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LE CARACTÈRE

La conversion ressemble aux changements de caractère. Le converti est un mécontent et un enthousiaste, qui va du mécontentement à l'enthousiasme.

Ce peut être un homme (.< à voie unique », mais engagé par erreur sur une autre voie et qui revient brusquement à la première; une personnalité une, qu'une illusion cache à soimême, et qui, déchirant l'illusion, se démasque. Dans les cas de ce genre l'unité du caractère est dissimulée sous de trompeuses apparences. C'est le même homme, s'appliquant tour à tour de la même manière à des objets différents. Ses attitudes psychiques fondamentales, son « comportement j> demeurent les mêmes; mais il se cherche tour à tour dans, des objets différents. Saint Paul, après Damas, n'apporte- t-il pas au christianisme les forces mêmes, et l'emportement, et la puissance qu'il employait à le persé»cuter? Ignace de Loyola ne reste-t-il pas un chevalier? Ainsi, même parmi les unifiés et les équilibrés, la conversion est possible, pourvu qu'une erreur passagère ait abusé le sujet sur lui-même. La conversion n'est alors que retour à soi. Le sujet s'est égaré dans son objet, ou bien en soi-même, ayant pris pour soi et pour le fond^ de sa nature quelque trompeuse apparence, reflet du milieu ou d'un entraînement passager.

Mais il y a des modifications plus profondes et des hommes qui changent radicalement. Ceux que Ribot appelle les contradictoires simultanés, ceux qui, selon le langage de Paulhan, sont dominés par le contraste, de par les virtualités en conflit que présente leur caractère, sont prédisposés à des changements d'orientation; de même les instables ou polymorphes, les impulsifs, les incohérents. Ceux que Ribot appelle les contradictoires successifs ont souvent commencé par être des contradictoires simultanés.

Donc il peut arriver que le sujet reste le même, mais se voue successivement, avec le même caractère, à deux genres de vie différents ; ou bien que le sujet change profondément, que sa structure psychique s'altère. Le changement peut atteindre le contenu ou la forme de la vie, ou tous deux simultanément.

Si nous partons de l'homme profondément unifié et équilibré, toujours fidèle à soi-même, stable et de développement rectiligne, — celui chez qui le changement ne ressemble en rien à la conversion, — nous rencontrons selon la complexité croissante :

l'homme qui s'applique à des objets différents, qui devient un ambitieux par exemple après avoir été un amoureux, mais qui s'y applique de la même manière, avec les mêmes méthodes, les mêmes moyens. Sa structure mentale n'a pas changé. Tout au plus peut-on supposer chez lui la naissance ou le développement de certaines aspirations, que le premier objet est incapable de satisfaire, et qui se cherchent dans le second;

l'homme, dont les fonctions psychiques viennent à jouer ! difi'éremment ; la lenteur par exemple qui devient ardeur, l'asthénie, l'indifférence qui deviennent énergie; il se peut qu'il recherche, avec des procédés différents les mêmes objets et qu'il continue d'aimer autrement les mêmes choses; il se peut qu'il en recherche d'autres et que la modification structurale se double d'un déplacement ou d'une complication des tendances.

Le converti est donc un homme capable de changer et de se passionner, et de changer de passion. Il y a chez lui, — sauf le cas cité plus haut de l'homme qui s'est fourvoyé et qui revient à soi, — cette diversité latente, cette contradiction qu'il y a chez tous ceux qui changent, et cette excitabilité et cette systématisation qu'il y a chez le passionné; parfois aussi et en plus, ces mouvements d'impulsion, ces violences de choc qu'il y a chez le simple émotif, qui se distingue, à l'ordinaire, du passionné vrai par son excitabilité diffuse et intermittente. Donc cette excitabilité capable de réalisation et de constance, qui distingue le passionné du simple émotif, — la passion, des bouffées d'émotivité, qui peuvent du reste compliquer la constitution du passionné, — et de l'inquiet, qui est lui aussi un diffus et un instable.

Il y a autour de toutes les religions des inquiets, qui en approchent, en tàtent, tâtonnent autour et cherchent à s'exciter sur elles. Mais ils portent une tare d'incomplétude ; ilsi veulent tout, et plus qu'on ne peut leur donner, et rien de ce qu'on leur peut donner; tout, pourvu qu'on les dispense de vouloir. Conscients de leur faiblesse incurable, incapables de la' supporter, ils cherchent un appui; mais ils ne veulent rete-. nir des religions que tout juste ce dont ils ont besoin pour le moment. Ils n'aboutissent pas, parce qu'ils sont incapables de s'accommoder d'un système et de se plier à une règle de viei Ils restent toujours à mi-chemin de la conversion; leur inquié-i tude oscillante, leur personnalité trop attachée à soi les retieiil de rencontrer la sécurité, la protection, la consolation dont ih ont tant besoin. Notre siècle en a vu beaucoup: un Sénancoui un Biran môme, qui mit trente ans pour se mouvoir de h quiétude épicurienne au quiétisme fénelonien, une partie de 1^ religiosité romantique pourraient servir d'exemple (i). Mais ii

(l) Peut-être aussi un Amiel qui estime nécessaire une refonte du christianisme, nécessaire aussi une Eglise où ses vagues aspirations personnelles prennent forme collective. Mais à quel credo aboutissent-elles? Peut-il en sortir

3eiit arriA^er à de tels instables d'avoir pour un moment l'illuîion de la stabilité; d'où certaines apparences de conversion, noméntanées et décevantes.

Il faut aussi faire entrer en ligne de compte la suggestibilité, jue nous avons vue si nettement à l'œuvre dans les conversons grégaires, et l'autosuggestion.

Enfin il faut encore rappeler les grandes oscillations des cyclothymiques et les formes larvées de cyclothymie que pré- ;ente en foule l'expérience courante, alternatives de dépression ît d'excitation (i) ; de tels bhangements, qui fournissent à la conversion un terrain favorable, ont lieu souvent sous l'inluence de l'âge, puberté, ménopause, involution sénile, ou l'infections et d'intoxications.

Or, le passage d'une forme à l'autre, et ceci a quelque mportance, étant donné la brusquerie de beaucoup de conversions, s'accomplit souvent par crise, avec accès d'agitation; mx sentiments de dépression, ennui, déchéance, éloignement, îtrangeté, irréalité, succèdent des impressions de joie, de umière, d'intérêt profond. La vie de certains déprimés est dnsi constellée d'instants clairs, ivresse passagère, sentiments |dgus d'exaltation et de bonheur, ineffables, analogues, — en l-ens inverse, — aux sentiments d'incomplétude des scrupueux. Janet fait remarquer finement que beaucoup des convertis dont parle W. James sont tout simplement « des dépriiiés méconnus, qui, au cours de cérémonies religieuses, sous es influences quelconques, présentent des phénomènes d'exciation plus ou moins durable et des sentiments de joie inefable (2). »

ne théologie et une théodicée? « Je ne la vois pas distinctement J'en suis

lême à me demander si la cristallisation de mes dogmes est nécessaire? » humai intime, I, 188.)

(i) Au temps du Wesleyanisme, le D"" Cheyne, 77te English Malady (i735), écrivait comme fréquents et presque comme un « mal du siècle » des états e dépression neurasthénique, dont Elie Halévy remarque qu'ils se retrouvent ans les crises morales de plusieurs Weslejens.

(2) Médications, m, 160.

Ainsi les troubles mentaux avec alternance d'excitation et de dépression, ou d'excitation et de rémission donnent volontiers naissance à des changements de caractère, qui, dans certaines conditions, par la grande altération des sentiments, peuvent produire ou simuler des conversions. De même le développement anormal du caractère vers l'une de ses tendances constitutives, qui devient prédominante et exclusive, aboutit à une systématisation; de môme les oscillations entre les différentes tendances, le déséquilibre de certains anor^ maux.

Starbuck a conclu de son enquête que la puberté est un( époque fréquente en conversions. Les grands intérêts d( rhumanité s'ouvrent à l'adolescent. Il s'agit de choisir ui idéal: La vie spirituelle s'ouvre à celui qui n'est plus un enfanl La conversion intensifie, mais abrège la période tumultueusi de l'adolescence, en provoquant une décision.

Mais le trouble de Tadolescence est confus et polymorphe Ce n'est pas seulement l'esprit, c'est tout l'organisme qui el entravait. Les modifications des sécrétions internes font naîtr des besoins nouveaux, des sensations nouvelles, et donnen à toute la vie psychique une ampleur et un coloris nouveaux La conscience religieuse de l'enfant subit la même épreuv que sa conscience organique et que son esprit. Tout s'agrand et tout change. La religion se développe, se maintient, o tombe. L'adolescence est souvent la crise oîi sombre la vi religieuse de l'âme enfantine.

L'éveil des sens peut, par sublimation, exciter la foi, oi trop découvert, la rendre vaine. Les brutalités de l'instin» peuvent tuer la délicatesse du sens intime. La chair a détourn

de Dieu beaucoup d'adolescents. Parfois l'incrédulité n'est que [e masque de la concupiscence. Les religions le disent et avec trop d'insistance.

Mais c'est parfois vrai.

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