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UN EXEMPLE DE FOI COMPLEXE

Comment s'unissent dans une âme religieuse, les diffé- I entes formes de foi que nous avons distinguées, Texemple (le Pascal nous le montre excellemment, encore que, pour (les motifs que nous indiquerons, il soit amené à restreindre le rôle de la raison.

Certes, on peut toujours se demander dans quelle mesure nie apologie nous révèle les raisons de croire de son auteur; )caucoup d'apologies reflètent seulement les préoccupations, es habitudes d'esprit, les méthodes scolaires d'un groupe eligieux. Ce n'est pas le cas pour Pascal. Son apologétique )araît retracer assez bien sa propre histoire ; elle n'est pas celle |le Port-Royal.

Pascal a éprouvé tout le premier la contradiction qu'il Ixposera à iNI. de Saci, la disproportion immense entre sa ondition et sa destinée, d'où il tirera un si fort argument. Lest la cause lointaine de sa conversion, et en même temps il Irouve qu'avec toute leur science et leur habileté, les plus rands philosophes n'arrivent pas à fournir, sur les choses qui |ous touchent le plus, une seule démonstration véritable.

Ainsi une insatisfaction, que la philosoi)hie ne saurait

limer, et qui cherche ses remèdes dans la religion. Or, préci-

lément à cette date, il est occupé de la règle des partis. Notre

|ilérèt est d'affirmer que c'est la croix qui a raison, en vertu

du calcul des chances. Mais il est impossible de croire pari intelligence ; le Dieu des philosophes est inutile, le cœur a besoin du Dieu vivant. L'obstacle à la foi, c'est donc le mauvais état du cœur, et pour lever cet obstacle, il faut ployer la machine, car l'homme est une machine dirigée par des impressions et des habitudes; il faut combattre les passions.

C'est alors la lutte, riche en souffrances, de la nature attaquée et sollicitée par la grâce, puis le ravissement du 23 novembre i654; certitude. Dieu de Jésus-Christ, joie, total abandon.

Il y aurait donc eu d'abord comme un de ces grands émois, où s'engloutissent les anciennes valeurs et où se forment les nouvelles ; travail obscur oii toute l'àme conspire. Puis des lueurs jetées par la raison sur cette sombre voie, montrant la route, qu elle n'a pas tracée et qu'elle ne donne point la force de suivre. Puis la coutume, l'automatisme, jusqu'à un certain point, amène à croire ce que nous avons décidé de croire. Enfin l'inspiration.

C'est Pascal et non Port-Royal. Pascal expose son système dès les premiers jours de sa retraite près de l'Abbaye. M. Singlin et M. de Saci n'avaient que défiance à l'égard de la raison et s'enfermaient dans la pratique. En revanche, Arnauld séparait radicalement la théologie de la philosophie à la manière cartésienne, et voyait du pyrrhonisme dans la prétention d'ériger la foi en principe universel de nos jugements.

Ainsi se présentent dans sa propre vie les moyens de croire, qu'il devait assembler pour constituer la foi totale : la raison, la coutume, l'inspiration. Ouvrir son esprit aux preuves, s'y disposer et s'y confirmer par la coutume, s'offrir par les humiliations aux inspirations qui, seules, peuvent faire le vrai et salutaire effet.

La raison incline à la foi par les motifs de crédibilité et surtout par la critique qu'elle fait d'elle-même. Car sa dernière

démarche est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent ; « que si les choses naturelles la surpassent, que dira-t-on des surnaturelles ? » Il n'y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison.

Il faut donc humilier la raison qui voudrait juger de tout, t't qui est impuissante à prouver ses propres principes, que le cœur lui fournit.

Ainsi la raison porte à croire, mais ce n'est pas elle qui fait la croyance. La preuve de Dieu qui rattache les vérités ij:éométriques à une première vérité en qui elles existent, est du déisme « presque aussi éloigné de la religion chrétienne que l'athéisme ». Dieu ne se connaît qu'avec Jésus-Christ. Le Dieu des chrétiens n'est pas le simple auteur des vérités géométriques et de l'ordre des éléments; « c'est la part des païens et des épicuriens ». La raison sans Jésus-Christ est stérile. Alors même qu'elle servirait, ce ne serait que pendant l'instant de la démonstration; car une heure après, on ne sait qu'en croire et c'est à recommencer toujours. Nous sommes vraiment incapables de connaître ni ce que Dieu est, ni s'il est.

Néanmoins la raison naturelle porte à croire. Elle fait jouer, par l'argument du pari, le mobile naturel de l'intérêt. Elle s'applique au fondement extérieur du christianisme, aux prophéties, aux miracles. Elle n'apporte point la clarté parfaite qui, servant à l'esprit, nuirait à la volonté ; mais les preuves, sans être convaincantes, sont plus fortes que les arguments contraires (i). Mais n'étant point convaincantes, elles laissent assez à faire à la grâce, et c'est la grâce qui fait suivre et non la raison.

La coutume ôte les obstacles, c'est-à-dire les passions : elle prépare la machine, dresse l'automate à la spiritualité. C'est la mauvaise volonté qui fait l'incrédulité. On la lève par la

i) « Si on soumet tout à la raison, notre religion ij'aura rien de mystérieux ni de surnaturel. Si on choque les principes de la raison^ ijotre religion sera absurde et ridicule. »

diminution des passions, et par l'imitation automatique de la vie pieuse : pn s'accoutume aux vertus intérieures par les habitudes extérieures. La coutume incline l'automate, qui entraîne l'esprit sans qu'il y pense. Elle apporte à la persuasion tout ce qui manque à la seule démonstration. Enfm, elle confirme, elle fait la solidité de la croyance. Car d'avoir lea preuves toujours présentes, c'est trop d'affaire. Ainsi elle fait nos preuves « les plus fortes et les plus crues ».

L'inspiration, c'est « le sentiment du cœur » que Dieu donne, sans quoi la foi n'est qu'humaine et inutile pour le salut. Elle est la grâce, elle est la croix; elle est ce qui ne vient ni en sagesse ni en signes, mais qui vient pour convertir.

La foi, quand on y est parvenu, seule permet de comprendre l'homme, ses contradictions, et toutes ces vérités qui se contredisent et pourtant subsistent toutes dans un ordre admirable : tout, et la nature et la religion, et l'incroyance même et l'hérésie.

A la raison près, dont Pascal atténue le rôle, nous trouvons dans ce puissant système les grands principes que nous venons de voir à l'œuvre. C'est que l'apologétique de Pascal, dirigée contre les libertins, l'est aussi contre les Jésuites : contre toute tentative d'ajuster les dogmes et la morale au niveau de la raison, ou de les concilier avec les exigences profanes de la pensée scientifique et de la vie en société (i). La clarté parfaite servirait à l'esprit et nuirait à la volonté. Pour éloigner le péril de l'athéisme et du déisme, il faut prendre le contre-pied des doctrines qui justifient le christianisme en invoquant sa conformité à la raison. Ce n'est pas à la nature d'expliquer le dogme, mais au dogme d'expliquer la nature. Gomme l'a très bien montré le regretté Blanchet, le jansénisme, comme le luthéranisme et le calvinisme, est une

(i) Dès 1647, Pascal dénonce le frère Saint-Ange et sa doctrine optimiste et déiste sur « l'alliance de la foi et du raisonnement ». (V. Urbain, Revue d'Hist. litt.y i5 juin 1895.)

réaction violente contre l'Humanisme, qui s'efforce de retrouver dans toutes les confessions un fonds original et commun de religion naturelle, et de diminuer dans la religion la part de la révélation et de la grâce au profit de celle de la nature (i). Au contraire, les Jésuites, par leur essai d'adaptation du Christianisme à la société, par la tâche de leurs missionnaires, étaient amenés à faire de notables concessions à cette méthode; ne leur reprochait-on pas d'affaiblir les enseignements du christianisme, de trop chercher à découvrir derrière les rites et les cultes les plus divers le fonds commun de religion naturelle qui les rapprochait de la religion catholique?

Au contraire, Pascal rencontrait les Jésuites dans l'emploi (le toute cette mécanique de la croyance, que Renouvier a appelée une « provocation au vertige mental ». La contradiction profonde entre le fatalisme théologique du jansénisme et le dessein d'une apologétique finit par se révéler « dans le choix paradoxal d'une méthode de conversion, qui recommande avant tout l'adoption d'une discipline de la coutume et de l'automatisme, la soumission passive à des préceptes, le conformisme extérieur » (2). Il est vrai que certains Jésuites allaient plus loin que Pascal. Le P. Sirmond, opposant l'amour effectif à l'amour affectif, soutient que le chrétien qui né fait qu'observer, par crainte de l'enfer, les commandements, possède la vertu surnaturelle nécessaire au salut. C'est l'œuvre, c'est l'effet extérieur qui importe, et non la disposition interne ; c'est la soumission de la volonté, même sans la conviction profonde de la raison et du cœur.

(i) Blanchet, l'Attitude religieuse des Jésuites et les Sources du Pari de P(Lscal. iRev. de Met., 1919/1 Le fidéismc de Pascal, sa critique profonde de la raison dépassent ceUe vag-ue tendance à outrer « l'incertitude de la connaissance humaine, aiin d'atténuer dans le doute général les difficultés particulières de la relij^ion et de pousser à la foi comme à un refuge les esprits allâmes de repos » (Scherer), tendance ({ui est à la base de bien des formes du lidéisme. Le semi-fidéisme de Pascal se rattache à son demi-empirisme, au rôle qu'il fait jouer à la raison, entre les principes qui viennent du cœur et l'expérience.

(2) Hlanciiet, o. c, 04 1.

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