LES CONDITIONS DU PROPHETISME
Nous pouvons tirer de l'histoire du christianisme les conlîlusions suivantes, que l'étude d'autres religions vérilierait liisément.
I. — Le prophétisme se rencontre abondamment au début lies religions. Et il a d'autant plus d'autorité que la religion est Inoins organisée et hiérarchisée.
(i) VoLZ, Der Geist Gottes, 191 4. — Dupi.x, Les (Jrigliies des controi?erses |rîmtoi/'es, Hevue d'histoire et de litt 'rature religieuse, t. II, p. 220. (a) BoussET, Kyrios Christos, kjiS, p. 129 et suiv.
Selon la Diclachè, la hiérarchie naissante des évoques et des diacres élus par la communauté locale, est encore subordonnée à un personnel itinérant de prophètes, d'apôtres que l'esprit pousse oii il veut (i).
Le prophétisme est libre, au moins jusqu'à un certain point. D'après la Didachè (XIII, 3, X, 7) les prophètes ne sont pas liés à la liturgie ; ils ont le droit de prier comme ils l'enten-J dent (2).
II. — Le charisme prophétique concerne d'abord l'individii que l'esprit envahit pour le régénérer ; il lui communique um vie et des facultés nouvelles, surnaturelles. Mais en même temps, le prophète fait participer ses frères à la plénitude de vie dont il surabonde; d'après les Actes, il annonce la parole de Dieu dans les synagogues ; il console ses frères : il les fortifie par des discours (3). Ces deux tendances interfèrent e1 parfois entrent en conflit, comme dans le cas de la glossolalie.
III. — Deux notions de la prophétie sont en lutte dès l'origine ; et à travers toute l'histoire : la prophétie extatique et la prophétie raisonnable. M
Les glossolales chrétiens prophétisent, autant qu'il semble, dans une sorte d'état extatique. Le glossolale est passif, et c'est justement cette passivité qui fait croire à rintervention d^ l'Esprit. Car l'Esprit, c'est justement la force qui s'empare d^ l'homme dans l'extase. On rapporte à l'esprit l'action puissante et mystérieuse (4). Et aussi l'inintelligibilité. La glossolalie est inintelligible pour l'auditeur, parfois même pour le. glossolale. Mais si l'inspiré a tendance à coter très haut cetti révélation inintelligible (5), l'Eglise, plus rassise, a vite fait dl
(i) Batiffol, Etudes d'histoire et de théolog'ie positive, 1905. ^'
(2) Reitzknstein, Poiniaridres, 220.
(3) De Labriolle, La Crise montaniste, ii4-
(4) C'est la formule de Gunkel, D/e Wirkangen des heiligen Geistes. (Gottifigen, 1888.) « Das unerklârlich gewaltige ist Syinptom der Geistesersclieiniiiig. »
(5) En vertu du principe énoncé par Philoiv : « En nous l'intelligence est bannie par l'invasion de l'Esprit divin ; lorsque celui-ci se retire, elle revient. » Quis rer. div. haer., 53.
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répondre que puisqu'on ne comprend pas, il faut interpréter et que, comme l'interprétation n'est pas possible dans tous les cas, le pliénoniène est inutile. C'est le mot de saint Paul : « Si je prie en langues, mon Esprit prie, mais mon intelligence demeure stérile » (i).
La glossolalie décrite dans les épîtres pauliniennes, est, en effet, un langage enthousiaste, automatique, irrationnel, incompréhensible à l'auditeur, confus et indistinct, et pourtant jusqu'à un certain point classable (2). Il a signification religieuse; il vient de l'Esprit et il est dirigé vers Dieu. Le glossolale est profondément édifié par ces paroles qu'il profère et qu'il ne gouverne pas.
La glossolalie reparaît à bien des époques sous des formes plus complexes.
Au plus bas degré, les formes glossolaliques rudimentaires (3); cris inarticulés, simples balbutiements; émissions vocales confuses, difficiles à discerner de simples éructations émotives ou nerveuses, d'autant que souAcnt elles. sont accompagnées de convulsions, de hoquets, de sanglots ou de spasmes. L'émission verbale n'est qu'un réflexe de l'émotion et de l'état de déséquilibre. Ou bien elle est soutenue par une idée : les « nouveau-nés de l'Esprit » se comportent comme des enfants.
Plus haut, c'est un pseudo-langage, analogue à celui des ^lossolales de Gorinthc, inintelligible à l'auditeur, parî'ois même au glossolale : ou bien l'intelligence qu'il en a est intermitente, partielle et fragile.
Plus haut encore, c'est comme un langage véritable ; en ce sens que le rapport des mots aux idées est constant et se maintient tout au long des textes recueillis; c'est ici la contrefaçon plus ou moins adroite d'un langage; ainsi Hélène Smith
(1) 1. Cor., 14, 14.
(2) Paul, L Cor., 12, 10, 28.
(3) LoMBARo, De la glossolalie, igio. — Vfistvax, Die psycholofjisclie lùitratscang der religiôsen Glossolalie, 1912. — L'un des recueils de documents les plus ntéressants est le livre de Carré de Montgeron, La vérité des miracles, etc.
de Flournoy (i), ou la voyante de Prévorst de Jnng Stillin^. Emancipation du langage, ou confuse expression verbale de sentiments indicibles et étranges ?
Il y a aussi les discours véritables^ soit dans une langue peu familière au sujet et qui constitue pour lui comme une langue sacrée (ainsi les prophéties en français des Camisards), soit dans sa langue familière, mais rythmée et parfois rimée; soit dans le langage ordinaire (2).
L'attitude du glossolale à l'égard de son langage prophétique est aussi variable. Il y en a qui ne se comprennent pas du tout; il y en a qui comprennent en gros ce qu'ils disent, on qui, du moins, ont. présent à l'esprit simultanément et leur langage, et une signification plus ou moins confuse, mais dont, parfois, le vague n'exclut pas l'intensité. Il y a ceux qui, disant ne pas comprendre, donnent aux assistants, par leur mimique et l'allure de leur débit, l'impression vive qu'ils se comprennent ; d'autres gardent seulement le souvenir d'avoir compris ;.j d'autres enfin se comprennent tout à fait.
Il y a de même tous les degrés de conscience, depuis h totale amnésie consécutive et l'inconscience absolue, jusqu'à) la pleine conscience de l'impulsion subie : et différentes formes d'impulsion ; parfois c'est seulement le sens général du discours qui est inspiré et le prophète reste maître de l'expression : il se sent contraint par l'inspiration, sans être contraint dans le choix des paroles ; parfois les termes mêmes lui sont soufflés, sans pourtant qu'il se sente contraint de les prononcer ou impuissant à leur rien ajouter ; parfois l'inspiration est pleinement contraignante et le prophète s'écoute parler, comme il écouterait une autre personne. ^
Comme saint Paul contre les Glossolales, saint Epiphaiw soutient contre les Montanistes le caractère raisonnable d«
[i) Des Indes à la planète Mars. ,
(2) Il est difficile, dans tous ces cas, de pTéeiser la part de la pensée el celle du lang-ag-e. Emancipation du langage, automatisine verbal ou effori d'expression ? 4
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rinspiratioii ; il n'y a pas, chez les vrais prophètes, abolition de la conscience des actes et des paroles, l'extase n'est pas le véhicule de la prophétie ; au délire Tatieinateur, on oppose le caractère mystérieux de la prophétie orthodoxe. Etrangement préoccupé des fins dernières, hanté par le retour du Christ et l'apparition de la Jérusalem céleste, christianisme ascétique et inspiré, en relation continue avec le Paraclet incarné dans ses propliètes, le Montanisme admet les révélations pour comptéter l'œuvre du Christ, « régler la discipline, expliquer les Ecritures, en redresser l'intelligence, acheminer au progrès (i) ». Et l'on voit paraître très nettement eliez les docteurs Montanistes l'idée que le divin ne peut coexister avec l'humain, et qu'il faut que la personnalité humaine s'efface pour laisser s'accomplir l'inspiration divine (2). La prophétie extatique du Montanisme exclut la personnalité du prophète ; c'est Dieu même qui parle. Les textes antimontanistes suffiraient à le prouver, qui traitent d'illusion cette vaticination divine : « Agité par les esprits, Montanus devint soudain comme possédé et pris de fausse extase (3). » Selon la description d'Eusèbe, le i^aptiis extatique des Montanistes s'accompagne d'un grand désordre physique, de transports furieux, d'articulations incompréhensibles.
La crise montaniste a renforcé dans l'Église la défiance de la prophétie extatique. L'extase prophétique devient fausse et 3ondanmable si elle implique la passivité absolue, l'effacement le la personnalité, l'obnubilation de l'esprit, les transports mtécédents ou concomitants. Les Pères et les docteurs s'attaîheront à définir une extase tranquille, un enthousiasme qui aisse l'esprit intact ; ils identifieront la fureur prophétique avec a mantique païenne, œuvre démoniaque. Us insisteront sur
(i) Tertulliex, De Virgin, tel. a.
fa) Teutulliex, Adversus Marc, 4, a.
(3j EusKBK, t. XVI, 9. Voir notre travail : Xote sur Christianisme et Mysti- \isme; Rev. de Met., 1908. — Voir de Labriolle : La. Crise montaniste, 1913.
l'équilibre de l'esprit, sur la présence d'esprit, sur la pleine conscience, rintelligence du prophète (i). Ils feront aux Montanistes cette objection qu'ils ont été dupes d'une fausse notion de l'extase, qu'ils n'ont pas su discerner les diftërentes acceptions bibliques du mot Extase : sommeil profond, excès d'étonnement, de crainte.
C'est qu'il y a un danger grave dans l'inspiration privée^ i surtout quand elle est ainsi : tumultueuse et irraisonnable. Elle] tend à détruire l'organisation ecclésiastique. Elle remet tout en question. L'Eglise s'elforce de restreindre au profit de sa hiérarchie, le rôle des charismes et de l'initiative individuelle j substituer aux explosions mystiques la solidité et la continuitc d'une hiérarchie, absorber les charismes dans les sacrements; restreindre l'initiative individuelle au profit des clercs ; telle i été sa tâche constante. Comme l'a bien vu A. Comte, le Catho licisme restreint de plus en plus le droit d'inspiration surnaturelle. « Cette inévitable tendance à de vagues et arbitraire! perturbations devient éminemment exceptionnelle, bornée à des cas de plus en plus graves, à des élus de plus en plus rares, des temps de moins en moins rapprochés, et assujettie à dej vérifications d'authenticité de plus en plus sévères. » L'organi sation hiérarciiique y supplée. Le catholicisme est constammenj occupé, dans la vie individuelle ou collective, à augmenter grj duellement le domaine de la sagesse humaine aux dépens de celui de Finspiration divine. L'Eglise revendique pour elle-même
(i) V. p. ex. SuARKz. Pari. I, IX (t. III; Sect. III). Effort du même g-enre chez Maïmonide. Il faut le concours de la raison et de l'imagination ; sans quoi il n'y a que des visions chimériques. (Guide II, 264 et suiv.)
Cela ne constitue, du reste, qu'un des aspects de la notion orthodoxe dé la prophétie. Il faut en plus la conformité à l'Eg-lise et l'acceptation par l'Eglise ; en somme la doctrine, sans laquelle la prophétie ne vaut point. Par exemple, chez les Juifs, ce qui caractérise le faux prophète, c'est ou bien qu'il prêche contre la Loi ; ou bien qu'il annonce à faux. Les miracles ne valent pas sans la doctrine. Les caractères du prophète, d'après Ibn Khaldua, sont : i» la transe ; 2° la pureté du cœur ; 3» la piété et les bonnes œuvres'; 4° la distinction parmi le peuple ; un parti ; 5" les miracles. (Macdonald, Tk^ religions Attitude and Life in Islam, 1909J.
L INSPIRATION PROPHÉTIQUE '2gj
la lumière i)ropIiéLique qui continue en elle la pensée divine du Cliiist. Le don de prophétie qu elle possède, c'est son magistère oral et vivant qui, créant une tradition parallèle à l'Ecriture, non seulement juge le sens de l'Ecriture, mais fixe le contenu révélé de cette tradition avec une divine autorité. Ainsi l'Esprit collectif domine et absorbe l'esprit individuel : « Don habituel et permanent dans l'Eglise, tandis que dans les âmes individuelles, elle n'est qu'un saisissement passager de la vérité divine^ la Prophétie atjteste, non l'influence lointaine ou la visite fugitive, mais la présence intime, l'action calme et stable de l'Esprit Saint, qui confère à l'Église sa personnalité surnaturelle. Rien d'une transe divinatrice, mais la fonction normale d'un être qui a une pensée suivie et qui l'exprime. L'Eglise sait dans quelles conditions elle peut user de ce don, et elle est sûre de le posséder toujours (i). » L'Esprit Saint assiste perpétuellement l'Eglise. Seulement à toutes les époques de crise, profitant de l'airaiblissement de l'organisation ou de l'autorité, ou de l'atraiblisscment de leurs notions, l'inspiration prophétique réclame ses droits. D'abord parce qu'elle correspond à une certaine modalité de la nature humaine; et puis parce qu'elle repose sur une certaine théorie de l'Esprit. Il y a à la base d'un tel prophétisme la rencontre d'une notion et d'une aptitude. Le sujet est prédisposé aux automatismes et par sa constitution et par son régime; il y est conduit par la doctrine de l'Esprit, force mystérieuse et toute-puissante, inexplicable ])uissance, envahissement de la naturq humaine ; être en proie à l'esprit, c'est d'abord sortir de soi-même, c'est subir l'invasion d'une puissance supérieure, délirer. Une tradition s'établit. Chez beaucoup de sujets le désir de la glossolalie précède son a])pa-
(1/ Glkhi.ssac, le Mystère de VEglise, 112.
Un' phénomène du uiènie ordre se retrouve en Israël, lorsque l'achèvement du Canon rel'oule la prophétie. Israël devient une religion du Livre et de la Loi. La révélation vient de l'interprétation de l'Ecriture. Pouitanl les droits de rins[)iralion pro[)hélique sont réservés. On attend des prophètes dans l'avenir. Une religion coupe malaisément le contact avec le surnaturel.
rition ; en particulier dans les sectes protestantes, pour qui l'Église primitive est l'Église vraie, la recherche des « charismes » est fréquente. Bovet fait remarquer très judicieusement que « plus une secte est biblique, plus il y a de chances pour que le parler en langues y apparaisse (i) ». La notion de la Pentecôte domine la glossolalie chrétienne. L'interprétation de la glossolalie comme xénoglossie est peut-être, elle aussi, dominée par un mythe ; n'est-elle pas la contre-partie du mythe de la Tour de Babel?
Le culte du délire survit donc inévitablement aux répressions de la hiérarchie et le jeu de mots de Platon sur la mantique (2) est vrai de tous les temps.
A bien des époques, la prophétie reparaîtra sous cette forme étrange. Sans ce caractère d'incompréhensibilité, dira Irving, « rien ne prouverait que c'est bien l'Esprit-Saint qui parle et non pas un homme (3)». Plus l'abolition du contrôle
(i) Rev. d'hist. des religions, 1901.
Voici la description d'une scène de glossolalie à Los Angeles, 190&. La prière confuse et simultanée devient toujours plus monotone : répétition incessante avec emphase croissante : O Jésus, viens, ô Jésus viens, ô Jésus! Enfin un seul gémissement et un seul soupir à travers la salle. L'impression est atroce et au plus haut point contagieuse. La scène est interrompue de temps à autre par le chant de quelques versets. Les convulsions commencent. Quand la confusion et l'excitation sont arrivées au plus haut point, commence la glossolalie. La réunion exulte ; et plus encore les baptisés en esprit. (Voir Pfister, o. c). Même au cours de telles asssemblées, un petit nombre seulement de sujets se révèle glossolale ; A Gross Almerode, une dizaine de personnes; à Port Glasgo^v, neuf; vingt à Christiania. (Voir Lombard, IIL)
Certains glossolales, a ictimes d'une confusion, qui s'était déjà manifestée dans l'histoire de l'Église, entre la glossolalie de type corinthien, et la xénoglossie décrite dans les Actes, ont cru que leur don les préparait à prêcher l'Évangile dans des pays étrangers ; ils ont été cruellement déçus. (Voii Henke, The Gif t of tangues. [Ajn. J. of. Theol., 1909; 200.)
Toutes nos remarques pourraient s'appliquer à l'écriture automatique au spiritisme.
La rencontre de l'aptitude psychologique et de la théorie peut se faii plus ou moins tôt. (Voir la curieuse observation d'interprétation tardive raj portée par Laignel-Lavastine, Journal de PsychoL, 1921, p. 590.)
(2) Phèdre, 244, 2.
(5) De même le pasteur Paul, de Steglitz, au coui-s du dernier révei {Die Heiligung, déc. 1907) : « Quand quelqu'un est destiné à prophétiser de manière que j'ai appris à connaître, il faut que Dieu puisse mouvoir bouche de cet homme, comme jadis la bouche de l'ànesse de Balaam.