‹ La religion et la liberté (volume 2)Chapitre 10 sur 152 · Avant · texte numérisé non relu

Avant

dans l’Église, tout est électif, tout est élu, depuis le souverain pontife jusqu’au simple prêtre, et l’élection est en raison de la capacité, de la science et de la vertu. Je vous défie de trouver dans le monde un gouvernement plus libéral sous ce rapport. L’élection renouvelle perpétuellement la hiérarchie, en sorte que l’hérédité, qui souvent conserve, propage et augmente les abus, est complètement exclue et laisse toutes les chances au mérite personnel.

Enfin, dans un État libre, tous ont un droit égal à la sollicitude du gouvernement, à la protection bienveillante de l’autorité. C’est ce qui s’est toujours fait dans l’Église d’une manière admirable. Sa tendresse est comme celle d’une mère, et, à l’exemple de Jésus-Christ, elle préfère les petits, les pauvres, les faibles, tous ceux qui souffrent. Voilà ses enfants chéris, les objets de sa prédilection. Sinite parwlos venir e ad me. Laissez venir à moi les petits enfants; car le royaume du Ciel est à ceux qui leur ressemblent. Beati pauperes, heureux les pauvres; car le royaume du Ciel est pour eux. Venez à moi, vous tous qui ôtes chargés, et je vous soulagerai ; vous fous qui souffrez, et je vous

consolerai. La sollicitude de l’Église, qui s’étend jusqu’aux extrémités de la terre et embrasse tous les pays et tous les peuples, l’humanité entière, s’attache néanmoins à chaque fidèle, le dirige et le soutient dans son développement moral et pourvoit abondamment à tous les besoins de son âme par une direction particulière, au milieu de l’administration universelle du monde catholique.

Encore pne fois, n’est-elle pas vraiment l’image de la Providence, la Providence ellemême sur la terre, qui soigne le brin d’herbe comme le chêne, le ciron comme le monstre des mers, et qui semble même se poser avec plus de complaisance dans les choses les plus petites, parce que la faiblesse de l’instrument y fait éclater davantage sa puissance et son amour? Ainsi de l’amour de l’Église pour les plus faibles, pour les plus petits de ses enfants. A coup sûr, ce n’est pas ainsi que se comporlnt ordinairement les gouvernements du monde. Leur sympathie est plus pour les puissants et les riches, que pour les petits et les pauvres.

Il y a dans l’Église catholique deux institutions remarquables et qui ont singulièrement

contribué à l’établissement de la liberté politique. C’est d’abord l’institution des conciles, qui sont comme les états-généraux ou provinciaux de l’Église. Dans les conciles, et vous les trouvez dès l’origine, tout se décide au milieu de la discussion la plus libre et à la pluralité des voix. Les questions les plus graves sur le dogme, la morale, la discipline, y sont agitées, résolues, définies avec l’assistance de l’Esprit de Dieu, mais aussi avec la coopération intelligente et libre de l’esprit des hommes. Visum est Spiritui sancto, et nobis : il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous, disent les apôtres au premier concile de Jérusalem.

Puis, ce qu’on n’a pas assez remarqué peutêtre, c’est que la tenue des conciles a donné au monde moderne l’idée et la pratique du système représentatif , inconnu à la politique ancienne. Les Grecs et les Romains ne soupçonnaient pas qu’on pût exercer la liberté par représentation, et les admirateurs exclusifs des anciens parmi nous, l’auteur du Contrat social , par exemple, repoussent hautement cette forme de gouvernement comme une illusion ou comme une imposture , sous le prétexte que la liberté est

personnelle et ne peut ôtre représentée. Si ce philosophe dit vrai, il faut condamner à la servitude les grandes nations, dont tous les membres ne peuvent s'assembler à la fois sur une place publique. Les petites sociétés auront le privilège de la liberté, et c’est la conclusion du Contrat social, qui, pour le dire en passant, est aussi étroit dans ses vues gouvernementales que faux dans ses principes, et impertinent dans sa critique de tout ce qui ne lui ressemble pas.

Grâce à Dieu le système de la représentation est fondé en nature et en raison. Le père, dans l'ordre naturel, est représenté par son tils, par ses enfants ; et rationnellement, là où je ne puis apporter en personne ma pensée, ma volonté et ma voix, je puis par procuration les confier à un autre. Dans les affaires politiques comme dans les affaires civiles et privées, je puis charger un autre de consentir à ma place, et alors, mon représentant c’est moi, et je vote librement par mon délégué. L’exercice indirect, médiat, de la liberté, est donc légitime; les plus grands peuples peuvent en jouir, et nous sortons ainsi du cercle étroit du citoyen de Genève.

Quoi qu’il en soit, on trouve dans l’Église catholique, dès ses commencements, la pratique du système représentatif. Les conciles n’ont de valeur et de vertu que par la représentation de l’Église; de l’Église universelle, quand ils sont œcuméniques, d’une partie plus ou moins grande de l’Église, quand ils sont nationaux ou provinciaux. Dans tous les cas, la voix des évêques présents est celle de leurs églises; et la décision jd’un concile général, qui peut n’êlre composé que d’un certain nombre d’évèques, est, en vertu de la représentation , la décision de l’Église catholique tout entière. Cette explication de l’origine du gouvernement représentatif, dont l’Église aurait donné la première idée par ses conciles, me semble aussi plausible que l’opinion de Montesquieu, qui va la chercher au fond des forêts de la Germanie, et celle de Rousseau, qui la fait sortir des embarras de la féodalité.

Une autre institution du catholicisme qui a été favorable à la liberté politique, et à la première vue on ne s’en douterait pas, c’est, Messieurs, le célibat ecclésiastique. Vous êtes surpris de cette assertion, et je le conçois. Il y

a peu de points de la discipline catholique qui aient excité plus d’opposition, plus de colères et plus de calomnies. Les ennemis de l’Église ont tant déclamé et déblatéré contre le célibat du prêtre, contre le monachisme et tout ce qui s’v rapporte, ils ont versé dans le monde, par leurs discours et par leurs livres, tant de faussetés, d’outrages et d’absurdités sur ce sujet, qu’à la longue un préjugé s’est formé, qui s’est glissé jusque parmi les' catholiques. Aussi je suis charmé que cette remarque ait été faite de nos jours par un écrivain protestant et consignée dans un des meilleurs ouvrages dont le siècle s’honore, l 'Histoire de la civilisation en France depuis la chute de l'Empire romain. Il y est dit en substance (car je ne puis en ce moment me rappeler les expressions, mais je crois être sûr du sens), que le célibat ecclésiastique, contre lequel on a tant crié, déclamé, est cependant une des garanties de la liberté moderne, en ce sens qu’en donnant au clergé les moyens efficaces de fonder une corporation vaste et puissante, ce qui était nécessaire à l’institution de l’Église catholique , il l’a empêché de former une caste ; car l’esprit de caste, qui s’établit et

se propage par la filiation naturelle, par la perpétuité de la famille, est ce qu’il y a de plus contraire à la liberté politique, parce qu’il enchaîne les individus dans des cadres immuables, les absorbe dans un intérêt particulier contre l’intérêt général, et tend à fixer et à consolider des préjugés et des prétentions opposées à la chose publique, ou qui, du moins, s’en écartent par la succession des générations. Le clergé catholique, au contraire, en se renouvelant toujours dans sa hiérarchie -et dans sa milice, participe au mouvement du siècle, qu’il doit diriger dans les voies de Dieu. Il se met en harmonie avec les hommes de son temps, en tout ce qui est nécessaire pour les mieux • connaître et pour les instruire; et formant un corps puissant, qui se conserve uniquement par le consentement intelligent et libre de ses membres, il a combattu le droit héréditaire par son institution même, et fait triompher le droit commun.

J’ai dit en commençant, Messieurs, que la discipline de l’Église a aussi favorisé le développement de la liberté moderne. Je ne puis ajouter que quelques mots, à cause du temps

qui nous presse. La discipline catholique est éminemment libérale, Messieurs, parce qu’elle est toute spirituelle, toute morale, et n’emploie que des moyens analogues à sa nature, et par conséquent les plus conformes à l’esprit de la vraie liberté, qui agit sur les volontés par les lumières de l’esprit, par la persuasion du cœur, et jamais par la violence extérieure ou par la contrainte.

La discipline, en général, a deux choses à faire , diriger et redresser. L’Église dirige ses enfants*par des règlements qu’elle impose sans coaction, et qu’elle recommande à l’observation consciencieuse des fidèles. Chacun les suit, s’il le veut et comme il le veut, aux risques et périls de sa conscience. Elle n’y contraint personne par des moyens extérieurs, et si jamais on les employait en son nom, elle les désavouerait. Les violences du bras séculier ne sont pas du fait de l’Église, et si le glaive temporel est venu parfois s’associer au glaive de l’esprit, sous le prétexte de ramener plus efficacement les âmes et d’étendre plus énergiquement et plus rapidement le royaume de Dieu, l’Église, à qui la force brutale répugne et qui veut par-dessus tout

gagner les âmes, parce qu’elle est la puissance spirituelle, ne peut en être responsable, même quand l’imprudence de quelques-uns de ses ministres aurait amené cet excès.

La discipline redresse ce qui a dévié, par le jugement qui condamne et par le châtiment qui punit. Or l’Église, comme sa nature le comporte, a toujours été infiniment juste et douce dans ses jugements. Elle avertit d’avance et à plusieurs reprises par des monitions, elle interroge les prévenus et les écoute, elle entend les témoins, elle fait de longues enquêtes, et dans la discussion des réponses, des témoignages et des renseignements, bien loin de vouloir trouver un coupable, comme il arrive quelquefois au tribunal des hommes, elle cherche toujours un innocent. Quant à ses châtiments, ils sont tout moraux, tout spirituels, ou quand les effets de la pénitence vont jusqu’à la mortification du corps, ils sont toujours acceptés librement et accomplis volontairement par ceux qui en ont besoin.

Enfin, le but du système pénal de l’Église en montre l’excellence et la vérité; elle ne cherche point dans le châtiment une vindicte ou

une réparation par la douleur du coupable; elle punit toujours pour corriger, pour amender, pour ramener au bien le malheureux qui s'en est écarté; elle ne veut pas que le pécheur périsse ou souffre, mais qu’il se convertisse et vive. Tel est l’esprit du système pénitentiaire que l’Église catholique suit et pratique depuis dix-huit siècles, et que nos philanthropes modernes se vantent d'avoir découvert hier.

Nous avons donc le droit d’affirmer, en terminant, que l’Église catholique, par sa constitution et par sa discipline, a contribué efficacement au développement de la vraie liberté dans le monde. Par l’organisation de son gouvernement et par la manière dont elle l’exerce, elle a fourni aux États modernes le modèle et la règle de la véritable organisation de la liberté. Dès son origine, et dans tous les siècles, elle en a donné aux hommes les conditions essentielles et les garanties libérales , savoir : la souveraineté de la loi, l’égalité de tous devant la loi, l’admissibilité de chacun aux emplois et aux dignités, l’appel des plus dignes aux fonctions du pouvoir par l’élection, la protection

de l’État distribuée également sur tous, et même sur les pauvres et les faibles de préférence. Puis, dans ses eonciles, où elle a fait prévaloir la libre discussion, elle a enseigné aux peuples la théorie et la pratique du système représentatif, condition sine qud non de la liberté chez les grandes nations. Par le célibat religieux, elle a détruit l’esprit de caste et fait triompher le droit commun sur le droit héréditaire; et enfin, par sa discipline pleine d’équité, d’intelligence et de douceur, elle conduit les hommes par la persuasion, et quand ils s’égarent, elle ne les châtie que pour les redresser, et les corrige pour les rendre meilleurs et plus heureux.

Messieurs, je suis obligé de terminer aujourd’hui ces conférences; mais je ne descendrai point de cette chaire, sans vous remercier cordialement de l’attention intelligente, bienveillante et vraiment sympathique que vous m’avez accordée. Nous avons agité devant vousde hautes questions, nous avons institué des discussions bien sérieuses, et, je dois le dire, vous avez été au niveau des unes et des autres. Unissons-nous donc en ce dernier moment dans une même pensée, dans une même prière,

et remercions ensemble le Dieu de bonté qui nous a si sensiblement secourus dans une entreprise qui n’était pas sans péril.

Rendons grâces au Père des lumières, à Celui duquel descend tout don parfait; reportons vers lui avec gratitude le peu de bien qui peut avoir été produit ; et après lui, Messieurs, remercions son représentant dans cette église, le prélat qui préside au gouvernement de ce beau diocèse, notre digne archevêque, qui nous a si généreusement ouvert la carrière, nous a frayé le chemin par ses paroles, par son exemple, nous y a soutenus jusqu’au bout par ses conseils, ses encouragements, sa bonté ; et maintenant que nous voici parvenus au terme, sans danger, je le crois, avec quelques fruits , je l’espère , deinandons-lui, en confirmation de ce qui a été fait, sa bénédiction paternelle.

Page 1