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LES EQUIVALENTS DE LA RELIGION

Les analyses précédentes dispensent de s'arrêter longuement à l'incroyance. Quand les convictions que nous avons analysées font défaut, il est naturel qu'elle apparaisse. Mais d'abord elle est plus rare qu'on ne pense. Dans deux cas tout au moins et très fréquents, le sentiment religieux persisté sous des pseudonymes. Certaines âmes ne peuvent souffrir aucune Eglise, aucun Credo, et sont pourtant incapables d'organiser une secte et de se créer une doctrine; elles vivent dans une sorte d'isolement religieux, qui n'est pas l'irréligion. Elles adorent le Dieu inconnu. Beaucoup d'hommes reportent sur la société, sur l'art, sur la métaphysique, sur la vie, leur ferveur religieuse que la religion ne contente point. Combien de nos contemporains ont fait de doctrines sociales une religion, chez qui l'on retrouverait à peu près exactement tous les états que nous avons décrits! Nombreux aussi sont ceux qui se sont organisé dans les émotions esthétiques, une sorte de monde supérieur, oii se réfugier, oii trouver consolation et expression adéquate de soi-même; ils n'y pénètrent qu'avec cette exaltation solennelle qui marque le passage du profane au sacré. Quelques philosophes et quelques amoureux de la raison vivent religieusement dans la contemplation calme et

cependant enthousiaste, par laquelle ils arrivent à considérer toutes choses comme formant un grand tout harmonieux. Il y a une religion de la Science et une religion de l'Esprit. L'Unité de la pensée, l'Unité de la conscience intellectuelle et de la conscience morale procure à certaines âmes un vertige aussi profond que la fascination des dieux. Fichte donnait sa philosophie pour la vraie religion et les religions positives pour l'idolâtrie (i). L'Unité sans fond du Néoplatonisme, c'était le vertige même de la spéculation, Textase hypostasiée. Il ne serait pas difficile de relever chez les philosophes de véritables professions de foi (2).

Si nous faisons abstraction de ces équivalents de la religion, qu'il en faut rapprocher et qui, comme elle, ont pour mission d'assurer les valeurs suprêmes en réalité et d'établir l'âme dans un monde sacré, si nous laissons de côté ceux qui combattent la religion au nom de croyances, qui sont ellesmêmes, chez eux, des croyances religieuses, et toutes les formes religieuses de l'irréligion, il restera pourtant certaines formes d'indifférence, d'inaptitude radicale à une foi positive. D'une part, les prosaïques, les positifs, ceux qui sont sur le plan du monde sensible, qui s'y trouvent entièrement à l'aise, ou tout au moins, faits à sa mesure, à qui toute inquiétude d'au delà lemeure étrangère; les âmes religieuses les accuseront volontiers de platitude. D'autre part, ceux chez qui la sentimentalité, encline à diviniser, est refrénée par la critique intellectuelle. La poussée religieuse est enrayée par un état d'esprit lui la remet à sa place et lui assigne ses limites et sa valeur. L'idée des limites de l'expérience et de la connaissance pos-

(i/ Xavier Léon, La Philosoi)liie de Fichte.

(2) Voir Brunschvicg. Nature et liberté, i56.

« Se formera-t-il un royaume de l'esprit, un(^ église de refuge, une répu- >lique des ànies, dans laquelle, bien au delà du droit et de la sordide itilité, la beauté, le dévouement, la sainteté,' 'rhéroïsme, l'enthousiasme, extraordinaire, l'infini, auront un culte et une cité. » Amiel, Journal ntinie, I, 32.

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sible arrête l'essor vers l'idéal ; la divinisation commençante est retenue et restreinte à n'être, au plus, qu'une demicroyance. Enfin ceux chez qui les constructions intellectuelles, volontiers ambitieuses et prenant figure de grands systèmes, ne sont supportées ou soutenues par aucune sentimentalité; de sorte qu'elles restent des œuvres d'intelligence pure, et comme des jeux supérieurs de l'esprit, incapables de faire vibrer l'âme, et de' prendre, — simplement plausibles pour l'esprit, — teinte de réalité dans les tréfonds de la conscience. Elles ne passent point de la possibilité à l'existence.

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