‹ La religion et la foiChapitre 56 sur 78 · CHANGEMENT ET CONVERSION · texte numérisé non relu

CHANGEMENT ET CONVERSION

Le phénomène de la Conversion nous permettra d'analyser de plus près et aussi de vérifier nos conclusions précédentes. Nous avons étudié la foi comme habitude, état, et aussi comme acte, aux moments vifs de l'affirmation explicite et consciente de soi. La Conversion nous met en présence d'une autre catégorie de mouvements vifs, et plus vifs encore. Car il s'agit du choc, de l'entrée en possession avec tous ses émois, et non plus de l'usage plus paisible ou de l'appropriation méthodique. Nous y verrons plus à nu les ressorts de l'àme religieuse. Celui qui entre dans une Eglise ou qui en sort, le^j plus souvent ne le fait pas sans d'importantes tergiversations ; et des discussions avec soi-même. 1

De tous les' faits religieux la Conversion est celui qui,^ probal dément, a été le mieux étudié par les psychologues* i

,Cela nous permettra d'être brefs et de ne retenir que ce qui intéresse directement notre sujet.

Nous avons déjà dit que la conscience religieuse peut se constituer et se développer sans choc ni heurt, sans à-coups, soit qu'elle se borne à se confirmer par l'habitude et la pratique et que l'âme du croyant s'adapte en quelque sorte mécaniquement à son Eglise ; soit par harmonie et harmonisation croissante de la religion et de l'àme, — sentiment et intelligence. C'est ce que James appelle le développement rectiligne sans crise (i) ; et il va sans dire que la marche inverse existe, et qu'on peut sortir d'une Église par le même procédé. De cette systématisation régulière, calme et progressive, Jean- Jacques nous a fourni un exemple excellent.

Au cours de ce développement rectiligne, il peut y avoir, du reste, des moments privilégiés, des périodes d'accélération, des instants d'illumination et, inversement, des temps morts, des espaces neutres. Le progrès lent, — dans toutes les formes d'acquisition et d'apprentissage, — est compliqué de périodes de progrès brusque et parfois instantané. Il y a de véritables crises religieuses d'élargissement, d'appropriation plus parfaite (2). Mais ce ne sont pas là à proprement parler des conversions. Le mot implique qu'il y ait négation, renoncement, rupture, changement de direction et d'attitude.

(i) Je renvoie aux exemples cités par James, Variétés, p. 70 et siiiv. — Laberthonxière, Philosophie religieuse, 297, cite M^'" Gay comme type du cliristianisme paisible, de la conversion sans heurt, sans crise et comme par progrès naturel. /

^ (2) Voici un document tire du Journal et des Pensées de chaque jour, d'ÉLiSABKTH Leseur, p. 95 :

« Ces instants-là ont été pleinement, surnaturellement heureux; J'ai senti vivre en moi, présent et m'apportant un amour ineffable, le Christ béni. Dieu même ; cette âme incomparable a parlé à la mienne, et toute la teniresse infinie du Sauveur a passé un instant en moi.. Le Christ triomphant, le Verbe Eternel ... a pris possession de mon àme pour l'éternité 3n cette minute ineffable ; je me suis sentie renouvelée par Lui jusqu'aux profondeurs, prête à la vie nouvelle, aux devoirs, à l'œuvre voulue par sa Providence. Je me suis donnée sans réserve et je Lui ai donné l'avenir. 1)

33o LA RELIGION ET LA FOI

En effet, la conversion suppose une interruption, un conflit, le sentiment de la rupture entre le moi d'avant et le moi d'après. Telle est la conversion véritable, quelle soit passage de l'état d'incrédulité à l'état de croyance, ou simplement de l'état de relâchement à l'état de ferveur (i) et quel que soit l'état initial, hostilité, doute, indifférence, tiédeur. Sous cette seconde forme, il est évident qu'elle s'apparente davantage avec le développement rectiligne avec sursauts intenses el bruscpies, que nous décrivions, il n'y a qu'un instant.

On peut se demander avec Schérer (2), si le passage de la foi naïve ou implicite à la foi critique ou consciente de soi n'est pas inévitablement marqué par une crise. Mais je neP crois pas comme lui que, toujours et dans tous les cas, cett crise soit provoquée par « la négation qui détermine le doute/ qui sacconiplit par l'examen et qui donne naissance à la science religieuse » . De telles crises se produisent très fréquem-j ment dans le monde moderne par suite de l'éducation scien tifique et du développement de l'esprit critique; les objection à la foi remplissent l'atmosphère intellectuelle, et le schém Doute, Examen, Preu\e est fréquent. Mais même dans le monde moderne, il y a des crises sans angoisse, ni désespoir, ni doute ; des crises d'exaltation et d'élargissement, et la foi peut aussi s'amplifier et s'approfondir par simple dévelop pement rectiligne, comme dit James.

Page 1