LE FANATISME
Dans son beau livre sur les Maladies du Sentiment religieux, Murisier s'est trompé, je crois, sur le fanatisme.
Pour lui le fanatisme serait ime forme pathologique du sentiment religieux, et sa forme sociale par opposition au Mysticisme.
Nous avons vu plus haut que le Mysticisme n'est point tellement antisocial. Et le Fanatisme n'est point tellement pathologique. C'est une réaction d'affirmation de soi et de défense des groupes sociaux. Les convictions collectives revêtent souvent une forme religieuse, quand bien même elles n'ont point pour objet une personnalité divine; et elles se déploient avec une singulière intransigeance. Cette erreur a pour conséquence qu'une partie du sujet échappe à l'auteur. Murisier n'étudie qu'un groupe de fanatiques : les individus, qui dans la solitude de leur conscience, ne trouvent que trouble, et n'ont la paix qu'au dehors ; ceux pour qui l'unification et le bonheur n'existent que dans l'action; ceux qui ont besoin de la certitude d'autrui pour créer la leur propre, et qui se jettent étourdimcnt, pour échapper à eux-mêmes, et dans l'action, et dans la certitude d'autrui.
Les religions aspirent inévitablement à dominer et à s'imposer. C'est leur volonté de puissance, leur mouvement naturel d'expansion, leur formule même de vie. Elles prétendent doublement à la vérité et à la force.
3l4 LA RELIGION ET LA FOI
Religions nationales, elles ont la puissance d'expansion de la nation. C'est la nation qui a une mission dans le monde et qui la réalise. Mais la religion nationale a la religion de eette mission. Il est vrai que les religions nationales tolèrent la plupart du temps d'autres religions et ne prétendent pas toujours à l'universalité ; précisément parce que, pour les professer, il faut appartenir à la nation, et que cette condition fait une distinction irréductible et qui s'oppose à l'assimilation universelle que poursuivent les religions universalistes. Donc l'exclusivisme national, jusqu'à un certain point, limite le fanatisme.
Par exemple en Israël, l'étranger est d'abord simplement toléré, s'il s'astreint à certaines règles. Mais comme le Judaïsme est à la fois nation et religion, que, d'une part, il maintient jalousement les cérémonies et les rites qui isolent le peuple' juif dans sa sainteté prophétique et son particularisme rituel, que, d'autre part, il fait appel à tous les peuples, à mesure que s'accentue cette dualité, Israël admet des prosélytes, qui adoptant le monothéisme et les principes fondamentaux de la moralité juive sans se soumettre à la circoncision, ni observer les lois cérémonielles, vivent, pour ainsi dire, en marge du judaïsme. Seulement les religions nationales souffrent souvent du voisinage, et persécutent, moins pour assimiler qu€ parce qu'elles ont besoin de se défendre. Et en tout cas, elles ne reconnaissent aux autres religions que les droits que l'Etat reconnaît aux autres États.
Lorsque la religion et la nationalité se présentent dissociées, le pouvoir spirituel, l'organisation ecclésiastique aspirent au pouvoir total et à l'unité de société. Le Dogme aspire à faire l'unité des esprits. D'où, lorsqu'une Église est à sa période de croissance, de force et d'expansion, lorsqu'elle domine la société civile et prétend convenir à toute l'humanité^^ l'ambition d€ régner totalement et de maintenir dans ses rai une implacable discipline.
LE FANATISME 3l5
Saint Thomas, api^*s saint Augustin, expose que la maison de David ne peut pas avoir la paix jusqu'à ce qu'Absalon, le fils qui s'est révolté contre son père, ait disparu. La rigueur sauve : elle est une marque d'amour. Tout péché d'hérésie est un crime social. L'Eglise en déduit que l'hérétique opiniâtre, par son péché, a mérité, non pas seulement d'être séparé de l'Eglise par l'excommunication, mais encore d'être exclu du mpnde par la mort, comme corrompant la foi, qui est la vie de l'àme ; ce qui entraîne la subordination du pouvoir civil au pouvoir religieux (i), et l'organisation de la persécution, L'Inquisition est un des exemples les plus connus et les plus parfaits de cette organisation. Les moyens de la persécution varient, du reste, suivant la puissance du groupe sacerdotal ; exécutifs, comminatoires, ou seulement symboliques, comme est devenue de nos jours l'excommunication. Lorsque le pouvoir d'une Eglise est contrebattu par d'autres, ou lorsqu'il survit au sein d'une société que ses principes n'inspirent plus 3t qui s'est affranchie de toute théocratie et de toute immixtion ies pouvoirs ecclésiastiques, — car le succès du fanatisme lépcnd de la domination de l'Eglise dans l'État, — l'Eglise nontre, à tout le moins, une répugnance agressive pour tout ie qui sort des idées traditionnelles et des habitudes îourantes.
De même les Sectes sont souvent agressives ; létroitesse Iles petits groupes spirituels se dédommage du renoncement par l'orgueil, et ils ne souffrent pas volontiers la médiocrité lîommune.
Ce ne sont pas les religions, pas même celles qui en appa-
lence se réclament du libre examen, qui apportent la liberté
héligieuse. Si la Réforme a favorisé iudirectement l'établisse-
pent d'un régime de liberté et de tolérance, ce n'est ni par ses
Tincipcs, ni par ses méthodes ; c'est parce qu'elle a brisé
(i) l'ÈGUKS, Commentaire, X, 229 et suiv.
3l6 LA RELIGION Eï LA FOI
l'unité de l'Eui^ope chrétienne, opposé puissance à puissance. L'affirmation de la liberté religieuse est née de^ la persécution; la pratique de la liberté, des causes qui ont mis en échec la persécution.
Le fanatique est intolérant, passionné pour le triomphe de sa foi, insensible à tout, prêt à employer, pour convertir ou pour anéantir, la violence morale ou physique.
Ainsi vont d'abord toutes passions, celles du moins qui exigent autrui. L'Amour violent est dominateur et au besoin destructeur. Il exige retour et soumission. L'Amour exigence est une forme de l'amour, aussi bien que l'Amour don.
Mais le fanatisme puise aussi sa force dans la nature même de la certitude. La Certitude, contrainte pour le sujet, volontiers devient contrainte extérieure. L'Universalité qui est sa forme, tend à universaliser au dehors : universaliser notre certitude ; contraindre autrui. Et d'autant plus que la certitude est plus indémontrable, et que par conséquent l'esprit s( dépense moins dans la démonstration, et se console moins de la contradiction présente, par l'espoir que la démonstratioi triomphera tôt ou tard. PJt d'autant plus aussi, que le sujet peu moins se démontrer à soi-même (i).
On vise à communiquer à autrui, par la violence, ce qui iv peut se communiquer par la douce persuasion ; la vérité par L force, à défaut de la force de la vérité.
Le fanatisme est bien, comme l'a vu Renouvier, l'ardeu de travailler par tous les moyens possibles à forcer chacun d croire et de confesser ce que Ton croit et professe soi-même
(i) C'est ce qu'a bien vu Stendhal. De l'Amour, i5 : C'est parce qu'on ne pei se rendre compte du pourquoi de ses sentiments que l'homme le plus sag est fanatique en musique.
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assimiler pcr fas et iiefas la conscience d'autrui à la nôtre. p]t si cette assimilation est impossible, persécuter, supprimer* autrui. La vérité, dans l'esprit qu'elle possède, tend à s'imposer matériellement. Le fanatique croit n'être qu'un instrument de la vérité.
Il y a donc quelque raison au double sens du mot dogmatisme ; au sens vulgaire : assurance, autoritarisme : au sens philosophi({ue : atteindre la vérité en elle-même. Et dans l'extension du mot fanatisme, d'abord religieux, à toutes les formes de l'intolérance.
Le mot s'est appliqué d'abord aux extatiques, vaticinant dans l'enthousiasme, à ce point qu'on a pu supposer qu'il n'était que la transcription défigurée d'un mot grec, comme
Ce sens religieux s'est maintenu longtemps. Bossuet appelle fanatiques « ceux qui croient que toules leurs rêveries leur sont inspirées », ceux qui sont conduits non par la raison et la prudence, mais par l'instinct et un élan soudain.
Nicole identifie illuminés et fanatiques. Ils présentent, d'après lui, trois caractères :
i** Ils se donnent la liberté d'expliquer l'Ecriture et leur fantaisie, sans consulter la tradition et la doctrine de l'Eglise;
2° Une faiblesse d'esprit présomptueuse leur fait prendre pour lumière et inspiration de Dieu tous les efïets d'une imagination surchauffée ;
3" Ils ont le désir orgueilleux de s'élever à une vie intérieure et surnaturelle, éloignée de Tordre commun.
(ij Mais (les textes précis le luoltent, sans, doute possible, en rai)port avec Fanum. (Voir Darkmhkiu; et Saglio. Dicl. mot Faniirn ; Graili.ot, Le Culte de Cybèle, 1912, p. 3oi.
3l8 LA RELIGION ET LA FOI
Dans le même sens, Melanchton entend par fanatiques, « les enthousiastes », qui, par delà la parole révélée de Dieu, attendent l'inspiration céleste de l'Esprit.
Leibniz, imitant Locke, se sert volontiers du mot Enthousiastes, pour désigner ceux qui croient sans fondement que leurs mouvements viennent dje Dieu.
L'Enthousiasme substitue la vue et le sentiment à la raison; il est inspiration, c'est-à-dire imag-ination animée par la passion, et mémoire heureuse.
De mênie, Kant définit le Fanatisme « cette folie qui croit à une inspiration immédiate et à une grande intimité avec les puissances du ciel » (i).
Ainsi le sens d'inspiration divine, réglant la conduite, est le sens originaire et a longtemps prédominé. C'est au contraire le sens d'obligation et de contrainte qm aujourd'hui prédomine. Il était à vrai dire enveloppé dans le premier. Mais la contrainte, le Compelle intrare, allait si bien de soi que le fanatisme naïf ne s'apercevait même pas comme tel. Aujourd'hui, c'est le seul sens qui subsiste, le mot s'étant laïcisé, ayant perdu cette référence immédiate à l'inspiration, ne servant plus qu'à caractériser la puissance d'expansion, l'exigence de conformisme. Fanatisme est intolérance et dénomme toutes les intolérances.
W. James a écrit que les hommes, dont le caractère est impérieux et agressif, sont seuls exposés à devenir fanatiques. Ce n'est pas absolument exact. Il y a un fanatisme par force, mais aussi un fanatisme par faiblesse, et un fanatisme par
(ï) Kranhhciten des Kopfes, 221, et Critique da Jugement (Barxi, I, 194 » « cette illusion qui croit voir quelque chose au delà des limites de la sensibilité, c'est-à-dire qui consiste à rêver avec de purs principes ».
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entraînement. De plus, même dans le premier cas, le caractère impérieux et agressif n'est peut-être qu'une eireonstance adjuvante du fanatisme et un trait surajouté. L'élément essentiel est sans doute le rétrécissement de la conscience dans la Certitude, et la suggestion d'activité de la Certitude.
Il y a donc dans le Fanatisme un certain nombre de prindpes à l'œuvre ; et ils se combinent plus ou moins.
L'exagération de la Certitude; certaines formes de caractère: l'état ethnique ou social qui admet plus ou moins la violence, la rigueur, la cruauté, la barbarie, la pression sociale, la société religieuse plus ou moins persécutrice, s'imposantplus )u moins à l'individu); un besoin de défense; une suite de 'ascétisme: l'austérité de l'àme sainte se tournant aisément en îruauté.
On peut distinguer plusieurs type^^ de Fanatiques : L — Le Fanatisme par excès, par force, par puissance, par lébordement de certitude.
Un tel fanatique se considère comme un instrument divin ; 'est un exalté tenace, souvent déséquilibré, qui sur une révéation intérieure bâtit le tlième d'une mission, œuvre de foi et 'orgueil. Celte mission, il veut la remplir, de gré ou de force, n convertissant ou en supprimant. Souvent il s'est préparé par n régime ascétique à la domination de l'idée envahissante et irectrice à laquelle il est en proie. Il s'est créé des habitudes ifiellectuelles qui lui ôtent le pouvoir ou le vouloir d'idées ifférentes. La certitude déborde; partialité aveugle ou excluive, fureur de sang.
Le fanatique est ici tout près du paranoïaque, qui, perséuteup, est lui aussi débordant de certitude; qu'il suffise de ippeler le persécuté du type Falret-Lasègue avec son mélange e grandeur et de misère, et sa persécution en réponse à celle 'il subil ; ses réactions violentes de défense; et plus précisélent encore le raisonnant, le persécuté persécuteur, cpii, sous mpire d'une idée délirante, emploie toute son intelligence et
toute son activité anormale non pas à la construction d'un roman délirant, mais bien à rassouvissement de sa passion morbide. Le fanatique que nous décrivons n'attaque pas que pour se défendre, et pour sa propre protection. Il vise à assimiler autrui à soi-même, à imposer sa personne ou sa vérité, à détruire qui ne partage pas ses croyances. Il agit non seulement en présence de la vérité, mais pour imposer la vérité.
De même il y a des raisonnants ou des interprétants dans le délire de qui entre une idée sociale et dont ils se fout l'instrument. Déséquilibré et exalté, le régicide est un violent, un exalté combatif, chez qui se forme la conviction d'une grande œuvre, la croyance à la foi orgueilleuse et altruiste, qu'il est un justicier et un martyr; conviction obsédante et dominatrice qui est parfois accompagnée d'hallucinations. Son acte, longtemps conçu, prémédité, préparé, est la conséquence de cette idée obsédante, à laquelle il succombe, déchargeant par un crime son esprit du poids et du martyre de son idée.
II. — Le fanatisme par besoin de stabilité; le fanatisme par faiblesse, qui poursuit en autrui son propre doute; l'homme, que l'opinion contraire ou que la seule pensée qu'il y a des hommes qui ne pensent pas comme lui, bouleverse, ébranle dans sa certitude, et qui s'élance contre les dissidents pour rétablir sa paix intime. Sorte de fanatisme passif et de loyalisme exaspéré dans un esprit étroit, épris d'une intense fidélité; souvent aussi vanité souffrante, malheureuse, inquiète, aux abois, dès qu'on la blesse le moins du monde, réaction de défense et besoin de s'exciter soi-même : « N'est-ce pas que les âmes faibles attachent à la destruction une idée d'audace et de puissance? (i) »
III. — Le fanatisme social, par dévouement absolu à la secte; fanatisme emprunté, subi. Nous avons assez parlé de
(i) Vauvexargues, 54-