Êp. aux Rom., chap. xm
faire préalablement cette légère concession. Or, n’y aurait-il point déraison, absurdité à enseigner qu’il faut se soumettre sans résistance à toute violence qui s’impose, à toute injustice qui a l’avantage de la force, à toute oppression qui triomphe? Cela serait intolérable dans les relations privées ou entre individus; ce serait renier le droit, détruire la justice, dont l’Évangile prescrit si positivement l’accomplissement. Or, si cette énormité ne peut se concevoir entre particuliers, comment voulez-vous- qu’elle soit enseignée, autorisée par la parole de l’Église pour l’état social et dans les rapports politiques.
A ce compte, on ne devrait pas même résister à l’ennemi du dehors, dès qu’il serait définitivement vainqueur, et la première victoire qui le rendrait maître du siège du gouvernement déciderait du sort d’un peuple. Une nation aurait le droit d’opprimer celle qu’elle aurait vaincue, de la gouverner à son gré ; et le vaincu, tant qu’il serait le plus faible, n’aurait point le droit de se relever et de résister au pouvoir oppresseur, sans résister à Dieu même. Ces conséquences, évidemment absurdes, montrent que tel n’est pas le sens de la parole sacrée.
Pour saisir ce sens, examinons d’abord soigneusement la valeur du mot potestas , sur lequel porte toute l’interprétation, et nous rapprocherons ensuite de ce terme mieux compris d’autres paroles des versets suivants , qui concourent à en déterminer la signification et l’application dans le cas présent.
Potestas signifie littéralement une puissance, un pouvoir ; et l’apôtre, en employant ce mot au pluriel, veut certainement désigner les puissances constituées qui gouvernent les nations, à peu près comme nous disons en français les puissances étrangères, pour indiquer les gouvernements étrangers. Il ne s’agit donc pas ici de toute force individuelle ou collective qui voudrait s’imposer par la violence ou par la conquête. Il s’agit d’un gouvernement qui, s’étant une fois établi, sans que l’apôtre nous dise comment, est constitué convenablement et fonctionne avec régularité pour maintenir l’ordre, conformément à la fin de toute société. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui un gouvernement de fait , qu’on tolère ou admet sans discuter son origine ou son droit d'exister, pourvu qu’il fournisse des garanties d’ordre et sa-
tisfasse aux conditions générales de la justice.
On est quelquefois trop heureux d’obtenir un gouvernement de ce genre après les horreurs de la guerre civile et les déchirements de l’anarchie; et par cela seul qu’il apaise la tempête des révolutions et rétablit l’ordre dans le chaos social, il devient le représentant de Dieu dans le monde et l'instrument efficace de son action providentielle pour la restauration de la paix.
Donc, quelle que soit l’origine ou le droit d’un gouvernement, dans quelque circonstance qu’il soit placé, s’il agit conformément à la justice, la respecte et la fait respecter, protégeant et récompensant ceux qui font le bien, ' poursuivant et punissant ceux qui font le mal, il doit être regardé comme ordonné par Dieu, potestas a Deo ordinata , parce qu’il fait dans l’état politique ce que Dieu fait dans l’univers.
Il coordonne les éléments, met et maintient chaque chose à sa place, les faisant toutes conspirer à un but commun.
G’est pourquoi l’apôtre ajoute, que toute puissance, ainsi constituée, agissant de cette manière, vient de Dieu : Non est enim omnù potesta
nisi a Deo . Ce qui ne veut pas dire que toute force, puissance ou faculté vient de Dieu, comme toute chose; cela est trop évident, et cette vérité, par sa généralité même, n’aurait pas de valeur ici. Mais il faut entendre qu’un homme ou plusieurs, voulant constituer un gouvernement, ne peuvent effectivement l’établir et le maintenir qu’en accomplissant les conditions essentielles de l’état social ; et que si réellement ils accomplissent ces conditions, et font régner le bon ordre et la justice, ne pouvant y parvenir qu’avec le secours de Dieu, par ses inspirations, par sa grâce et en son nom, leur œuvre, conforme à la volonté de Dieu et à ses commandements, peut être regardée comme l’-ceuvre de Dieu même. Voilà pourquoi l’apôtre ajoute : Quæ aulem sunt, a Deo ordîhatæ sunt; car les puissances ainsi établies sont mises en ordre, constituées pour le bon ordre ou ordonnées par Dieu, et ainsi celui qui leur résiste, résiste à ordination même de Dieu : Itaque qui resislit potestali, Dei ordinationi resistit.
Si maintenant nous rapprochons du mot polestas, ainsi entendu, plusieurs expressions du verset suivant, notre explication paraîtra
encore plus claire. Il est dit au verset 4 que le pouvoir constitué, potestas a Deo ordinata, est ministre de Dieu à l’égard du peuple et pour faire le bien : Dei enim minister est tibi in bonum. Donc, il n’y a de vraie puissance, ou qui doit être reconnue comme telle, que celle-là seulement qui se montre le ministre ou l’instrument de Dieu pour faire le bien du peuple ; c’est-à-dire qu’elle ne devient un gouvernement régulier, reconnu et reconnaissable, que si elle met en avant, et comme fin dernière de ses actes, l’intérêt général de la nation et le bien privé de tous les citoyens. C’est pour cela que Dieu l’établit ou lui permet de s’établir ; elle n’a de droit, d’autorité qu’à cette condition, qu’elle sera le ministre de Dieu, Dei minister, et qu’elle fera servir au bien, in bonum, la force publique dont elle dispose.
Même quand un gouvernement dévie de cette ligne et, se laissant entraîner par la passion, tourne au despotisme, à la tyrannie, il affecte encore de ne chercher que le bien public ; il fait toujours profession d’être le ministre de la justice , le conservateur du droit. Et, en effet , tant qu’il maintient l’ordre, même avec de gran-
des fautes et au milieu de graves inconvénients, il a encore droit à l’obéissance du peuple; il est encore ministre de Dieu pour le bien, quoique ministre infidèle, et il est souvent plus utile à la société de le respecter que de le renverser ; car une révolution peut amener de plus grands maux que ceux auxquels elle devrait remédier. Pour qu’une révolution soit utile, il faut que la mesure d’un gouvernement soit comblée, c’est-à-dire que la somme du mal qu’il opère dépasse le bien qu’il peut effectuer ; ou autrement, cfüe le peuple ait plus d’avantages à le détruire qu’à le conserver.
Mais qui pourra, qui osera faire ce calcul et en proclamer le résultat ? Dieu seul est juge dans ces moments terribles, il pèse les dynasties et les gouvernements dans la balance de sa justice, et quand ils sont trouvés trop légers, son jugement se déclare au milieu du tonnerre et des éclairs; et sa volonté, qui renouvelle la face de la terre et remue les trônes et les empires comme les cèdres du Liban, s’accomplit presque toujours de la manière la plus soudaine et contre toutes les prévisions de la raison humaine, afin qu’on y reconnaisse le doigt divin,
et qu’en le voyant marqué dans ces catastrophes qui bouleversent la politique du inonde, les peuples prennent confiance en ce qui s’opère si merveilleusement, et se rattachent plus volontiers à l’ordre nouveau qui surgit.
L’apôtre complète l’explication de la pensée divine par ces mots du verset suivant : Si autem malum feceris, time : non enim sine causa gladium portât. Le glaive représente ici la puissance matérielle, la force physique qui frappe. Or, si le pouvoir constitué, potestas ordinata, ne porte pas le glaive sans raison, et si cette raison est justement l’établissement de l’ordre et le maintien de la justice, et à cette fin la protection et la récompense pour les bons, la menace et le châtiment pour les méchants, cela ne montret-il pas jusqu’à l’évidence que le mot potestas ne désigne pas la puissance, qui est exprimée par gladium ; mais que, par cela même que le prince ne porte point le glaive sans cause, et que celte cause, la fin pour laquelle le glaive lui est remis, est de récompenser le bien et de punir le mal, le caractère, la sanction de l’autorité du prince et de tout pouvoir constitué est justement dans cette mission d’être le ministre du bien contre
le mal ; et qu’ainsi la puissance établie , quelle qu’elle soit, a droit au respect et à l’obéissance uniquement à ce titre, minister Dei tibi in bonun} ?
C’est ce qui est encore exprimé d’une manièic frappante dans un passage de la première épître de saint Pierre1. Subjecti estote propter Deum.... sive régi , sive ducibus, tanquam a Deo missis ad vindictam rnalefactorum , laudem vero bonorum « Soyez soumis à cause de Dieu soit au roi, soit à vos chefs, comme étant envoyés par Dieu pour punir les malfaiteurs et récompenser les bons. » Ici même il y a une idée de plus, propter Deum subjecti, soyez soumis à cause de Dieu, pour Dieu, en son nom ; soyez-leur soumis comme à Dieu même, parce qu’ils le représentent parmi vous, et alors ce n’est pas aux hommes que vous obéirez, mais à Dieu seul dont ils sont les envoyés. Ainsi c’est vraiment Dieu qui est votre roi, votre chef; et votre obéissance, comprise de cette manière et accordée dans cet esprit, est digne et raisonnable : digne de la créature libre, faite à l’image de Dieu, et qui à ce titre ne relève et ne dépend