LE MECANISME DE L'INSPIRATION
L'inspiration est le jeu d'un mécanisme mental que nous n'identifions pas avec notre moi. Elle est ce qui se passe en nous sans nous, et quelquefois contre nous. EJle a quelque analogie avec ces courants secondaires de la pensée, avec ce champ d'action secondaire, cette zone suljconsciente que nous possédons- tous et qui n'est pas orientée et dirigée par nos préoccupations principales.
Elle a, nous l'avons vu, différents degrés de hauteur et de complexité ; au-dessous du niveau normal, équivalente, supérieure ; plus ou moins étrangère à l'ordre actuel ou habituel des idées; plus ou moins involontaire; depuis l'impulsion contraignante, comme quand le prophète est contraint de parler et s'écoute soi-même, comme il écouterait un assistant, jusqu'à cette simple sollicitation, cette accélération qu'il y a, par exemple, dans la verve et dans l'improvisation.
La réaction du sujet est également variable ; du conflit à la pleine soumission, de l'intellection plus ou moins précise de ce qui se passe à la totale incompréhension, de la séparation totale, comme il arrive dans les états d'absence, dont la j mémoire ne conserve aucune trace, à la coUaboration.
Cette dissociation repose sur une aptitude psychologique, souvent renforcée par un régime ; mais elle est soutenue, nous
(i) C'est ce qu'EcxCER a bien montré à propos de Soerate, dans son livr sur la Parole intérieure, i45 : « Pour l'ordinaire, la divinité des laits de sa v" intérieure n'était qu'une théorie née dialectiquement des principes de au philosophie : c'était une conclusion, ce n'était pas une évidence. Mais parCoi» il se sentait forcé denier sa personnalité : quelque chose desubit et d'imprévu se produisait en lui, qu'il ne reconnaissait pas comme sien... Ce phcnomèafr spécial confirmait la théorie de Li Providence, et de même celte théorie lai donnait un sens ; la doctrine justifiait l'apparence et l'expliquait. »
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ravoiis montré, par des traditions, par la contagion, l'exemple, les théories du sujet, Texercice, la culture.
Deux ordres de faits concourent ici ; ce que Ribot appelle a Subconscience dynamique, c'est-à-dire Félaboration, la productivité subconsciente; et une certaine interprétation que e sujet se donne de sa vie personnelle, de son Moi : en somme a Subeonscience créatrice et la Subconscience interprétée.
Notre moi, c'est notre manière habituelle d'être, de réagir, le nous comporter. Dans le courant de la vie quotidienne nous le sommes qu'un moi,, par une sorte d'habitude constante et de rain de vie eoutumier. Et certains d'entre nous sont parfaitenent uniiiés, en ce sens que leur vie est parfaitement ordonnée >ap rapport à certains centres d'intérêt, et parfaitement réglée [uant à l'ordre de ses manifestations internes ; rien d'inattendu [ui surgisse, rien qui surprenne, l'àme est comme translucide elle-même, ou du moins tout ce qu'elle éprouve lui est entièement familier, quant à son contenu et quant à son mode 'apparition. Cela se rencontre et dans les formes simples et ans les formes élevées de la vie psychologique, car une telle nité peut être don de nature, renoncement à la complexité, nification de la complexité. Une telle unité est l'expression m^ J6ii pleinement harmonieux, sans obstacle et sans résistance, J3 celte unité formelle, de cet acte d'aperception, de cette 'nthèse, sans laquelle il n'est point de conscience, ni de sentient de soi.
Mais elle est menacée précisément par la complexité. Du )int de vue matériel, amples sont les données qui se préntent — parfois rebelles — à runification ; rares sont les ractères tout d'une pièce, nombreux les cas où différentes dances, plus ou moins antagonistes se combinent moins iément. Du point de vue formel, une division inévitable •tablit entre la conscience claire et la conscience obscure, tre le champ d'aperception et ce qui gravite indistinctement tour; or cette riche matière confuse, parfois dominée et
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informée par la conscience claire, plus souvent lui échappe e en tout cas la déborde ; et la puissance d'unir, la synthèse productrice de toute unité, a, comme toute fonction, ses insuf lisances et ses défaillances.
L'unité du moi se maintient ainsi le plus souvent, au centr< d'une large zone de pluralité psychique; par simplicité natu relie, par effort volontaire, par indifférence. Par simpliciti naturelle, quand la diversité fait défaut, quand tout concour naturellement vers Tunité. Par effort volontaire, quand noui maintenons de parti pris notre manière d'être envers et contri toutes les possibilités d'inflexion et de déformation ; dam l'acte volontaire, il y a toujours le maintien de l'unité du moi l'acte volontaire suppose un conflit entre ce qui est et ce qu peut être; mais le moi qui veut être, est et devient ce qu'i veut précisément par le moi qui est. Par indifférence, quaiK nous négligeons tout ce qui n'est pas notre façon habituel^ d'agir et de sentir, quand nous laissons aller, sans les reteni ni même les accueillir, toutes les diversions, toutes les invites tous les commencements.
Mais, sous ce courant familier, bien des virtualités aspiren à l'existence, remontent des profondeurs de la conscience brisent l'unité apparente et factice, le fantôme créé par l'habi tude, par l'orgueil et la paresse. C'est un autre aspect de nouj mêmes, et qui peut, suivant le parti que nous prenons, nou paraître plus intime ou étranger. Souvent nous avons ainsi révélation iuattendue de nous-mêmes. Devant une résolutior, une illumination, nous nous reconnaissons : c'est bien nou! mais « nous ne nous en croyions pas capables », cela est au de de nos habitudes, et de notre habituelle puissance volontaire c'est comme une génialité plus profonde et qui cependant q nous encore, à cause de la parenté que nous sentons avec ell{ et parce qu'après tout la nouveauté ne contredit pas absoll ment la familiarité, parce qu'elle surgit sur un champ prépar Que ces deux conditions fassent défaut, qu'il y ait interruj
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lion et disproportion, et le moi nouveau, ou le phénomène nouveau, nous apparaît déjà comme une révélation étrangère; totalement étrangère, surprenante, inattendue, mystérieuse, quand elle rompt tout à fait et avec nos habitudes et avec ce que nous connaissons de notre nature.
C'est rinspiration : l'inspiration, un mode particulier d'introduction dans la conscience d'idées, d'impressions, de mouvements dont l'élaboration échappe au sujet : soit qu'elle éclate sous forme brusque et soudaine, soit qu'elle mûrisse lentement. La forme, le procédé d'apparition du phénomène, concourt avec sa teneur, avec son contenu, pour donner au sujet 1 impression d'une révélation, suivant les cas, intime et supérieure, extérieure, extérieure et supérieure ; suivant les cas, et aussi suivant les théories. Ici reparaît le rôle du système et de la tradition que nous avons signalé à tant de reprises.
Inutile de s'étendre sur des caractères qui ont été bien décrits. L'inspiration est parfois actualisation brusque, création instantanée et sans préparation. Mais l'analyse psychologique montre le plus souvent que l'idée, qui semble tout à fait nouvelle, était déjà venue; seulement elle prend à certains moments une valeur singulière, et une singulière ynpressivité. On la voit souvent se traliir par plusieurs ébauches successives, s'eni'ichir peu à peu avant de s'imposer définitivement. On la voit aussi surgir par une sorte de tri, par une sorte de choix, d'un ensemble d'esquisses. C'est ainsi que l'analyse des documents esthétiques ou religieux apporterait d'assez importantes restrictions au dogme poétique ou religieux de la soudaineté, de l'inipersonnalité, de la contrainte irrésistible.
La plupart du temps, c'est une rumination subconsciente qui prépare l'inspiration. Souvent nous pouvons suivre dans une demi-torpeur le jeu, les vagues apparitions, linlluence croissante, tout le cache-cache de certains thèmes intellectuels
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OU afTectifs (i); et nous sentons cela à divers degrés de profondeur : l'obscurité est plus ou moins épaisse autour de cette organisation; certains signaux lumineux, images qui sont la projection de la tendance en voie d'élaboration, ou le symbole de l'élaboration elle-même, la transpercent plus ou moins ; une certaine saveur affective, un certain goût la traliissent plus ou moins. Parfois l'on sent assez longtemps de suite ce travail se poursuivre et se reprendre; certaines continuités de développement subcouscient accompagnent les âmes sensibles et inventives.
Ainsi, du côté psychologique, on voit concourir dans l'inspiration la puissance créatrice de l'esprit, la synthèse brusque et instantanée, la nouveauté subite ; la réflexion qui prépare et qui utilise; l'habitude qui maintient et qui prédispose; la génialité naturelle, la nature élaboratrice et féconde, qui s'exprime en mouvements subits et inattendus, qui s'apparaît à soi-même, dans une illumination, dans une viision synthétique. Ces instants de passivité transcendante succèdent souvent aux phases de préparation, d'effort et de désir. Un apport émerge, dont le sujet ne remarque point la formation, et dont il perçoit seulement la nouveauté. Cette révélation s'accomplit dans le saisissement brusque d'une émotion qui éblouit ou dans une sorte d'état de rêve, que favorise précisément la période préalable de tension mentale.
Mais l'inspiration s'arrête à des impulsions vagues, à une obscure croyance à sa propre transcendance, lorsqu'elle n'est point renforcée par une théorie. Aueontraire, comme dans la religion, de sa rencontre avec un dogme, jaillit la certitude pleine et riche. Le sujet éprouve cela même que sa religion décrit: dans son « expérience psychologique » il retrouve le^ doctrines et les réalise progressivement. Cette invasion qu'il
(i) C est ainsi que beaucoup d'artistes sentent vibrer en eux l'atmosphèi la nébuleuse musicale de l'œuvre, avant l'œuvre elle-même.
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subit, ce n'est pas autre chose que la grâce divine; sa force et sa faiblesse rencontrent le jeu de cette puissance supécleure.
La situation, du reste, peut se compliquer. Les grandes oscillations de l'humeur nous montrent que l'invention joyeuse, les illuminations passagères, les touehes mystérieuses aeeompagnent plus volontiers l'excitation; surtout si l'on n'oublie pas qu'il y a une agitation inquiète, douloureuse, et que bien des âmes religieuses éprouvent dans la détresse même et la désolation le contact avec l'au-delà. Les instants « sublimes » de la psychasthénie, ces instants oii le sujet a l'impression de vivre pleinement et qui traversent, comme des éclairs, l'incomplétude habituelle, expliquent certaines formes d'inspiration. Gomme aussi les exagérations du pithiatique, qui, sur les faits que nous avons décrits, accroche son autosuggestion et la réalise en accidents à grand tapage. Comme aussi les thèmes de grandeur et de persécution du paranoïaque et ses idées d'influence. Beaucoup d'inspirés relèvent nettement de la psychiatrie ; beaucoup en longent les frontières. Mais l'inspiration puissante et vigoureuse sait gouverner les prestiges. Chez les grands inspirés, le trouble mental ne fait que permettre au sentiment de s'objectiver. Les grands prophètes, les grands songeurs de l'Eternel et de l'Histoire plient leur excitation aux exigences d'une haute mission; ceux-là surtout, qui sont des organisateurs et cliez qui le sens pratique n'abdi([ue point en faveur d'un système délirant. La mission est orgueil social, mais il y a l'orgueil, conscience du génie, aussi bien que l'orgueil pathologique ; l'exaltation, la foi, la ténacité peuvent s'associer ou non et plus ou moins au caractère psychopathique.
Que l'inspiration se lie aisément à la thaumaturgie, cela se comprend facilement, puiscjuc l'inspiré vit dans le surnaturel. Le miracle, c'est l'aspect externe et physique de la grâce, comme l'inspiration en est l'aspect interne et psychologique.
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Elle en peut dispenser, satisfaite d'elle-même; elle peut le réclamer, dans sa prétention à dominer même le monde physique. Le miracle ne fait que constater, exprimer le pouvoir causal de la foi, lorsque l'univers de l'inspiré ou celui de son temps sont tels que la foi n'est pas seulement source de représentations et de vie morale, mais qu'elle est en même temps force véritable, capable d'intervenir même parmi les forces physiques.