‹ La religion et la foiChapitre 68 sur 78 · L'INITIATION ET LA CONVERSION · texte numérisé non relu

L'INITIATION ET LA CONVERSION

Il y a dans l'initiation deux principes qui entrent parfois en conflit; un principe psychologique : l'adhésion personnelle, qui conduit aux formes volontaires et tardives d'initiation, qui ressemblent par certains traits à la conversion; un principe social, l'agrégation au groupe, qui peut pousser à des formej précoces d'initiation, — comme le baptême des tout jeune enfants — , oii l'individu n'est point consulté et n'éprouve rien

Les ethnographes ont abondamment décrit ces séries d* cérémonies, qui ont pour objet d'introduire le jeune homme

la vie religieuse (i). Ce changement d'état est regardé comme une transformation totale : mort et naissance d'une seconde personnalité. Durkheim fait remarquer justement que cette notion de métamorphose domine toute la vie religieuse, et que, dans l'Inde par exemple, le sacrifiant change de personnalité par cela seul qu'il entre dans le cercle des choses sacrées (2).

Ainsi l'enfant, par les rites d'initiation, entre dans le monde religieux. En général, cette cérémonie d'accès, ce rite d'entrée comporte des épreuves longues et pénibles. Comme le dit bien Lévy Bruhl (3), il ne s'agit point seulement de s'assurer du courage de l'individu; on vise à produire par la fatigue, la douleur, les privations, mie sorte de dépersonnalisation, de perte de conscience, bref une mort apparente suivie d'une nouvelle naissance; un état de réceptivité voisin des états de rêve, de catalepsie, d'extase, conditions constantes de la communication avec le monde invisible (4).

Les sorciers, hommes-médecine, shamans, docteurs, subissent une initiation nouvelle et renforcée. Ce noviciat nouveau, qui dure des mois et des années, sous la surveillance de maîtres, est réservé à des individus déterminés, qui ont la vocation. Les méthodes en sont les mêmes ; on épuise les candidats, on les étourdit, on les stupéfie. Au paroxysme de cet état, ils sont morts et renaissent.

Ainsi les pratiques ascétiques ont pour effet de troubler la conscience de l'individu, déjà fortement occupé de tout ce qu'il sait des rites, de leur but et de leurs effets; il s'agit de produire une altération passagère, assez forte pour lui faire

i]ii

(i) Voir en particulier Fhazer, Rameau d'Or, III, 422 et suiv. ; Websteh, Primitive secret societies, 21-58 ; Lévy-Bruhl, Fonctions mentales.

(2) Durkheim, les Formes élémentaires, 54.

(3) Les Fonctions mentales, 4io.

(4) « Dans la mesure où nous nous désincarnons, les choses spirituelles ieljdeviennent pour nous sensibles... dans la mesure où l'homme extérieur

meurt, l'homme intérieur renaît. » Ainsi s'exprime Jean-Paul Richter, à propos des pratiques du magnétisme, récemment mis à la mode par Mesmer. {Krenz und Querziige des Ritters Abisz, 1793, t. I, p. 84.)

croire, avec l'appui de toute la dogmatique religieuse, qu'il devient autre, que son moi profane s'abolit dans sa personnalité sacrée; sorte de crise, plus ou moins longue et plus ou moins violente, qui, chez des adolescents ou des adultes, doit ressembler beaucoup à certains des phénomènes, que nous avons décrits.

L'âge de l'initiation varie beaucoup, et les pratiques suivent Tàge. L'initiation des tout jeunes consiste tout simplement en une mutilation, en une marque. La cérémonie se vide de tout ce qui faisait appel au concours de la conscience.

C'est ainsi que le baptême solennel du iv' ou du v'' siècle, grand sacrement oii l'Église, étalant son triomphe sur le paganisme, terminait par une cérémonie éclatante, et toute chargée de symboles, la préparation des catéchumènes, les rites d'entrée dans la communauté religieuse, mettait son sceau sur la conversion, c'est ainsi que le baptême solennel s'abrège à mesure que le baptême des enfants prend le pas sur celui des adultes. Le baptême des adultes était revêtu de toute la solennité possible, parce qu'il s'était compliqué de tous les rites qui pouvaient faire comprendre au catéchumène qu'il devenait un homme nouveau et parce qu'il était la procession publique d'une foi consciente ; il avait pour ministre l'évêque, pour témoin le peuple. Le baptême restera le rite de la renaissance, « Aisi renatus ex aqiia » (i), mais il est vidé de tous les processus psychologiques de la transformation et de tous les rites significatifs de cette transformation psychologique.

Le principe social de l'initiation entre souvent en conflit avec le principe psychologique. C'est ce que prouve déjà ce fait que la puberté psychologique et la puberté sociale sont deux choses difl*érentes et qui ne concordent que rarement; à Rome, par exemple, la puberté sociale était antérieure à la

(i) Gomme le taurobole, dans la religion de Mithra. V. Cumoxt, Les Reli-

Sy 102.

LA CONVERSION Sj 1

])ubcrlé physiologique; à Paris, elle lui est postérieure (i). La circoncision se pratique à des âges très différents dans les différentes régions du Maroc explorées par Doutté (2) . La date du baptême, dans les Églises chrétiennes, s'est rapprochée, autant que possible, de la naissance, alors que le baptême des adultes était la règle dans l'Eglise apostolique.

Si la date du baptême s'est rapprochée de la naissance, si bien qu'au m® siècle le baptême des enfants était généralement pratiqué et qu'Origène le rapportait aux Apôtres, c'est sans doute par sollicitude religieuse et en vertu de préoccupations pratiques ; on craignait, en différant, que l'enfant ne fût perdu pour l'Eglise (3). Aujourd'hui encore, comme le fait remarquer justement Ménégoz, les familles baptistes zélées cherchent à amener leurs enfants le plus tôt possible au baptême. Dès qu'on découvre dans le cœur de l'enfant des dispositions religieuses qu'on peut interpréter dans le sens de la conversion, on s'applique à éveiller chez lui le désir de se faire baptiser et on y réussit généralement.

Le baptême est donc devenu un rite d'agrégation à l'Eglise pour lequel la foi explicite n'est pas nécessaire. Les différentes confessions chrétiennes divergent du reste dans l'interprétation du rite, suivant leur théorie des sacrements. Pour les uns le baptême produit vraiment la nouvelle naissance ; pour les autres, il la symbolise. Il va en somme de la grâce infuse à l'acte administratif.

Grâce infuse ou acte administratif autorisent également à le conférer, sans condition de dispositions intérieures, donc,

(i) Vax Gkxnep, Les Rites d initiation. [Les Rites de passade, 1909.) '2) Merrahech, Paris, 1904, p. 262. Voir d'autres documents confirmatifs |dans Andhke : Reschneidiing . {EtlLno<>raphische ParalLelen, Leipzig-, 1889.)

(3) Cette préoccupation sociale a eu aisément raison de la tendance Icontraire à reculer la date du baptême, parce qu'il efface tous les péchés. jC'est pour la même raison que, plus tard, les Cathares s'efforceront de jlifférer le Consolarnentiirn, jusqu'à l'heure de la mort. Il est donc probable Ijue l'organisation de la j)énitence a agi, pour avancer la date du baptême, jians le même sens que la préoccupation sociale : de même aussi le dogme jlu péché originel et l'exemple de la circoncision, préfiguration allégorique.

372 ' LA RELIGIOxV ET LA FOI

aux tout petits enfants. Plus le baptême est considéré comme un rite qui agit par sa propre force (i), ou une simple cérémonie extérieure, plus la communauté se croit fondée à l'imposer aux enfants. C'est pourquoi Zwingle se rencontre avec saint Thomas.

Ensuite, pour justifier le baptême des enfants, on sera amené à supposer chez eux, soit une infection et une guérison toutes mécaniques (2), soit à supposer, avec Lutiier, qu'il peut y avoir, chez le tout jeune enfant, une vie religieuse surnaturelle analogue à celle de l'adulte (3), soit à insister, comme Calvin et Zwingle (4), sur les raisons pédagogiques et sociales de l'agrégation précoce à la communauté.

(i) D'où, par voie de conséquence extrême, le baptême in utero.

(2) Si les enfants contractent le péché orig^inel du seul fait de leur naissance, et avant tout exercice de leur liberté, ils peuvent être jiistiliés du seul fait de la régénération baptismale, avant l'âge de raison. C'est la thèse de Gyprien de Garthage (P .L. t. III, col. 1019 et d'Origène, P. G. III, col. 49^ . Get argument a servi dans la controverse pélagienne. Les rites du baptême ont fourni à saint Augustin une preuve de l'existence du péché originel dans l'âme des enfants. L'argument a été repris par Pierre le Vénérable, et par Hugues de Saint-Victor {de sacr. II, VI, c. XX) contre les adversaires du Pédobaptisme (Vaudois, Cathares, Albigeois, Pétrobrusiens); saint Thomas le développe et y ajoute cette autre idée, que l'enfant puise la vie spirituelle dans le sein de l'Église, comme il puise la vie naturelle dans le sein de sa mère (Summa theoi. 111' q LXVII a. g.). La doctrine formulée défini tivement par le Concile de Trente (Canon IV de la V* Session) est repris par Bellarmin et par Suarez, contre les Anabaptistes. Les enfants son baptisés « m jîde Ecclesiœ « en raison de la foi de l'Eglise.

(3) En vertu de la théorie de la foi fiduciale, Luther professe que per sonne ne peut être sauvé par la foi d'autrui. Donc, à cause de l'intercessio des parents, qui ont la foi fiduciale, Dieu met dans l'enfant une foi personnelle et le justifie. Sans doute le petit baptisé n'a pas la raison; mais n'estelle pas le principal obstacle à la foi ? La formule de concorde de Wittenberg déclare que l'enfant éprouve des mouvements semblables à ceux que ressentit Jean dans le sein d'Elisabeth, mouvements de foi et d'amour. Certains Néo-luthériens ont conscience du caractère « réaliste » de la doctrine de Luther. « En affirmant la régénération de l'enfant par le baptême, nou proclamons un mystère qui ne peut être ni compris, ni expliqué », écrï Weber ; et Haerter, Exp. de la doctrine de Luther 1906 : « Rien n'empêche 1 Saint-Esprit d'agir sur le plus petit enfant. » Il est possible que le ConciL de Trente ait voulu dire que le baptême apporte à l'enfant la vertu de foi (distinguée de l'acte de foi). \o\r Dictionnaire de théologie catholique ; arf Baptême.

(4) Calvin admettait que l'enfant des fidèles tirait sa sanctification de son origine. Pourtant le baptême, rite extérieur, est nécessaire. Il introduit da l'Église, confirme la foi des parents, assure l'éducation religieuse. Dieu peui

La Conversion se présente donc comme un cas particulier de l'initiation. Elle en est, si l'on peut dire, le moment psychologique, développé, accru, renforcé de toutes les oscillations et de toutes les vicissitudes morales du sujet. L'initiation peut se borner à l'apposition d'un signe ou d'une marque, pour l'intégration de l'individu au groupe religieux.

Mais souvent elle provoque chez lui une crise d'àme, qui est comme l'équivalent de la conversion. Le fait qu'elle , est provoquée et qu'elle suit jusqu'à un certain point, par le chemin des rites, un schéma préétabli, n'apporte pas de différence radicale. Car nous avons vu qu'il y a des conversions provoquées, et qui obéissent à un schéma théologique.

accorder aux enfants quelques rayons de lumière. Les Reformés considèrent le baptême comme un engagement, que prennent 1-es parents, et que l'enfant prend à son tour par la confirmation du vœu du baptême. La réception des catéchumènes est le véritable baptême.

Page 1