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CONVERSION SANS CRISE

« Je n'ai pas traversé de crise en Mauritanie. Nul drame intérieur. Nul déchirement. Nulle anxiété. Une attente calme, appuyée sur la certitude que les Sacrements sauraient bien me donner plus tard la foi qui me faisait défaut. »

Ernest Psichari est le symbole achevé d'une génération inquiète, « déprise de la pensée pure et de la connaissance stérile, éprise de l'action et dé l'enthousiasme, mais étrangère à

(i) Même remarque sur la conversion de saint Paul. Le texte de VEpitre aux Galntes est postérieur de vingt ans à l'événement du chemin de Damas. Lois Y, VÉpitre aux Galates, 1916.

2j Voir pour la seconde thèse Gourdox, Essai sur la conversion de saint Augustin, 1900; et pour la thèse orthodoxe, Boyer, Christianisme et Néoplatonisme dans la formation de saint Augustin, 1920 (historique de la polémique, (pp. 1-7).

l'ivresse romantique, ayant le culte d'une discipline et d'une hiérarchie de l'intelligence ». Une génération préoccupée de réagir contre les idoles de l'époque précédente, contre let idoles de sa jeunesse peut-être ; un groupe compact et lié pai d'étroites amitiés ; un Massis, un Maritain, l'autorité amie d'uu Père Glérissac n'ont pas été sans action sur Psichari.

Une jeunesse studieuse et brillante, la vie d'une famille illustre, toute à l'intellectualité, et très mêlée, par l'affaire Dreyfus, aux agitations de son temps ; une sensibilité vive; inquiète, que l'on devine un peu instable et parfois excessive^ apte à se jeter aux extrêmes, — tel du moins il m'est apparu. (Jans les quelques mois que je l'ai connu à Montpellier. Si Ernest Psichari a subi d'abord l'ascendant de son milieu, il a réagi très vite et très violemment. L'Appel des Armes témoigne du désir ardent de prendre en tout et partout le contre-pied de son père.

Le point de départ de sa conversion n'est pas encore religieux ; c'est l'Appel des Armes. Un malade, poursuivi par d'obscurs remords, engagé dans le désordre des sentiments e1 des pensées, mais qui n'est pas fait pour le doute ni pour les blasphèmes, veut rompre avec les sophismes, se défendre contre le mal, renouer la tradition de la race, enfin « prendre contre son père le parti de ses pères ».

Dans la vie militaire il trouve la soumission, l'ordre et la lidélité à la race, l'image de la France des Croisés et de saint Louis, qui s'exaltera plus tard au contact des Maures. C'est en Afrique, dans la retraite de la nature saharienne, qu'il a pris conscience de lui-même, qu'il est allé de l'armée à l'Eglise, que le Centurion a commencé à se convertir.

Dans l'œuvre d'Afrique et dans le paysage africain qui laisse» face à face avec l'éternité, dans la tragique horreur des espacesf vides où l'on sent si bien le prix infini d'être un éclair de pensée, dans la solitude pleine de vertiges, dans l'écrasante chaleur, dans le silence, la voix clame dans le désert, calmed

/cloute de se conquérir, de ne pas résister, d'attendre sans nquiétude. Pas de crise, nul drame intérieur, une certitude que 36 sera un jour.

Grandeur et misère, servitude et liberté, dignité et indignité, puissance et impuissance, l'équilibre parfait du catholicisme ; le grand thème de Pascal subjugue ce croyant sans la hi, ce catholique sans la grâce, contre l'affreuse dégradation lie la pensée moderne, l'abaissement de la science, la pourriure de la politique, le désordre de l'art, la pauvreté de la norale. Et ce thème lui apporte, comme une vérité de raison, iju'il s'agit de faire vraie pour le cœur, sans que lui-même y 3uisse rien, la chute et la Rédemption, l'Incarnation, la Grâce. Mais cela est déjà de Dieu; chercher Dieu, c'est déjà l'avoir rouvé.

C'est alors la controverse intérieure entre la sagesse natuelle et la sagesse chrétienne : a Mon Dieu, ne m'abandonnez lus. Manifestez-vous, puisque seul vous pouvez le faire et que e ne suis rien. » C'est le raisonnement subjugué par le dogme, ebuté par le mystère, et qui s'efforce de trouver dans le scanaie et dans le paradoxe le signe de la vérité.

Mais chercher Dieu n'importe plus, puisque la recherche st elle-même la trouvaille. Il ne s'agit point de prouver Dieu, nais de le rencontrer.

« Je ne vous connaissais pas parce que je voulais vous •pouver, et maintenant je vous connais, parce que je ne peux his vous prouver... Je vous connais par ce qui est inconlaissable en vous, par vos mystères... Pardonnez-moi d'avoir oulu vous connaître, ce qui était, en quelque manière, ceser de vous connaître. »

Les difficultés de l'exégèse ne valent pas contre ce goût du iel. L'argumentation est vaine, car à tout argument on peut pposer un argument; mais qui connaît l'angoisse du chrétien, ui ne redoute pas l'absolu, rejetant le sopliisme et l'équioque, les preuves et les syllogismes, les inductions et les

déductions, conquiert ses grades dans la béatitude. Et à ce degré, la raison, impuissante à prouver et à comprendre, trouve pourtant des raisons de croire.

C'est alors l'étrange état d'esprit, l'heure trouble de la demicroyance : « Je ne croyais pas que Jésus-Christ fût le fils de Dieu ; je savais bien que je mentais en racontant à Sidia son histoire, mais j'aurais menti bien davantage si je n'avais pas confessé la vérité de mon Dieu. »

Ce sont aussi des moments vifs, des minutes ineffaçables de certitude lointaine, de certitude à terme si l'on peut dire : <f Je savais de toute certitude que ces besoins seraient satisfaits, que ces désirs seraient exaucés. » « J'étais bien sûr que je serais un jour catholique... que les Sacrements sauraient bien me donner plus tard la foi qui me faisait défaut. » « Si Dieu existe, il ne manquera pas de me le faire connaître^ il prendra ma bonne foi en considération, et pourvoira au reste. » « Comme j'aimerai, quand je croirai! ^lais je ne doutais pas que la Foi ne me fût donnée un jour. »

Des moments de bien-être étrange, d'entrée dans Ja béati iude éternelle, d'exaltation extraordinaire.

En quittant l'Afrique, il savait oii il allait : « J'allais verf la Sainte Eglise... Tout l'ordre chrétien m'apparaissait. » L< système des dogmes se déroule à ses yeux dans une mystérieus< harmonie. L'Ame et rp]criture conspirent à le soutenir; lef preuves scripturaires, l'image de la Trinité dans l'Ame, la natur* humaine qui montre un Dieu perdu, et que les deux nature? doivent être mêlées en un seul être pour que la nature humain< soit réconciliée avec la divine. Une âme éprise de vérité peu se complaire à ce tableau, plénitude de vérité, pensée, non é fiction, mais de réalité. Mais que sont toutes ces raisons san la grâce, et surtout sans l'Eucharistie, qui est la pierre d touche? Rien de plus difficile à accepter pour la raison humaine Et c'est pourquoi la Fraction du Pain est le gage de la cerli tu-de.

x\près l'Afrique et le retour à Paris, en décembre 191 2, ce sera le contact avec l'Église, les sacrements, la vie chrétienne. La Messe achèvera la prière et les sacrements la foi.

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