SEPTIÈME CONFÉRENCE
Comment l’Église catholique permet de défendre la liberté.
Nous avons tâché de prouver dans les conférences précédentes, que l’Église catholique, dépositaire et ministre de la parole de Jésus- Christ, en enseignant au monde cette divine parole, lui a fait connaître la vraie liberté, conséquence de la doctrine évangélique ; que l’institution de l’Église, puissance spirituelle, toute morale, posée divinement en face des puissances de la terre pour leur apprendre les choses du ciel, les éclairer et les modérer dans
1. Cette conférence, qui n’a pu être prononcée à Notre- Dame, a été écrite après la révolution du 24 février 1646.
l’exercice de leur force, a été l’institution même de la liberté de l'esprit en face de l’inertie' et de la nécessité de la matière, de l’esprit, dont le caractère, la gloire est de se mouvoir, d’agir par lui-même au moyen de l’intelligence et du libre arbitre : que l’esprit de l’Église, esprit de lumière, de douceur et de charité, qui exclut la coaction violente et n’emploie que des moyens moraux, propres à agir sur la raison par la vérité, sur la volonté par l’amour, est l’esprit même de la liberté, qui ne cède qu’à la conviction, à la persuasion ; que le dogme catholique, qui a posé si nettement la personnalité et la liberté souveraine de Dieu, la personnalité intelligente et libre de l’homme, fait à l’image de son créateur, la fraternité de tous les hommes parce qu’ils sont tous enfants de Dieu, l’égalité de tous en raison de leur Ira-
tcrnité, a jeté dans le monde les principes de la liberté sociale, que la morale chrétienne a développés en apprenant aux hommes à aimer Dieu par-dessus tout, et son prochain comme soi-même, plus que soi-même, c’est-à-dire en leur enseignant le respect de la loi et le désintéressement, conditions essentielles de la liberté
politique : enfin, que la constitution môme de l’Église catholique, où l’universel s’harmonise admirablement avec le particulier, a donné à la société moderne l’idée et l’exemple de la meilleure forme de gouvernement, du gouvernement tempéré, qui accorde les exigences de la chose publique avec les droits de l’intérêt privé. Il est donc démontré, au moins pour nous, que la doctrine catholique, et l’Église qui l’enseigne, ont puissamment contribué à l’établissement de la liberté moderne. Mais si l’Église a eu tant d’influence pour fonder et développer la liberté politique, elle ne doit pas être moins utile pour la défendre et la conserver : c’est ce qui nous reste à exposer dans cette dernière conférence.
C’est encore un préjugé généralement répandu, et les ennemis de l’Évangile et surtout de l’Église catholique cherchent à l’entretenir, que le chrétien, comme homme ou comme citoyen, ne sait pas défendre ses droits ; que sa foi, et l’esprit d’humilité et de charité qu’elle lui inspire, lui ôtent le courage et la volonté de résister à l’injustice, et qu’il aime mieux la subir avec patience pour en avoir le mérite devant
Dieu, que de la .repousser avec énergie, selon son droit, et de combattre avec persévérance. C’est pourquoi on le déclare incapable ou indigne de la liberté politique.
On confond ici deux choses très-différentes, le précepte et le conseil, la justice et la perfection, le naturel et le surnaturel. Que celui qui aspire à la perfection chrétienne renonce à son droit et se laisse violenter par l’iniquité pour se détacher mieux des choses terrestres, il en est le maître, comme le riche est le maître de distribuer ses biens aux pauvres, comme le puissant du siècle d’abandonner les honneurs du monde, afin de suivre Jésus-Christ de plus près et de monter avec lui au Calvaire. Il en est le maître, mais personne ne peut l’y obliger, et s’il veut tenir à son droit et le défendre, personne non plus ne peut l’en empêcher; et l’Église, qui lui conseillera peut-être le plus parfait, le renoncement, l’abnégation de soimême, ne le blâmera point, assurément, de défendre ce qui lui appartient et de repousser vigoureusement et par tous les moyens légitimes les attaques contre son droit.
Or, dans la vie sociale, dans l’ordre politique,
il ne s’agit point de la perfection chrétienne ni
de l’ordre surnaturel, mais de la stricte justice.
Tout s’y fait et s’y traite selon le droit de la na-
ture, avec ses conditions et dans ses limites, c’est-à-dire conformément à l’équité naturelle, toujours reconnue et sanctionnée par la parole évangélique. L’Église enseigne théologiquement que rien ne peut prescrire contre le droit naturel, qui doit en tout état de choses avoir son cours, et trouver son accomplissement. C’est ce qui ressort de la réponse de Jésus-Christ au jeune homme riche qui l’interroge sur le moyen d’acquérir la vie éternelle. As-tu accompli toute la loi? — Oui. — Eh bien l si tu veux être parfait, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et suis-moi1.
Il est donc prescrit aux chrétiens de commencer par observer la loi dans toute sa teneur; car celui qui la viole en un point la viole tout entière; et par conséquent, de la faire observer, autant qu’il dépend de lui, dans toutes les circonstances où il est placé, dans tous les rapports qu’il soutient, dans sa vie de famille
U Matth. , xix, 17.
comme dans sa vie sociale. Il lui est donc permis, et même ordonné, de défendre son droit tout en remplissant son devoir, et ainsi de résister à l’injustice, à l’oppression, à la tyrannie, autant qu’il le pourra et par tous les moyens légaux, de quelque côté qu’elles viennent, et quels qu’en soient les instruments.
Les adversaires de l’Église, désirant la ruiner dans l’estime et l’affection des peuples, l’ont représentée comme la citadelle du despotisme, l’arsenal du pouvoir absolu, non-seulement l’exerçant avec rigueur dans son propre sein par l’administration ecclésiastique, mais encore cherchant toujours à l’établir ou à le soutenir autour d’elle pour étendre son autorité, assurer son empire et dominer tout le genre humain par le double joug de la puissance spirituelle et du pouvoir temporel. Ils ont cru trouver la raison de ces accusations dans les propres maximes de l’Église, qu’ils n’ont point comprises, ou plutôt qu’ils ont voulu comprendre mal, comme il arrive toujours à la partialité de la passion. Ils ont voulu voir dans les paroles apostoliques, qui recommandent à tout chrétien d’obéir aux gouvernements de la terre, l’ordre
positif, absolu, d’obéir à toute puissance, quelle qu’elle soit.
Il importe donc de montrer que ces paroles, si souvent alléguées en faveur du despotisme, et pour justifier l’obéissance passive, ne signifient nullement ce qu’on leur fait dire; que l’Église n’y a jamais vu une consécration du fait contre le droit; mais qu’au contraire, dans sa sagesse divine qui apprécie' toutes choses au point de vue et par la mesure de l’éternité, ne se faisant pas juge des droits terrestres qu’elle n’a pas la mission de défendre, les laissant subsister tels qu’ils sont selon la loi naturelle et les lois humaines, elle s’inquiète par-dessus tout d’une seule chose, l’ordre dans la société, la paix publique, la justice commune, afin que les peuples, profitant des avantages de l’état social pour s’instruire et s’améliorer, connaissent mieux les intérêts supérieurs de leur âme, et se rendent plus capables de comprendre, de recevoir et d’apprécier les dons du ciel, dont elle est l’unique dispensatrice.
La doctrine de l’Église catholique à cet égard est fondée sur les paroles suivantes de saint Paul : Omnis anima potestatibus sublimiorïbus
subdüa sit : non est enim omnis potestas nisi à Deo; quæ autem sunt, à Deo ordinatæ sunt. Itaqut qui resistit potestati , Dei ordinationi resistit.... ( Princeps ) Dei enim minister est tibi in bonum. Si autem m aluni feceris, time : non enim sine causà gladium portât. Dei enim minister est, vindex in vram ei qui malum agit1.
« Que toute personne soit soumise aux puissances supérieures ; car il n’y a point de puissance qui ne vienne de Dieu, et c’est lui qui a ordonné celles qui sont. Celui donc qui résiste à la puissance, résiste à l’ordre établi par Dieu.... Car le prince est le ministre de Dieu pour vous dans la vue du bien. Mais si vous faites le mal, craignez, parce qu’il ne porte point en vain le glaive. Car il est le ministre de Dieu pour exécuter sa vengeance en punissant celui qui fait le mal. *
D’abord nous demandons, et nous ne croyons
pas être trop exigeant, qu'on veuille bien faire à saint Paul l’honneur de ne pas le croire déraisonnable et absurde, Il y a dans ses épîtres assez de sagesse et de science pour qu’on puisse nous