L INSPIRATION PROPHETIQUE
personnel se produit sous forme grossière, plus on est porté, dans un milieu religieux inculte, à croire que c'est bien la divinité qui agit.
Ainsi, à toutes époques, et surtout aux- époques troublées, reparaîtront ces inspirés thaumaturges, ces enthousiastes créateurs de rêves, aux promesses apocalyptiques, aux appels lyriques : lyrisme intérieur et apocalypses fulgurantes, éclatant en d'étranges visions, en d'étranges et furieux élans. Et cela plus encore à mesure que seront proclamés les droits de rinspiration privée. Les Anabaptistes concluent justement de la Réforme que si chaque individu peut s'approcher directement de Dieu et entendre sa voix, il peut aussi, une fois qu'il en est là, devenir un prophète. La prophétie des Camisards profite et des malheurs du temps, profond désespoir, ardente espérance, et de la disparition de tout clergé régulier, et de la prophétie savante d'un Jurieu (i).
Jurieu leur est favorable parce qu'aucun moyen ne peut faire cesser les convulsions et les extases des prophètes, et qu'en cet état ils disent des choses excellentes et divines (2). Mais ies Camisards se heurtent à une bonne partie de l'opinion protestante (3).
(1 est dangereux d'avoir à exprimer des ctioses que l'on comprend... C'est pourquoi Dieu prépare ses prophètes de telle sorte qu'ils s'expriment exac- ;ement comme l'Esprit leur donne de le faire... On parle sans savoir ce qu'on lit. On se borne à suivre les positions que la bouche prend. »
(i) On consultera le Théâtre sacré des Cévennes. La plus récente étude îst celle de Gh. Bost. [Revue historique, 1921.) — Du même auteur, les Prédisants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc. (Paris, 191^2, 2 vol.). (a) Lettres Pastorales, III, H7.
(3) V.IIenneboïs, Pierre Laporte, dit Rolland, et le propliétisme cévenol^Genève. 88i. — Hugues, Mémoires d'Antoine Court. (Toulouse, 1889 ) — Antoine Court Uvise les Inspirés en deux classes : les Fourbes et les Fous. Voir à la ^age 385 la lettre de Pictet sur les Inspirés.
« Il ne faut pas croire que tout ce qui est extraordinaire procède de l'esprit de Dieu. Je conviens que toutes les bonnes choses que ces gens disent OHt tirées de la parole de Dieii; qui est l'ouvrage du Saint-Esprit, mais il ne j'ensuit pas que ceux qui le distant sont inspirés; cela sig"niiie seulement Ku'ils ont une heureuse mémoire pour retenir ce qu'ils ont ap[)ris. » Le lloosistoire de la Savoie à Londres condamne les prophètes en déclarant que les mouvements de ces iaspirë:* n'étaient que l'etfct d'ane habitude voion-
3oO LA RELIGION ET LA FOI
Aux époques troublées, des prophètes se sont levés en Israël, pour remédier au grand mal de la nation : un sentiment moral très pur, beaucoup de bon sens et de profonde raison, associés à de hautes visions. L'oppression des Philistins, sous le roi Achab, la crise de la religion nationale, l'adoration du Baal syrien déchaînent les grandes voix prophétiques. Les déchirements de la nation, vaincue par les Edomites, les Assyriens, les Babyloniens, et traînée en exil, dictent les prédictions messianiques. Les prophètes font durer les espoirs déçus. Ils sont la conscience du peuple.
A mesure que le judaïsme tend à devenir plus religieux que national, les espérances messianiques, sans d'ailleurs abandonner tout à fait la félicité matérielle, se portent sur la régénération morale du inonde et le règne de la Justice.
L'énergie religieuse s'exprime ainsi en inspiration et en appels contre le ritualisme étroit. Le mécontentement national et social le soutient et l'accueille. L'enthousiasme vainqueur dérive en prophéties. Le prophète est un mécontent et un enthousiaste (i).
L'Inspiration est bien connue. C'est un fait général et qui s'étend bien au delà du domaine religieux. La religion y ajoute
taire, tout à fait indigne de la Sagesse du Saint-Esprit ; et qu'il x avait dans leurs discours des prédictions déjà réfutées par l'événement et des blasphèmes très dangereux à la religion d. — Court, Histoire des Camisavds, p. 226. (Alais, 1819.)
(i) A. Chamberlain, New Religions ainong- the North American Indians [Journal of Rel. Psych.^ I9i3), montre dans la nouvelle religion des Pueblos le rôle des visions et des extases. Les motifs de la ferveur religieuse des Indiens sont de deux sortes: patriotiques et éthiques ; la délivrance du joug étrange et l'établissement d'une vie meilleure, autonomie et moralité.
l'inspiration prophétique 3oi
«eiilement la notion du divin, à laquelle, du reste, Tinspiration, même profane, est encline.
L'inspiration a bien des formes ; impression de vérité, discernement des esprits, sentiment de ce qui doit être fait, de ce qui va se faire, de la présence ou de la volonté de Dieu, du sens de l'Ecriture, révélation précise, ordres formels ; sentiments d'élévation et de dépression, rapportés à une présence et à une action étrangère; appréhensions, angoisses, commotions internes, souffles, sensations de pesanteur, d'écoulement; automatismes sensoriels et moteurs. Tout peut être langage. Ainsi M"'° de Krïidener interprétait comme l'ordre d'aller trouver tel ou tel personnage des sensations pénibles qu'elle éprouvait en s'en éloignant (i).
L'Inspiration se présente avec les caractères suivants : Interruption, disproportion, puissance contraignante (2). L'idée
(i) Mémoires de M'"^ de Soigne, II, 94-98. L'inspiration peut être tout à l'ait explicite. X..., élève de l'Ecole Normale Sciences, protestant tiède, assiste à l'Oratoire à une réunion où M. C... demande des missionnaires pour le Zanibèze. Il n'a pas le sentiment d'être appelé à partir. Cette même nuit, dans son sommeil troublé, il entend une voix qui l'appelle directement en répétant : « Qui seront ces gens-là? » Et cette même voix répond en prononçant le nom de X... La troisièHie fois, il s'éveille et entend distinctement la plirase articulée à son oreille. Il voit là un appel de Dieu. Il s'ollVe à la mission et devient un missionnaire d'élite. — V. Bénézecii, Un appel de Dieu. [Journal de Psychologie, 1907, 29.)
(2) On connaît le passage célèbre de Niktzsche : « Pour peu qu'on ait gardé en soi la moindre parcelle de superstition, on ne saurait en vérité se défendre de l'idée qu'on n'est que l'incarnation, le porte-voix, le médium de puissances supérieures. Le mot de révélation, — entendu dans ce sens que tout à coup « quelque ciiose » se révèle à notre vue ou à notre ouïe avec une indicible précision, une ineffable délicatesse,» quelque cliose » qui nous ébranle, nous bouleverse jusqu'au plus intime de notre être, — est l'expresiHsion de l'exacte réalité. On entend, — on ne cherche pas : on prend, sans se demander de qui vient le don; la pensée jaillit soudain comme un éclair, avec nécessité, sans hésitations ni retouches, — je n'ai jamais eu à faire un choix. C'est un enchantement où notre âme démesurément tendue se soulage parfois pair un torrent de larmes, où nos pas, sans que nous le voulions, tantôt se précipitent, tantôt se ralentissent; c'est une extase ({ui nous ravit [entièrement à nous-mêmes, en nous laissant la perception distincte de mille frissons délicats qui nous font vibrer tout entiers, justju'au bout des orteils; c'est une plénitude de bonheur... Tout cela se passe sans que notre liberté y ait aucune part, et pourtant nous sommes entraînés, comme en un tourbillon, par un sentiment enivrant de lil)erté, de souveraineté, de toute-puissance, de divinité... Telle est mon expérience de rins[)iration. >
3o2 LA RELIGION ET LA FOI
Oïl l'impression rompt le cours de la conscience et se présente avec une apparence de spontanéité et d'indépendance. Elle enrichit l'âme; elle est nouveauté, surplus, plénitudie. Enfin le sujet la subit et elle s'impose à sa réflexion ou à son action. L'Inspiration est excitation et impulsion ; excitation et puissance contraignante des pensées ; impulsion qui fait du sujet l'instrument actif de l'idée qui lui est soufflée.
Ce sentiment de passivité est à vrai dire Fessentiel : car la vie courante est pleine d'impressions ou d'idées qui surviennent, et elle a parfois ses trouvailles. Ce qui distingue l'inspiré religieux, c'est que non seulement il ne se les attribue pas, mais encore qu'il affirme qu'il est impossible qu'elles viennent de lui, et qu'il les rapporte explicitement à une intervention étrangère. C'est par là que l'inspiration est pour lui surnaturelle; par sa forme et aussi par l'excellence de son contenu, qui lui paraît dépasser sa nature; c'est la distinction et parfois le conflit d'une nature et d'une surnature ; d'un côté, le plan de la nature tel qu'il est connu par l'iiabitude, par la familiarité avec soi-même, la suite ordinaire des états psychiques, leur liaison avec ce qui précède, le retentissement en eux de tout l'état mental, le contrôle et la direction que l'on peut exercer sur eux, soit pour les appeler, soit pour les réprimer ; d'un autre côté, des états qui surgissent en dehors de toute attente et de toute préparation mentale, avec une exceUence particulière et une marque d'irrésistibilité : spontanés, incoercibles, obligatoires, vifs, profonds, efficaces ; donc une invasion, une contrainte, un don merveilleux qu'on ne peut provoquer, même quand on s'y efforce (i).
Cette passivité, du reste, a ses degrés : ou bien simple conclusion logique, ou bien sentiment d'une action étrangère qui vient se mêler au sentiment de soi-même, et d'activité
(i) C'est pour sainte Thérèse la déiinition mêaie du surnaturel : « J'appel surnaturel ce que nous ne pouvons acquérir par nous-mêmes, quelque S( et quelque diligence que nous y apportions. »
l'inspiration prophétique 3o3
personnelle que le sujet a i?ardé ; ou bien sentiment de passivité totale, toute coopération et toute possibilité d'inhibition 'tant levées.