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LUTHER ET LA FOI FIDUCIALE

Revenons au protestantisme et aux réformateurs. Comment Luther est-il venu à l'expérience et à la doctrine de la « Foi seule? »

Luther, dès son entrée au cloître, éprouve une profonde tristesse et un long abattement; il est obsédé du souvenir de ses fautes : il a peur du jugement de Dieu. Les confessions ne le calment pas. 11 subit parfois de véritables attaques de terreur, suivies de faiblesse, accompagnées dldées de damnation.

C'est toujours, d après son témoignage, la certitude de son salut qui le préoccupe. Ses études bibliques lui avaient montré plusieurs erreurs de l'Eglise papale; l'écho des discussions des humanistes qui signalaient les différences entre TEcriture et l'Eglise était parvenu jusqu'à lui. Mais il se disait : Solltest du allein kliig sein?

(i) Contre cette thèse, Gernez, Méthodes d interprétation, II, [\Oô-^(^.

« En soi la loi est l'exi^ression d'une volonté émanée d'un homme ou d'un groupe d'hommes à la lumière de leur intelligence. Par suite et pour lui assurer toute son efficacité, on la doit interpréter suivant la volonté intelligente qui la produite, et en se plaçant au moment où elle a été formulée. Aucun autre critérium n'est applicable si on veut rester lidèle à la nature de la loi et maintenir ses avantages techniques. Notamment l'on ne saurait admettre que la loi une fois formée constitue une entité indépendante qui se détacherait de la pensée de son auteur et se développerait à part, suivant un sort propre, de façon que sa signification pût changer au gré des circonstances ambiantes et de l'évolution de la vie sociale. »

LA. FOI CONFIANCE 2o5

Les mortifications et les œuvres de salut sont impuissantes à lui procurer Tassurance qu'il cherche : « Nous, sous la papauté, nous avons jadis crié pour notre salut éternel, pour le royaume de Dieu; nous avons violemment affligé, bien plus, nous avons tué nos corps : non par le glaive et les armes, mais par les jeûnes et les macérations corporelles; nous avons cherché, nous avons frappé à la porte les nuits et les jours. Moi-même, si je n'avais été délivré par la consolation du Christ, au moyen de l'Evangile, je n'aurais pas vécu deux ans, tellement j'étais tourmenté et tellement je fuyais devant la colère divine. Ni les larmes, ni les gémissements, ni les soupirs ne manquaient, mais nous n'obtenions rien du tout (i), » « Après la confession et la célébration de la Messe, je ne pouvais avoir l'esprit tranquille, car la conscience ne peut recevoir une solide consolation par les œuvres (2). » « Les moines pieux et sincères, dont il a existé quelques-uns jadis dans le monde, qui se sont laissé tourner à l'aigre comme moi, en se mortifiant et se torturant pour arriver à être comme le Christ et à être heureux, qu*ont-ils obtenu avec tout cela? (3) »

Les aveux que nous citons ont été écrits beaucoup plus tard, vers i54o. On a dit que Luther, devenu mythique pour lui-même, avait voulu à tout prix confirmer par les faits une doctrine qui lui était chère (4) ; on a dit qu'il s'était trompé ou qu'il avait menti sur sa vie monastique (5). De récents travaux, qu'il est impossible de soupçonner de partialité, établissent

^i) Op. exegetica latina, VII, 7a. (Voir Sciieel, Dokumente zii Liithers Entwickelung-, 191 1.'

(2) SCHKEL, Dok., IÇ).

(3) Sciieel, DoI,\, 77. (Voir Cuistiaxi, Luther au Couvent, Revue défi questions historû/ues, ioi3.) Luther oscille entre la grâce sacramentelle et l'ascétisme monastique d'une part, et d'autre part la miraculeuse grâce d'élection. Le compromis traditionnel entre la justice humaine et la grâce, l'idée de la coopération de la volonté, est précisément ce qui le jette dans l'incertitude; Il doutait tantôt de son mérite, tantôt de son élection. Staupitz le délivre de ce

.doute par la doctrine mystique : abandon de la propre justice et confiance dans la grâce. (Voir Troeltsch, Kultur der Gegenwart, 277 )

(4) Voir Cristiam, art. cité.

'5) C'est la thèse de Demi le, Luther und das Lithertnni.

bien que cette violente inquiétude a précédé et accompagné son évolution dogmatique (i).

Les récents travaux s'accordent à établir que cette évolution dogmatique a été lente; commencée vers i5i2, ce n'est guère qu'au début de i5i9 que Luther est en possession de ses thèses essentielles et qu il les 'expose dans son commentaire sur YEpitre aux Galates (2).

L'explication des Psaumes de i5i3-i5i5 nous expose la lutte contre les Observants et contre la Sainteté par les œuvres; notre justice n'est que péché.

Les Sermons de i5i5-i5i6 exaltent la passivité mystique, Tauler et la « Theologia deutsch ».

Les lettres de i5i6, les Leçons insistent sur l'impuissance radicale de la nature, sur la justice du Christ contre la propre justice. L'humanisme n'a rien à voir avec Luther; Aristote et les païens n'ont rien su de la justice. Il faut revenir à saint Augustin.

Il n'y a encore dans tous ces écrits que les signes avantcoureurs d'une nouvelle théologie. Les leçons sur YEpitre aux Homains, de i5i5-i5i6, précisent tout cela. On y trouve la justice impultative, la justification par la Foi seule et le mépris des œuvres (o).

(ly Voir Grisar, Luther.

(2) Grisar, Luther, t. I. — Bohmer, Luther, t9i3. Selon Bohmer, p. 4^, entre i5i2 et i5i5 &e forment, obscures encore et pleines de contradictions, les idées propres de Luther : le péché, la confiance, la certitude que, par la foi, Dieu donne à l'homme la force du bien. La parole de VÉpitreaux Romains, I, 17, avait déjà pour lui une signification particulière. L'illumination dont il parle plus tard est de i5i2 ou i5i3. Mais ce n'est qu'en r5i6 qu'il se débarrasse de la doctrine de la rédemption d'Occam; ce n'est qu'en* 1516 qu'il dépasse la notion monastique de l'humilité, qu'il se rend compte que l'humble abandon au vouloir de Dieu n'est pas encore assez, qu'il faut encore la conliance joyeuse dans la miséricorde de Dieu; ce n'est qu'à la lin de i5i6-i5i7 qu'il ose rejeter tous les doutes sur la certitude du salut; on ne peut avoir confiance en Dieu sans être sûr de son salut.

(3) Grisar a bien montré, I, p. i58, les différents facteurs de cette évolution : la lutte contre la sainteté par les œuvres ; l'influence d'Occam (négative; l'école d'Occam ne fait pas à la grâce une part suffisante; positive; la doctrine de l'acceptation; de son scepticisme à l'égard de la raison, Occam déduit que la réalité des choses n'a aucune importance; leur valeur dépend

Les disputes de Witteiiberg (i5i6-i5i7) sur riinpuissance de rhomme, de Heidelberg sur la foi et la grâce (i5 avril i5i8). (le Wittenberg i5i8, sont, selon l'expression de Luther Juimèine, le commencement de la cause de l'évangile : contre les œuvres, la justice par la Foi; contre la crainte de Dieu, Fanéantissement, la passivité mystique, le désespoir de soimême et la confiance dans l'abîme de la miséricorde divine.

A cette époque, il n'y a rien encore contre l'autorité de l'Eglise, pas encore de principe d'examen; c'est la querelle des Indulgences (loi^) qui amène ces questions au premier plan. Il fut difficile à Luther de s'affranchir de l'autorité et du prestige du pape; c'est Gajetan, en somme, qui l'a forcé à tirer de sa doctrine naissante toutes ses conséquences, en lui demandant de révoquer deux thèses : l'une sur la négation du trésor des mérites de Jésus-Christ et des saints comme fondement des indulgences ; l'autre sur la Foi comme seul principe de la vertu des sacrements. Car la première thèse ccncernait rÉglise comme dépôt de salut, la religion objective, et la

imiquenient du bon plaisii* de Dieu. L'acceptation de Dieu peut rendre tout surnaturel; et, d'autre part, la raison n'a rien à voir dans les choses de la foi; contre la scolastique, la philosophie et l'autorité exagérée d'Aristote, le retour à l'Écriture; la Mystique, en particulier Tauler : la passivité, la nuit de l'àme. Luther rapporte cette doctrine à ses angoisses et y puise l'espoir de la paix futurek La première citation de Tauler est dans le commentaire sur VEpître aux Romains de i5i5. — Bohmer, Liithery p. ^2 et suiv., a bien montré que la théologie « moderne », Occam, Pierre d'Ailly, etc. (doctrine de la puissance de la volonté humaine et de l'arbitraire absolu de la volonté divine), la doctrine de la pénitence de Biel, la doctrine monastique de l'hulailité et de l'amour ont contribué à précipiter Luther dans ses doutes et ses tourments de conscience. 11 montre bien l'influence d'Occam (doctrine de la Révélation comme somme de vérités contraires à la raison, doctrine de l'Eucharistie, doctrine de l'acceptation) ; l'influence de saint Augustin et de la Mystiijue du pseudo Aréopagite : l'essai de mysticisme de Luther est arrêté par la doctrine d'Occam, l'incapacité de la raison humaine à sonder l'essence divine. Néanmoins ce commerce avec la Mystique l'aide à s'affranchir d'Occam. Quant à Tauler, Luther dit nettement ce qui l'a séduit dans sa doctrine, dans le passage du commentaire sur VEpitre aux Romains où il le cite, dans les Résolutions de la quinzième des 95 thèses, dans les notes de son exemplaire des sermons de Tauler. La doctrine de la nuit mystique, la peinture de la détresse, de l'inquiétude, du désespoir qui précèdent la nouvelle naissance, signes de l'abandon inconditionnel à Dieu, l'ont affermi dans la certitude de son salut.

seconde, la Foi, comme principe de l'assimilation du salut; et Luther, en face de ces questions, était contraint de nier l'Église et d'insister sur l'affirmation de la Foi.

C'est alors que l'autorité de l'Eglise s'ébranle, que l'autorité de l'Écriture est proclamée. La dispute de Leipzig (iSig) inaugura une nouvelle attitude.

Avant i5i7, Luther a bien formé la notion de la justification extérieure, mais sans la certitude du salut personnel. La foi est encore mal définie; c'est tantôt l'assentiment de l'esprit aux paroles du Christ, tantôt l'espoir en la miséricorde divine, espoir qui est d'abord désespoir de soi-même : « Seigneur, tu es ma justice et je suis ton péché » {Lettre à Spenlein, i5i6); résignation à la volonté de Dieu, même si elle condamne, désespoir salutaire, comme il écrira plus tard (i).

Ainsi une inquiétude profonde, la peine d'une âme qui, en présence du Dieu irrité et devant lequel il n'y a pas de consolation, ne peut croire à sa délivrance et ne voit pas de fin à sa peine, tâtonne à travers des doctrines, impuissance radicale de la nature, négation de la valeur des œuvres qui ne consolent pas, justification extérieure qui ne change pas le fond de la nature et qui sauve pourtant, abandon désespéré à Dieu, jusqu'au moment où, vers la fin de i5i7, la solution surgit comme une illumination brusque, sous la forme de la foi fîduciale. Le mot de saint Paul : « Le juste vit de la Foi » dissipe son inquiétude et le met en possession de la doctrine qui le sauve (2). Il en rapporte la pleine intelligence à une inspiration.

(i) De Servo arbitrio, i525, 719.

(2) La formule de cette doctrine apparaît dans la deuxième leçon sur les Psaumes (i5i8). Voir aussi Sermo de tripUci justitia (i5i8J et De (début iôiq). — Il y a donc chez Luther : i" l'inquiétude di malaise croissant de la solution insuffisante (le cloître) ; 3° la solution confiance, qui réussit à faire vivre ensemble les éléments incompatibles coexistence du péché invincible et de la ^râce toute puissante, dans le même homme; efi"roi transpercé de confiance. (Voir CRISTIA^I, Du luthéranisme au protestantisme.)

! leçon sur les ■ duplici Jiistitia^lm du salut; 2" l*iB solution par la I

Voici les principaux caractères de la Foi, telle que Luther rentendra désormais :

1° La foi est contre les œuvres et la justice personnelle, contre l'assurance en soi-même. La foi est don de Dieu ;

i"" La foi est l'instrument de la justification, le moyen de s'approprier la justification extrinsèque :

3° La foi est expérience. Sapieniia expej^imentalls , par opposition à Sapientia doctrlnalis. C'est la confiance en Dieu par opposition à la croyance ; c'est le sentiment qui, dans la conscience, fait sentir le Ghristlui-mème, fait éprouver que telle chose est la parole de Dieu et fait adhérer à Dieu du fond du cœur (i).

Donc, si l'élément confiance, adhésion de toute l'àme (2), est particulièrement marqué par Luther par opposition avec l'élément croyance intellectuelle (3), pourtant cette confiance s'applique nettement à un objet précis. Dieu ou le Christ. La foi n'est pas l'obéissance intellectuelle à des dogmes, à caiise de l'autorité de Dieu qui les révèle; elle n'est pas l'obéissance intellectuelle à Dieu. Mais elle est le sentiment intérieur de la parole de Dieu, le sentiment intérieur que le Christ est présent sous la parole et la doctrine. Elle est une espèce de sens intérieur qui discerne le divin, le témoignage intérieur de l'Esprit (4). La preuve de l'inspiration repose sur elle-même,

(I) Von beiderlei Gestalt des Sakraments, i522.

^2) Quelques historiens rapprochent la foi liduciale, telle que la décrit Luther, de certaines expériences mystiques, par exemple de la connaissance expérimentale de Dieu, telle que la décrit Gerson. Dans cette contemplation affective, la connaissance précède-t-elle l'amour ou le suit-elle? Gerson et quelques franciscains, Alvarez de Paz, Oviedo soutiennent contre les thomistes Suarez, Vaquez que la connaissance est subséquente à l'état affectif. C'est sur ce modèle que Luther aurait calqué sa théorie de la foi fiduciale, Cognitio experimentalis. (Voir Dictionnaire de Théologie catholique, art. Dieu; et Van Sterniîergue, Autour d'une controverse mystique.)

(3)« Dass zweierlei Weis glaubt wird ; zum ersten von Gott, das ist, wenn ich glaube, dass Avahr sei, was man von Gott sa;!; gleich als wenn ich glaube, dass wahr sei, was man von Tiirken, Teufel, HoU sagt; dieser Glaube ist mehr eine Wissenschaft odér Merkung, dann ein Glaube. » (Ed. d'Erlangen. XXII, p. i5j.

(4) « Du musst bei dir selbst im Gewissen fiihlen Christum selbst und unweglich emplinden, dass es Gottes Wort sei, wenn auch aile Weltdawider slritte. So lange du das Fiihlen nicht hast, so lange hast du gewisslich Gottes

sur sa propre évidence, en dehors du secours de la science et du recours à l'Eglise. Mais jusqu'à un certain point la foi reçoit ses objets.

/i" La foi est croyance ; elle a un caractère positif; elle porte sur Tensemble des dogmes, garantis par le sentiment (i). La croyance ne va pas sans la confiance. Le sentiment jusqu'à un certain point domine le dogme. Du principe luthérien de la foi suit la réduction du dogme. Luther ne garde de la dogmatique catholique que cela seul qui est objet de foi et de confiance : Dieu saint qui pardonne les péchés, la grâce qui élève, et aussi ce qui peut certifier le salut au pécheur, la révélation, l'Incarnation (2). Les objets de la croyance sont les principes de la confiance, jusqu'à un certain point par conséquent la foi se donne ses objets. 5" L'assurance du salut. Il est nécessaire de croire de foi certaine que l'on est justifié et de ne douter aucunement que l'on a la grâce ; car douter et être incertain, c'est n'être point justifié et rejeter la grâce. Sans doute la certitude du salut coûte beaucoup de peine : Causa jus tljicatioms lubrica est. Si l'on a des doutes il faut se rappeler que la faute est indéracinable et qu'on est justifié malgré elle ; il faut lutter, se dire que l'on est agréable à Dieu, malgré ses péchés dire à la loi : Non, je n'ai pas de péché. Cela coûte de la sueur. Christ est sûr de plaire à Dieu ; nous devons le croire aussi, parce que nous avons l'esprit du Christ.

G'' L'activité de la foi. La foi engendre famour et les œuvres ; mais les œuvres ne constituent pas des mérites. Elles exaltent la confiance : elles sont le signe et le sceau que la foi est présente. Elles servent à autrui.

Wort noch nicht gesclimeckt uiid hang^est noch mit den Ohren an MeDschen Mund oder Feder und nicht mit des Herzens Grund an Wort. » {Von heiderlei Gestalt des Sakraments, 1622.)

(i) « Glauben heisst eig-entlich das fiïr Avahr halten und sich von ganzem Herzen darauf erwegen, so das Evangelium von Christo sagt nnd aile Artikel ' des Glaubens. » (Ed. d'Erlangen, XIF, 221.)

ta) Troltsch, o. f., ^3q.

C'est donc contre le fantôme de la justice propre, — action ou raison, — que se révolte Luther. La loi témoigne contre nous : elle nous fait sentir notre impuissance; elle fait éclater en nous le sentiment de la faute. Impuissance, voilà l'homme, Mystère et Grâce, voilà la réponse de Dieu, confiance, voilà le lien.

La violente antithèse : Péché-Confiance, domine toute l'âme de Luther : « Pèche fortement, mais confie-toi et réjouis-toi plus fortement dans le Christ (i). » Il n'est point de ces Mystiques chez qui la grâce fond la nature. Il sait qu'il est sauvé en sachant qu'il est le même. Une sincérité, une lucidité, une humilité profonde ; et en même temps la virtuosité intellectuelle, qui résout l'angoisse du salut par l'appropriation des mérites du Christ. Et tout cela, vécu pour soi d'abord, pour la chrétienté ensuite. L'âme de Luther oii se joue le salut, est assez grande pour former l'âme de la chrétienté nouvelle. Le vif sentiment de sa mission l'anime, depuis l'époque de sa révélation. Bien des révélations lui sont faites (2) : il est un sage pour autrui.

Un sage violent et fanatique ; un révélateur exalté. Ame

tumultueuse et violente, il a, sous sa simplicité et son bon sens,

des mouvements tourmentés. Il connaît les maladies spiri-

M tuelles, et avant tout la grande oscillation cyclothymique. Dieu

I i et le Diable, le saluf et la damnation, la foi ardente et le doute

' ; de la mission.

Comme. l'a bien dit Andler (3), le Moyen Age est dominé par la grande illumination mystique et la grande illumination ration- Inclle.

i j (i) Lettre à Melanchton, v août i52i. (Enders, III, ao^.

' (2) Grisar, II, 57.

' ; (3) Rei'ue de Meta., 1918.

Avec Luther la vie religieuse quitte le plan de rémotivité extatique et de la raison spéculative. Elle est toute transportée dans le vouloir et dans le sentiment. Elle a, de plus, quelque chose de populaire. Plus d'aristocratie mystique ou intellectuelle ; a des qualités plébéiennes de fidélité, de soumission à Finvisible chef (i) ».

L'essentiel de cette religiosité réformatrice, ce n'est pas la doctrine de la justification par la foi, déjà soutenue par d'autres ; ni le retour à l'Ecriture, qu'Erasme avait affirmé, lui aussi, sans aboutir à la réformation. C'est, d'une part, l'affirmation de la vie et de la volonté contre rinteliectualisme et la réflexion dogmatique ; connaître le Christ, c'est connaître ses bienfaits et non ses deux natures; d'autre part, l'affirmation de fa personne et de sa valeur ; l'émancipation de la hiérarchie et de la discipline. Enfin, l'organisation de l'activité de la foi, dans la Société civile.

Pur de tout vestige de matérialisme religieux, de technique sacerdotale et d'intellectualisme, l'acte suprême de la conscience n'a besoin ni du sacrement, ni de la pensée, ni d l'extase, mais de la seule foi qui jaillit du cœur. Libérée du mysticisme sacramentaire et contemplatif, de l'ascétisme et de l'autorité de l'Eglise, « Fâme a soif de Dieu, du Dieu vivant ». Confiance vivante et hardie en la grâce, confiance et certitude de la grâce divine : faute et grâce; orientation confiante de la volonté, énergie active, apte à s'épanouir dans la vie religieuse et dans le monde; religion bien plutôt que métaphysique (2).

Mais ce fait primitif, ce subjectivisme remonte à ses conditions. La justification n'a de valeur qu'autant que ses

conditions dogmatiques en ont. Une œuvre de salut accomplie

(i) Andler, iftid. (Voir aussi DiLTHEY,56j. «Dennichmôchte Gottnicht traueri, wennich nicht gedàchte, er woUe niir gùnstig- und hold sein, dadurch ich ihm wieder hold und beweget werde, ihm herzlich zu trauen «, cité par DiltheY, ibid.

(2j Chez un Zwing-le plus humaniste que Luther, la corruption de la nature humaine sera moins accentuée. La conception de la foi est plus paisible.

une fois pour toutes au cours de Thistoire, est la condition objective de la foi (i). L'Écriture s'engouffre dans la vie intime. La théologie s'affranchit des spéculations scolastiques pour prendre appui sur l'expérience, mais aussi sur la littérature chrétienne. La foi redevient soumission à la lettre de l'Ecriture. Une nouvelle théologie naîtra de la foi et de l'Ecriture.

Pour Calvin, la foi c'est l'illumination du cœur, l'Esprit lui-même : « Le même Esprit qui a parlé par la bouche des prophètes entre dans nos cœurs et les touche au vif pour les persuader que les prophètes ont fidèlement mis en avant ce qui leur était commandé d'en haut. »

« Nous sentons là une expresse vertu de la divinité montrer sa vigueur par laquelle nous sommes attirés et enflammés à obéir sciemment et volontairement. »

Cette illumination du cœur est jusqu'à un certain point le pendant de la Raison illuminée des Pères. Elle est la lumière qui distingue la vérité : « Nous connaissons la vérité des Livres Saints directement, « sans arguments », par « sentiment », comme nous distinguons « le blanc du noir », le doux de l'amer. »

Calvin combat vivement la foi implicite : « Est-ce là croire, de ne rien entendre moyennant qu'on soumette son sens à l'Eglise ? » La foi gît en la connaissance de Dieu et du Christ,

(i) L'intérêt religieux oscille entre le drame cosmique et la scène intime, (rapport personnel avec le Christ et le Dieu Père). Scherkr, o. c, 170, fera remarquer, avec profondeur, que la doctrine réformée de la Rédemption ne fait que transposer la notion de Sacrement, d'Opus Operatiim. Un salut objectif et surnaturel est nécessairement un salut extérieur et magique. La satisfaction offerte par Jésus-Christ, la justification antérieure à tout changement de cœur ne sont pas des actes moins extérieurs que le sacrement. L effet attribué au sang du Christ n'est pas moins magique que la vertu attachée à l'eau baptismale.

2l4 LA. RELIGION ET LA FOI

non pas en la révérence de l'Église «... cette lourde ignorance en laquelle croupissent et sont endormis ceux qui se contentent de la foi implicite » ; et aussi vigoureusement la foi historique des Sorboniques. Un simple assentiment sans crainte de Dieu ou sentiment de piété n'est pas foi. Les théologiens sorboniques ont couvert Jésus-Christ d'un voile. Ils ne conçoivent par la foi qu'une volonté de s'accorder à l'histoire de l'Evangile. Une telle opinion, même persuasion, ne suffit pas.

Certes la foi est inséparable de la doctrine de l'Évangile. Sinon elle est crédulité incertaine, erreur vaguant ça et là. La foi est une connaissance de la volonté de Dieu prise de sa parole. Le fondement d'icelle est la persuasion qu'on a de la vérité de Dieu. Ainsi la foi est une connaissance qui s'achève en assentiment du cœur c ferme et certaine connaissance de la bonne volonté de Dieu envers nous, laquelle étant fondée sur la promesse gratuite donnée en Jésus-Christ est révélée à notre entendement et scellée en notre cœur par le saint Esprit » .

La connaissance que la foi implique est inséparable de l'assentiment du cœur. Le commencement de croire contient en soi la réconciliation, par laquelle l'homme a accès à Dieu. L'assentiment que nous donnons à Dieu est au cœur plutôt qu'au cerveau et d'affection plutôt que d'intelligence. Chrisi ne peut être connu sans la sanctification de son esprit; i| s'ensuit que la foi ne doit être nullement séparée de « bonn< affection ». Le fondement de la foi c'est la promesse gratuite] Le point principal de la foi est que nous ne pensions pas" qu'elle est seulement vraie hors de nous et non pas en nous ; mais en la recevant en notre cœur, nous la faisons nôtre.

Ainsi la foi dépasse toute intelligence. Il faut que l'esprit monte par-dessus soi pour y atteindre. Et même y étant parvenu, il ne comprend pas ce qu'il entend ; mais ayant pour certain ce qu'il ne peut comprendre, il entend plus par la certitude de cette persuasion, que s'il comprenait quelque chose

liumaine selon sa capacité. Les choses que nous connaissons par foi nous sont absentes et cachées à notre vue.

La foi est Certitude, certitude pleine et arrêtée, qui met hors de doute la bonté de Dieu comme elle nous est proposée. Et cette certitude est certitude du salut. Certitude qui peut être toucliée de doutes, sécurité qui peut être assaillie de sollicitude : il ne s'ensuit pas que nous soyons séparés de la foi. Tous les doutes dont l'àme fidèle est tourmentée tournent en plus grande certitude de cette confiance. Frayeur et Foi peuvent habiter en une même âme : contre les demi-papistes qui mettent tellement la conscience entre espérance et crainte, que maintenant elle incline à l'un, maintenant à l'autre.

La foi apporte nouveauté de vie et réconciliation gratuite.

La foi est illumination du saint Esprit. L'entendement de l'homme est illuminé pour entendre la vérité; puis après, son cœur est en elle fortifié. Or, il y a plus de défiance au cœur que d'aveuglement en l'esprit, et il est plus difficile de donner assurance au cœur que d'instruire l'entendement.

Vinet enseigne, et ceci résume assez bien tout ce qui précède : l'essence de la foi qui sauve, c'est-à-dit^e qui unit à Dieu, ne consiste pas dans la certitude de tels ou tels faits extérieurs. La foi s'accomplit dans la volonté d'accepter le pardon de Dieu et de renoncer à la recherche de tous les autres moyens de salut. De cette première donnée découle la seconde : Dieu qui a mis dans le cœur de l'homme d'abdiquer sa propre justice, met en lui cette féconde certitude qu'il le revêt de sa justice.

C'est le cœur qui connaît Dieu. Le Dieu de la métaphysique n'est qu'un agrégat de propriétés abstraites. Il ne se réfléchit vivant et substantiel que dans l'àme, qui seule connaît Dieu.

Une vie trop intellectuelle endort ce sens de Dieu. Sans les préoccupations tyranniques de l'intelligence ou des sens, l'àme croirait naturellement au Dieu vivant. Quand la foi n'est pas un acte si simple qu'on ne peut le décomposer, elle n'est pas la foi. La plus grande certitude obtenue sur les sujets religieux par la pensée est si peu la foi que, chez certains hommes, elle ressemble à l'incertitude ou du moins laisse subsister à côté d'elle l'incrédulité (i).

Ce n'est pas assez de connaître par révélation les deux grandes vérités du Christianisme, la sainteté de Dieu et sa miséricorde, la condamnation et le salut; il faut les avoir expérimentées : « Je crois qu'il faut avoir senti peser sur soi la condamnation pour apprécier la grâce. IJ n'y a que l'expérience intime et le sentiment profond de notre condamnation qui puisse nous inspirer, à l'égard de Jésus-Christ, une reconnaissance proportionnée à son bienfait (2). »

Et lorsque Vinet adhérera au Réveil, il entendra faire voir dans les aspérités, même les plus repoussantes de sa dogmatique, dans ses singularités les plus étranges, les moyens du changement surnaturel qu'elle opère chez ceux qui la reçoivent en sincérité de cœur, et, par là même, les preuves de sa divinité.

La différence entre la Foi croyance des théologiens catholiques et la Foi confiance des réformateurs a été souvent for-j mulée de la manière suivante :

(i) Lettres, II, 88 ; 128.

(2) Lettres, I, 290. Je n'entends nullement ramener Vinet à Calvin ou' à Luther; je cite seulement quelques passages propres à éclairer la question présente. Je sais fort bien qu'il y a chez lui, au moins à une certaine période, un certain optimisme moral, un certain sens de la valeur de l'âme naturelle, qui n'est point calviniste. D'autre part, son adhésion au Réveil ne représente qu'un moment de sa vie et un aspect de sa personnalité religieuse.

La foi catholique est avant tout croyance. Comme telle les théologiens l'appellent foi informe ou foi morte et la distinguent de la foi vive ou foi formée par la charité, c'est-à-dire de la foi accompagnée de charité et d'amour. En elle-même, la foi n'est qu'une vertu lumière, qui dirige, qui excite toute vertu amour; par exemple, le chrétien aspire au ciel par l'espérance ; mais c'est la foi qui lui montre le ciel. La foi est donc, à l'égard des autres vertus, causa disponens et non perflciens et elle ne fait que montrer à chacune son motif spécial. Voilà pourquoi elle ne justifie pas, tout en étant le fondement et la racine de toute justification; voilà pourquoi elle peut coexister avec le péché. La foi qui justifie est la foi formée.

Ainsi la théologie catholique distingue l'assentiment de l'esprit — que nous avons précédemment étudié — et le changement d'âme déterminé par cet assentiment.

Les réformateurs rejettent la foi morte, la foi inefficace. Puisque la foi est l'œuvre de Dieu seul, elle ne peut être inefficace ; la foi inefficace n'est qu'une vaine apparence, un semblant de foi (i). L'essence de la foi, c'est le don de soi.

La foi justifiante ne se sépare pas de l'amour (2).

(i) Dans son commentaire sur VEpître aux Romains (Ficker, II, i4), Luther écrit : Fides informis non est fides, sed potins objectiim fidei. Non enim credo quod quîs fide informi posait credere, sed hoc potest bene videre, quœ sint credenda, et ita snspensus manere. Dans le commentaire de iSiç) de VEpitve aux Galatcs, V, 6, il nomme la fides acqulsita de même que la fides sine charitate « fides ficla, » et il se demande comment un don de Dieu infus dans l'âme par l'Esprit-Saint, peut coexister avec le péché.

(2) Luther écrit à Egranus : Fidem ego justificantem a charitate non separo; imo ideo creditur, quia placet et diligitur is in quem creditur. A prendre le mot charité au sens strictement théoloj^Mque, l'assertion n'est pas exacte^ et c'est pourquoi dans le texte nous avons employé le mot Amour. Les théologiens montrent, en effet, que la foi qui justifie n'est pas la fides caritate formata. La justification a lieu en effet ^trie sola et non operibus. NuLla opéra juslificant.., sed sola fides, justificatus autem facit opéra. En effet, si c'est la charité qui justifie, ce n'est pas la foi. Luther rejette la charité comme habitas, qualitas creata et inhaerens par laquelle l'homme aime Dieu de tout son cœur, parce qu'il tient pour impossible ici-bas cet amour absolu. Luther voyait dans la justification par la charité une atteinte à l'absolue <,^ratuité de la justification. (Voir A.-V. Muller, Luthers theologische Quellen, 1912, p. 179 et suiv. ; ibid. — (Voir Mouler, I, i85) .

'2jH LA RELIGION ET LA FOI

Mais, d'autre part, l'amour n'est pas aveugle; il s'adresse à un objet précis. C'est pourquoi dans la suite les théologiens protestants ont dit que la Foi confiance est l'unité de la croyance et de l'amour : objectant à la doctrine catholique qu'elle sépare la croyance et l'amour, qu'elle en fait deux actes distincts, dont l'un s'appelle Foi et l'autre Charité (i).

Le rapport de la contîance à la croyance a toujours été une question embarrassante pour les réformateurs. Nous avons vu la solution de Luther. Melanchton oppose la foi comme cordis affectiis, sensiis misericordiae Del in corde à la foi historique des scolastiques frigida opinio, notitia historiae. Mais quelque chose de cette notitia est inhérent à la foi. Fides est non tantwn notitia in intellectii, sed etiant fiducia in voluntate.

L'assentiment, d'après ses analyses, se trouve souvent précéder la confiance, et comme il doit reposer, en fin de compte, ou bien sur une démonstration logique, ou bien sur l'autorité extérieure de l'Ecriture, ou bien sur l'inspiration intérieure, on conçoit que le protestantisme se soit séparé entre des tendances diverses, dont l'une va à l'expérience immédiate, au fidéisme sentimental, et l'autre vers une orthodoxie de type

(I Baur, III, 201. A quoi Mohier répond : i" Que tous les théologiens lidèles à Luther, de Ghemnitz jusqu'à nos jours, distinguent également et écrivent fides est notitia, assensus et fiducia; 2° que la foi instrumentale, la conliance, naît de l'amour, don de la charité, qui à son tour se développe et se vivifie, appuyée sur la conliance. En effet, l'idée d'un Dieu bon suppose en nous lamour ; l'amour seul conçoit Dieu comme bon, et le mouvement de confiance vers Dieu est amour. Bossuet {Projet de réunion entre les catho- Wjues et les protestants d'Allemagne), cherchant à concilier catholiques et protestants sur l'efficace de la foi justifiante l'abien montré la structure complexe de la foi dans les deux religions : dans le catholicisme : i" croyance que tout ce que Dieu a révélé ou promis est très véritable, en particulier croyance à la gratuite rémission des péchés ; 2° cette foi relève des terreurs et fait regarder la miséricorde de Dieu ; 3' ce qui fait qu'on espère le pardon, qu'on se confie et qu'on commence à aimer Dieu comme source de toute justice. « Voilà donc toute la structure, pour ainsi parler, de la justification, uniquement appuyée sur la foi, par laquelle nous embrassons en particulier la promesse de la rémission gratuite de nos péchés à cause de Jésus-Christ et nous y mettons notre confiance » ; dans le protestantisme, l'efficace de la foi consiste dans l'invocation dont elle est le fondement.

calholique (i) basée sur la raison et l'autorité extérieure. On conçoit aussi qu'il se soit fait un amalgame de ces tendances et que le dosae^e différent de ces éléments ait abouti aux combinaisons les plus variées (2).

C'est que le problème est posé au protestantisme par la nature même de la confiance :

« Il ne peut pas y avoir de confiance en Dieu sans des conditions définies de Dieu et de ses rapports avec le monde et avec l'humanité. La foi contient toujours « un moment intellectuel » sans lequel elle n'existe pas ; elle n'est jamais uniquement un sentiment ou un état d'àme (3). »

C'est la raison essentielle. Et la scolastique luthérienne ne sera en rien gênée par ses principes pour la réintégration de cet élément intellectuel de la foi, car elle se comporte à l'égard du problème révélation et raison, à peu près comme la scolastique catholique. Sans doute, elle met au premier plan la révélation; mais elle a des théologiens qui admettent chez l'homme une certaine connaissance naturelle de Dieu, acquise et même innée. Elle en a d'autres, qui, dans Tétat de nature déchue, supprimant de l'intellect humain l'idée innée de Dieu, laissent au moins subsister la connaissance acquise (4). Et il n'en fallait pas plus à saint Thomas pour fonder la connaissance rationnelle de Dieu : Dieu connu par tradition et par expérience, puisqu'il niait toute connaissance innée (5). Le

(i) Assensns propter aiictoritalem Dei revelanlis. (Hollaz, Examen théol, 1763, p. 167).

(a) Voici, par exemple, une définition tirée du catéchisme évangélique (de la confession d'Augsbourg . Montbéliard, 1848, p. 55-56.

« J'entends par la Foi, la ferme conviction avec laquelle je crois aux vérités que Dieu nous a révélées, et, en particulier, l'assurance consolante que j'ai du pardon et de la grâce de Dieu en Jésus Christ mon sauveur. »

« La foi que j'ai en Jésus-Christ doit être vivante, et se manifester par de bonnes œuvres qui témoignent de mon amour pour le Dieu Sauveur, qui m'a racheté un si grand prix. »

(3) Lkmme, lleilsthatsachen uiid Glaubenser/ahrung-, ^o.

(4' Voir sur ce point les textes nombreux et décisifs rassemblés par K. OiRftKNsoHx, Die Religion, 1903.

5 Voir sur ce point, Gilson, L'Innéisnie cartésien et la théologie.

luthéranisme et le protestantisme en général ne se sont jamais fait de rintelligenee humaine une idée telle qu'elle leur apparût comme radicalement incapable de toute connaissance des (c préambules de la foi». Aussi, lorsqu'ils tenteront de réintégrer la raison dans la foi, rencontreront-ils à peu près les mêmes problèmes que la doctrine catholique (i). Pourtant, la scolastique protestante n'aura jamais la même intrépidité de raison. Elle a les ailes coupées. Les conditions étaient devenues moins favorables.

Au début de la Réforme on se plaisait à opposer au catholicisme la notion de la Foi fiduciale et de la justification par la Foi.

L'opposition entre les deux doctrines est moins forte qu'il ne semblait. Laissons de côté la doctrine de la justification. En ce qui concerne la foi, certes la question des œuvres n'était pas essentielle et les deux religions ont été bien souvent sur le point de s'entendre ; sur le fond même de la foi, nous avons déjà dit que la foi des Réformateurs était à mi-chemin de la Foi informe et de la Foi formée des docteurs scolastiques ; plus que l'obéissance intellectuelle et moins que la charité. Mais la Foi informe du catholicisme ne fait que préparer la Foi formée; elle s'achève en charité ; la foi est la lumière qui éclaire l'espérance et la charité ; de sorte que si on la prend dans tout son cours, elle rencontre sur sa route la foi protestante. La Foi au sens catholique et la Foi au sens protestant sont deux moments choisis dans le développement naturel de la Foi chrétienne, deux points déterminés sur le parcours total de la]

(i) Voir, par exemple, la discussion sur les Articuli fidei puri et les Artlculi fidei mixti. Quenstedt, I, 242.

Foi (i). Dans le catholicisme, la foi intellectuelle se continue en sentiment, Fàme trouve suavité et douceur dans le consentement et dans la croyance ; et cette foi commençante se continue en foi active ; la piété, la dévotion, la vie chrétienne sont l'achèvement nécessaire de la foi intellectuelle. Grâce au caractère intellectuel de la foi initiale, toutes les démarches de la vie chrétienne sont fortement éclairées ; les objets de la foi, objet matériel et objet formel, sont présents à tout son développement.

D'autre part la foi confiance se détache difficilement d'un certain élément de foi rationnelle. Elle a moins à faire avec l'argumentation et la contemplation; elle est avant tout attitude de sentiment et d'action; mais il lui est bien difficile de s'isoler de toute donnée objective. En principe, cet assentiment aboutit à la confiance, qui, par un retour, se porte sur les dogmes capables de la recevoir.

On comprend que le protestantisme ait du évoluer dans deux directions : une orthodoxie de type catholique et un subjectivisme fidéiste, avec toutes les nuances intermédiaires.

Le protestantisme originaire est un dualisme; au dedans le 'témoignage intérieur, principe de la justification par la foi et du libre examen; au dehors la parole de Dieu, l'Ecriture, la Liberté et l'Autorité. La tendance originaire est de mettre ces deux principes sur le môme plan.

Toute l'histoire du protestantisme est un mouvement d'oscillation entre ces deux principes (2). Le témoignage intérieur

(1) Dans rhunianisme chrétien on rencontre des formes de transition et la preuve que la Foi confiance est jusqu'à un certain point compatible avec le catholicisme.

(2) Comme le montre fort bien D. Sabatiek (L'Expérience religieuse et le protestantisme, Ann. de ph. chrét. 1908-1909.), le principe formel du protestantisme (l'autorité exclusive de l'Écriture) est passé par des phases diverses :

Autorité exclusive des Écritures et des quatre premiers siècles;

Infaillibilité verbale des Ecritures seules, composées sous la dictée de Dieu ;

Autorité des Écritures en matière de Foi seulement; Autorité du seul enseignement de Jésus;

Î122 LxV RELIGION ET LA FOI

etrexpérience immédiate vont à la liberté absolue de croyance, à la théorie du dogme, expression contingente, symbolique de la foi. L'autorité de l'Ecriture conduit à Torthodoxie et à l'autorité extérieure; pour cei^tains protestants, l'Écriture est un « pape en papier » ; dogmatique scolastique et assentiment raisonné; efforts pour démontrer l'autorité de l'Ecriture et l'inspiration divine. La dogmatique protestante, en s'intellectualisant de plus en plus, devait susciter des révoltes contre la dogmatique. Toutes les tentatives de conciliation ont été faites, tous les essais d'unir, et aussi d'opposer ces deux choses Fides quœ creditiir et Fides qua creditur (i), c'est-à-dire les droits de la conscience et ceux de la tradition.

Autorité de l'esprit seul de la nouvelle religion.

De même le principe matériel : justification par la foi émotive intellectuelle indépendamment des œuvres; par la foi émotive qui transforme et régénère dans une crise violente; par la foi intellectuelle à des doctrines arrêtées, foi qui produit des œuvres; par la foi confiance indépendamment des croyances; par les œuvres sans la foi.

De même Amiel écrit en 1866 [Journal, i, 286) : « Le protestantisme est une combinaison de deux facteurs: l'autorité des Ecritures et le libre examen; dès qu'un des facteurs est menacé ou disparaît, le protestantisme disparaît; une nouvelle forme du christianisme lui succède, et par exemple, l'Eglise des Frères du Libre Esprit ou celle du Théisme chrétien. Pour moi, je ne vois à ce résultat nul inconvénient; mais je crois les amis de l'Eglise protestante logiques dans leur refus d'abandonner le Symbole des apôtres, et les individualistes illogiques en croyant conserver le protestantisme sans l'autorité. »

(i) Dès le début de la Réforme, le mouvement baptiste se présente comm< une révolte contre la naissante orthodoxie.

La Réforme, à cause du rôle qu'elle faisait jouer à l'Ecriture, avait subj stitué à la hiérarchie sacramentelle le primat de théologiens et de supérieur instruits dans la Bible. ^

Le Baptisme proclame la séparation de l'inspiration religieuse et de l'Ecriture. Il est spontanéité religieuse, enthousiasme prophétique. Le critériun: pour l'interprétation de la Bible est la seule inspiration intérieure. Radica lisme d'une conception de la vie qui s'appuie sur l'esprit du christianism originaire, hostile au monde, eschatologique. Mépris de l'état et de la Le. natiirœ.

Les sectes avancées de la Réformation devaient s'éteindre dans l'extravagance et dans le scandale.

Le témoignage intérieur, principe de la foi et du libre examen, devenu la liberté de la critique, l'exégèse scientifique, devait, sous une autre forme, à travers toute l'histoire du protestantisme, battre en brèche le principe de l'autorité des Écritures. Concilier ces deux principes, c'est, comme l'a dit si finement Boutroux, le tourment de l'âme protestante. Et pourtant « plus on^ tient à l'autorité des Saintes Écritures, plus on désire avoir les vrais docu-

Le Syiîibolo-Fidéisme, que nous avons étudié, n'est que la restauration de rélément originel irréductible du protestantisme; l'effort le plus conséquent et le plus plausible d'un siècle, où la critique scientifique a fait plus contre les orthodoxes que les mouvements passionnés des confessions hostiles ou les dissentiments des sectes, pour le débarrasser de l'autorité extérieure et de la contrainte dogmatique. Il opère sur le luthéranisme ou le calvinisme une réduction analogue à celle que ceux-ci avaient opérée sur le catholicisme; il juge le dogme d'après la Foi; il n'en laisse subsister que ce qui est d'accord avec la Foi. Mais comme nous l'avons vu, il n'a pas pu s'affranchir de toute croyance dogmatique ; cette foi est encore une foi chrétienne qui retrouve à peu près tout le christianisme (i).

Laissons de côté les formes de protestantisme qui ne sont qu'un déguisement du catholicisme ; un catholicisme moins la hiérarchie et le pape, mais non sans une aspiration très forte à la hiérarchie comme moyen de contrôle et comme règle de foi. Ne retenons que le catholicisme d'une part et cette forme particulièrement pure de protestantisme, qui s'intitule Symbolo- Fidéisme. Sans doute la difTérence est grande dans la structure de la foi; mais après tout il ne s'agit que d'un dosage différent des mêmes éléments. La différence essentielle c'est la tendance à l'objectivisme d'un côté, au subjectivisme de l'autre (2), d'où découle le rôle assigné à la foi dans l'économie de la vie religieuse. Dans le catholicisme, l'Esprit divin est réalisé magnifiquement dans l'Ecriture et dans l'Eglise, plus humblement dans

ments primitifs. Les questions de critique sont des questions de conscience ». fE. DK pREssENSK, Lettre à Hyacinthe Loyson, 29 août 1889.) Mais si l'on découvre qu'il n'y a pas de documents primitifs?

(i) LoiSY L'Evangile et VEglise, XIY, fait justement remarquer que. chez Sabatier, qui veut concilier la foi chrétienne avec les exigences de la science et de l'esprit scientifique, la foi se fait bien petite et bien modeste et renîontre la science le moins qu'elle peut. Et cependant, le minimum de foi qui demeure, extrait de la Bible, i)eut devenir un obstacle assez sérieux à l'exercice de la liberté intellectuelle.

(2) ScuEREH, i55 : « Le centre de gravité du catholicisme est dans l'autorité, tandis que celui du protestantisme est dans la liberté. »

le lidèle; la foi du fidèle c'est, par poussée intérieure, l'adhésion à la grande révélation objective de l'esprit, présente dans l'Eglise et dans les moyens de grâce. Dans le subjectivisme fidéiste, l'esprit du croyant est directement l'Esprit même; il est au-dessus des réalisations objectives, matérielles, de l'Esprit et de l'Ecriture. La parole de Dieu n'a d'autorité qu'en tant qu'elle éveille l'Esprit, qu'elle se rencontre avec lui.

De l'objectivisme catholique découlent la doctrine de l'Eglise, la doctrine des sacrements, trésor objectif des grâces, la doctrine réaliste de la grâce. Du subjectivisme protestant, les thèses adverses.

De là une différence considérable dans le rôle assigné au sentiment dans la vie intérieure.

Dans le catholicisme, l'expérience intérieure est tenue en suspicion ; et c'est du reste pourquoi le catholicisme est arrivé, dans le mysticisme, à une exaltation si superbe de la vie intérieure, à des raffinements si divers, à des compromis si délicats. Le péril a aiguisé l'aventure. Mais, sauf ces exceptions magnifiques, et en thèse générale, la vérité extérieure domine l'expérience. On ne peut jamais, par le moyen de l'expérience, apprendre tout ce qu'on doit croire selon les enseignements de l'Eglise. L'enseignement de l'Eglise impose une forme à la vie intérieure en soi-même suspecte et dang reuse.

Au contraire, pour le fidéisme, les croyances sont comma dées, voire produites par des sentiments ; les sentiments sont la suprême réalité. Ici l'expérience est la vérité : ce qu'on ne peut éprouver à fond n'est pas vrai ; le réel domine l'idéal. Mais malgré tout, sous peine de s'évader vers les entreprises de l'inspiration privée, ou les aventures de la génialité créatricei le sentiment est encore maintenu par une doctrine sous-jacente. L'expérience dont il s'agit est une expérience chrétienne; et cette foi sentimentale suppose une foi de la raison ; elle implique un objet et un jugement sur la valeur de cet objet. Le Diem

se

sensible au cœur est encore un Dieu de la foi ; car qu'est-ce qui le fait tel et divin, sinon qu'il satisfait à des conditions préalables ?

Lorsque le protestant libéral s'imagine qu'il peut vivre de si peu, son erreur vient de ce qu'il est, à son insu, soutenu et porté par tout le contenu obscur de sa religion. Sa foi indéterminée se joue au faite d'un système religieux et d'une conciliation. Mais quelle erreur de croire qu'elle aurait suffi à itou te la vie religieuse en un temps où rien de ce contenu u'aurait existé. Ceci contre l'hypothèse que tout le christianisme patristique et médiéval n'est que superfétation.

En réalité, tout le christianisme est sous-jacent à ce fidéisme : 3omme le drame objectif de la Rédemption est sous-jacent à la foi paulinienne ; comme les abstraits réalisés sont sous-jacents m iiominalisme d'un Taine. La plupart du temps l'àme ne se ibère que devant l'extrême détermination des choses.

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