catholicisme. La paix, qu'il n'a point trouvée dans l'Eglise, lui vient enlin d'être hors l'Eglise : « Je jouissais du plaisir de n'être plus d'Eglise, (i) »
Modernisme, Symbolo-Fidéisme, deux formes religieuses d'un grand mouvement contemporain. La doctrine de la Science, la théorie de la connaissance ont connu un même choc offensif contre la formule et la fixité. C'est la Vie contre rimmutabilité, le Devenir contre l'Eternité, Tlndividualité contre l'Universalité, la Liberté contre la Nécessité. La biologie et l'histoire, la critique, la revision des valeurs intellectuelles et morales, les aspirations confuses d'une société qui se transforme, tout concourt, bien des études l'ont montré, à établir dans une partie des esprits, contre les formules claires et universellement et éternellement valables, le prestige de la vie mouvante. Mais la plupart n'osent point se laisser aller [jusqu'au bout de l'indétermination et de l'aventure. D'où l'effort pour maintenir, au moins à titres de symboles, les lois et les dogmes anciens.
La pensée juridique elle-même s'en est ressentie. Beaucoup [de juristes réclament pour la jurisprudence et la doctrine un
(i) Choses passées, 368.
droit de libre interprétation de la loi. La loi, se détaclian«t de la volonté du législateur, devient une formule indépendante d'adéquation à la vie; une formule que chaque génération de légistes lègue à la suivante, à cliarge de Tassouplir, comme s'il importait seulement de l'adapter à la pratique présente, et pas du tout de respecter son sens initial (i). Mais pas plus que les théologiens, les juristes n'osent aller jusqu'au bout de leur principe de liberté.