LES CIRCONSTANCES FAVORABLES
Les religions nationales n'ont pas de convertis, puisque la religion et la nationalité sont confondues ; elles admettent pourtant des affiliés, des auxiliaires. Le judaïsme avait les prosélytes de la porte.
Mais elles ont des convertis du dedans, des fidèles que saisit un réveil de foi et de ferveur.
Les milieux les plus favorables à la conversion, comme passage d'une religion à une autre, sont donc ceux oii la religion se dissocie d'avec la nationalité ; le contact des peuples et toutes les conditions historiques qui favorisent le syncrétisme religieux ; le prestige particulier de tel ou tel groupe religieux, prestige religieux ou social; et l'abaissement de tel ou tel autre; par exemple, la chute des cultes des cités, que les dieux avaient mal protégées; les époques oii les misères et le désarroi confèrent à une organisation religieuse un rôle privilégié ; Halévy a bien montré que le Réveil de Wesley est solidaire d'une grave crise industrielle; la ferveur religieuse est bien souvent une compensation aux maux d'un temps.
La propagation d'une foi dépasse le cadre des conversions individuelles. Une société religieuse, à ses origines, les suscite aulour d'elle par l'activité générale du groupe, par la puissance de l'exemple, par ses institutions naissantes; puis vient l'activité missionnaire. L'Islam se propage encore dans l'Afrique centrale par ses missionnaires, et par des créations de villages, peuplés^ de convertis amenés du dehors, par l'école, par les œuvres de charité, par le mariage, par l'achat d'enfants païens, par la supériorité de l'état social et économique, par les raisons politiques.
La conversion à l'intérieur, lorsqu'elle se produit en masse et non pas seulement par cas sporadiques, a pour conditiom les raisons que nous avons examinées plus haut, et qui favo-
fiseiit les réveils religieux : l'état plus ou moins concentré de la société religieuse, et les raisons qui renforcent sa concentration; les causes économiques, politiques, intellectuelles, qui peuvent l'obliger à faire front. On revient à elle, par contagion des mouvements puissants, par besoin de retour, par insatisfaction ailleurs; c'est donc qu'on sentait le besoin du salut et du bien-être et qu'on a découvert l'insuffisance des moyens que l'on employait jusque-là ; ou bien que brusquement elle a fait naître ces besoins, latents jusque-là, et promis de les réaliser.
Ainsi sont attirés les tièdes, les indifférents, les hostiles. Ces vingt dernières années ont vu, dans la bourgeoisie intellectuelle, un groupe compact, homogène, revenir au catholicisme. Dégoût de Tanarchie intellectuelle et morale, disent tous ceux qui ne voient point ce qu'il y a d'elïort vers l'organisation dans la société contemporaine. Dégoût de l'intellectualisme, formel et vide, disent tous ceux qui n'admettent pas la souveraineté de la raison. Mais peut-être aussi affaiblissement des exigences du sens critique, des scrupules de la pensée en matière de vrai et de faux, du sentiment de la rigueur implacable de la vérité. Il y a un peu d'impressionnisme esthétique dans le procès de l'intelligence.
C'est à des doctrines de bonheur social que se convertissent religieusement, dans les conditions sociales oii nous sommes, ceux qui ont à besogner pour vivre.
Parmi ceux qui n'ont pas à besogner pour vivre, beaucoup souffrent d^ennui et d'inutilité. Ils n'ont plus à se disputer les fekYeurs d'un roi, ni ses inclinations à étudier; l'arrivisme n'a rien de fascinateur; la ploutocratie excite faiblement les aptitiides à 1 honneur, au sacrifice et à l'enthousiasme. Si la vie sociale ou domestique, l'art ou la science ne suffisent pas à leup cœur, s'ils ne voient autour d'eux que motifs d'indignation ou d'ironie, ils se rejettent vers les idéaux da passé, vers le culte de la « tradition- ». Beaucoup deviennent de ces croyants
opportunistes que nous avons déjà étudiés. D'autres sombrent dans l'anarchie de la pensée, dans le désordre égoïste, l'exaspération du moi, et s'en relèvent parfois par un sursaut, qui est une conversion.
Toutes les fois qu'il y a mal du siècle, c'est-à dire qu'une voie ouverte aux activités se ferme ou déçoit, toutes les fois qu'il y a ennui, au sens oii Stendhal prenait ce mot, la religion s'offre comme un moyen de stimuler la sensibilité défaillante, d'exciter l'activité endormie. On vient à elle avec passion et on lui demande le salut, ou bien on tourne autour d'elle en dilettante, on la traite en objet d'art, en curiosité, en évocatrice d'images.
La conversion se double presque inévitablement d'un changement de groupe. C'est même une des choses qui retiennent souvent les demi-convertis, que la nécessité de rompre avec une famille, des amis, des habitudes, ou tout au moins de perdre leur familiarité et leur estime. Changement d'àme, elle est aussi changement de milieu.