‹ La religion et la foiChapitre 38 sur 78 · AUTRES FORMES DE LA CONFIANCE · texte numérisé non relu

AUTRES FORMES DE LA CONFIANCE

Remontant aux origines, on se targue d'y retrouver cette pure foi. N'est-ce pas une formule de saint Paul qui a fait revivre dans l'esprit de Luther le vrai sens religieux ? Et il est vrai que, chez saint Paul, la foi est conûance ; mais il est vrai aussi qu'elle s'appuie sur un système religieux.

Pour un saint Paul, il y a d'abord la f(]i vivante ; l'essence de la foi, c'est le don de soi-même à Dieu, la vie en Dieu, ei Jésus-Christ : « Je vis, non plus moi-même, mais le Christ vif en moi y> ; consécration, qui est mort au péché, renoncement à la chair, à la loi des membres, au corps de mort ; transformation effective de tout l'être: de là découlent paix, fermeté, espérance qui se nourrit même des afflictions et des épreuves, assurance de ne pouvoir être séparé de l'amour de Dieu. Foi qui est agissante par la charité, et qui est par grâce, c'est-à-dire don de Dieu.

Mais en même temps cette foi vient de ce qu'on entend; elle commence par la parole de^ Dieu entendue. On croit en vain, si on ne croit pas et si on ne retient pas l'Evangile. Lci fondement de la Foi, c'est Jésus mort pour les péchés, enseveliii ressuscité ; il faut connaître l'efficace de la résurrection pou^ se rendre conforme .à Jésus dans sa mort et participer à la) résurrection des morts. Ainsi la foi s'appuie s\ir l'œuvre exté-: rieure de la rédemption et de la justification. Elle sauve parce qu'elle est imputée à justice ; c'est-à-dire que Dieu applique la rédemption qui est Jésus-Christ à ceux qui ont la foi en Jésus- Christ; par la Foi, le fidèle participe au drame cosmique et religieux qui s'est accompli en dehors de lui. La foi enferme, avec la confiance en Jésus-Christ, la connaissance d'î son œuvre, exposée dans son évangile ; elle est la foi dans la résurrection qui fait l'efficace de la foi. Elle n'atteint le salut qu'à travers la formule du salut.

Et si loin qu'on remonte aux origines, la confiance dans la l)ersonne ou dans la doctrine s'entoure de l'autorité d'un système religieux préexistant, s'appuie sur des preuves, signes et prodiges, met en œuvre une apologétique naïve. La peur de l'intellectualisme, le retour à la pure nature affective sont des phénomènes très complexes et qui supposent les grandes élaborations systématiques, contre lesquelles ils réagissent. La foi primitive est plus confusément complexe. Il faut raffiner les données naturelles, pour arriver à tant de simplicité. Il faut l'affaiblissement des raisons de croire, pour que se libère la fois ans raison.

Toutes les religions complexes présentent des phénomènes du même ordre. Le dégoût de l'intellectualisme envahisseur et pétrifiant les rejette à de certaines époques vers la simplicité spirituelle^ et, par un phénomène de défense, quand leurs bases intellectuelles sont menacées par la science, la philosophie, la critique historique, les modifications de la vie et de la société, elles font appel au sentiment pur, elles le proclament leur essence et leur origine : ainsi pour l'Islam, Gazali.

A peu près à l'époque de François d'Assise, Honen, au Japon, ramenait le bouddhisme à la confiance filiale en Tamour paternel et la bonté d'Amita Bouddha, le Seigneur du pays de la béatitude :

« Notre prière n'est pas le fruit des lumières que peuvent donner la science ou la sagesse.

Quand nous invoquons Bouddha, que nous l'appelons par son nom avec la ferme croyance que nous renaîtrons dans son paradis, nous pouvons être sûrs d'être recueillis un jour parlai...

Quelque compréhension que Ton possède des doctrines ique Çakya-Muni exposa pendant sa vie, chacun doit se considérer dès l'instant oîi il met sa foi en le salut d'Amita, comme l'égal des ignorants qui n'en connaissent pas une lettre; il faut mettre tout son cœur dans la méthode qui consiste à prononcer le nom de Bouddha, en compagnie des ignorants, et en dépouillant entièrement les manières d'un sage. »

Ainsi Evangile du salut et de la Rédemption par Bouddlia, Kvangile du Salut Universel, qui aura des suites curieuses; les uns diront qu'il suffit, pour assurer le salut, de concentrer, ne fui -ce qu'une fois, sa pensée sur la grâce de Bouddha, à cause de l'identité métaphysique de son âme et de la nôtre ; d'oiï| parfois un certain laxisme. D'autres, qu'il faut y revenir perpé-j tuellement; d'où une routine mécanique. De même on s( (|uerelle sur la foi et les œuvres; sur la capacité de l'homme eti \(\ générosité de Bouddha. Les disputes dogmatiques renaissent de la réforme simplificatrice. Shinran (1173-1262) achève et po{)uiarise cette doctrine de la foi, supérieure à la sagesse ou à la vérité.

<' La foi, plutôt que la vertu », telle était sa formule. Cette] foi était un don de Bouddha et non pas un mérite personnel. Le salut résulte du vœu que fit le Bouddha d'accueillir ses iidèles dans son paradis, et des mérites (ju'il avait accumulés pour r amour d'eux.

Ainsi la clef du salut, c'est de se perdre dans la grâce du Bouddha, par une foi exclusive, oublieuse de soi-même et totale en son pouvoir rédempteur.

L'Eglise de Shinran, connue sous le nom de Shinshu, la vraiej doctrine, est aujourd'hui encore, de toutes les sectes japonaises, iJ celle qui compte le plus grand nombre d'adhérents (i). 1

Le modernisme bouddhique met, lui aussi, en avant le faiq concret, l'expérience personnelle ; l'illumination spirituelle, c'est le fait que l'homme devient conscient de la nature de soii être intime et de la vie universelle (2). N'est-ce pas l'esprit même du bouddhisme primitif? Il ne s'agissait pas, en effet,* de comprendre le dogme de la douleur ou les quatre vérités sublimes. Il fallait réaliser le sentiment profond et efficace de rim[)ureté du corps, deFinexisterice du Moi, du néant universel.

(i; Anesaki, Quelques jtages de l'histoire religieuse du Japon, 82. 2 Leuua, Psychologie de la religion^ nM).

La connaissance théorique n'est qu'un commencement ; elle détruit les vues erronées ; elle constitue l'entrée dans le « courant ') ou conversion (i).

La Foi confiance, la Foi sentiment n'est point chose rare. Pratt, dans son enquête, la trouve chez Sj o/o de ceux qui ont répondu à son questionnaire. Et elle a chez eux deux formes : sentiment de la présence de Dieu, ou, comme ils disent, instinct, conscience directe (2).

Toutes les formes de la confiance ont en commun la sécurité, l'absence de choc pénible, de trouble, de crainte, d'inquiétude, une sorte de bien-être, de détente et de calme en présence d'un être ou d'une idée. La confiahce est tranquillité paisible ou apaisement, même dans la peine et dans l'épreuve : dans la souffrance, elle est bonheur; dans le délaissement et dans le désespoir, vigueur nouvelle: dans l'angoisse, élévation : dans la séclieresse et l'atonie, calme et attachement. Il semble |que la volonté cesse de se tendre, d'agir, de vouloir, qu'on se laisse aller au gré d'une force supérieure ; saisissement, choc, |ou déroulement paisible. Il y a épanouissement, joie, dilatation, lenrichissement d'activité.

La conliance est un sentiment de type sthénique ; sa forme ua plus humble c'est la confiance organique, l'euphorie, la tonipité accrue, et aussi la facilité. Un tout petit enfant, qui se jeaidit dans les bras d'une personne étrangère, s'abandonne entièrement, au contraire, dans les bras de sa maman : le nageur lîst souple, là oii le commençant se raidit. Ses for nies suj)épieares en retiennent quelque chose. La confiance a toujours

(I David, Le Modernisme bouddhiste.

(a) Pratt, The Religion consciousness, p. aiô

agi sur le corps : la foi a des effets physiques. L'alliance entr l'art de guérir le corps et l'art de guérir Tàme se retrouve dan toutes les religions ; toute religion est, partiellement, une méthode de psychothérapie.

Mais la Foi confiance n'est pas la confiance en soi ; ni la confiance dans son corps, ni la confiance dans ses forces propres. Au contraire, elle commence souvent par l'inquiétude, par la défiance de soi-même et par l'abandon de soi.

Le caractère propre de la confiance, c'est, en même temps|i| que la présence des sentiments que nous avons décrits, le sentiment qu'il y a dans leur cause une réponse et une garantie. La Foi confiance suppose la fidélité qu'elle voue elle-même; fidélité immédiate ou contractuelle. Elle voit dans l'être auquel elle s'offre, non seulement la cause de son réconfort, mais la propriété d'en être et d'en demeurer cause : avoir confiance dans un remède, c'est non seulement savoir qu'il a guéri et guérit, mais croire qu'il continuera de guérir; avoir confiance dans un ami, c'est croire ou savoir qu'il vous aime, qu'il vous veut du bien. Ainsi le réconfort du sujet trouve une contrepartie agissante dçins l'objet, une fidélité réciproque, une assurance en autrui ; s'assurer en autrui.

Donc elle est accroissement de force, vitalité accrue, avec toutes ses expressions physiologiques, puissance en repos ou en mouvement; mais puissance grâce à un autre être, que l'on sent cause de la puissance, et qui a dessein de la produire et de la favoriser, un être inconnu, insondable, et pourtant familier. En s'abandonnant à lui, en se soumettant à lui, le croyant met en lui sa force. Il devient plus qu'il n'était, et ce va et vient entre ce qu'il est, ce qu'il fait, d'une part, et cette cause extérieure de son énergie, l'amplifie. La confiance se nourrit de tout ce qu'elle suscite ; ainsi la paix intérieure, en présence de l'objet aimé, donne un aliment à la joie. Elle est attente heureuse, pressentiment paisible, résonnance intense et prolongée de la joie, posse&sion tranquille de soi.

LA FOI CONFIANCE aS'J

Donc la confiance n'est pas simplement la sympathie ou l amour. Certes l'amour et l'émotion tendre en sont tout près ; amour, sympathie, confiance sont originairement unis, et il faut l'expérience pQur les disjoindre. L'Amour se joint de \ olonté avec l'objet aimé et se considère comme partie de lui. L'Amour, parce qu'il aime, tend à se croire aimé; l'amour, à hii tout seul, est gage d'amour et il y a l'amour confiant, de même que la confiance aimante. Mais l'amour peut douter de la réponse et de la fidélité. On peut aimer sans avoir confiance et sans se confier. L'obscur attachement, qui fait de celui qui aime une dépendance de l'objet aimé, n'implique point cette réciprocité de liaison, cette attente du retour qui caractérise la confiance.

La confiance est proche de ce sentiment de domination que nous inspirent certains êtres : autorité, prestige, quelles que soient leurs raisons physiques ou morales, de nous en imposer, (le nous subjuguer. Mais elle a toujours quelque chose de plus, 1 absence de réserve, l'attente d'une réciprocité, la croyance à la stabilité, à la permanence, à la perdurabilité. On peut se sentir dominé sans avoir confiance : on peut être sensible à un prestige et le subir, sans s'y abandonner.

Il n'y a pas besoin de dire quelle puissance de vie elle donne, puisqu'elle est précisément puissance, efficacité accrue, 1 énergie, tout félan de l'àme humaine. Il n'y a pas besoin de dire qu'elle s'accompagne d'espérance, puisqu'elle est par essence espérance en quelqu'un ou quelque chose.

Elle a bien des degrés, depuis fintimité et l'abandon sans réserve, jusqu'à un simple mouvement de fidélité; bien des nuances, depuis félan irrésistible jusqu'au rapprochement discret; bien des formes, selon les conditions et les sentiments [ui interfèrent.

On peut avoir confiance dans un être ou dans une idée t dans les deux cas parce qu'ils accroissent la puissance de ivre et qu'on leur attribue une puissance bienveillante : un

système en qui ron a confiance est en réalité la représentatioi d'un système d'êtres, un discours animé qui répond et no] pas un univers muet; c'est un monde de choses disposé ei harmonie avec Tàmeet capable de la faire vibrer intensément; un univers familier où l'on se retrouve, oii l'on est chez soii cela parle à l'àme.

Ainsi, la confiance enferme un jugement de convenance oi une multitude de jugements de convenance ; cela me convient et je conviens à cela et elle donne une immense valeur à cela : la valeur de toute la force éprouvée, espérée ou conçue.

Elle implique donc la croyance précisément en tout ce ea quoi elle a confiance, et pour autant que croyance signifie confiance. Le problème Croyance confiance à vrai dire ne se pose qu'à l'avènement de la vérité; au moment oii se pose le problème du Réel en face des valeurs.

Au début, il n'y a que confiance; et aussi toutes les fois que le sentiment de la a érité intellectuelle s'affaiblira; et toutes les fois que l'on élèvera la vie au-dessus de la vérité. Au début et peut-être à la fin est le pragmatisme; au milieu, la route de l'intelligence et de la raison. On a d'abord confiance dans un monde expression de l'àme et de ses besoins; la subjectivité se transforme en objectivité et se repaît de son objet où elle trouve assurance. Sortant de soi, s'abandonnant, plus que soi^ le sujet trouve dans l'objet de sa foi la force consentante, lÀ, grâce qui veut bien de lui.

La Confiance, c'est donc la force de la Grâce, contre Ij croyance proprement dite qui est la force de la vérité.

Mais dans la constitution de la valeur, l'existence n'entret-elle pas? Dans la constitution de la puissance, la vérité n'entre t-elle pas? En d'autres termes, la confiance ne suppose-t-elle pas un certain nombre de jugements de vérité?

Il y a une confiance qui n'est que le retentissement de la vérité éprouvée, et dans les vérifications, sur lesquelles après tout elle s'appuie, ou dans les anticipations qui imaginent ces véri-

licalions, la confiance trouve quelque vérité. Il y a une coniiauce qui n'est que l'assurance de la croyance et la force de la vérité.

Mais il y a dans la foi confiance quelque chose de j)réalable et d'invérifiable : elle suppose, elle affirme que l'être est constitué comme il lui est nécessaire qu'il soit. Illumination joyeuse, elle ne se demande pas encore ou ne se demande plus ce que c'est que la vérité; elle la décrète.

Affirmation préalable, ([ui entre peut-être dans la nature de la représentation et du jugement, qui est à la base de la crédulité naturelle et instinctive, de la confiance enfantine dans la vie, de Toptimisme général qui dépasse toutes les réalités.

Donc, il y a dans la foi sous toutes ses formes un surplus d'affirmation, quelque chose qui dépasse les raisons d'adhérer: Mais ce mouvement peut avoir plus ou moins de rapport avec la croyance et lui ressembler plus ou moins; par exemple, dans le catholicisme, il ressemble à l'obéissance intellectuelle ; dans le protestantisme, à l'espérance de l'amour et à la confiance dans la promesse, à la vitalité reconnaissante : des impressions irrésistiJ>les apportent le salut. Mais * inévitablement, surtout dans des esprits dogmatiques et au niVeau de l'idée de vérité, cette confiance aspire à se justifier et à produire ses raisons. Même si elle est comme instinctive, elle projette en avant d'elle une croyance. Entourée d'un inonde de notions, «n présence de qui elle agit, elle s'appuie sur elles. Chez un Luther la confiance rencontre la religion, la foi croyante rencontre la foi qui est crue. La religion préexiste, et combien de raisonnements la foi ne contient-elle pas? Un Melanchton I osera les montrer; l'absurdité des erreurs païennes, l'antiquité |d€ la vraie religion, les miracles, l'excellence de la doctrine, fsont les quatre arguments qui meuvent l'homine de bon sens, €t à la vertu desquels s'ajoutent la repentance, la consolation €t la vivification (i). La confiance en celui qui promet redevieut

/. Cor. C. XIV [Corpus, t. XV, col. 11691

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aisément confiance en celui qui parle, la confiance dans la grâce redevient aisément la croyance à refficace de sa vertu, à la nature de la grâce. Jusqu'au moment oii la défiance de la raison ramène au sentiment pur, la confiance est la forme naturelle de la foi, là oii l'esprit n'est pas tourné vers la preuve, là où il n'y a encore ni philosophie, ni science; ou bien par réaction contre la science et la philosophie et pour se défendre d'elles.

Il faut distinguer deux formes de confiance tout au moins la confiance des forts, l'optimisme qui est expression d'unej puissance : la confiance des faibles, le besoin d'appui; on s'ouvre à l'inlluence bienfaisante, on supprime les défenses^ qui gardent l'intimité du Moi.

Il y a l'excès débile de la confiance, et la réserve invincible.

L'inquiétude, fanxiété permanente sont les antagonistes de la^

confiance; douleur morale et incertitude, soulignées par une]

sensation de contriction physique et de malaise diff'us ; étad

perpétuel d'appréhension, soutenu par faptitude aux spasmes

musculaires, aux tressaillements et aux sursauts, par l'éré-;

thisme des réflexes, par la réaction brusque et intense du]

système cardio-vasculaire ; attrait des pensées tristes, réso-l

'i nance prolongée du chagrin, hésitation, perplexité, doute,|

douloureuse méditation de soi-même (i). Bien des âmes reli^

gieuses oscillent de la confiance à une telle défiance, par une

sorte de balancement cyclothymique. Beaucoup réussissent è

garder dans la sécheresse, le doute et la peine, une lueur d'atta-'

chement encore à l'objet de leur foi, qui leur fait dire Q"e cel

n'est point infidélité, mais épreuve (2).

Dirons-nous une fois de plus qu'une telle forme de foi n'est

pas Fapanage exclusif de telle ou telle religion? Les religions

ne se distinguent par par certaines formes de vie, par certaines

(i) Devaux et LoGiiK, Les Anxieux, 1917. (2) Sœur Marie-Colette du Sacré-Cœur, 62.

allitiides menlales ou sentimentales qui seraient à leur usage propre, mais par la façon dont elles en usent et dont elles les intègrent à leur système religieux. Il n'y a pas une attitude immédiate de foi, propre au catholique ou au protestant, mais un système catholique ou protestant de la foi qui font jouer des attitudes assez complexes, qui les affinent et les perfectionnent. Ce chapitre et le précédent prouvent précisément combien la foi peut changer, au sein d'une même leligion.

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