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LE CHANGEMENT D'AME

La conversion est changement d'âme. Pas de mot plus fort que celui de Ghéon, « qu'elle a changé dans sa bouche le goûl de la vie (3). » Elle est comme la passion, transformation df

(i) Convertis du dehors, convertis de l'intérieur, pour parler le langage de Mainage. [Introduction à la Psy^chologie des convertis.) i

(2) Schérer, Mélanges de critique religieuse, 3. ^

(3) Témoignage d'un converti.

la sensibilité (i). Mais elle est une passion sacrée et qui convient à la possession d'un absolu. Et elle est un renouvellement de vie. Le converti est un homme qui réorganise sa vie morale autour d'un principe nouveau; en lui s'opère une transformation, une recomposition, une réintégration du moi. Le changement porte sur l'attitude essentielle du sujet, celle qui constitue son caractère, son mode de vie. De là vient que le monde prend un sens nouveau, qu'une doctrine prend valeur nouvelle, qu'une présence divine anime ce qui était auparavant muet, indifférent ou désert.

Le sujet a conscience d'entrer dans une vie plus large. C'est émancipation, élargissement de son moi; victoire aussi sur soi-même, sur le moi dépravé d'autrefois, relèvement de la nature déchue. Enfin, il lui semble, au moins dans la plupart des cas, que ce changement ne vient pas de lui-même; qu'il n'est pas un simple processus interne, le résultat d'un développement psychologique. Il lui semble que quelque chose de plus fort que lui a opéré en lui, quel que soit le nom qu'il donne à cette force (2).

(i) « La vision de la nature se modifia; les ambiances se transformèrent; ce bronillard de tristesse qui les voilait s'évanouit; l'éclairage soudain de son âme se répercuta sur les alentours.

« Il eut cette sensation de dilatement, de joie presque enfantine du malade qui opère sa première sortie... tout se rajeunit. Ces allées, ces bois... lui apparurent sous un autre aspect. » Hùysmaivs, En route [Pages catholiques, f20I.)

(2) Voici un témoignage très net à ce sujet :

« Je sens que c'est de l'extérieur (non pas d'une grâce surnaturelle) <{ue doit me venir cette force nouvelle. D'où? Je ne sais pas. J'attends, car, pour le moment, je dis comme la vieille prière «incapables nous-mêmes d'aimer bien ». Cette force extérieure, la vie immanente, la vie de l'Esprit qui s'épanouit en moi, doit l'apporter; quand elle aura forcé l'intimité de mon être etéliminéou supplanté les éléments pernicieux^ ce jour-là je serai «converti ». Je cherche celle force; je sais que le schéma de la conv^ersion à laquelle j'aspire est le même que celui de la « conversion classi(jue », mais le contenu ou l'essence de cette force qui lit de Paul sur le chemin de Damas un héros, je le conçois autrement : elle est immanente, dans le même plan, elle est le Dieu vivant en nous non pas là-liaiit dans les cieux). Je crois d'ailleurs qu'elle existe en effet, indépendante des noms dont on l'affuble : Saint- Esprit, Grâce, etc. » Maurice Lambert, Journal, 71.

Maurice Lambert était un jeune étudiant de Neufchàtel venu à la Sorbonne en 1917, et qui se préparait à l'élude do la psyciiologie religieuse*

Ne retrouvons-nous pas ici les moments essentiels de la foi que nous avons décrits plus haut? Le passage d'un monde naturel au monde surnaturel, l'élévation au-dessus de soimême, — le contact avec le Divin, le vertige de Dieu, la vaste perspective qui s'ouvre, — le sentiment de la force qui agit toutepuissante et irrésistible, ou soutenue, par la collaboration du lidèle. Ces moments essentiels, la conversion les étale, si elle est lente, ou les ramasse au contraire dans un paroxysme d'une, intensité singulière, et d'un caractère profondément dramatique, si elle est courte. La conversion n'est pas autre chosi que la foi venue du fond de l'incroyance; ce qu'elle ajoute à la foi, c'est un particulier sursaut, un particulier tressaillement pour se libérer, pour se défendre ; elle est une foi pénible, tumultueuse, douloureuse, violentée; et toute foi de ce genre a quelque ciiose d'une conversion. Et c'est pourquoi elle a le caractère d'illumination de tous les moments vifs oii se fait une révélation, la clarté des instants sublimes, cette clarté lumineuse qui les distingue des faits ordinaires de la vie et qui les place si au-dessus de la réalité, cette sensation d'enchantement et d'irréalité de la vie sensible voilée par un éclat supérieur (i).

C'était un esprit net et une âme d'élite. Sa mort prématurée est une perte pour nos études. Sa famille a réuni, par un pieux souvenir, quelques fragments de ses notes personnelles.

(i) Voici quelques exemples tirés de Gratry {Pages Choisies, io5) : « ... Ce beau phénomène intellectuel, bien connu des esprits qui méditent, et que l'on peut appeler la transfiguration des mots. Quelquefois un mot, s'ouvre, surtout si c'est un mot de l'Evangile, et il en sort une gerbe de. lumière, qui est une idée vive venant de source. Au fond de l'idée il y a une âme et au fond de cette âme est Dieu. »

On peut citer aussi cette impression qu'il ressentait dans son enfance : « Je suis... je répétais avec transport, je suis! .. être, être! Tout le fondreligieux, poétique, intelligent de l'àme, était en ce moment éveillé, remué. Une lumière pénétrante, que je crois voir encore, m'enveloppait : je voyais que l'Etre est, que l'Etre est beau, bienheureux, aimable, plein de mystère! « Qui n'a pas dans sa vie un de ses souvenirs transfigurés sur lesquels le temps ne peut rien? On voit encore, on voit toujours! On voit, au milieu de l'obscurité des années, des jours, des heures environnantes et oubliées, un lieu, une scène, un paysage, un sentiment, une pensée et un mot... Vous trouverez toujours, dans ces fonds lumineux, une émotion qui retentissait jusqu'à Dieu... C'est de Dieu que l'on se souvient : Dieu est le fond de la mémoire. » Ibid , io5.

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