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LES VISIONS

Les visions ne sont pas un phénomène nécessaire et constant. Beaucoup de mystiques les ignorent et se passent de cette confirmation. Nous sommes ici enpréseuce d'un problème psychologique analogue à celui que se posent les psychiatres, quant au rapport du délire et de l'hallucination. Pourquoi certains paranoïaques ajoutent-ils [à leur délire des hallucinations, et d'autres non, alors que le délire est dans les deux cas rinspiratéur et l'artiste des hallucinations, le maître des prestiges sensoriels? Il faut faire intervenir évidemment des raisons physiologiques, comme les intoxications, et des raisons psychologiques comme le plus ou moins d'esprit critique, la dépense motrice du délire, etc. Il semble bien qu'échappent aux visions ou n'en présentent guère, les mystiques abstraits et spéculatifs; les critiques, ceux qui se défient du Dieu trop précis, et de ses matérialisations ; les mystiques à automatismes moteurs comme M""^ Guyon (c'est à peine si chez elle les visions sont représentées par les songes et quelques paroles) et enfin peut-être certains mystiques actifs qui se dépensent dans l'action.

Il faut faire intervenir aussi, en dehors de la prédisposition, comme cause adjuvante ou provocatrice des visions, les longues oraisons, les jeunes prolongés, ou dans le cas des extases orgiastiques, les excès de toute nature; dans les deux cas, les intoxications et aussi la préparation mentale, les exercices spirituels, la direction méthodique de l'imagination. Il y a

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dans l'application des sens et le colloque, procédés familiers à bien des mystiques, tout au moins une direction de l'attention vers les images, vers l'illustration sensible de la pensée. J'ai insisté ailleurs sur le caractère des visions mystiques, qui sont le plus souvent des hallucinations psychiques, au sens de Baillarger, Séglas, des pseudohallucinations, au sens de Kandinsky, des représentations aperceptives, au sens de Petit, bien plutôt que des hallucinations psycho-sensorielles. Jaillies de la profusion d'automatismes et de la dissociation qui les supporte, elles remplissent plusieurs fins. Elles justifient l'oraison (i), elles présentent un objet précis, équivalent de l'extase indéfinie, où la conscience, au sortir de l'ombre, la contemple et se rassure. Les Mystiques orthodoxes y retrouvent la contemplation des objets de leur foi. Ils s'y donnent les images qu'il leur faut pour l'expliciter et la comprendre : illustration et confirmation, elles ont un caractère symbolique et didactique.

Souvent aussi elles expriment le tempérament poétique du sujet et l'élément lyrique de l'extase. L'extase déborde en visions, comme la nébulosité poétique se solidifie en strophes et en esquisses sonores. Par les visions le Mystique amortit le;j monde réel et se crée un monde imaginaire ; les grands rêves religieux, épanouissement de sa sensibilité, eff*acent le monde. x\insi s'exprime et s'affranchit son âme. Les visions sont une poésie religieuse et une étape vers la libération, vers la nudité de l'esprit.

Enfin elles ont tendance utilitaire, et, par là, elles se rapportent à ce que nous disions plus haut, j^^lonsolation, compensation, direction, art de se dicter à soi-même des lois divines. E. Boutroux écrit que dans les paroles divines que sainte

(i) Par exemple les premières « paroles » de sainte Thérèse répondent à un doute sur les faveurs qu'elle reçoit, réponse verbale à un trouble affectif et à un doute spéculatif. Elles s'accentuent et se multiplient dans les périodes de tribulation et d'émotivité.

Thérèse entend, « ses propres desseins lui revenaient extériorisés (i) ». Et même, lorsque l'utilité est moins immédiate, il y a sous cette poussée d'images un processus téléologique, récompense du Sacrifice, suppléance ou revanche de Tautotomie, sublimation des tendances inférieures refoulées.

Les visions ont souvent un caractère progressif : d'une esquisse indistincte à des précisions croissantes. J'ai exposé ailleurs les étapes de ce développement chez sainte Thérèse. Lucie Christine se trouvant en butte à des obsessions, le regard de Jésus traverse son esprit comme Téclair; elle ne voit pas distinctement les yeiix ; mais elle voit intérieurement « son regard divin empreint d'une grande puissance ». Cela c'est à peine une image visuelle. Hugo, devant le meurtre de l'évêque de Liège, demandait à Eugène Delacroix ce que c'était que l'un des personnages avait à la main. « J'ai voulu peindre le scintillement d'une épée », dit le peintre. « Cela est de mon art et non pas du vôtre », dit le poète.

L'an d'après, elle revoit ce regard et peut le contempler : c'est encore à peine une image visuelle. Elle ne voit pas la forme des yeux ; mais elle voit la toute-puissance d'expression et le charme qui rayonne de ce regard divin, où son âme reste attachée.

Plus tard, elle voit les sourcils divins, puis le vêtement ; puis l'ensemble du visage, puis tout Jésus-Christ.

Peut-être le travail, la concentration d'esprit, l'efïbrt, viennent-ils parfois au secours du sujet? Auguste Comte, un jour ([u'il avait les yeux fixés sur les reliques de Clotilde, l'aperçut couchée, très pâle, telle qu'il l'avait vue pour la dernière fois au moment de sa mort.

Depuis, il essaya de reproduire son hallucination dans ses prières, dans ses commémorations et ses effusions. Il procédait progressivement; il évoquait d'abord, les yeux fermés, la

I, Bulletin de la Société de philosophie, 1906.

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chambre mortuaire ; il se rappelait l'ensemble puis les moindres détails : et seulement lorsque la vision était devenue assez claire, il ajoutait au tableau l'image de Clotilde, dont il déterminait avec soin la pose et le costume (i).

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