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Mais ses doutes portaient sur le christianisme et non pas sur le théisme, qui demeura toujours intact dans son esprit.

Aussi, à 18 ans, il penchait tantôt vers le doute, tantôt vers la superstition : « Lorsque rien n'est absolument certain, tout est absolument possible. »

Il lut un séminariste très pieux et non pas un étudiant de théologie positive. Les débuts de sa vie sacerdotale sont baignés de tendresse. 11 avait rêvé mariage, il était resté amoureux. En l'un de ses maîtres, Charles-Théodore Baudry, il rencontra un objet d'amour et d'admiration. « Je n'appartenais pas à la religion catholique romaine, mais à la religion de Charles- Théodore Baudry. Je ne reposais pas mon àme sur l'infaillibilité de l'Eglise, mais sur celle de Charles-Théodore Baudry. »

Il a d'abord appartenu, par amour, à la religion de Charles- Théodore Baudry. Puis vient une période de transition, pendant laquelle il a dû s'appartenir à soi-même. Puis il est entré dans une autre religion, celle d'Emilie- Jeanne Meriman. Mais ces deux religions d'amour n'en faisaient qu'une et se liaient à une troisième, encore innommée (i).

Prêtre le 14 juin i85i, il dit sa première messe, « dans quel mélange de doute et de loi! » « La messe a toujours été ma grande souffrance en même temps que ma grande joie. »

Il marcha entre des abîmes : l'Eglise et la Conscience; le Carmel, le ministère de la chaire, et sa vie intérieure toujours plus scientifique et plus libre. Il essayait de se faire illusion sur son orthodoxie. Il luttait pour rester dans la foi. Le Syllabus (( ne touchait en réalité à aucune des idées du libéralisme sage. Il fallait n'accorder aucun examen volontaire à ses pensée^ relatives à la foi, à la vocation, faire abnégation de jugement, s'abandonner dans la nuit de la foi. Il fallait accepter les éléments actuels du Carmel, même en les combattant. »

(i) HouTix, 214.

Ne jamais renier le développement progressif et légitime de l'intelligence et des sociétés humaines, et cependant rester lidèle, soumis à l'autorité extérieure et visible de l'Église dans la sphère de son exercice obligatoire. Contra spem in spem credidit (i).

Pour rester moine, il essayait de croire qu'il était un grand pécheur, en particulier qu'il avait abandonné à deux reprises la foi chrétienne pour le déisme.

C'est en 1868, prêchant le Carême à Rome, qu'il commença à se demander précisément s'il ne pourrait pas arriver un moment où il devrait sortir des limites visibles de l'Eglise catholique. Il se sentit revêtu d'une mission de prophète. Mais si le catholicisme, dans son état actuel, n'était, pour ainsi dire, plus acceptable, pourtant les sociétés ne peuvent s'en passer. Donc demeurer dans l'Église et y attendre le grand renouvellement providentiel.

Les persécutions de l'Ultramontanisme, son amour pour celle qu'il devait épouser plus tard précipitèrent sa crise. C'est un fait que beaucoup de crises s'achèvent par l'intervention amicale ou hostile de l'entourage. L'Eglise a souvent précipité des apostasies hésitantes. D'autre part, la rencontre de ]\/[me Meriman paraît avoir été décisive. La tendresse enfantine de jadis, l'amour juvénile qui l'avait fait hésiter devant le sacerdoce, revenait, impérieux et viril, maître des sens éveillés. Sous le thème de l'alliance mystique et de l'unité d'àine dans la religion à laquelle il venait de la convertir, un véritable amour aspirait à se satisfaire qui, rencontrant les lois de l'Église romaine, devait, dans une conscience déjà prête à se séparer d'elle, achever de tout bouleverser. D'autant qu'il apportait l'achèvement spirituel, qui manquait jusqu'alors, et dont l'absence avait laissé l'âme dans l'indécision. Cet amour, religieux et grave, était comme un approfondissement de

l) HOUTIN, 189.

religion, la nouvelle religion pressentie, cherchée, aimée; « la révélation de Dieu par Emilie » .

C'est ainsi qu'il sortit du Garmel et de l'Eglise, secouant le poids de ses chaînes. Cette dernière crise, cette « agonie de l'àme » avait duré de longs mois. « J'entrai alors tout vivant dans la mort (i). » Des deux hommes quïl était, Tun avait commencé de vaincre l'autre. (^ La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau. »

L'argumentation, la discussion dogmatique, l'angoisse intellectuelle tiennent peu de place dans la crise religieuse d'Hyacinthe Loyson. Il semble que la dogmatique catholique, superposée aux tendances naturelles de son esprit et maintenue par une sorte de défi à soi-même, il semble que la vie monacale et la vie ecclésiastique, prises par erreur pour l'expression de la haute vie chrétienne, se soient progressivement volatilisées dans l'élargissement progressif de son àme, et que le conflit inévitable avec l'ultramontanisme et l'amour pour M""'^ Meriman aient achevé de les dissiper. Sans doute Charles Venient représente en lui le théisme strict et il combat en lui ce qui lui reste de christianisme ; la discussion se prolonge au sein de la personnalité dédoublée. Or on n'a pourtant pas l'impression que la question de vérité spéculative soit au premier plan, mais bien celle delà valeur. Au contraire, c'est le problème de la vérité du christianisme qui a arraché Renan à la foi catholique.

Il y a chez Renan deux crises, la crise de la foi et celle du sacerdoce, qui, du reste, interfèrent (2). La crise de la foi a été

(i) E. de Pressensé, par Hyacinthe Loyson. Discours prononcé à Paris, le 19 avril 189T, p. 18.

(2) Renan, Souvenirs cVenfance et de jeunesse (avec les lettres à l'abbé Cognât, du 24 août i845 au 11 sept. 1846 ; Fragments intimes et romanesques

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précisée et précipitée chez lui par la nécessité daccomplir des actes irrévocables.

En quittant Tréguier et ses vieux maîtres, la sévère vie de province, le catholicisme austère, le jeune Breton dépaysé passait, comme il l'a dit, du catholicisme à une piété musquée ; la solide enveloppe d'habitudes et d'iiifluence tombait, en même temps que se présentaient à lui, à Issy et à Saiiit-Sulpice, les difficultés de l'histoire et de la philosophie.

Renan a toujours dit que laphilosophie n'a été pour rien dans son « apostasie » . Il s'organisait lentement en lui une doctrine qui n'était pas conforme au christianisme, mais qui ne l'en éloignait pas. Les dogmes, flottant dans l'air métaphysique ne choquaient en lui aucune opinion contraire. Ses raisons auraient toutes été d'ordre philologique et critique.

Ses adversaires ont bien souvent prétendu que de telles raisons n'auraient point pesé lourd si Renan n'avait, de parti pris, nié le surnaturel (i), ce qui est une position philosophique. Ernest Psichari, qui a voulu réparer par sa conversion l'apostasie de son grand-père, et qui projetait sans doute de rendre à l'Eglise le prêtre qu'elle avait perdu (2), pense peutêtre à Renan lorsqu'il écrit : « Les prétendues contradictions des synoptiques ne servent qu'à ceux qui sont, dès l'abord et avant tout examen, décidés à nier le surnaturel (3). »

(les lettres à Liart) ; Lettres intimes ; Cahiers de Jeunesse ; Nouveaux cahiei^s dû jeunesse; Lettres du Séminaire; Ma sœur Henriette; Patrice. J. Pommier, ui opuscule inédit de Renan (Revue de Paris, i"'' sept. 1920).

(i) C'est aussi en partie l'avis de Loisy (Choses passées^ 176) : « Il n'est pa^ sans intérêt de constater que l'esprit de la démonstration scolaslique, aprèf lui avoir suggéré que la croyance religieuse était objet de certitude scientij lique en ce qui regarde les vérités dites de religion naturelle et les titre! de la révélation, Fa induit d'abord à l'incrédulité quand il eut remarque l'absence de certitude, et lui a fait ensuite chercher dans la science une base purement rationnelle pour les progrès ultérieurs de l'humanité. Rien n'est plus propre que cet exemple à faire ressortir les inconvénients de l'apologétique dite traditionnelle. «

(2) M ASSIS, Ernest Psicliari.

(3; Les Voix qui crient dans le désert, 91. Cette assertion est bien contestable ; on peut admettre le surnaturel et critiquer les titres historiques de

Si Ion examine les documents contemporains que nous avons cités, il semble que la vérité soit entre les deux thèses. Ce n'est pas la philosophie qui a poussé Renan hors du christianisme, mais elle a fortement ébranlé sa foi.

Il l'a abordée avec passion, mais comme une doctrine d'iiypothèses oii il n'y a pas de certitude absolue, et qui, levant une foule de préjugés, mettant au rang de problèmes les jugements qui paraissent les plus certains, apprenant à tout voir à nu et sans voile, est bien près de mener à un scepticisme universel (i). Ainsi la philosophie lui a montré d'abord des difficultés partout, là même oii auparavant il n'en voyait pas l'ombre ; mais il espérait que la solution viendrait plus tard (2).

Mais l'ébranlement philosophique a été, ou est devenu plus profond. Le 3 mai 1842, Renan écrit à Liart que la philosophie est la plus dangereuse des études. Qui n'a pas la foi ferme, n'a qu'à s'y donner pour la perdre tout à fait. Jamais il n'avait eu tant de difficultés, ni même tant de doutes positifs.

« Je suis dans un drôle d'état; tour à tour déiste, panthéiste, autothéiste, idéaliste, matérialiste... Il n'y a que deux choses (|ui me confirment dans la foi : la lecture de la Bible avec son charme inexprimable, et celle de Pascal. Sans lui, je n'aurais plus la foi depuis plus de six mois. Pascal a montré (contre le bon sens, ramassis d'opinions, d'habitudes, de conven-

lellc ou telle religion; ainsi l'ont toutes les religions les unes contre les autres.

On sait que la thèse soutenue par E. Psichari était celle de Bkunktikrk (Cinq lettres sur Ernest lienan, p. 29, 3o). Dans un intéressant chapitre (Renan et la théologie de Saint-Sulpice) de son livre sur V Utilité du Pragmatisme, G. SoRKL conclut : « Renan avait donné une explication parfaitement raisonnable de sa rupture religieuse, quand il avait dit que ses études philologiques avaient suffi pour lui montrer la vanité des tlièses exposées dans le traité De la vraie religion ; il était à bon droit passé de ce premier scepticisme à une négation ^éjicrale du système clérical; on ne pourrait contester son explication que si ou lui contestait un profond sentiment de l'histoire. »

(Il Lettres intimes, 87 (aS mars 1842) ; 9G (lô sept. 1842) ; ibid., 98. Nos convictions « quelque ébranlées qu'elles aient pu être par les premières études de la philosophie, qui donnent toujours un peu de lièvre ».

[2) Fragments intimes, 188. (Lettre à Liarl, 24 janvier 1842).

lions) l'incertitude de tout savoir. Voilà un homme qui était au-dessus des préjugés, et pourtant il a été chrétien, cela est démonstratif. »

Mais, si importants que soient ces textes de Tannée 1842, ce n'est point en 1842 que s'est faite la rupture, et en 1840 il lui arrivera encore de parler de la belle et vraie théologie apologétique, d'une profondeur étonnante (i). 1

On sait, d'autre part, et par des documents suffisamment abondants, TefTet de ses études d'exégèse. Il lui devint peu à peu « scientifiquement » évident que l'explication orthodoxe de l'Écriture était insoutenable (2).

Sous l'effet combiné de la philosophie et de la critique historique, il « cesse de croire au christianisme parce qu'il fait rentrer dans la nature ce qu'autrefois il regardait comme supérieur à la nature (3) ». Longtemps Jésus résista à tous ses eff'orts. Il ne croyait plus au miracle que Jésus était encore pour lui un miracle. Jésus-Christ n'est point un produit de l'esprit grec. Il n'a pu surgir du judaïsme et de l'orientalisme, ni par action, ni par réaction. Mais une vue plus étendue de la psychologie de l'histoire lui montre ce qui peut se faire dans les grandes crises de l'esprit humain. Les lois actuelles suffisent en histoire, comme en géologie, pour produire les révolutions (4).

C'est ainsi que Renan, à l'âge de vingt-deux ans, pendant la retraite de l'ordination, à laquelle il devait participer comme sous-diacre, maudissant le jour oii il naquit à la pensée, enviant ceux qui dormirent toujours du sommeil de leur

(i) Lettres intimes, i53 {27 nov. 1843) ; c'est une des plus grandes marqu de la vérité du christianisme que, pour prouver cette vérité, il l'aille analyser tout ce qu'il y a de plus profond dans l'homme. M

(2) Cahiers de jeunesse, p. 96 (juillet i845?) ^

(3) « Il faut bannir du monde le Dieu à fantaisie qu'avaient rêvé nos pères. » (Cahiers de Jeunesse, 37.)

(4) Voir Pommier, Un opuscule inédit de Renan {Revue de Paris, i»^ sept, igat L'essai psychologique sur Jésus est de i845.

raison (i), sentait s'effondrer l'hypothèse théologique et appelait Jésus muet à ses appels :

« Si pourtant, ô Jésus, l'hypothèse théologique était vraie, oh ! fais-le-moi connaître . Dis-le-moi donc ! Car, il faut le reconnaître, si cette hypothèse est vraie, je suis bien malheureux et loiu du vrai. O Jésus, éclaire-moi, toi vérité, toi vie. Je souffre, ô Jésus, d'avoir soulevé ton problème. Il est trop lourd pour moi, car je ne suis qu'un homme, et tu étais quelque chose de plus. Oh ! dis-moi donc ce que tu es. — Mon Dieu, suis-je de bonne foi ? purifie-moi et une bonne fois, dis-moi oui, ou non ! '

« Ici, j'ai été à la chapelle prier Jésus, et il ne m'a rien dit. »

Ainsi toute mythologie du christianisme tombait devant la critique. Et il n'y avait point ici d'Allemagne pour concilier les contradictions ou faire vivre ensemble la liberté scientifique et la foi chrétienne. Et pourtant, s'il ne croyait plus assez, s il doutait, Renan, môme à cette date de i845, n'adhérait pas encore à la négation de la foi (2). Mais les « désolantes pensées » affligeaient continuellement son àme, et cela dans une effrayante progression d'accroissement. S'il n'osait pas encore faire le pas décisif, car il savait que les réflexions successives avaient naguère amené des revirements, car il était pris dans d'inextricables réseaux, car il lui fallait arracher la moitié de son àme pour s'en délivrer, il était bien décidé à ne pas accepter le sous-diaconat pour la prochaine ordination et à chercher une autre situation (3).

« Il est bien cruel le moment oîi il faut rompre avec ce qui a rempli les rêves et fait la joie du passé ; longtemps cette rupture laisse au c(cur un vide désolant (4). » Si Renan a été

(r) Rev. de Paris, i5 sept. 1920 ; 261. NV a-t-il pas ici l'ébauche de la maj^iiilîque tirade de Patrice : « Dors toujours ainsi au son de la musique des mondes. >>

(2) Lettres iritimes, p. 226 fii avril t845).

(3) Fragm. intimes et rom., i3 février 1845 ; 22 mars 1845.

(4) Lettres intimes, 281, 12 sept. 1845.

sauvé de l'aspect tragique, que prennent parfois de telles crises, par cette bonne humeur, ce fond d'optimisme (i) et peut-être aussi de complexité et de douce ironie (2), dont il parle dans les Souvenirs d'enfance et de jeunesse, pourtant « l'écroulement de sa vie sur elle-même » lui laissa un sentiment de vide « comme celui qui suit un accès de fièvre ou un amour brisé ». Le monde lui parut médiocre; tout lui parut étroit et mesquin. Un profond désenchantement suivit cette grande conversion.

Il y eut des moments où le passé reprenait son empire (3). Mais peu à peu les vestiges de foi devinrent des souvenirs. Au bout d'un an, il avait peine à comprendre comment autrefois il avait pu croire. Tout le passé céda devant la formation d'un idéal nouveau.

Cette longue aventure de trois ans a connu des oscillations et des retours.

Aux jours les plus agités de sa vie, parfois avaient succédé des jours pleinement heureux et tranquilles. Après la tonsure, les doutes s'étaient momentanément évanouis (4). La décision

(ij Souvenirs d'enfance, p. 374- Voir aussi Lettres intimes^ 220 (11 avr. i845) : « Jamais toute espérance n'est sortie de mon cœur; et même dans ces rares moments où la mort m'a semblé le seul remède à mes maux, eh bien! même alors il y avait encore au fond de mon cœur un régime assez calme. » — « Je me consolais en songeant que je soufïrais pour ma conscience et pour la vertu. »

[2j Cette nuance est exprimée dans Patrice, 8 : <» Je ne cherche pas du tout à être rigoureux et logique dans mon système de vie... Notre esprit est partiel et faible, il ne voit que des Iragments incohérents du système des choses. Je prends ce que je trouve, j'embrasse tous les atomes de vérité et de beauté; je me gloriiie de mes contradictions. Quant à l'ensemble, le Père céleste sait ce qu'il en est. » Ibid, 75 : « Le défaut de ma nature fut de réunir trop d'éléments divers. La partialité est la condition nécessaire de l'esprit humain. Toute phrase isolée est fausse, parce qu'elle ne présente qu'une face des ciioses. »

(Sj Même trait «hez Joui fuoy : « Biçn que monintelligence ne considérât l^as sans quelque orgueil son ouvrage, mon âme ne pouvait s'accoutumer à un état si peu fait pour la faiblesse humaine; par des retours violents elle cherchait à regagner les rivages qu'elle avait perdus ; elle retrouvait dans la cendre des croyances passées des étincelles qui semblaient par intervalles rallumer sa foi. » [Nouveaux mélanges, p. ii5.) — « Des élans intérieurs, des attendrissements subits me rappelaient à mes croyances passées et éteintes. » [Ibid.)

(4) Fragments intimes, 253 (Lettre à Liart, 2C) mars 1844)

amène un repos momentané chez l'inquiet. Par moments, il était à la fois catholique et rationaliste ; récitant les psaumes, avec des vifs retours de dévotion (i). Mais certains Abolies « une fois soulevés ne se replient jamais » (2). En vain il se retenait sur la pente, en vain il s'accrochait aux plus petits appuis. En vain il luttait, presque de mauvaise foi avec soi-même pour se retenir et se faire croire à soi-même qu'il croyait quand il doutait et qu'il doutait quand il voyait la raison contraire à sa croyance se dresser devant lui (3). Vains atermoiements, vain effort pour se duper soi-même, qu'encourage pourtant la peur de la décision quelle qti'elle soit.

Ses directeurs l'ont aidé, un temps, à se maintenir, précipitant les vœux pour faire disparaître les troubles. Donc, a Jlat voliintas tua, et faisons ce que dit notre directeur (4). » En sens contraire, la direction très énergique et si doucement voilée de sa sœur Henriette apparaît bien dans les Lettres intimes et à partir d'un certain moment s'impose fortement (5).

Nous avons vu chez un Loisy le trouble que projette l'analyse rationnelle de la croyance, la douleur de la pensée catholique, sur la ferveur naïve, la piété cultuelle, l'extase attendrie

(i) « J'ai parfois des retours. Voici un an que j'ai reçu les ordres mineurs. Ces fêtes, tout cela me touche. Je suis presque tenté de revenir à la piété. Ce mot est étroit, petit, mesquin, mais il a sa douceur. Je suis quelquefois tenté de renoncer à mon rationalisme pour m'j' jeter. Il n'est pas du tout impossible d'étouftcr ainsi une partie de soi-même, »

(2) Lettres intimes, 261.

(3) Fragni. intimes et romanesques, m.

(4) Fragm., 289. (Dec. 1843.)

loi Lettres intimes, 260 (5 août i845). Bien entendu les faits sont beaucoup plus complexes que ne les présente ce- raccourci psychologique ; parmi les éléments dont il faudrait tenir compte pour une étude plus complète, signa- Ions les ménagements qui s'imposent à Renan à l'égard de sa mère, les questions de vie matérielle qui viennent conq)li(iuer sa décision, la part, dans son indécision, de son interprétation poétique et morale du christia-

3gS LA RELIGION ET LA FOI

des chants d'église. La théologie laisse son esprit vide et ne fait qu'accroître ses angoisses intimes sur l'objet de la foi. C'est un acte de volonté qui Ta fait prêtre, contre le désarroi de sa pensée.

Peut-être le serait-il resté, oubliant tant bien que mal et la théologie et ses doutes, si l'histoire n'avait mis aux prises dans son esprit la science et la foi. L'étude des textes du Nouveau Testament y fait sombrer la notion tliéologique de l'inspiration scripturaire. Nous avons vu comment, pour rétablir l'équilibre^ il entendait et magnifiait le magistère de TÉglise, et comment il croyait ainsi répondre à l'effort critique du protestantisme et à la science critique toute pure.

Et peut-être y avait-il là une doctrine capable de maintenir la foi, si elle en était née. Mais cette idée fondamentale a quelque chose d'un artifice volontaire ; elle exprime la préoccupation de coordonner les conclusions critiques à la foi que Loisy veut garder. « Veut garder » ce sont ses termes mêmes. Et encore que la doctrine du magistère de l'Église lui soit apparue une nuit d'insomnie, en i883, encore qu'elle soit le résultat d'une sorte de fermentation intérieure, et non réflexion froide et systématique, elle n'a pas été soutenue longtemps, en admettant qu'elle en soit née, par la ferveur mystique, qui seule lui eût conféré force et durée. Car, le i5 novembre 1886 Loisy écrit que, depuis plusieurs mois, il n'a éprouvé aucune impression religieuse. La piété contrariée de crainte, qui était la sienne depuis le séminaire, est tombée. Une lutte intérieure de dix années vient de se terminer. Il est hors du catholicisme, sans être hors de l'Eglise à laquelle il demeure attaché pour sa valeur morale et sociale.

nisme (« Un mensonge ne produit pas d'aussi beaux fruits ») ; l'interprétation spirituelle du sacerdoce (« Quand même le christianisme ne serait qu'une ri'verie, le sacerdoce n'en serait pas moins un type divin. ») Lettres intimes, 98, i5 sept. 1848 ; ibid., 17 janvier 1843. Nous n'avons pas pu profiter, dans cette brève étude, des importants articles publiés tout récemment par M. Lasserre dans la Revue de Paris.

Nous avons vu plus haut quel système, quelle construction théorique a répondu à ces nécessités intérieures et comment il ^'expliquait longuement à soi-même pourquoi et comment il pouv^ait et devait rester dans l'Église. Et, à vrai dire, peut-être y serait-il resté, si l'Église avait pu s'accommoder de ses accommolements. L'excommunication de Loisy est un des actes retentissants par lesquels l'orthodoxie s'est affirmée contre l'hérésie Tioderniste, la réaction vigoureuse d'une religion qui n'entend point laisser altérer ses notions fondamentales. Certes, Loisy l'était plus catholique quand il entreprenait de montrer omment l'essentiel du. catholicisme pouvait survivre à la crise ie la pensée contemporaine ; et il n'était pas possible au cathoicisme de se contenter des titres qu'il lui proposait. Il était névitable, — rf]glise étant ce qu'elle est et les ecclésiastiques 3e qu'ils sont, — qu'il fut mis hors de l'Eglise. Mais s'il y était 'esté, il n'aurait pas eu même l'illusion d'être en communion de Lûi avec elle. Il aurait pu l'avoir, si chez lui le cœur était [lemeuré d'accord avec l'esprit, si les impressions religieuses, jui avaient supporté le doute dogmatique, et qui auraient pu lussi porter et animer l'apologétique nouvelle, issue de doutes listoriques, ne s'étaient pas irrémédiablement fanées. Et c'est seulement au moment où il se laisse reprendre par ses émotions mciennes, quand le couvent de Neuilly, par sa douce influence, ette un éclat de vie religieuse sur son rêve intellectuel et sentinental, c'est dans ces suprêmes mouvements de son âme catlioique, qu'il a du sentir s'animer et vivre son système d'Apolo. çétique, et l'Église prendre dans son âme la force et la mission ju'il lui assignait au dehors.

Mais ce désaccord du cœur et de l'esprit, d'oii venait-il luinême? Pourquoi, alors que l'esprit s'entêtait à chercher une îonciliation et un compromis, le cœur s'était-il désintéressé de

^ a vie catholique? Il est possible que la piété, troublée déjà par a théologie, ait cédé peu à peu à la lente infiltration de l'exé-

t'^ çèse. Si c'est l'exégèse qui est en cause, elle n'a agi que peu à

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peu. Carmen 1881, lorsque l'étude des textes du Nouveau Testa ment fit sombrer dans son esprit la notion théologique d< l'inspiration scripturaire, cette découverte ne le troubla pas « Au contraire, mes inquiétudes d'esprit s'évanouissaient l mesure que je prenais pied sur le terrain de l'expérience critique (i) ). Et encore, en i883, il était trop peu assuré d( ses conclusions critiques pour s'en servir comme d'argument* décisifs contre la valeur substantielle des dogmes, et trop attacbt à l'Eglise pour aller au bout de sa pensée.

Il est possible aussi que les tracasseries de toute espèce, leî polémiques, les humiliations, tout ce « duel d'un abbé avec la hiérarchie catholique », aient transporté Loisy dans un monde de préoccupations et de sentiments tout à fait éloigné de la piété religieuse. Encore que, chez certains reformateurs, de telles conditions aboutissent souvent à un renforcement de la piété.

Mais chez ce prêtre subtil, et volontiers ironique, l'inteliigence, une fois éveillée, devait inévitablement prendre le pas sur la sensibilité. Ce qu'il nous a laissé voir de ses luttes intérieures en établit assez le sérieux et le caractère dramatique. Tout ce qu'il y a de caustique dans son esprit n'excuse qu'un instant les esprits un peu lourds qui pensent que « grand moqueur devant l' Paternel, il se serait offert à lui-même le divertissement peu banal d'une crise religieuse (2) ».

(i) Choses passées, 58.

(2) Ibid., 244-

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