‹ La religion et la foiChapitre 55 sur 78 · LA FORMATION D'UN SYSTEME · texte numérisé non relu

LA FORMATION D'UN SYSTEME

Pour distinguer et opposer, nous étudierons d'abord à grands •aits la formation lente, volontaire, personnelle, progressive 5 croyances, qui est changement de point de vue et change- |ient de vie, qui est adhésion ardente et souvent passionnée,

à qui pourtant manquent certains des traits essentiels de la [inversion. Rousseau nous offre un exemple excellent (i).

Une certaine insatisfaction sociale, défiance et peut-être *^eil, le sentiment que son Ijonheur n'est point parmi les |)mmes, de bonne heure et toujours le ramène à soi, à la intemplation de soi-même, à la méditation de soi-même, à la [cherche de sa véritable fin. Un christianisme paisible,

ifluence de Mme de Warens, la solitude champêtre, Ivaient rendu « dévot presque à la manière de Fénelon ». prsqu'il quitta sa douce retraite, il ne trouva rien dans le onde qui put flatter son cœui* ; il y vécut jusqu'à quarante ans

(Il Rêveries du promeneur solitaire, 3» promenade.

« entre la sagesse et Fégarement... au hasard, sans principes bien décidés par sa raison ».

Dès sa jeunesse il s'était fixé cette époque de quarante ans comme le terme de ses efforts pour parvenir; il était résolu dès cet âge de passer le reste de ses jours, au jour le jour, sans plus s'occuper de l'avenir. Donc il quitta « le monde et ses pompés » et soumit son intérieur à un examen sévère. Il voulait se faire une religion. Une révolution se faisait en lui, un autre monde moral se dévoilait à ses regards.

La philosophie moderne, dogmatiquement athée, avait ébranlé toutes ses certitudes :

« Ils ne m'avaient pas persuadé, mais ils m'avaient inquiété. Leurs arguments m'avaient ébranlé, sans jamais m'avoir convaincu ; je n'y trouvais pas de bonne réponse, mais je sentais qu'il y en devait avoir. Je m'accusais moins, d'erreur que d'ineptie, et mon cœur leur répondait mieux que ma raisDn (i). »

Il cherchait donc la réponse, qui, muette encore, l'empêchait pourtant déjà de se laisser convaincre. Fallait-il se laisser ballotter par les sophismes de telles gens, dont la bonne foi n'était même pas certaine? Il fallait chercher, fixer ses opinions et ses principes pour le reste de sa vie.

Ce projet s'exécuta lentement et en plusieurs fois, mais avec tout l'effort et toute l'attention dont il était capable. Tout so repos, tout son sort en dépendait. Ce fut d'abord un « laby^ rinthe d'embarras, de difficultés, d'objections, de tortuosités, de ténèbres ». Il fallut beaucoup de courage pour persister et pour arriver à la profession de foi du Vicaire Savoyard ; dès lors il resta tranquille dans les principes qu'il avait adoptés, après une méditation si longue et si réfléchie.

Sans doute, il sait bien que les préjugés de l'enfance et les vœux secrets de son cœur ont fait pencher la balance du côté le plus consolant:

(i) Rêveries, 3" promenade, 282. (Éd. de 1783.

« On se défend difficilement de croire ce qu'on désire avec tant d'ardeur ; et qui peut douter que l'intérêt d'admettre ou rejeter les jugements de l'autre vie ne détermine la foi de la plupart des hommes sur leur espérance ou leur crainte ? (i) »

^lais il avait aussi intérêt à ne point perdre cette vie pour une vie imaginaire, et il avait cherché en toute conscience, craignant avant tout de se tromper.

Sans doute aussi il n'avait pas levé à son entière satisfaction toutes les difficultés qui l'avaient embarrassé. Mais, dans ces questions presque impénétrables, il avait toujours adopté le sentiment le plus croyable, sans s'arrêter aux objections qu'il ne pouvait résoudre, « mais qui se rétoi*quaient par d'autres objections non moins fortes dans le système opposé » (2). De cette manière, si' l'on se trompe, on a fait du moins tout ce qu'on a pu : « Voilà le principe inébranlable qui sert de base à ma sécurité. »

Ainsi une sécurité suffisante et tranquille, qui n'est pourtant point une certitude intempérante et aveugle, et qui ne se dissimule point ses faiblesses. Il persévère dans ses principes fondamentaux adoptés par sa raison, confirmés par son cœur «et qui tous portaient le sceau de l'assentiment intérieur dans le silence des passions ».

Les difficultés nouvelles ont pu l'inquiéter ; elles n'ont pu l'ébranler. Il savait, il sentait que tout ce corps de doctrine solide et bien lié, formé avec tant de méditation et de soin, reposait sur sa raison, son cœur, tout son être. Il y trouvait une convenance parfaite entre son àme et le monde, et dans ce système, résultat de ses recherches, tous les appuis dont il avait besoin pour supporter les misères de la vie.

N'y avait-il pas là dé quoi le soutenir contre ses persécuteurs el le rassurer dans ses épreuves? « Toutes les plus vives

(ij Ibid., 234.

peines perdent leur force pour quiconque en voit le dédommagement gr^nd et sur » (i).

Sans doute, au milieu de ces épreuves, des intervalles d'inquiétude et de doute venaient de temps à autre ébranler son espérance et troubler sa tranquillité. Les objections qu'il n'avail pu résoudre prenaient de la force, profitant de son découragement. E]tait-il donc seul sage? N'était-il que dupe? Et il étail prêt à s'abandonner au désespoir, perdant tout Tappui d'espé^ rance et de confiance qu'il s'était ménagé pour l'adversité.

Mais ces crises étaient courtes^ et devenaient plus rares ei plus rapides ; si bien qu'elles n'avaient même plus la force d( troubler son repos ; « légères inquiétudes qui n'affectent pae plus mon âme, qu'une plume qui tombe dans la rivière ne peut altérer le cours de l'eau » (2). Car il sentait que délibérer nouveau était inutile : il faisait crédit à des sentiments « adoptés dans la vigueur de l'âge, dans toute la maturité de l'espritj après l'examen le plus réfléchi et dans des temps oii le calm( de ma vie ne me laissait d'autre intérêt dominant que celui d< connaître la vérité » (3). Vieux et troublé par la détresse et lei mystères affreux qui l'environnaient, allait-il s'ôter à plaisii toutes ressources qu'il s'était ménagées, et donner plus d« confiance à sa raison déclinante? Non, il s'en tient à la raison^ à sa raison, et raisonnant avec soi-même, il parvient à m, plus se laisser ébranler.

Il s'accoutuma si bien à cette confiance tranquille qu'aucun< doctrine ne vint plus l'émouvoir, ni troubler son repos. Noi que des doutes décourageants ne revinssent de temps à autre, mais parce qu'il savait s'y refuser et leur opposer les princip( anciens de sa certitude :

« Tombé dans la langueur et rappesantissement d'esprit,^

j'ai oublié jusqu'aux raisonnements sur lesquels je fondais

(i) Ibld., 289.

(2) Ibid., 241.

(3) Ihid., 242.

ma croyance et mes maximes ; mais je n'oublierai jamais les conclusions que j'en ai tirées avec l'approbation de ma conscience et de ma raison et je m'y tiens désormais. Que tous les philosophes viennent ergoter contre: ils perdront leur temps et leurs peines. Je me tiens pour le reste de ma vie en toute chose, au parti que j'ai pris quand j'étais plus en état de bien choisir (i). »

Voilà donc un système, monté peu à peu, sous la pression de motifs sentimentaux, en présence delà vérité; système qui satisfait les vœux éternels du cœur, et qui fait contrepoids à la persécution (2) ; mais qui s'accorde pourtant avec l'Univers,

(i) Ibid.^ 245.

(2) Rousseau persécuté se réfugie dans ses rêveries confuses. Il ne songe point à se retourner contre ses persécuteurs. Son naturel est « bien épuré de toutes passions irascibles » {Rêveries, 32i.) Et s'il a de la répugnance pour les hommes, en qui d'abord il a mis trop de confiance, il n'a point de haine: « Je m'aime trop moi-même pour haïr qui que ce soit. Ce serait resserrer, comprimer mon existence. » Ibid. Du reste il répond aux événements pénibles par des sentiments de bien-être. « Dans toutes les misères de ma vie, je me sentais constamment rempli de sentiments tendres, touchants, délicieux qui, versant un baume salutaire sur les blessures de mon cœur navré, semblaient en convertir la douleur en volupté. » Ibid. 347.

A cette disposition naturelle, Rousseau ajoute des habitudes de défense; il réduit la persécution à une sorte de gêne matérielle, dépouillée d'intention hostile.

« L'homme sage, qui ne voit dans tous les malheurs qui lui arrivent que les coups de l'aveugle nécessité, n'a point ces agitations insensées; il crie dans sa douleur, mais sans emportement, sans colère; il ne sent du mal dont il est la proie que l'attente matérielle; et les coups qu'il reçoit ont beau blesser sa personne, pas un n'arrive jusqu'à son cœur. » Ibid. 355.

Eniin il se réfugie dans l'estime de soi-même, dans l'amour de soi-même, renonçant aux passions sociales, à l'amour-propre, et il arrive ainsi à Tindifférence. Il est vrai qu'il n'en jouit qu'autant qu'il est isolé des hommes : « Le persécuteur que je ne vois point est nul pour moi. 362. » Au milieu des hommes il est tout aussi « facile à troubler, à navrer, à indigner qu'auparavant ». « La présence de l'homme haineux m'alTecte violemment. 362. » Il y a peut-être sous ces oscillations, comme Rousseau l'indique lui-même, un rythme naturel :

" Tout vient également d'un tempérament versatile qu'un vent impétueux agite, mais qui rentre dans le calme à l'instant que le vent ne souffle plus; c'est mon naturel ardent qui m'agite, c'est mon naturel indolent qui m'apaise... Tous les événements de la fortune, toutes les machines des hommes ont peu de prise sur un homme ainsi constitué... Je suis ce qu'il plaît aux hommes, tant ([u'ils peuvent agir sur mes sens, mais au premier instant de relâche, je redeviens ce que la nature a voulu; c'est là, quoi qu'on puisse faire, mon état le plus constant, et celui par lequel, en dép t de la destinée, je goûte un bonheur pour lequel je me sens constitué. » 366.

avec la constitution de ce monde et l'ordre physique ; système ébranlé par des doutes, mais qui trouve en soi-même et dans son contenu et dans sa formation, réponse aux doutes ; système où la part de l'élan naturel est grande, où celle de la réflexion et de la volonté est plus considérable encore, et qui prend sa force en grande partie d'être un système.

Rien ne survient qui paraisse étranger à la nature. Rien, sinon ces élans d'amour, au delà des choses terrestres et finies, incapables de remplir le cœur ; rien, sinon la gratitude d'exister, la lumière intérieure ; rien, sinon les extases rêveuses du Promeneur solitaire. Mais tout cela entre dans le système, y | concourt, se déroule devant l'esprit, comme un moment de la nature intime, comme un mouvement de la Nature. Point de choc de transcendance dans la religion naturelle ; point de bouleversement sacré dans une âme naturelle, dans cette '< belle àme ».

Page 1