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L'ASSURANCE DU SALUT

La conliance exige la fidélité. Elle apporte l'assurance du alut. C'est de ce problème religieux : comment acquérir la ertitude du salut, problème que lui posaient les inquiétudes de a conscience, que Luther est parti. La préoccupation de Calvin stla même. La justification par la foi est le dogme des dogmes : Il est ici question de mettre les consciences en repos, sans 3quel nous sommes tous malheureux, voire quasi perdus. La uestiou, dis-je, est telle : oii c'est que les consciences se oivent appuyer, pour avoir assurance de leur salut? (i) » C'est ela qui leur a fait rejeter les œuvres qui in([uiètentphis qu'elles e rassurent, et la foi charité ; car, qui peut être assuré d'avoir charité? et la foi informe, pure croyance qui n'apaise pas.

(i Opusculea, 1045. (Cité par Doumkrgur, Cnliin, II, O46.)

^'Ji'y LA RELIGION ET LA FOI

An contraire, la confiance rassure ; elle est assurance, sécu-j rite, et au delà d' elle-même, affirmation et garantie de son assurance. Elle est marque d'élection ; elle apporte la certitude] du salut.

Il y a ici deux choses. En premier lieu la profondeur et lai constance de la foi; la foi sûre d'elle-même. Un sentiment peut] s ignorer: il peut se tromper sur soi-même, soit qu'il se donn< un nom inexact, soit que sa complexité et ses contradictiom ou encore ses oscillations le dérobent à une formule précise |

Ah ! ne puis- je savoir si j'aime ou si je hais !

Un sentiment constant, profond et dont l'unité est bien^ établie, sous la multiplicité du développement et des variations, sous la diversité des thèmes dont le surchargent le mouvement de la vie, la loi de contraste, la complexité de la nature humaine, un tel sentiment, dis-je, a bien des chances de s apparaître pour ce qu'il est. En ce premier sens, la foi c'est h conscience de la foi, c'est la confiance sûre d'elle-même,' confiante en soi, c'est-à-dire, au fond, consciente de soi. Nousd avons vu la part de doute et d'inquiétude que les réformateurs admettaient dans cette confiance.

En second lieu la foi est la confiance absolue en sa propre puissance salvatrice; l'affirmation d'une valeur objective. A qui la possède, la foi apporte la justification, c'est-à-dire qu'elle sauve, quelle que soit la notion quon se fait de la justificatioa. Au degré le plus humble, et au degré supérieur, au degré du subjectivisme psychologique, comme au degré du subjectivisme ontologique des mystiques, la foi sauve par cela seul qu'elle est présente, parce qu'elle-même est le salut, la vie: Dieu même. Aux degrés intermédiaires elle sauve parce qu'elle apporte à l'àme un salut extérieur, objectif, transcendant, dontl elle est le gage (i). A la vérité il y a de ces deux aspects dans les dogmes luthériens ou calvinistes du salut parla Foi. La foi

(ij La foi, « une quiUance » jiar laquelle son bénéficiaire atteste le privi lège qu'il a déjà reçu. (Andler, Luther, Rev. de Met. 1918, p. 928.)

est la conscience de la prédestination, de la faveur j<ratuite et éternelle de Dieu, d'une amitié de Dieu dès l'éternité. La prédestination a en somme une racine théorique et une racine psychologique. La racine théorique c'est la doctrine de la libre volonté, de la toute-puissance de Dieu, de l'impuissance radicale de l'homme. La racine psychologique c'est l'exaltation d'un état d'âme, sa transmutation en réalité ontologique, l'assurance de l'élection donnée dans la vocation. En un sens, la doctrine de la prédestination, c'est l'orgueil de la foi ; comme ces amoureux qui veulent que leur amour soit Iç secret ressort du Inonde, les réformateurs ont fait de la foi, non seulement le suprême état religieux, mais la marque de l'entrée dans le monde du salut. Il y a là quelque chose de la certitude des mystiques : toucher le fond de l'Etre et se teindre de sa splendeur; mais le mystique ne pense plus au salut précisément, parce qu'il s'identifie essentiellement avec l'Être, et qu'il n'y a plus que l'Etre, et qu'il n'est plus besoin de salut.

C'est la réalisation de l'idéal, Féternité de l'éphémère. « Doc/i aile Lust ivill Ewigkeit, will die tiefe, tiefe Ewigkeit. » La foi introduit au monde éternel et suprasensible. C'est ainsi que Calvin avait raison de dire que la prédestination, si elle est bien méditée, n'est pas pour troubler la foi, mais plutôt pour la confirmer. La Nécessité éternelle est ici l'assurance suprême (i) : Amor Fati, mais le Fatum est favorable (2).

L'assurance du salut a préoccupé bien des âmes. Bien des [doctrines et bien des pratiques sont nées de ce besoin. D'ordinaire le problème se traite en deux temps ; il s'agit de fixer la

(i) La Nécessité et la Liberté peuvent, aussi bien l'une que l'autre, engendrer des sentiments opposés : l'exaltation ou la dépression, la peur ou l'aveugle confiance : il y a la peur de la liberté et la fièvre de la liberté, la [terreur et l'amour éperdu de la nécessité.

'2) L'assurance est objective plutôt que subjective. Le fidèle reste dans la

Icrainte et le tremblement. La foi est le signe de la vocation, mais comment

lêtre sûr d'avoir la vraie foi? Ce qui rassure inquiète. De même que la vérité,

réalité supérieure à l'esprit, suit dans l'esprit le sort de la certitude, de

Iméme le salut suit les inévitables oscillations de la confiance.

destinée, de la soustraire aux changements et aux caprices ; il faut que le monde surnaturel soit sûr, que le sort de l'être ne puisse péricliter : de là les doctrines de la prédestination, sous toutes ses formes : une faveur assurée dès l'éternité, et pour l'éternité, l'éternité supérieure au temps et réfractée dans le monde du temps, un monde supérieur au changement, une fortune qui soit une nécessité. Stabiliser le surnaturel. Et d'autre part il faut un gage de salut: recette magique, doctrine, état d'àme, quelque chose qui soit un signe palpable, connaissable ou sensible, au-dessus du doute. Et il faut ces deux conditions ; car le salut non révélé à la conscience, né saurait rassurer ; et un signe éphémère et qui demain peut avoir perdu sa valeur n'a rien qui rassure.

Les initiés des Mystères avaient des mots de passe pour l]au-delà ; les Cathares avaient le consolamentum; les religions magiques ont l'efficace des sacrements ; mais il faut toujours que la réalité soit fixée éternellement, en correspondance avec le signe du salut ; d'oîi les doctrines de la grande année, du retour éternel, de la Nécessité du inonde céleste.

La certitude du salut est liée, dans la Réforme, avec l'idée qu'elle se fait de la nature déchue ; dès que le chrétien éprouve quelque bon désir, quelque mouvement vers les choses d'en haut, c'est la marque que Dieu a commencé et qu'il continuera l'œuvre de son salut (i).

La certitude du salut suppose la prédestination, la grâce irrésistible et que Dieu n'accorde son secours qu'à ses élus (2).

(i) C'est ainsi que Wesley disait : « Les grâces du Saint-^Esprit ont-elles si peu de force que nous ne percevions point si nous les possédons ou non? Que rien ne garantisse notre persévérance finale, d'accord! Mais ne sommesnous pas les plus misérables des créatures, si nous ne pouvons jamais avotî la certitude d'être dans l'état de salut ? »

Et lors de la conversion brusque, « il me fut donné l'assurance qu'il m'avait enlevé mes péchés et qu'il m'avait sauvé, moi personnellement, du péché et de la mort « . (Voir Léger, La Jeunesse de Weslej\]

(2) Sur la certitude de la justification et du salut, ApoL. lY^^o, p. 83 : « Non diligimus nisi certo statuant corda, qiiod donata sit nobis remissio peccatorum. »

Au contraire, dans le catholicisme, la nature tombée n'étant point dépouillée de tout germe de vie, on ne peut discerner, à un signe certain, l'opération de la grâce d'avec les effets du principe divin conservé dans l'homme ; par exemple, les conséquences de la mystique augustinienne et de la doctrine de la prédestination sont paralysées, chez Augustin, par cette doctrine que personne ne peut se reconnaître comme prédestiné (i).

La doctrine de l'Eglise a toujours été qu'une telle certitude est impossible (2) ; et elle a laissé dans l'ombre la prédestination. Elle insiste sur la volonté salvifique de Dieu ; elle déclare que si Dieu décrète de toute éternité la condamnation des méchants, c'est à cause de leurs péchés qui lui sont présents de toute éternité ; de sorte que la damnation est le fait de l'homme, et le salut, Fœuvre de Dieu et de l'homme. Il est vrai que Dieu veut le salut d'un certain nombre d'hommes de telle façon que de fait, ceux-là soient sauvés (3).

Qu'une telle assurance soit difficile à maintenir, c'est ce qu'il est facile de comprendre ; car d'abord cette assurance du salut, forme exaspérée de la foi, suit le sort de la foi : et l'expérience montre que la foi oscille et qu'elle est troublée par le doute et l'inquiétude. De plus, elle a ses raisons propres d'être troublée ; car la foi peut être vive, sans aboutir à cette

De Poenitent., 20, p. 167 : « Jlanc cevtiliiditiem fidei nos docenius reqnirl iaEvaiigelio. « Cf. Calvin, Instit., III, G. â, par. 16, l'ol. 197. (Voir aussi Denifle, Luther, III, trad. Pasquier, p. 41, note. »

(il Utriim quisqiie hoc doniim (perseverantiœ) acceperit, qiiamdiu liane vifani diicit, incertum. [De don. pers., I, i, x, p. 993.)

(2) Saint Thomas admet seulement que l'on peut a cognoacere conjectiiraliler per aliq lia signa ^^ ; il y a du reste (juelques révélations extraordinaires : « Raelat cniin Deus aliqiiando aliqiiibus ex speciali />rwilegio », II, a, ii3, 5 c. p. 94I, et le CONCILE DE Trente : « Nullus scire vaict certiludine fidei, cui non potest subesse falsum, se graliam dei esse consecutum. » Au contraire Luther, Melanchton : « Necesse est certos nos esse de gralia. »

(3^ Brémoni) interprétant la « joie » de Pascal au sens janséniste, en fait le sentiment de la certitude du salut ; quelque ciiose d'analogue au « témoignage de rEsi)rit » sur lequel les méthodistes et Calvin lui-même fondent leur assurance. Hist. du Sentiment religieux, IV, i38.

assurance objective. Tout un échafaudage dogmatique se superpose à la foi, qui peut être ébranlé isolément par toutes les difficultés qui atteignent les thèses de la justification. Enfin le lien entre la 'justification objective et la conscience peut être atteint lui aussi; en ce sens que la foi subsistant et aussi la justification, on peut se demander si la foi est la marque infail-; lible de la justification et, d'une manière générale, s'il y a des' marques de la grâce divine.

En fait, l'exemple des réformateurs montre bien la peine qu'ils ont eue à maintenir cette assurance (i) : Causa jiisUficatlonis lubrica est. A travers des maladies spirituelles et des doutes angoissants, Luther aspirait (< nach einem^ gnàdigen Gott ». Il faut se rappeler, dans le doute, qu'on est justifié par la foi qu'on ne sent plus. Il faut se dire que l'on n'a point de , péché alora qu'on tremble de le sentir en soi. « Gela coûte de î la sueur. » Il faut beaucoup raisonner : Christ est sûr de plaire ■ à Dieu; nous aussi, puisque nous avons l'esprit du Christ. Il faut admettre que la certitude peut être touchée de doutes, la sécurité assaillie de sollicitude, que rien ne prouve contre la foi, pas même la défiance de soi-même, et la détresse et la j calamité. « Tous les doutes dont l'âme fidèle est tourmentée, \ écrit Calvin, tournent en plus grande certitude de cette défiance. » Mais si la doctrine est aisée, l'art est difficile (2).

(i) Le soir même du jour où Wesley reçut l'assurance du salul, il ressentit une vive anxiété.

{2) On pourrait étudier toutes les nuances, tous les degrés de cette assurance objective sur les Moraves qui entouraient Wesley. (Voir Léger, La jeunesse de Wesley, 346). En fait les difficultés qu'exprime Bossuet ont tout, au moins une grande valeur psychologique. Pour être assuré d'avoir la loi qui remet les péchés, il faudrait être assuré que le péché ne règne plus en nous ; selon Luther, on ne peut être sûr de sa pénitence ni de la pureté de son cœur, ce qui doit troubler l'assurance de la foi. « Et on a beau dire avec TApologie : La foi ne compatit pas avec le i)éché mortel ; or, j'ai la foi, donc je n'ai plus de péché mortel. Car c'est de là que vient tout l'embarras, puisqu'on doit dire au contraire : La foi ne compatit^^pas avec le pèche mortel. Or je ne suis pas assuré de n'avoir plus de péché mortel ; je ne suis donc pas assuré d'avoir la foi. » (Variations, III, loo et suiv.) On n'a donc pas cette rémission des péchés: ou bien on l'a sans en être assuré ; ou bien on en est assuré sans être assuré de la sincérité de sa foi ni de celle de sa pénitence.

LA FOI CONFIANCE , 2 'il

Nous retrouvons ailleurs un problème analogue. Dans le catholicisme, la Foi s'accompagne d'espérance. Saint Augustin disait que l'espérance porte sur un bien futur et sur le bien personnel de celui cpii espère; pas d'amour sans espérance, pas d'espérance sans amour, et ni l'un ni Tautre sans la Foi ; l'espérance peut se trouver sans l'amour parfait. Quoiqu'on ne puisse espérer sans aimer, il peut arriver qu'on n'aime pas un moyen nécessaire à la fin qu'on espère. Ainsi l'on espère la vie éternelle (qui ne l'aimerait pas ?) mais on n'aime pas la justice sans laquelle personne ne peut y parvenir.

Mais inversement, n'est-il pas possible d'avoir la Foi sans espérer? Encore que la foi soit le fondement de l'espérance, puisqu'elle énonce un jugement de possibilité sur son objet, n'y a-t-il pas des cas où la foi semble se dépouiller de toute espérance? C'est ce que semblerait prouver l'exemple de certains quiétistes.

Et contre l'orgueil prédestinationniste, d'autres croyants décriront la fidélité plus soumise et plus amoureuse qui n'exige point de garantie :

Sans doute, il est vrai que l'Esprit témoigne à l'esprit que nous sommes enfants de Dieu ; mais cette voix intérieure est si frêle, si débile, que, dans le sentiment de son indignité, le fidèle ose à peine y prêter l'oreille.

Se caclier à ses propres yeux, vouloir rester un mystère à elle-même, voilà le caractère de la vraie joie dans le Seigneur; et plus l'homme est humble, plus il s'est élevé à un liant point de perfection, moins il ose se vanter d'une sécurité aussi incompatible avec rinstalnlité des choses d'ici-bas.

Le mystère et l'incertitude sont la sève de la vie spirituelle. La lumière qui la révèle à elle-même la flétrit. L'innocence qui vient à se reconnaître se perd dans cet acte même.

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