Act., xv, 20; v
à la voix d’un général païen, modèle de l’obéissance et du courage militaire dans les camps ou sur le champ de bataille, résistait à l’ordre d’encenser tes idoles, et se laissait égorger les armes à la main plutôt que d’obéir aux hommes contre Dieu. Partout et toujours les vrais chrétiens ont agi de la sorte.
Il n’est donc pas douteux que dans ces circonstances le chrétien ne puissé, ne doive résister au pouvoir. Il a le droit de refuser ce que sa conscience lui interdit. Alors il mourra plutôt que d’obéir; il sera martyr.
Il en .est de ^même de tous les cas où la loi naturelle serait violée par le pouvoir, où il exigerait des actes contraires aux sentiments ou aux droits sacrés de la nature ; car la loi naturelle vient aussi de Dieu, et en la suivant c’est à Dieu qu’on obéit ; en la méprisant, c’est Dieu qu’on méprise. C'est pourquoi aucune autorité, aucune loi humaine ne peut prescrire contre elle. Ainsi, tout ce qui serait demandé par la puissance civile contre les dictées de la conscience morale, contre les sentiments les plus » honnêtes, la pudeur, les devoirs de famille et d’humanité, peut être refusé. L’âme, dans ce
cas, posée en face de Dieu et de sa loi, dans la conscience de sa nature , avec le sentiment intime et spontané du bien .et du mal et le bon sens de l’équité naturelle, reprend toute son indépendance vis-à-vis des lois et des autorités humaines, auxquelles elle ne peut se soumettre à de si dures conditions et avec un si grand détriment de sa dignité. Ici, encore, elle peut dire hardiment : non possumus.
Mais même dans la sphère de la loi civile, le commandement ne peut jamais être absolu ni l’obéissance entièrement passive. On doit commencer par obéir à l’autorité constituée ; mais il y a toujours le droit de réclamer auprès d’une autorité supérieure , si l’agent inférieur a erré ou prévariqué. Dans toute société humaine, il doit y avoir un recours, un appel quelconque, fût-ce de Philippe à Philippe mieux informé ou à jeun. Paul, condamné par le préteur, en appelle à César, et il est conduit à Rome au tribunal de César. Emprisonné illégalement et indignement battu de verges, puis relâché palpeur, il se plaint, quoique libre/ d’avoir été traité injustement, et exige la réparation due au citoyen romain outragé dans sa personne. Tout
chrétien peut en faire autant suivant les circonstances.
Il est donc quelquefois permis et même prescrit de ne pas obéir à la puissance établie. Ces cas sont rares, il est vrai, exceptionnels, et il faut les discerner avec soin, les déterminer avec exactitude, afin de rester scrupuleusement dans les limites du droit, ce qui n’est pas toujours facile. Mais évidemment cela ne peut se faire que par l’exercice de la raison et de la liberté, sous l’inspiration de la conscience; et par conséquent l’obéissance aux gouvernements, que l’Église impose à ses enfants, doit toujours être raisonnable, libre, et ne peut jamais être aveugle et absolue; car c’est l’homme qui obéit, et il doit obéir en homme, humainement, avec la connaissance de ce qu’il fait, et parce qu’il le veut.
Ce second point démontré, savoir : que la résistance à l’autorité est quelquefois licite, arrive cette question : quelle espèce de résistance permet l’Église ? question bien grave dans la pratique, et dont la solution intéresse vivement la conscience du chrétien.
L’Église catholique, qui a les paroles de la Vérité éternelle, ne peut ni errer ni se contre-
dire, et tout, dans sa doctrine et dans sa conduite, se tient et s’enchaîne admirablement. Nous venons de voir pourquoi elle prescrit l’obéissance aux puissances établies ; c’est parce qu’elles sont les ministres de Dieu pour maintenir l’ordre et la justice, sans lesquels aucune société n’est possible. Donc ce qu’elle veut avant tout, c’est l’ordre et la justice, qui sont l’expression de la volonté de Dieu dans la société , et les conditions vitales de son existence.
Cependant, nous l’avons vu, il y a des circonstances où la résistance est licite, autorisée, parce qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux homtaes, parce que la loi civile ne peut l’emporter sur la loi naturelle, parce que dans l’application de la loi civile il peut y avoir erreur ou abus. Eh bien! résister dans ce cas, c’est être aussi le ministre de Dieu pour le bien, minister Dei in bonum. Le droit de résister dérive uniquement de cette condition, et la fin, dont cette condition est le moyen, est de garantir l’ordre et la justice dans la société. Vous ne pouvez donc user de ce droit qu’en acccomplissant la condition essentielle qui la valide et la restreint tout ensemble , savoir : que vous ne troublerez pas
l’ordre social, et qu’en cherchant à redresser ou réparer une injustice, vous n’en commettrez pas une plus grande, ou autrement que le remèda, qui doit guérir ou détruire le mal, ne sera pas plus funeste que le mal lui-même.
En outre, chacun n’agit bien, légitimement, que dans l’ordre de sa position et de ses rapports. La puissance établie, ordonnée par Dieu pour gouverner la société, porte le glaive à cette fin, et doit en frapper au besoin ceux qui font le mal ; c’est son devoir, et par conséquent son droit comme puissance. Vous, comme sujet de la loi, et par conséquent de la puissance qui la représente, vous devez obéir parce qu’elle est le ministre de Dieu, et alors c’est à Dieu même que vous obéissez.
Que si elle s’égare ou se pervertit, si elle abuse du glaive en frappant à tort ou à côté, vous, sujet, qui pouvez devenir à votre tour ministre de Dieu et de sa justice par la résistance légale, en tant que soumis à la puissance, vous n’avez point de glaive à lui opposer, sauf le cas extrême où l’excès de la tyrannie ramène la société et l’individu au droit et à l’indignation de la défense naturelle
Si vous lirez le glaive dans l'État sans cette nécessilé, vous êtes un rebelle, un usurpateur; vous allez contre la volonté de Dieu, quand la puissance établie, que vous cherchez à renverser, suffit encore au maintien de l’ordre et de la justice en général. Vous vous faites puissance de vous-même, dans un intérêt propre, sans mission véritable; vous substituez la violence au droit, vous prétendez repousser des injustices partielles par une plus grande iniquité; vous bouleversez la société sous prétexte de la défendre; vous suscitez la guerre civile, vous déchirez le sein de la patrie, vous risquez de la tuer pour la sauver. Votre acte est donc à la fois immoral et absurde: immoral, parce qu’il est contraire à l’ordre public , à l’intérêt bien entendu de l’État, qui réclame la réforme des abus et non une révolution; absurde, parce qu’il tend à ruiner ce qu’il doit réparer.
L’Église n’autorise donc jamais la résistance armée à la puissance établie, bien qu’elle puisse parfois l’excuser. Elle ne veut pas qu’il y ait deux glaives opposés dans la même société, parce qu’elle a en horreur la guerre intestine,
aussi contraire à l’intérêt de l’État qu’à la charité chrétienne, et par conséquent elle réprouve la révolte, la sédition, l’insurrection, et tous les désordres qui en sont la suite.
Mais entre l’obéissance passive qu’elle ne prescrit point et la résistance violente qu’elle condamne, elle indique et conseille une voie moyenne, qui procure plus sûrement les effets heureux et légitimes dé la résistance à l’injustice, sans en avoir les inconvénients. En suivant cette voie avec prudence, et il en faut beaucoup parce qu’elle est ardue et glissante, avec patience, parce qu’elle est sinueuse et longue, le chrétien pourra défendre efficacement la liberté de son pays, sans risquer de blesser sa conscience et d’offenser Dieu.
Pour cela il a deux choses à faire en face d’un gouvernement oppresseur: il peut lui résister, mais passivement; il doit lui obéir, mais en faisant tout ce qu’il peut faire légalement pour affaiblir ou entraver l’influence funeste du despotisme.
Résister passivement, c’est-à-dire endurer longtemps avec la patience et la résignation que la foi chrétienne peut seule inspirer, tout
ce qui peut se supporter, et cela pour plusieurs raisons :
lu Parce qu’un gouvernement ne se juge point par quelques actes. Il peut commettre des erreurs ou des fautes, sans être vraiment tyrannique ou oppresseur. Il faut donc beaucoup de temps, pour qu’il se juge lui-même par sa conduite de tous les jours, par le système persévérant de sa politique; et comme, en tant que gouvernement établi, il a été ordonné par Dieu pour maintenir l’ordre, on ne doit point lui faire opposition, ni même l’inquiéter gravement, tant que l’ordre n’est pas sérieusement compromis, tant que, par son administration générale, il peut encore paraître aux yeux des peuples ministre de Dieu pour le bien.
2° Entre deux inconvénients, la raison veut qu’on choisisse le moindre. Or il peut arriver que le remède soit pire que le mal, et en fait de révolution c’est le cas le plus ordinaire. On tombe de mal en pis ; et quand on a renversé ce qui existait, on se prend le plus souvent à regretter ce qu’on a détruit ou perdu. Or personne ne peut prévoir ni mesurer d’avance ce qui sortira d’un bouleversement social, et, par
conséquent, tant que le mal d’un gouvernement est supportable, il est sage de le tolérer par la crainte d’un plus grand mal.
3* A ces deux motifs de prudence humaine, la religion en ajoute un troisième d’un autre ordre, qui exprime un conseil et non un précepte : c’est qu’en général la souffrance en ce monde est utile au chrétien, surtout quand elle est acceptée et supportée pour la cause de la justice: Beati qui persccutionem patiunlur propter justitiam *. Rien ne nous détache plus du monde, de sa joie, de ses illusions que les mécomptes, les contrariétés et les tribulations; et, au contraire, ce qui nous éloigne le plus du ciel et des choses éternelles, c’est la jouissance des biens de la terre, les plaisirs des sens, la satisfaction des passions et tout ce qui exalte notre nature inférieure.
Dans ce point de vue surnaturel, il y a plus de profit à souffrir qu’à jouir ici-bas; et ainsi le chrétien fidèle trouve dans ses peines, s’il les accepte avec résignation, s’il les subit avec patience, le motif de son espérance et le gage de