SIXIÈME CONFÉRENCE
Comment l’Église, par sa constitution et sa discipline, a favorisé le développement de la liberté.
Monseigneur,
Messieurs,
L’institution de l’Église, ou de la puissance spirituelle, réalisée et personnifiée sur la terre, est l’institution môme de la vraie liberté, c’està-dire de la liberté de l’esprit contre la violence et l’inertie de la matière. Le dogme catholique, vous l’avez vu, est le principe de cette liberté, et la morale chrétienne lui fournit ses conditions les plus essentielles et ses garanties les plus siïres. Nous avons à vous montrer maintenant que, par sa constitution et par sa disci-
pline, l'Église a contribué efficacement au développement de la véritable liberté dans le monde.
Messieurs, en vous exposant aujourd’hui la part de la consti tution de l’Église dans le développement de la liberté moderne, nous n’avons pas le dessein de considérer à fond cette constitution en elle-même, ni de décider une question grave, agitée depuis longtemps et.non encore résolue, savoir, quelle est la nature du gouvernement de l’Église? Est-ce une monarchie pure ou une monarchie tempérée?
Cette question, agitée au Concile de Trente, y est restée sans solution; et depuis, vous le savez, des débats très-animés se sont élevés à ce sujet, en France surtout, et n’ont point donné de conclusions. Nous n’entrerons donc pas dans cette discussion, d’abord parce que notre sujet ne l’exige pas; puis, parce que nous n’aurions point le temps de traiter la question à fond; et enfin parce que nous ne devons vous dire ici que des choses certaines, incontestées, et ainsi ne tirer nos conséquences que de principes reçus de tous, et qui ne soient pas eux-mêmes en question.
Voici donc ce que nous venons vous dire, et nous espérons vous le démontrer, c’est que l’Église catholique, par l’organisation de son gouvernement et par la manière dont elle l’exerce, a donné à la liberté politique le modèle de l’organisation qui lui convient.
Pour nous en convaincre, Messieurs, il suffit de considérer quels sont les éléments essentiels d’un État libre. J’en vois deux principaux, qui doivent se combiner, s’accorder, s’unir en se balançant l’un par l’autre pour constituer solidement l’unité sociale, tout en respectant les droits des membres de l’association. C’est d’abord l’élément général, c’est-à-dire la chose publique, l’intérêt commun, ou ce qui se rapporte à tous les citoyens.
Une société, en effet, ne peut exister sans quelque chose de commun entre ceux qui la forment. Ce quelque chose de commun entre tous fait le centre et le lien de l’association, et doit être représenté, personnifié et comme incarné dans l’autorité qui y préside. C’est dans la loi, expression de l’intérêt général, que tout ce qu’il y a de commun entre les citoyens doit se retrouver, se résumer; et ainsi tout ce qu’il
y a de multiple, de divers, de particulier, d’individuel dans l’État doit se toucher au moins par un point, se rencontrer et se fondre dans un foyer pour constituer une volonté et une force publiques. Sans cela point de société, point de communauté; il y a des individus, vivant ou plutôt végétant chacun de son côté, sans vie commune, sans chose publique, comme des membres épars qui ne peuvent se joindre, et s’épuisent bientôt par leur agitation propre : il n’y a point de corps politique.
Mais cet élément n’est pas le seul. Il y en a un second non moins important et qui doit s’accorder avec le premier, c’est l’élément individuel ou l’intérêt privé. Car une communauté est composée d’individus; le corps est constitué par des organes et des membres divers; et dans l’association politique, chacun y apportant son âme, sa volonté, son esprit, ses facultés, toute sa personne qui est inaliénable, sa liberté qui est imprescriptible, son intelligence qui ne doit se soumettre qu’à la vérité, chacun, dis-je, a le droit de maintenir sa personnalité et de garantir son individualité.
Nous pouvons, nous devons même concéder
une partie de ce droit pour entrer en société et pour y vivre; car la chose publique ne peut èe former et s’entretenir que par la contribution et les sacrifices des intérêts privés. Mais, pour rester libre, cette concession doit être volontaire. Personne ne doit me l’imposer par la force, et c’est librement, avec conscience et intelligence, que l’individualité du citoyen doit s’exécuter. Autrement, il y aurait coaction ou nécessité ; nous abjurerions les droits que Dieu nous a donnés, la haute prérogative dont il nous a investis; notre raison renoncerait à elle-même, et notre volonté déposerait le sceptre de sa liberté.
Or, Messieurs, s’il y a une vérité que le christianisme ait rendue évidente, c’est celle-ci : que les sociétés sont pour les individus, et non les individus pour les sociétés. Nous entrons dans une association politique pour notre intérêt et notre avantage. Il faut donc que nous les y trouvions, et le premier intérêt de l’homme, son avantage le plus précieux, est la conservation de sa dignité, le maintien de sa personne. Donc, dans un- État bien organisé, organisé pour la liberté, l’élément général doit respec-
ter et laisser subsister avec toutes ses conditions vitales l’élément individuel. Il faut qu’au sein de l’existence commune, et dans la chose publique, tous les individus vivent, subsistent et se meuvent librement, conformément aux conditions nécessaires de l'état social et avec l’inviolabilité de leur personne.
Si ces deux éléments ne se balancent point, si l’un prépondère trop fortement, c’est au détriment de l’autre et du tout qu’ils doivent constituer. Là où la chose publique domine avec excès, les individualités sont en souffrance, et ainsi l’humanité est foulée, opprimée dans les personnes; le but de la société politique est méconnu et manqué. Si, au contraire, l’esprit individuel s’exalte et prévaut, la chose publique est menacée, le corps politique est déchiré, dévoré par ses propres membres; l’anarchie se prépare, et la dissolution est imminente.
lluppelez-vous maintenant , Messieurs , en face de ces considérations, ce qu’était la société grecque et romaine, et vous y trouverez à la fois les raisons de sa grandeur et de son imperfection. Vous comprendrez mieux alors
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pourquoi nous avons affirmé que les Grecs et les Romains, tout grands qu’ils nous paraissent, et quoique leurs vertus politiques aient jeté un grand éclat dans le monde, n’ont point connu la vraie liberté, et que leur patriotisme, admirable en plusieurs circonstances et sous quelque rapport, n’est cependant au fond qu’une sorte de fanatisme.
Dans leurs constitutions, en' effet, la part de l’élément général ou de la chose publique était excessive, et par conséquent la liberté, qu’elles ont fondée, tournait au détriment des individus et de l’humanité. On y tenait très-peu de compte des particuliers et de la famille. Le citoyen était comme le serf de la République, il lui appartenait tout entier dans ses biens, dans son corps et même dans son âme. La dignité de la personne humaine n’avait plus de refuge, et la liberté privée était absorbée par ce qu’on appelait la liberté publique. Dans la famille , la femme, l’épouse, la mère était une chose maniable à volonté et vénale au besoin, dont on pouvait user et abuser.
Les anciens avaient si peu le sentiment de ce qu’il y a de sacré dans la famille, que Platon,
dans sa République, veut établir la communauté des femmes en les soumettant à la même éducation, au même régime que les hommes. A Sparte, qui passe pour le modèle des républiques, les mariages, presque fortuits, étaient réglés et même contrariés par l’État, et les enfants, arrachés de bonne heure à leurs parents, qui ne devaient plus les reconnaître, devenaient la propriété de la République. Les législateurs d’alors croyaient trouver dans ces mesures barbares, et que la nature désavoue, des conditions de patriotisme pour fortifier l’intérêt général contre l’intérêt particulier.
Pour faire un État libre on détruisait la famille, on violait les droits lesjplus sacrés de la nature, on sacrifiait la dignité de l’homme à la gloire de la République, gloire factice et inhumaine comme la liberté dont elle sort. Par la force qu’elles ont déployée, ces républiques ont ' pu exciter momentanément l’admiration des hommes éblouis ou trompés. Mais, au fond, il n’y a là ni vérité, ni justice, ni véritable beauté ; car la nature humaine est défigurée, opprimée, violée dans ce qu’elle a de plus cher et de plus saint. Longtemps comprimée, elle reprend
toujours ses droits, et finit par repousser avec violence ce qui la torture ou la dégrade.
Puis, vous n’avez pas oublié à quelles conditions existait la liberté païenne. J’ose à peine le dire, et nous rougissons aujourd’hui d’articuler ces choses devant des hommes raisonnables. Et cependant l’un des écrivains les plus distingués du dix-huitième siècle, le philosophe de Genève, a soutenu l’excellence de celte liberté païenne, sans reculer devant l’infàme condition dont elle dépend.
Cet apôtre de l’humanité a hautement défendu par ses arguments et maintenu par ses doctrines ce qui dégrade le plus la nature humaine, l’esclavage. Vous trouverez dans le Contrat social que pour donner aux citoyens le temps de vaquer à la chose publique et de s’occuper uniquement de leurs fonctions civiques, ils doivent être débarrassés du soin des affaires particulières, des soucis et des détails de la vie domestique; par conséquent, ces choses vulgaires, indignes de leur patriotisme, réclament des mains serviles pour les accomplir. Il fallait donc des esclaves à ces grands citoyens, et ils n’étaient capables d’exercer leur liberté
que par l'asservissement de leurs semblables. Dans la Grèce, comme à Rome, la liberté des peuples avait sa base dans l’esclavage.
Nous autres chrétiens, nous sommes révoltés d’une telle contradiction, d’une telle indignité. Ouoi! vous ne pouvez être libre que si votre frère devient votre esclave! Et pourquoi cette différence entre des êtres qui ont la môme nature et la même origine? Dieu n’est-il pas le père de tous? C’est ce que les païens ne savaient pas ou ne croyaient pas. Les philosophes eux-mêmes, nous l’avons vu, partageaient les préjugés de la multitude : ils enseignaient que la nature A fait les uns pour être libres et les autres pour être esclaves. La servitude, réclamée par les législateurs de l’antiquité comme la condition nécessaire de leur liberté politique, est la satire la plus amère de leur œuvre. Si, de nos jours, un peuple essayait de fonder sa liberté sur l’esclavage ou l’ilotisme, le bon sens se révolterait, l’humanité serait indignée, et l’Église protesterait. Elle repousserait comme des enfants indignes d’elle les oppresseurs de leurs frères.
Enfin, celte liberté antique, hostile à l’indi-
vidu, ennemie de la famille, et qui réclame l’esclavage comme sa condition vitale, elle se met encore en guerre avec tout le genre Immain. Tous les autres peuples lui sont suspects, odieux, et elle appelle ennemi iout ce qui lui est étranger. Tout ce qui n’était pas Grec passait pour barbare, et les Romains méprisaient souverainement tous les autres hommes, et ils les traitaient comme ils les estimaient. De là les haines nationales des peuples, qui finissaient par l’extermination ou l’asservissement.
Ainsi, la liberté politique divisait les nations et les hommes au lieu de les rapprocher ; elle les , soulevait les uns contre les autres, bien loin de les unir; elle établissait partout la dissension, le trouble et l’inimitié, opprimant l’individu et la famille par l’État, divisant l’État lui-même en deux classes ennemies, les citoyens et les esclaves, mettant chaque république en guerre avec toutes les autres. Elle a donc fait tout le contraire de ce qu’elle devait faire, et les fruits âpres et sauvages qu’elle a produits témoignent qu’elle n’est point la vraie liberté.
Voilà l’état où l’Église a trouvé le monde quand elle a commencé à s’organiser. Elle s’est
établie au milieu des restes de la civilisation romaine , vivante encore dans ses lois , ses usages, ses mœurs, ses préjugés. Puis, en face d’elle, elle a vu les barbares arrivant des forêts du Nord avec une vie toute vierge et la sève exubérante de l’état sauvage : peuplades innombrables que Dieu tenait en réserve pour renouveler la face du monde corrompu, pour régénérer la civilisation avilie, quand l’heure de sa justice et de sa miséricorde aurait sonné.
L’Église s’est trouvée entre ces deux fractions de l’humanité, au milieu de ces deux forces contraires; d’un côté, le monde romain en décadence, démoli pour ainsi dire et menaçant ruine; de l’autre, un monde nouveau, barbare, sauvage, plein de la force et de l’ardeur de la jeunesse, mais en même temps de l’ignorance, de l’inexpérience, de la grossièreté et de toutes les passions brutales de la vie instinctive. Or, ce qui domine dans un pareil état, c’est le moi personnel, individuel, l’égoïsme naturel avec tout l’emportement de l’instinct, avec tout l’entraînement de la passion.
Qui unira entre eux des hommes si forts,
si impatients de toute gêne, si jaloux de leur liberté individuelle? les liens du sang , les mœurs, les coutumes, les relations des familles entre elles, les liaisons de la vie journalière, et par-dessus tout les affections du cœur, rattachement de l’homme à l’homme, le besoin d’aimer qui se trouve partout , dans le barbare comme dans l’homme civilisé. Le barbare aime à la manière du barbare, c’est-à-dire avec ardeur, avec une espèce de fureur, avec jalousie, mais aussi avec fidélité. Il se donne tout entier là où il croit trouver sa jouissance, son soutien, son intérêt et sa gloire; il s’attache volontiers à celui de ses semblables qui lui paraît le plus brave, le plus fort et le plus généreux. C’est le chef et le prince de son choix, et c’est volontairement, librement, par estime, par admiration ou par affection, qu’il lui soumet son indépendance personnelle.
L’élément individuel dominait donc au milieu des peuplades barbares. L’intérêt instinctif ou réfléchi était le principal mobile de leurs actions, et ils ne s’unissaient les uns aux autres que par les affections du cœur, toujours individuelles, par l’attachement exclusif de l’homme
à l’homme, en raison des sympathies, des qualités éminentes et des circonstances.
Là se trouve la racine du gouvernement féodal, qui groupe les guerriers, les familles et les serviteurs autour d’un chef choisi ou accepté qui doit les protéger et les soutenir en retour de leur attachement, de leur fidélité et de leurs services. Sous un tel régi me, comme dans la famille, la loi est peu de chose, et les affections personnelles, les sentiments du cœur sont tout. On se dévoue à un homme parce qu’on l’aime, et non à la justice, à la vérité, à la loi. Il y a, au contraire, une grande répugnance pour la loi, pour tout ce qui gêne et ressemble à un joug. On lui rend hommage quand on ne peut pas faire autrement. Elle ne se fait reconnaître et respecter que par la force dont elle est armée. Il faut qu’elle soit réalisée, personnifiée dans la volonté d’un homme pour être comprise et obéie.
Entre ces deux mondes, l’Église, puissance nouvelle et toute spirituelle, doit en former un nouveau, composé des éléments qu’elle trouve devant elle au moment où elle va s’organiser elle-même, savoir : le paganisme d’un côté,
avec sa vieille civilisation, pleine d’erreurs, de préjugés et de corruption ; les barbares de l’autre, avec les instincts, les sentiments et les passions de leur jeune existence. L’Église est envoyée aux uns et aux autres pour les convertir, pour les régénérer ; et afin de les élever à elle, elle commencera par s’abaisser à leur niveau, à l’exemple du divin Maître, se faisant tout à tous pour les sauver tous. Mais elle ne s’approche d’eux que pour les rapprocher d’elle, en se proportionnant à leur faiblesse, à leur misère. Elle se les rendra peu à peu conformes, chacun à sa manière, et elle finira par fondre dans l’unité d’un même corps des éléments si opposés ; car il lui a été dit : Il n’y aura plus ni Grec ni barbare, ni hommes libres ni esclaves, mais seulement des enfants de Dieu, rachetés par le sang de Jésus-Christ et appelés à la vie éternelle.
Pour réunir ces deux peuples, l’Église a combattu ce qu’il y avait d’exagéré, d’excessif dans chacun, et après les avoir instruits et façonnés par sa doctrine, par ses préceptes, par sa discipline, et surtout par sa charité, elle en a fait un seul peuple, une unité mixte,
une individualité nationale, composée de deux éléments balancés l’un par l’autre, et de là ce qu’on a appelé depuis le gouvernement tempéré, où l'intérêt général doit se combiner avec les intérêts particuliers, où la chose commune domine assez pour que l’unité de la société soit maintenue et que l’intérêt public, exprimé par la loi, prévale dans tout ce que ont les individus : où cependant, d’un autre côté, l’individu conserve ses droits et maintient son indépendance relative, en ne cédant à la société que ce qui lui est nécessaire pour y vivre, et, ainsi, reste libre en obéissant à la loi et subordonnant son intérêt propre à la chose publique.
Voilà l’idée essentielle d’un gouvernement libre, quelle que soit l'organisation ou la forme qu’il revête. Je dis que partout où la vraie liberté politique existera, vous devrez avoir ce balancement des intérêts individuels par les intérêts généraux, de la chose privée par la chose commune. Là où la chose commune dominera avec excès, il y aura oppression des individus; donc, point de liberté vraie. Là où les intérêts privés l’emporteront, la chose pu-
bhque sera menacée, l’anarchie sera à la porte. Il faut donc qu’il y ait proportion juste, mélange exact, tempérament parfait, accord intime, fusion de ces deux éléments. L’Église a enseigné au monde moderne cette vérité, qui est devenue la base de la vraie politique, et elle l’a enseignée par son exemple, par le fait plus que par la parole ; car elle a appris aux peuples à faire ce qu’elle a fait elle- même dans sa propre organisation, et les peuples, sans s’en apercevoir, se sont constitués à sa ressemblance.
A l’exemple de la Providence, dont elle est le représentant sur la terre, l’Église catholique embrasse tous les hommes dans sa sollicitude maternelle, son regard atteint jusqu’aux extrémités du monde, et rien de ce qui est humain ne lui est indifférent ou étranger. Etablie sur la terre pour y fonder le royaume de Dieu, et réunir tous les hommes dans l’unité d’un môme corps, elle est appelée à exercer un gouvernement universel. Elle a l’ambition de régner sur tous les hommes, sur leur intelligence par la lumière de la vérité, sur leur cœur par le feu de la charité, sur leur volonté
par la persuasion, sur toute leur personne par le dévouement chrétien.
Elle prétend former sur la terre une société universelle, la société catholique, et cette société doit vivre en ce monde, non pas de 4a vie du monde, mais de la vie même de Dieu; car Dieu en est le centre. Jésus-Christ est la tête de ce corps immortel, et tous les membres qui le composent sont animés de sa vie, qu’ils reçoivent dans les eaux du baptême avec le sang du Rédempteur. Et comme la vie est dans le sang, les membres du corps de Jésus-Christ, tous ceux qui font partie de l’Église ne peuvent vivre de sa vie que par la participation à son sang divin. Voilà pourquoi il est prescrit de boire une fois par an le sang de Jésus-Christ et de manger sa chair adorable, afin de soutenir en chaque chrétien la vie divine, de ranimer la sève du ciel, de rattacher chaque membre à l’existence générale du corps, et de le retremper, pour ainsi dire, dans la vie même de Dieu.
D’un autre côté l’Église, comme la Providence encore, tout en embrassant tous les hommes dans sa sollicitude universelle, suit les in-
dividus de son œil maternel qj s’inquiète des plus petits organes dans le corps et des parties les plus chétives. Elle considère à la fois l’ensemble et les détails ; son gouvernement s’applique aux intérêts les plus généraux de l’humanité et aux besoins particuliers de chaque âme. L’Évangile nous assure que pas un cheveu de notre tête ne tombera sans la permission de Dieu. Il nous dit, en nous montrant les oiseaux du ciel et les fleurs des champs, que Dieu a soin de toutes ses créatures, de celles surtout qu’il a faites à son image ; et que les âmes des hommes, qui lui ressemblent, lui sont certainement plus chères ou plus précieuses que toutes les autres.
L’Église n’abandonne point ses enfants au Destin , au Fatum, à l'inflexible Némésis ; elle ne les laisse point en proie à l’action mécanique et aveugle des lois générales, qui les meut ou les broie fatalement, pendant que Dieu se repose et que les hommes dissertent. Elle nous apprend que, si nous sommes soumis à l’influence des lois générales, nous sommes aussi l’objet d’une providence particulière ; que Dieu a soin du plus chétif individu comme de l’hu-
manitc entière, et la preuve, c’est qu’il a préposé à la garde de chacun de nous un de ses anges pour nous protéger, nous surveiller, nous prémunir contre le mal et nous exciter au bien.
Elle nous enseigne encore que l’âme hu* inaine a une immense valeur, puisqu’elle a été rachetée au prix du sang d’un Dieu ; elle veut que les âmes qu’elle régénère conservent la pureté qu’elle leur donne, la dignité qu’elle leur imprime et l’indépendance spirituelle qu’elle leur a conquise. A ses yeux, c’est une grande chose que le salut d’une âme ; et le retour à la vertu d’un seul pécheur excite au ciel et parmi les anges des joies ineffables.
Ainsi l’Église maintient les droits de l’individu, la dignité de la personne au milieu de la chose publique . Pleine de respect pour l’homme, elle a appris aux gouvernements de la terre à le respecter à leur tour. Elle a toujours réclamé, protesté en faveur des opprimés. Les faibles, les petits et les pauvres ont toujours trouvé en elle un refuge et une protection. Ainsi, par son exemple et par son influence, se sont accordés, balancés et tempérés l’un par l'autre, dans l’administration des affaires humaines, l’élément
général et l’élément particulier, la chose publique et la chose privée, les intérêts de tous et les intérêts de chacun. La justice, la vérité et le bon sens ont été introduits dans le gouvernement des peuples. Un sage tempérament s’y est établi, qui a sauvé les individus de l’oppression et la société de l’anarchie. Les droits de tous et de chacun ont été respectés; le bien privé s’est encore augmenté de l’accomplissement du bien public, et l’Église, qui par son dogme avait déjà donné à la liberté son principe et ses conditions les plus essentielles par sa morale, lui a encore enseigné par son exemple la vraie manière de s’organiser et de se consolider.
Mais ce n’est pas tout, Messieurs. A cette organisation de la chose publique bien gouvernée, dont l’Église a fourni le modèle par sa constitution, par le mode de sa propre organisation, elle a encore ajouté, dès l’origine de son établissement sur la terre, les garanties les plus libérales, comme vous allez le voir.
Quelle est la première condition de la liberté politique ? A coup sûr, c’est la souveraineté de la loi, c’est-à-dire que la loi soit au-dessus de tout dans l’État , et que personne ne puisse se
mettre au-dessus d’elle. N’obéir qu’à la loi, qui est la même pour tous, et devant laquelle tous doivent s’incliner, parce qu’elle exprime l’intérêt commun, donc la justice, et à ce titre la volonté de Dieu dans la société ; obéir à la loi commune comme à Dieu même, qui veut la fin de la société, le bien de tous, et par conséquent les moyens de cette fin, telle est la première garantie des libertés publiques, la sauve-garde la plus sûre de la dignité du citoyen.
Or, qui est-ce qui règne souverainement dans l’Église? Dieu seul. Comment Dieu y fait-il connaître sa volonté? Par sa parole. La parole de Dieu, écrite ou traditionnelle, voilà, dans l’Église, la loi souveraine devant laquelle tout le monde s’incline. Voilà l’autorité sans appel qui décide toutes les discussions, tranche toutes les difficultés, résout toutes les questions. Ainsi les rois et les peuples ont appris, par l’enseignement et par la pratique de l’Eglise, qu’il y a au-dessus des volontés humaines quelque chose d’immuable, d’inviolable, qui doit les régler et les maintenir, la volonté divine ; que cette volonté, principe de la justice et de la vérité, a été rendue sensible aux hommes par la parole ré-
vélée, laquelle a été imposée à tous et pour tous, comme la loi positive et souveraine de leurs actes.
Une autre chose essentielle à un État libre, c’est l’égalité devant la loi. Or, considérez ce qui s’esf toujours passé dans l’Église à ce sujet. De tout temps elle a proclamé l’égalité naturelle de tous les hommes devant Dieu; et dans sa manière de gouverner, elle les a toujours traités comme des égaux. Comme il n’y a qu’un Dieu, un Seigneur, un baptême, il n’y a eu aussi qu’un pasteur, un bercail et un troupeau; comme il n’y a qu’une foi, la foi catholique, il n’y a aussi qu’une loi, la même pour tous.
L’Église n’a jamais eu deux poids et deux mesures. Je ne sache pas qu’elle ait un Évangile pour les uns et un Évangile pour les autres ; la bonne nouvelle est pour tous et est annoncée à tous. Je ne sache pas qu’elle ait deux espèces de dogmes, les uns pour les hommes libres, les autres pour les esclaves. Il n’y a ni libre ni esclave devant la parole éternelle. Je ne sache pas qu’elle ait une double morale, l’une pour les puissants, et l’autre pour les faibles. Les préceptes de la morale chrétienne s’imposent à
tous, quelles que soient leur condition, leur richesse, leur fôree, qu’ils soient sur le trône ou sous le chaume, revêtus de la pourpre ou delà bure, ignorants et savants, faibles et forts, rois et peuple. La discipline, comme la morale, est la même pour tous, et s’applique à tous également. Voilà ce qui a toujours existé dans l’Église depuis son origine. C’est donc elle qui a fondé le droit commun, que les anciens ne connaissaient pas.
De l’égalité devant la loi découle, par une conséquence naturelle, l’admissibilité de tous les citoyens aux emplois et aux dignités de l’État ; et c’est une autre condition de la liberté politique, condition équitable s’il en fut jamais, que tous ceux qui participent aux charges de l’association aient aussi part à ses bénéfices. Regardez l’Église, voyez ses apôtres, ses princes, ses souverains pontifes! Des bateliers ignorants, de pauvres pêcheurs, des artisans sans lettres, de simples pâtres mêlés aux savants, aux riches, aux puissants de la terre ! Elle ne fait exception de personne ; elle appelle à la vigne du Seigneur tous les ouvriers et à toutes les heures du jour ; elle ne leur demande qu’une
chose, la bonne volonté de travailler, le zèle, le dévouement au service du divin Maître et pour le salut des âmes. Elle n’exclut que la mauvaise volonté et l’incapacité. Sous ce gouvernement vraiment libéral, chacun peut parvenir à tout, et ainsi toutes les chances sont laissées au mérite, à la capacité, à l’étude, au travail et surtout à la vertu.
Que voulons-nous de plus aujourd’hui, Messieurs î N’esl-ce pas be qui est demandé par tant de voix et avec tant d’instance? On se plaint de nos jours avec amertume, et peut-être point sans raison, que les capacités sont exclues, ou mises en arrière*. L’Église, au contraire, lésa toujours accueillies, provoquées, poussées en avant ; et, en vérité, les gouvernements, qui se disent encore chrétiens, feraient bien de l’imiter un peu plus en cela ; il est à croire qu’ils ne s’en trouveraient pas plus mal, en ce moment surtout.
Dans un État libre, l’élection doit jouer un grand rôle ; elle doit appeler les plus dignes aux emplois et aux charges de l’État. Eh bien !