‹ La religion et la liberté (volume 2)Chapitre 16 sur 152 · Matth., v · texte numérisé non relu

Matth., v

son bonheur futur. L’Église , en nous présentant cette raison de souffrir, cet encouragement à la patience, n’entend point excuser ni justifier l’injustice dont nous pouvons être la victime. Elle nous enseigne seulement à trouver le bien dans le mal, à l’en faire sortir à l’exemple de Dieu ; et, quoi qu’il arrive, elle nous ouvre une source intarissable de consolations et d’espoir au milieu des infortunes de cette vie. Certes, l’une des plus grandes, des plus terribles, est l’indignité de l’oppression, la misère de la servitude.

Mais tout en acceptant pour un temps ce que nous ne pouvons empêcher, tout en nous résignant à l’injustice, qui devient pour nous une cause de vertu par la patience, la doctrine chrétienne ne veut pas que nous ayons l’air de l’approuver en aucune manière. Il nous est permis de protester contre l’iniquité tout en la subissant, et si même, conformément à notre divin modèle, il nous est donné de prier pour nos bourreaux quand ils nous torturent, cela ne nous empêche pas de détester le crime et de dénoncer avec force tout ce qui viole les lois divines et humaines.

Le chrétien commencera donc par obéir à des ordres injustes, à des prescriptions tyranniques dans tous les cas où sa foi et sa conscience ne seront point lésées, parce que le pouvoir légalement constitué, et agissant avec les formes légales, a droit à l’obéissance. Mais ce devoir accompli, il ne lui est pas défendu de chercher à se soustraire aux suites de cette obéissance par tôus les moyens que la légalité peut lui fournir, ni même de la diminuer le plus qu’il lui sera possible, sans violer les formes de la loi. Donc, quand les actes de l’autorité lui paraîtront mauvais, illégaux, contraires aux libertés publiques , il obéira parce qu’il ne peut faire autrement, mais le moins qu’il pourra et avec toutes sortes de réserve, de précautions et de protestations. Il ôtera à un pouvoir inique tout ce qu’il pourra lui enlever ; il éludera tout ce qu’il pourra éluder ; il l’entravera, le gênera, le combattra dans sa tendance despotique, par tous les moyens pacifiques que la législation lui offre. En contradiction ouverte avec l’autorité, qui abuse de sa puissance, et entreprend sur les droits des citoyens, il tâchera de n’être jamais en opposition avec les lois établies, et

de cette façon il pourra faire à un mauvais gouvernement une guerre légitime, défendant par la légalité la liberté attaquée sourdement par les voies légales. Enfin, il fera, sous une forme ou sous une autre et selon les circonstances, ce qu’a fait O’Connell pendant quarante ans dans la malheureuse Irlande, opprimée par l’Angleterre, et se débattant vainement jusquelà sous son joug.

O’Connell a donné au monde un bel exemple et un grand enseignement. Il a appris aux peuples et aux rois comment la liberté peut être réclamée et défendue chrétiennement. Il a mis en œuvre, pendant toute sa vie politique et au milieu des conjonctures les plus graves, la doctrine de la résistance catholique à la puissance établie, selon l’Évangile et selon l’Église. Il a employé successivement, avec une intelligence prodigieuse, avec une persévérance plus admirable encore, toutes les armes, toutes les ressources que lui donnait ou lui laissait la législation du pays pour résister à la tyrannie et la combattre sans jamais se révolter contre elle. A l’insurrection armée, qui n’avait jamais réussi, il a substitué ce qu’on a appelé l’agitation pacifi-

que : espèce d’insurrection légale, qui n’employant que des moyens moraux, propres à agir sur les esprits et sur les cœurs, a plus de force que toutes les violences, mine et détruit le despotisme en le sapant dans sa base, et en retournant contre lui ses propres armes.

Cependant, il faut l’avouer, cette espèce de résistance n’est possible que sous un régime constitutionnel, qui met des bornes à l’autorité 'et fournit toujours quelques ressources à la liberté au milieu de l’asservissement du pays. Ainsi le droit de pétition collective, le droit de s’associer, de s’assembler et de discuter publiquement, la liberté de la presse, la faculté de ne pas être arrêté sans mandat, de ne pas être condamné sans jugement, de n’ètre jugé que par ses pairs, par le jury, etc., etc., toutes ces libertés dont jouit l’Angleterre, et qu’elle ne pouvait pas refuser entièrement à l’Irlande, ont offert au grand agitateur, qui a su les exploiter si habilement, si courageusement, d’immenses ressources.

Mais ôtez tout cela, supposez un despotisme complet, sans aucun moyen légal de réclamer ni de se défendre, comme sous le régime de

la terreur; au moindre signe, ou même au moindre soupçon d’opposition, l’emprisonnement, la confiscation, le bannissement, la déportation, la mort, et pas un moyen d’échapper à la toute-puissance, ni à la police de la tyrannie 1 Que faire dans une telle position? sinon supporter en silence jusqu'à des moments plus heureux ; en appeler à Dieu dans le secret de la prière de l’injustice des hommes, et lui demander qu’il brise le sceptre de fer de l’iniquité, le glaive prévaricateur de l’impiété, qui frappe les bons et protège les méchants.

Cependant, même en de si dures conjonctures, l’Évangile n’autorise point la révolte ouverte, l’insurrection armée, ni les conspirations qui les préparent. L’Église n’excitera jamais les chrétiens à s’insurger violemment contre une puissance établie , qui maintient l’ordre public et conserve les apparences et les formes de la justice. Elle nous donne en exemple les premiers chrétiens, qui ne se révoltèrent jamais contre les empereurs, même quand ils les persécutaient; et cependant, y eut-il jamais un gouvernement plus tyrannique et plus détestable? Ils priaient pour ceux qui les envoyaient au

supplice, comme Jésus-Christ a prié pour ses bourreaux. Ils ne résistaient qu'en face des idoles. Mais pour tout le reste, leur foi sauve et leur devoir envers Dieu accompli, ils obéissaient à la puissance du siècle, ne croyant pas, en raisou de leur foi et dans l’exaltation de leur espérance chrétienne, que le monde, avec tout ce qu’il contient, valût la peine, de se disputer, et suivant simplement ce commandement de leur divin maître : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.

Nous n’irons pas toutefois jusqu’à dire qu’en tout temps le chrétien soit tenu d’agir de la sorte. Il faut faire en ces choses une large part aux circonstances. Les usages, les coutumes et les croyances politiques varient singulièrement avec les siècles et les peuples. Sous les empereurs, on était habitué au pouvoir absolu, et il n’y avait aucun moyen de résister légalement. Il fallait se soumettre complètement, ou se mettre en révolte pour détrôner l’empereur et l’égorger. On comprend que dans cette alternative le chrétien n’ait pas à délibérer. Il aimera mieux être opprimé qu’oppresseur ; il préférera toujours la souffrance au crime.

Mais il y a des situations où l’on peut résister, sans aller à cette extrémité ; où la loi même du pays, sa constitution, ses traditions et ses coutumes fournissent des garanties et des armes. Il est donc permis d’en user, et c’est le vrai moyen de combattre efficacement les mauvaises tendances du pouvoir, de le ramener aux voies légales, et d’empêcher l’accumulation de ses torts et de ses injustices, qui finiraient par le perdre avec le peuple qu’il régit. L’Irlande a expérimenté l’excellence de cette voie toute chrétienne, comparée au procédé violent de l’insurrection armée. La violence appelle la violence, et alors c’est le plus fort qui l’emporte ; ce qui ne prouve rien ni pour ni contre le droit. La question reste donc entière pour une nouvelle lutte, et ainsi sans fin, de réaction en réaction : ce qui ruine un pays et le met en dissolution.

La jeune Irlande, impatiente comme tout ce qui est jeune, a voulu de nouveau essayer de la force contre l’oppression anglaise, et elle n’a réussi jusqu’à présent qu’à bouleverser le pays et à le diviser ; elle n’a réussi qu’à exciter tous les crimes contre les personnes et les propriétés.

et ainsi à autoriser dans la main des oppresseurs des lois plus sévères et un redoublement

de rigueur, sous le prétexte raisonnable de

maintenir l’ordre et d’empêcher des abominations. Elle contribue donc à appesantir le joug qu’elle prétend secouer. C’est une preuve ajoutée à mille autres, que la passion violente, qui veut tout faire d’un coup, ne fait rien effectivement qu’augmenter le mal qui la gêne.

Honneur à O’Connell, le vrai chrétien, le grand citoyen, le véritable libérateur de sa patrie, qui a obtenu avec sa patience infatigable, animée par sa foi catholique, soutenue de sa haute raison, et sans verser une goutte de sang, plus que toutes les conspirations et les guerres civiles I Si jamais l’Irlande est affranchie, si elle obtient ce qu’elle demande avec tant d’instance et de justice, la révocation de l’acte d’union

et son gouvernement par elle-même, son par-

lement, tout en restant partie intégrante de l’empire britannique, elle le devra à la pensée, à la parole, à l’énergie persévérante de son héros chrétien; et ce bien immense qu’elle aura reconquis, la liberté, lui sera assurée pour toujours, parce que la conquête aura été pacifi-

que, sans violence, sans effusion de sang, par des armes toutes spirituelles, c’est-à-dire avec rintelligence et la force morale du droit et les seuls moyens qui lui conviennent.

Ainsi, en résumé, l’obéissance aux puissances ne pouvant jamais être absolue ni aveugle, il y a toujours lieu à discernement, quelquefois à opposition, et la résistance en certains cas est non-seulement permise, mais prescrite. Mais cette résistance, pour être chrétienne, doit être . passive, aussi longtemps qu’il se pourra, ce qui n’exclut pas l’emploi actif de tous les moyens légaux et moraux pour prévenir ou empêcher les abus de l’autorité. Reste un dernier cas, le plus difficile, le plus périlleux de tous, et sur lequel nous devons dire un mot.

Supposez que l’agitation pacifique ne mène à rien, que l’usage des voies légales soit devenu impossible ou impuissant, que, les abus du gouvernement augmentant tous les jours, le joug s’appesantisse incessamment, et que l’oppression devienne intolérable. Alors le peuple comprimé, foulé, poussé au désespoir, réagit violemment, secoue la force qui l’accable, brise ses liens et renverse par l’insurrection la puis-

sance qui le dominait. Yoilà un gouvernement détruit par la révolte, une dynastie chassée, des droits héréditaires méconnus, et toute l’autorité renouvelée et changée. Comment doit-on juger ce fait au point de vue catholique? que dira l’Église au peuple et aux individus qui ont amené, effectué cet événement, ou qui y ont pris part volontairement? L’Église condamnet-elle dans tous les cas l’insurrection armée ?

Cette question, qui paraît embarrassante au premier abord, est cependant facile à résoudre, si on se rappelle ce qu’est l’Église de Jésus- Christ sur la terre et quelle est sa mission.

L’Église fondée par Jésus-Christ et animée de

son esprit doit faire sur la terre tout ce qu’a fait

son divin Maître. Elle doit enseigner tout ce

qu’il lui a enseigné, docentes eos servare omnia

quæcumque mandavi vobis1. Elle doit continuer

son œuvre jusqu’à la consommation des siècles.

Or Jésus a dit : Mon royaume n’est pas de ce

monde; c’est-à-dire Je ne suis pas venu pour

fonder un royaume sur la terre, mais pour y

annoncer le royaume de Dieu. C’est pourquoi

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