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LE PROPHETE

Il faut distinguer d'abord l'inspiration privée et l'inspiration propliétique. La première est une illumination qui éclaire la co|iscience du sujet, soit que cette illumination projette un jour nouveau sur une vérité qu'il savait déjà, soit qu'il y ait dans sa conscience un apport nouveau; mais le sujet la garde pour lui. La seconde est accompagnée de l'idée ou du sentiment d'une mission révélatrice. De la première nous avons déjà parlé à plusieurs reprises. En étudiant' l'inspiration prophétique, nous l'étudierons, elle aussi, mais à une puissance supérieure.

L'Inspiré, le Propliète, est un chef religieux, un homme de passion et d'entreprise, que sa mission conduit, et qui travaille à la remplir. Sa figure se détache du groupe des grandes personnalités religieuses. Le Prêtre, animateur sans doute, est surtout un administrateur. Le sacerdoce a fonction conservatrice et institutionnelle; il organise; il mainlient les coutumes et gère les cérémonies. Il est, comme l'a bien dit Coe, la logi([ue de la consistance, la puissance de la tradition qui fait contrepoids aux impulsions nouvelles, aux certitudes intuitives. Le Rituel, l'Ecriture, la littérature sacrée, voih'i ses

moyens d'action. Il tombe aisément au formalisme mort, à la routine mécanique (ij.

Réaliser de façon éminente l'idéal religieux, telle est la tâche du Saint. Établir le contact avec le monde divin, telle est celle du Mystique et de l'Inspiré. Mais l'Inspiré cherche dans le monde divin des enseignements et des ordres précis, des révélations utilisables, qu'il transmet ici-bas. Il est un initiateur, et dans l'ordre des valeurs religieuses, un inventeur.

Non pas simplement un agitateur ou un chef : un agitateur qui se lève pour donner une forme et assigner un but immédiat aux sourdes tendances de la foi populaire; un chef, qui apporte la victoire à l'une des croyances en conflit, qui organise un parti par sa puissance à convaincre ou à déchaîner l'émotion. Mais un Prophète, celui qui apporte une nouveauté, qui relève le Siècle de sa léthargie, qui révèle ou confirme une doctrine ou une règle de vie, qui fait Aoir au monde ce qu'il désirait, qui révèle les hommes à eux-mêmes (2).

Il convient de distinguer, avec Coe, deux types de prophète : le type shamanistique, le type éthique; le premier représenté, par exemple, par les devins d'Israël, les devins enthousiastes de l'antiquité grecque (3), par rhomme-médecine des tribus indiennes, par le shaman sibérien. La communication avec l'au delà vise à s'établir pour le profit immédiat du magicien ou de son client, par le moyen d'une espèce de possession extatique, à la faveur de la transe et des visions. La forme éthique est avant tout révélation morale, recours direct aux sources de la vie religieuse, appel à des forces en sommeil, en opposition à l'autorité et à la tradition.

(i) L'opposition du prêtre et du prophète a été présentée de façon incomparable par Barrés, dans la Colline inspirée.

(2) Voir GoE, Psychology of Religion.

(3) « Fiiror, cam a corpore animas abstractas divino instinclu concitatur.'i — CicÉRON, De divin. y I, 66. (Voir Rohde, Psyché : L'enthousiasme n'est frti resté en Grèce à l'état de manifestation accidentelle ; un concours de circoûS tances lui a ouvert à Delphes un débit réj^ulier.)

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Toutefois la démarcation est difficile. Beaucoup de grands prophètes ont connu la possession extatique, les rêves et les visions. Mais la ferveur et la puissance morale, ici, iJluminent tout et font le départ.

Le shaman, voyant, devin, sorcier, hypnotiseur, oscille entre le charlatan, le fou et l'inspiré; c'est un prédisposé qui, pour atteindre le monde mystérieux, se soumet à un régime, à une préparation ascétique : fumigations, jeunes, intoxications, exercices intellectuels violents. Il parvient à la transe, qu'il interprète comme possession par les esprits, et d'oii il rapporte des révélations. Ses automatismes lui apparaissent, et aux autres, comme des pouvoirs supérieurs et c'est d'eux qu'il tire son autorité, que la réussite vient confirmer plus ou moins. L'habileté à songer aux intérêts généraux du groupe, à s'en occuper, donne plus d'ampleur à cet humble prophète.

Il survit bien souvent quelque chose de ce primitif chez beaucoup, qui interpréteraient ce rapprochement comme une offense ; un Joseph Smith, une Mrs Eddy, répondent à certains égards à ce type.

Il est probable que, chez le shaman, la bonne foi et la simulation s'unissent dans une proportion difficile à définir. Il croit aux pouvoirs supérieurs et il aide leur action. La tradition lui impose jusqu'à un certain point ses extases et ses visions et lui en fournit une interprétation. Ainsi il subit la suggestion d'une tradition. D'autre part il est prédisposé à des accidents convulsifs ou à des états oniriques, et l'autosuggestion renforce la nature et la tradition; la préparation ascétique est, nous l'avons vu, un long effort de direction d'intention, et la provocation et l'exploitation d'états physiologiques propices il co que l'on veut éprouver. Il médite ses aventures. Il rencontre la crédulité publique, qui renforce sa conviction ou sa «Icmi-conviction. Et même lorsqu'il aide son ministère de ({uelques hâbleries, de quelques mensonges professionnels et

de quelques tours de main, ils sont si bien encadrés dans toute cette foi qu'ils en participent à moitié (i).

Il y a ici Finteraction, déjà bien des fois signalée, d'un doctrine et d'une expérience; la doctrine admise par antorit de la tradition et par contrainte sociale, et aussi parce qu'ell répond aux dispositions du sujet; la doctrine suscitant o favorisant des expériences, aidant à les interpréter, et subis sant parfois leur contre-coup.

La Suggestion ainsi entendue est un processus coinplex oii s'unissent à une pression presque mécanique, la docilité la complaisance et le travail propre du sujet, d'un sujet chez qui les pouvoirs de résistance sont diminués et de par sa constitution même et de par l'autorité extrême de la tradition; d'un sujet ouvert à des expériences invasives. L'esprit critique est paralysé par la force de la croyance traditionnelle, et l'expérience se présentant sur le plan de la tradition est admise sans réserve; la tradition et la prédisposition ouvrent le brèches par oii pénètre la croyance.

Il y a en plus l'Autosuggestion. L'Autosuggestion, c'est le travail du sujet; le sujet prend la suggestion à son compte et s'applique à s'aveugler soi-même, à se rendre captif de l'idée à se mettre dans un état favorable à son action; et cela par 1 mécanisme conjoint de la direction d'intention et du régim favorable. La méditation continue, se fixant sur les idées ë sur les faits, maintient et réalise l'idée directrice : tout dévier signe et preuve. Ou bien l'idée, à l'insudu sujet, travaille; et 4 la trouve en soi toute réalisée et comme une œuvre étranger

Le sujet est dupe de son œuvre, parce qu'il ne se voit pa la faire, parce que, quand il agit seul, il croit ne faire qu0 collaborer; parce que les élans et les mouvements de so élaboration subconsciente dépassent et de beaucoup les m^ ments du travail effectif volontaire.

(i) Voir les fines analyses de Mauss, VOrlgliie des pouvoirs magiques, i55

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Activité et Passivité alternent; et même an inilien de son activité, le sujet est souvent surpris par un afflux de passivité': certains épisodes sont hors du plan préconçu, et surviennent en dehors de toute prévision, certains symptômes surfissent qui sont tout à fait diff'érents de la préparation qui les fait naître. Ainsi le sujet joue une scène dont il ignore souvent toute la signification, et il est son premier spectateur et parfois sa première victime.

C'est donc un mélange de sincérité et de comédie. Le sorcier est un peu acteur; il a besoin de faire illusion et aussi de se faire illusion; il a le goût de la réalisation plastique et de l'expression dramatique; c'est un acteur pris par son rôle et déjà à demi convaincu. Son esprit s'applique au maintien de son- personnage et il exploite intelligemment les accidents nerveux à demi provoqués par le schéma traditionnel, l'attente du public et la crédulité d'autrui.

Le point de départ de tout cela, c'est donc une constitution neuro-émotive; l'énorme puissance de la tradition; l'instabilité et la fragilité de l'esprit, qui subit et qui élabore certains schémas traditionnels.

Le prophète est soulevé et soutenu par l'enthousiasme religieux et politique : c'est un génie religieux; pour certaines époques de la civilisation, il est l'expression de la raison et de la conscience de l'humanité. Parti de la forme grossière que Qous avons décrite, et qui l'enveloppe de son appareil conivulsif, l'esprit prophétique s'en dégage peu à peu; et même il iboutit dans bien des religions à ce type ou à cet idéal d'inspiré, en pleine possession de toutes ses facultés, régnant soui^erainement sur les parties indomptées de l'àme, prophétisant lans un calme parfait, à l'heure oii il veut. C'est le portrait

que Maïmonide trace de Moïse (i). Mais ce n'est guère qu'un idéal, et dans la réalité historique le prophétisnie semble s'accompagner toujours d'une excitation anormale qui aboutit souvent à des troubles psychosensoriels. Gomme l'a bien fait remarquer Wundt, c'est précisément en cela que consiste Tessence du prophétisnie, ni dans les illusions et hallucinations du prophète, ni dans les simples mouvements religieux et nationaux de son temps, mais bien dans l'exaltation que ces mouvements produisent en ces personnalités exceptionnelles et qui aboutit à une rupture d'équilibre psychique. Le prophète reste, dans le royaume ténébreux de renthousiasme,un visionnaire, qui prend pour des révélations de Dieu les idées qui se lèvent dans son esprit; et il a l'idée d'une inission; et ses actions témoignent parfois de sa grande exaltation : I*saïe se promenait sans vêtements ni chaussures dans les rues de Jérusalem, pour signifier le sort qui attendait ceux qui voudraient résister au roi d'Assur.

Dans l'histoire d'Israël, on peut suivre cette « évolution qui, du voyant devin et sorcier, de Fenthousiasme délirant, a fait le prophète des derniers temps de la monarchie, juge des rois, défenseur des pauvres, prédicateur de justice, toujours préoccupé de l'avenir par tradition d'état, mais coordonnant ses prédictions à un enseignement moral » (2). L'extase sau^: vage, moralisée, est devenue enthousiasme pour le droit et Ij justice, considérés comme la cause d'Iahveh, dont le prophèl perçoit la parole dans la voix de sa conscience et par l'esp™ de qui il se sent poussé. Avec les prophètes se précise s'élargit la notion d'Iahveh, et celle de l'idéal national ââ\

(i) Guide des Egarés, II, 264 et suiv.; de même la divination enthousiasti s'était présentée à l'esprit des Grecs sous trois aspects distincts, « d'ahor comme une irruption violente de l'esprit divin dans un corps humain d'où 1 chasse le moi conscient, puis comme une union plus ou moins intime et hâldl tuelle de l'àine avec les dieux; enfin comme une apothéose qui l'ait du pfc! phète une incarnation vivante de la divinité ». — Bouché-Leclercq, Divinol tion dans l'antiquité, p. 2^3.

(2) LoiSY, Religion d'Israël, i63.

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