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L'ILLUMINATION SUBITE

Sur toute cette fermentation, sur tout ce travail, aux différentes étapes apparaissent des moments d'illumination, La préparation antérieure cristallise brusquement.

De Bordcu va d'un spiritualisme un peu confus au catholicisme. La conversion de Claudel le séduit. « La conversion de quelqu'un qu'on aime est un appel. » Le charme chrétien l'envahit.

Par une belle nuit,, oii il était fort calme, admirant le ciel, il sentit la présence de Dieu, « Qui es in cœlis. » Il s'abîma dans cette parole, avec une émotion indicible, mais sans violence, ni exaltation; tout était limpide, évident, ami. Il prit la résolution de se convertir et il y réussit un peu plus tard (i).

Le cas de llené Salomon (2) montre bien comment une orientation lente d'abord et longtemps un peu indécise peut se préciser et s'accélérer brusquement. Ici, c'est un texte de Pascal, pourtant bien connu, qui l'arrache pour ainsi dire à lui-même, pour le mettre brusquement en présence de Dieu.

Chez Wesley, une assurance subite vient clore une longue période d'inquiétude et de recherche. Wesley avait cherché la paix de l'àme dans uue combinaison curieuse de régime médical et d'aspiration mystique : il avait constitué sa petite société d'Oxford, avec son programme d'action minutieusement réglé, avec son caractère ritualiste, avec son mysticisme. Il avait accompli sa mission de Géorgie, connu les Moraves et les piétistes; mais aucune forme d'action ni de régime ne lui avait assuré la paix qu'il cherchait : « Je suis allé en Amérique pour convertir les Indiens, et qu'ai-je appris? que je n'ai jamais été converti moi-même! Oh, qui me convertira? »

(1} Mainage, Les Témoins du Renouveau catholique, 81. (2) Mainagr, Ibid.

Bôhler lui prêchait l'assurance du salut, par illumination momentanée, « la convulsion spirituelle ». Or, en lisant la préface de Luther à YEpitre aux Romains, Wesley se sentit sauvé : « Je sentis mon cœur pénétré d'une chaleur étrange. Je sentis que je me fiais au Christ, et au Christ seul, pour mon salut; il me fut donné l'assurance qu'il avait enlevé mes péchés, mes propres péchés, et qu il m'avait sauvé, moi personnellement, du péché et de la mort. »

Il est vrai que le soir même, il se sentit anxieux au snjet^ de cette assurance. Il se consola par cette idée que la paix el la foi n'impliquent pas nécessairement la joie; « les transporta de joie, Dieu quelquefois les accorde, quelquefois les refus< selon sa volonté. »

Whitefield, Charles Wesley ont connu eux aussi de tellei brusques illuminations. Ils en avaient pour garants l'Ecriture et les témoignages apportés par Bohler.

Claudel raconte que son génie poétique et sa vocatioi catholique sont nés simultanément. A dix-huit ans, du catholicisme il ne lui restait rien : u J'avais complètement oublié la religion, et j'étais à son égard dans une ignorance presque sauvage. » Les livres de Rimbaud lui avaient donné « l'impres-* sion vivante et presque physique du surnaturel » *, « mais mon état habituel d'asphyxie et de désespoir restait le même ».

Etant venu à Notre-Dame pour s'exciter littérairement, à la messe de Noël, tout d'un coup, il crut : « J'avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l'innocence, de l'éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. » En un instant se déroula le long trajet de la possibilité à la certitude : « Si c'était vrai pourtant? C'est vrai... Dieu m'aime, il m'appelle. » Larmes, sanglots. I

Et pourtant ses convictions philosophiques restaient entières. L'illumination brusque n'avait rien déiruit. 11 lui fallut quatre ans pour adapter son esprit à sa nouvelh croyance : « L'édifice de mes opinions et de mes connais^

-ances restait debout, et je n'y voyais aucun défaut. Il était seulement arrivé que j'en étais sorti (i). »

Francis Jammes se. revoit, une matinée, étendu sur un lit, l'àme et le corps en détresse, humilié, neurasthénique. « Quand je sortis de cette prostration qui dura vingt minutes,, je prononçai avec des larmes dans la voix : « Il faut que cela soit ou il n'y a rien! »

Cela, c'était l'Eglise catholique que Claudel lui avait enseignée. Dans le tréfonds de son être, une joie commençait à se faire jour (2).

Retté connaît le dégoût de toutes les doctrines, le désarroi intellectuel que soutiennent seuls une violente hostilité contre le socialisme et l'P^glise. Mais au cours d'une conférence antireligieuse, on lui demande comment tout a commencé. Il est troublé, mal à l'aise : « Si pourtant Dieu existait? » Il Hotte dans cette anarchie intérieure, que modère seule une vague velléité de christianisme. Une lecture de Dante lui donne l'impression qu'il peut être sauvé. Oh! si Dieu existait, quelle chance pour moi. Une douceur insolite lui emplit le cœur. L'Eglise est salutaire; elle apporte une règle de vie aux pauvres âmes qui errent douloureusement. Elle n'a jamais varié; elle détient la vérité : consolatrice, salvatrice, immuable. Et si elle la détient, comme elle déclare procéder d'une révélation divine, c'est donc que Dieu existe : « Ce fut tout; mais> c'était suffisant puisque jamais plus, à partir de ce matin, la conviction que Dieu existait ne sortit de mon àme (3). »

Lutoslawski raconte qu'ayant perdu la foi à l'Age de seize ans, il traversa vingt ans d'indifférence religieuse. Un matin,, après un bain de vapeur, il surgit en lui l'idée de nettoyer aussi son àme, quoicpiil ne trouvât rien de particulier à se reprocher. Il alla se confesser, sans émotion, ni contrition

(i) Claidel, Revue de la Jeunesse, 10 oct. 1913.

(2) Mainage, Témoins du Renouveau catholique, 76.

(3) Ukttk, Du Diable à Dieu, 15" éd., 76-81.

profonde. Il dit au prêtre qu'il ne pouvait recevoir la communion puisqu'il ne croyait pas à la présence réelle. Le prêtre lui' conseilla pourtant de communier.

Au moment de la recevoir, « je compris tout et surtout jel reçus un ordre impératif, d'une puissance indiscutable, d'unirl pour toujours ma vie à l'existence de cette Eglise que j'avais^ abandonnée vingt ans auparavant. Ce fut comme un coup de foudre... une soudaine révélation (i). »

Carré de Montgeron, dans La Vérité des Miracles, nous a laissé le long récit d'une transformation rapide ctj presque instantanée, d'un profond bouleversement moral qui] le ramena, sur le sol sacré du^tombeau du diacre Paris, d'un vague déisme au jansénisme le plus ardent. Il s'était décidé jadis à vivre selon le monde, à se laisser aller à toute espèce] de débauches, et à se convertir à quarante ans. Un légerj accident de voiture lui donna idée que le calcul n'était pas très sûr : « La vue du hasard que je courais d'être dans des supplices! éternels, si je venais à mourir avant le temps que j'avais marqué moi-même pour une conversion, me fit une impression assez vive. Je résolus de ne plus attendre à me convertir. »

Mais il retomba bientôt à ses passions : « Mon cœur qui brù-j lait du désir de retourner à son vomissement obscurcit bientôl les lumières de mon esprit. Je commençai à douter de la vérité] de la religion, parce que je souhaitais qu'elle ne fût pas. »

Il devint déiste, et quand parut la Constitution, remarquanl qu'elle condamnait les principes fondamentaux de la morale

(i) LuTOSLAwsKi, Congrès de Genève, 1910, p. 709 et suiv. Lutoslawski achevait sa communication en proposant une méthode, qu'il avait pratiquée, pour la conversion d'intellectuels. Il leur proposait de se recueillir passive- \ ement, devant un acte de foi accompli par des croyants sincères. Dans c( but, il choisissait une église solitaire et une heure matinale. L'infidèl< s'assied tranquillement au fond de l'église et ferme les yeux, en éloignan^ toute pensée profane et en tâchant de deviner l'état d'âme des croyants. Ceu3 qui s'y sont soumis ont souvent éprouvé, au bout de plusieurs jours, un changement subit. Le groupe des croyants priait pour la conversion.

Comme tous les. auteurs d'Exercices spirituels, Lutoslawski attribue à un pouvoir surnaturel les résultats de sa méthode.

LA CONVERSION 3^i}

chrétienne, il pensa que tous les Gonstitutionnaires étaient^ comme lui, des déistes déguisés.

En 1731, il entendit parler de miracles opérés au tombeau du diacre Paris :

« Je prétendis d'abord que tout ce qu'on m'en racontait était faux, et qu'il pouvait seulement être arrivé que l'imagination, augmentant l'action des esprits animaux, eût procuré quelque soulagement passager à quelques malades, ou même facilité peu à peu leur guérison. »

Mais ces faits le jetaient malgré lui, dans le trouble et l'inquiétude.

Un nouveau miracle lui inspira la résolution d'aller voir de ses propres yeux. Il alla au cimetière le 7 septembre l'jSi, Devant le recueillement des assistants, il fut saisi de respect,, se mit à genoux et pria :

« O vous, par l'intercession de qui l'on publie qu'il se fait tant de miracles, s'il est vrai qu'une partie de vous-même vive encore après votr^ mort, ayez pitié de mon aveuglement et m'obtenez de sa miséricorde qu'il dissipe mes ténèbres. »

Il resta immobile et à genoux trois ou quatre heures dans un état d'attention profonde; et dans son esprit se succédaient des raisonnements qui commençaient à l'ébranler : Dieu est juste; or, ces appelants qui l'aiment véritablement sont très malheureux ; il doit les récompenser après leur mort.

Toute une apologétique intérieure se développait en lui. Les arguments, qu'il forgeait autrefois contre les mystères, avaient perdu toute leur force : « N'est-il pas évident qu'il n'y a que le souverain maître des esprits et des cœurs qui ait pu faire croire des mystères si incroyables, et cela malgré l'intérêt de toutes les passions? »

« Dès ce moment je sentis mon cœur pressé, et je commençai d'être convaincu ; mais comme je m'aperçus sensiblement que les réflexions que je faisais alors, étant appuyé sur le

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tombeau de M. Paris, étaient sans comparaison plus lumiîieuses que celles que j'avais jamais faites à ce sujet, je me do terminai à y demeurer encore quelque temps, pour examiner si les Apôtres méritaient une foi entière par rapport à tout ce qu'ils avaient écrit. »

Ces réflexions, après s'être développées l'une après l'autre, se présentèrent ensemble toutes à la fois, et formèrent un tout,, qui dissipa entièrement les ténèbres :

« J'étais venu an tombeau pour voir, pour examiner, pour critiquer les miracles : je restai quatre heures à genoux ai pied de ce tombeau ; je ne critiquai que moi-même et j( demeurai parfaitement convaincu de la vérité de la religion, ^Nlais en même temps la vue de tous mes péchés énormes., nie terrassa et me réduisit dans une espèce d'accablement.. <, j< revins chez moi touché, gémissant, abattu. Je voulus corrige] sur le papier mes réflexions..., il me semblait qu'elles m'étaien étrangères, que si je perdais le moment de les recueillir pai écrit, je ne pourrais jamais me les rappeler..., je les écrivis sur toutes les feuilles que je trouvai alors sous ma main, tani que ma plume pouvait aller. »

A partir de ce moment, tous les objets de ses passions n'eurent plus aucun pouvoir sur son cœur.

Vpilà des cas simples et qui ont l'avantage de ne poin exiger d'exégèse préalable. Saint Augustin, bien plus illustre demande beaucoup plus de précautions. Qu'est-ce au juste qu( la conversion brusque de 33G, et la famsuse scàne da jardin ^2 Plein d'aversion contre lui-même d'avoir cherché la sagesse e <rêtre demeuré dans les plaisirs, et pourtant épris de ces mêmes plaisirs, a-t-il été rameuL^ à Jésus-Glirist par la détente brusque de cette agitation extraordinaire, que les Gonfessionî décrivent : « Seigneur, jusqu'à quand? » « Toile, lege » : « N< demeurez pas dans les festins et dans l'ivresse, dans les lits e dans les impudicités, dans les rivalités et les vaines jalousies mais revêtez le Seigneur Jésus-Christ. »

Ou bien, les Conjessions, rédigées longtemps après l'événement (i), n'ont-elles pas été écrites pour interpréter théologiquement les faits plus encore que pour les raconter; pour mettre en pleine lumière l'action souveraine de la grâce de Dieu? Et la conversion de saint Augustin, au lieu d'avoir eu lieu brusquement et définitivement en août 386, n'est-elle pas le fruit dune lente et normale évolution, au cours de laquelle la crise de 386, conversion au Néoplatonisme et à la vie morale, marque une étape décisive (2) ?

Si brusque donc que puisse paraître, à distance, la conversion, nous voyons que comme tous les autres processus psycliologiques, comme tous les développements, comme rinvention, la passion, la formation des habitudes, la mémorisation, etc., elle présente des phases de progrès lent et insensible, et de progrès brusque et aigu; une période d'établissement et une période d'état; et aussi des périodes de déclin, et des retours et des reprises.

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