‹ La religion et la liberté (volume 2)Chapitre 19 sur 152 · Coloss., I · texte numérisé non relu

Coloss., I

de les éclairer, de les assister, de les ramener aux voies de Dieu ou de les y maintenir. L’Église n’a donc pas à s’occuper des affaires temporelles des peuples ; elle n’a pas mission pour cet objet, et ainsi elle n’est pas compétente. Ce qui ne veut pas dire, au reste, que des hommes de l’Église ne puissent y prendre part, en tant que citoyens et comme particuliers ; mais ce sera toujours d’une manière exceptionnelle, puisqu’on définitive ils ne sont pas ecclésiastiques pour cela.

Donc, dans le cas dont il s’agit, l’Église n’a point de jugement à émettre, et personne n’a le droit de lui en demander. Elle fera certainement tout ce qu’elle pourra pour empêcher les révolutions et maintenir l’ordre établi, parce que c’est l’ordre. Elle ne se mêlera point au combat, elle ne conspirera point, elle ne travaillera point au renversement de ce qui existe, parce qu’elle est chargée d’un ministère de paix, et que, puissance spirituelle, elle a horreur de la violence et du sang. Après coup, si la révolulion s’accomplit , elle réclamera des vainqueurs toutes les conditions d’ordre et d’équité, et sans juger ce qui s’établira sous le rapport

du droit , elle acceptera le gouvernement de fait qui restaurera la société, l’ordonnera, la pacifiera et fera respecter la justice.

L’Église ne prendradonc parti pour personne, tout en laissant subsister pour ce qu’ils sont les droits de chacun , même les plus opposés, et sans approuver ni condamner qui que ce soit. Quant au fond, elle sera 'toujours prête à aider de son influence, non pas les vainqueurs, non pas les vaincus, non tel ou tel parti, mais la cause de l’ordre et de la justice, la cause conservatrice de la société et de la chose publique, afin que la lutte cesse entre les enfants de la même patrie, que la paix et la charité se rétablissent, que les lois et la morale reprennent leur empire, et que la religion de Jésus- Christ puisse s’exercer au profit des âmes et pour leur salut son divin ministère.

Ainsi, que cela soit bien entendu, l’Église ne se fait pas juge dans les choses temporelles, ni publiques ni privées. Elle n’a point à décider entre les puissances de la terre, entre les princes et les peuples, entre les nations. Elle n’a point reçu la mission déjuger leurs différends ni de décider de leurs droits. Si elle s’en est mêlée

quelquefois, comme au moyen âge, c’est parce qu’on l’a prise pour arbitre, à cause de sa science, de sa sagesse et de son influence morale. Il a bien fallu qu’elle instruisît et dirigeât les rois et les peuples ignorants, encore enfants, et qui n’étaient point capables de faire euxmérnes leurs affaires. Elle n’y a pris part que pour répondre à leur appel, à leur confiance, pour leur apprendre ce qu’ils avaient à faire ; et quoique son intervention ait souvent opéré beaucoup de bien et surtout empêché beaucoup de mal, on peut dire néanmoins que ce fut presque toujours à son détriment, et qu’elle a largement payé par des embarras spirituels, par des difficultés plus grandes dans ses fonctions sacrées, tout ce qu’elle a gagné d’influence temporelle et de pouvoir terrestre. Aujourd’hui que les peuples sont devenus majeurs, capables de se gouverner eux-mêmes, cette intervention n’existe plus parce qu’elle n’est plus nécessaire ; et l’Église, au milieu des révolutions comme dans les temps ordinaires, se consacre et se dévoue tout entière à l’instruction, à la guérison et au salut des âmes.

Quant aux individus qui ont pris part aux

révolutions, et qüi ont pu y commettre des crimes ou des fautes, en violant les lois divines et humaines, ceux-là peuvent très-bien s’adresser à l’Église et à ses ministres pour savoir s’ils ont bien ou mal agi, et jusqu’à quel point ils sont coupables. Elle les reçoit avec charité au tribunal de la pénitence ; elle les écoute avec impartialité; elle juge leurs actes au poids du sanctuaire : elle les blâme ou les excuse en rai- , son de l’état de leur conscience et de toutes les circonstances du dedans et du dehors qui ont influencé leur conduite. S’ils s’accusent et se repentent sincèrement, elle les absout en leur imposant la pénitence sacramentelle, et les réconcilie avec Dieu.

Ici l’Église est sur son terrain ; car elle est juge de la qualité des actes moraux , dans leurs rapports avec la loi de Dieu, positive et naturelle , et elle a reçu de Dieu même le pouvoir de lier et de délier dans les choses ' de la conscience. Elle juge sans appel dans le secret du tribunal sacré, au nom de Jésus-Christ, en présence de Dieu et de ses anges. Dieu seul, au grand jour de la manifestation, de la réparation universelle, demandera compte au con-

fesseur de sa sentence. Mais l’Église, dans l’exercice de cette sublime fonction, n’a affaire qu’aux individus ; elle ne confesse point les peuples, et par conséquent elle n’a point à les approuver ni à les condamner pour les faits de leur vie publique et nationale. Après cela , tout en déclinant pour l’Église l’obligation de se prononcer en de telles questions qui ne sont point de sa compétence, cette réserve faite , nous ne refusons pas de discuter le cas, non plus en théologien, mais en philosophe chrétien qui peut émettre une opinion.

La question est celle-ci : L’insurrection armée n’est-elle jamais permise ou excusable ? un chrétien peut- il en conscience y prendre part, ou l’approuver dans certains cas ?

C’est un principe incontestable, et les théologiens les plus célèbres l’admettent, entre autres saint Thomas , que la fin d’une société quelconque est le bien de ceux qui la composent ; qu’ainsi dans la société tout doit tendre à celte tin comme moyen, et que rien n’est bon et convenable que ce qui s’y rapporte. Le pouvoir lui-même, le gouvernement n’est institué que pour ce but, minister De.i in bonum , et par con-

séquent, outre sa légitimité d’origine qui peut s’expliquer de diverses manières, il y a encore pour lui une autre espèce de légitimité, à savoir la conformité de son existence , de son action avec son but. Or, dès que la puissance devient despotique, elle perd cette légitimité; car le despotisme consiste à substituer une fin particulière à la fin de la société, la chose privée à la chose publique. Le despotisme confisque ou exploite la société à son profit; il tourne le moyen contre la fin ; il met l’intérêt d’un homme ou d’une famille à la place de l’intérêt de tous, et ainsi renverse, autant qu’il est en lui, l’ordre naturel de l’état social, établi par Dieu même.

Sans doute, dans le fait, il est toujours délicat, difficile de discerner, de déterminer le moment précis où la puissance constituée se met ainsi elle même en insurrection contre la chose publique et va directement contre la fin de sa mission. Sans doute, c’est une chose trèsgrave que de proclamer, à la face d’un peuple et de son gouvernement, que ce gouvernement est prévaricateur, qu’il a démérité par ses excès de Dieu et du peuple, et qu’uinsi on peut lui désobéir, parce qu’au lieu de vouloir le bien

commun, il ne cherche plus que son intérêt propre et sacrifie l’État et le peuple à sa gloire, à sa richesse, à son ambition, à la grandeur de safamille et de sa dynastie.

Môme après cette déclaration déjà périlleuse, tout ne sera pas fait. Il peut y avoir des droits acquis par des contrats, par la prescription des siècles. C’est une grande chose, très-respectable et souvent très-utile, que la consolidation d’une même famille sur le trône par une longue suite de générations, par une succession non interrompue et non contestée. Nous reconnaissons que tout cela rend la situation difficile, politiquement et moralement, et que le chrétien consciencieux qui préfère le salut de son âme à toutes les prospérités, à toutes les libertés du monde, aimera mieux souffrir mille inconvénients, mille vexations, que de s’insurger contre une puissance ainsi établie.

Mais remarquons bien que, dans la pratique, le plus souvent la question n’est pas là. Il ne s’agit pas précisément de déterminer ce qu’il faut faire avant les événements de ce genre, mais ce qu’il est permis ou excusable de faire pendant qu’ils s’accomplissent, ou après coup.

Les révolutions, en effet , se font presque toujours sans la volonté expresse des hommes : d’abord contre la volonté de beaucoup de ceux qui y sont employés, et ensuite, la plupart du temps, au delà de la volonté de ceux qui les désirent et qui semblent les conduire. Tout le monde y coopère, chacun à sa manière, et personne n’en veut, ou du moins ne les voulait justement comme elles se font. Les prévisions humaines sont toujours trompées ou dépassées par ces grandes catastrophes*.

Quand donc une telle explosion contre un gouvernement se fait spontanément; quand, obligé de céder à l’opposition populaire, il tombe dans la rue sous la haine ou le mépris, si effectivement il a cessé d’être le ministre de Dieu pour le bien de tous, en se faisant l’instrument de sa propre grandeur, de sa fortune

1. En 1830 on ne voulait pas changer la dynastie, mais le ministère; et au bout de trois jours on a été fort étonné de trouver plus qu’on ne voulait. Au 24 février 1848, l’opinion publique demandait une réforme du cens électoral et de la* loi des incompatibilités; on a résisté à l’autorité royale, on l’a entravée et abandonnée pour la forcer à composer, et au lieu d’une réforme on a eu une révolution. Et cette fois le but a été doublement dépassé, car on a renversé le gouvernement constitutionnel avec la dynastie.

privée au détriment de la fortune ou de la gloire nationale, ne peut-on pas voir dans une telle chute une juste punition de Dieu, qui abandonne à lui-même celui qui l’a abandonné, infidèle à sa mission et tournant contre la volonté divine les moyens qu’elle lui a donnés pour l’accomplir? Dieu châtie les rois comme les peuples, et il les châtie quelquefois les uns par les autres et les uns avec les autres. Nous voyons les rois d’Israël conserver ou perdre le sceptre en raison de leur fidélité à servir Dieu, et leur dynastie compromise par leurs prévarications et par leurs crimes.

Si résister à la puissance établie pour faire le bien, portant le glaive polir protéger les bons et punir les méchants, c’est désobéir à Dieu même qui l’a ordonnée à cette fin; résister à la puissance qui devient le ministre du mal, qui protège les méchants et frappe les bons, et ainsi va à l’encontre de la volonté de Dieu et de sa mission, n’est-ce pas agir selon la volonté divine, ou du moins ne peut-on pas croire que dans une telle conjoncture on ne va pas contre elle, on ne résiste pas à ce qu’elle a ordonné? Enfin, en supposant que, même dans ce cas, la résistance

ne soit pas entièrement justifiable, si on ne peut la poser comme un droit, et jamais nous n’admettrons qu’elle soit un devoir, ne peut-on pas soutenir qu’elle est excusable, et qu’aux yeux du divin juge et de l’Église, qui le représente ici-bas, la culpabilité d’une telle action, si elle est coupable, peut être singulièrement atténuée par les circonstances ?

Nous avons distingué deux sortes de légitimité : celle que le pouvoir tire de son origine, et celle qu’il acquiertpar la conformité de son existence, de son action avec sa fin. Il est évident qu’une dynastie, qui règne depuis des siècles selon les lois du pays et du consentement général, a des droits acquis, que ces droits doivent être respectés comme tous les autres, et que le peuple ne peut les violer, quand il lui plaît, en détruisant arbitrairement une domination établie par Dieu et confirmée par le temps. Resterait encore à examiner jusqu’à quel point de tels droits peuvent prévaloir contre ceux de la nation, et si jamais le gouvernement d’un peuple peut être regardé légitimement comme la propriété exclusive et inaliénable d’une famille. Car, si le principe posé précédemment est admis, savoir, que

la fin dernière de la société est le bien de ceux qui la composent, et si la puissance établie, le gouvernement, n’est qu’un moyen de cette fin, la société n'existant pas pour lui, mais lui pour la société, le moyen peut- il jamais l’emporter sur la fin, ou autrement la fin de la société, c’est-à-dire le bien de tous, ne doit-elle pas prévaloir contre l’instrumentdestiné à l’accomplir?

D’après cela, peut-il se constituer un droit, une légitimité quelconque , imprescriptible , Inaliénable, d’une puissance, d’une dynastie, contre l’intérêt de la nation tout entière, contre le bien de tous, qui est en définitive la fin dernière de la société et par conséquent la souveraine légitimité? Dans la pratique, ees questions si ardues en théorie se résolvent par le fait. Dieu, dont la volonté fait les rois et les puissances de la terre, les renverse aussi quand il lui plaît. Ils perdent par leurs fautes les droits qu’ils ont acquis par sa grâce; et ils sont ordinairement punis par où ils ont péché, dans leur puissance. De là le brisement des trônes, le changement des dynasties et le renouvellement des empires.

Dans les sociétés qui jouissent de la liberté

politique, là où tous les citoyens sont appelés à prendre part aux affaires de l’État, le gouvernement ne pouvant être constitué qu’avec le consentement explicite du peuple ou par sa volonté, la position vis-à-vis du pouvoir est plus nette, et la question de la résistance est plus facile à résoudre. Dans une république, le pouvoir appartenant tout entier au peuple : il le confère à qui bon lui semble, et il le reprend quand il lui plaît. Sous ce régime, le peuple, considéré dans son ensemble, ne peut pas faire d’insurrection ; car on ne se révolte pas contre soi-même. Mais si une partie de la nation, une minorité s’insurgeait contre la majorité, et cherchait à détruire ce qu’elle a établi, la majorité qui représente le tout, a évidemment le droit de réprimer et de punir les opposants.

Dans les États constitutionnels proprement dits, c’est-à-dire dans une monarchie tempérée, qui tient le milieu entre la monarchie pure et la république,, il se fait ordinairement une espèce de compromis entre les deux parties, le peuple et le prince. La souveraineté, dont l’origine et le droit restent dans l'obscurité, est divisée entre eux dans son exercice, et ils s’ac-

commodent dans une sorte de contrat appelé charte, constitution ou autrement, qui détermine les droits respectifs des gouvernants et des gouvernés, et les engage synallagmatiquement, en sorte que la violation du contrat par une partie dégage l’autre.

Sur ce terrain, les rapports du pouvoir et du peuple et leurs obligations réciproques peuvent être assez exactement .déterminés, bien que dans la pratique il reste toujours quelque chose de vague, d’incertain, de douteux, qui peut donner lieu aux disputes, aux tiraillements, aux collisions, surtout dans les temps de révolutions que ces transactions politiques sont appelées à clore et à pacifier. Il reste ordinairement, des régimes précédents abattus par la tempête révolutionnaire, des racines de vieux droits qu’on n’a pu entièrement extirper, et qui tendant toujours à repulluler, embarrassent le sol du nouvel ordre de choses1.

1. Ainsi, la Restauration, en octroyant la charte de 1815 et justement parce qu’elle l’octroyait, se réservait le droit de reprendre au besoin ce qu’elle concédait, et cette réserve était cachée dans le fameux artic'e 14, dont l’application en 1830 a brisé la branche aînée. Cette charte, que la nation regardait comme un contrat, n’était qu'une concession facultative aux yeux de la dynastie, et par

Or dans ce cas et dans tous ceux qui lui ressemblent, surtout quand il y a un contrat formel, explicite, entre la puissance et le

conséquent la nation et la dynastie , s’appuyant l’une et l’autre sur un principe contraire, ne s’entendaient pas et ne pouvaient s’entendre.

En 1830, la branche cadette appelée au trône, en acceptant la couronne, parut aussi accepter le principe de son élévation, la volonté populaire, et cependant elle n’eut pas le courage de le déclarer franchement, de le reconnaître officiellement, et substitua partout le vœu à la volonté du peuple. Dans ce seul mot était toute son arrièrepensée, qui a été la pensée immuable de son règne jusqu’au dernier jour. La dynastie de juillet n’osait pas nier la souveraineté du peuple, à laquelle elle ne croyait pas, et qui la gênait après l’avoir servie. Mais elle ne voulait pas non plus l’admettre, ni surtout la consacrer, à causa de son influence sur le passé et sur l’avenir. Elle prit le parti de rester équivoque dans son langage , et de tenir toujours le juste milieu dans ses actes, afin de réserver des droits possibles, et de profiter néanmoins du fait victorieux. Se disant appelée à régner par le vœu du peuple, il pouvait •

s’entendre qu’à ce vœu se joignait un droit qu’il avait sanctionné, mais que le vœu, qui avait pu confirmer le droit, ne l’avait pas fait. En un mot, on se réservait tout le bénéfice de la légitimité, le cas échéant, et pour le présent on avait les profits de l’insurrection. La charte de 1830 ne fut pas non plus un contrat sincère. Les deux parties ne le comprenaient pas de la même manière. 11 devait donc arriver un jour où l’on cesserait de s’entendre, ou plutôt il devait arriver qu’on ne s’entendrait jamais, et qu’après un certain temps de malaise , d’inquiétudes vagues, de défiances réciproques, et enfin de collisions d’abord sourdes, secrètes, puis chaque jour plus patentes et plus graves, on finirait par la guerre oqverte, par 1a guerre dans la rue, comme on avait commencé.

peuple, si la puissance manque à ses engagements, si elle viole ouvertement la charte médiatrice, le peuple n’est-il pas dégagé de son côté, comme dans tout contrat où la rupture par l’une des parties délivre l’autre ? Et cependant peut-on dire qu’alors, de prime abord, par la seule vertu du droit violé , l’insurrection armée contre le pouvoir établi soit légitime? Non sans doute; car le contrat politique ne ressemble pas à tous les autres. Il y a une multitude d’intérêts qui y sont engagés avec l’intérêt, l’existence de la société entière; et avant de se porter à des extrémités qui compromettent des choses si graves, la conscience et la prudence demandent qu’on résiste à l’arbitraire par tous les moyens légaux , par toutes les voies constitutionnelles, ne fut-ce que pour avoir le temps de bien reconnaître le mal, à qui il faut l’attribuer, et comment on pourrait y remédier. Le gouvernement doit être longtemps averti, éclairé par les discussions publiques, par les avis particuliers, par les débats de la presse quotidienne, et surtout par les efforts répétés, par la patience longue, persévérante, courageuse d’une opposition vraiment

constitutionnelle, qui, si elle est sincère et désintéressée, peut seule sauver le pays d’une révolution et la royauté de sa ruine.

Mais si, malgré tout, le gouvernement aveuglé persiste dans ses mauvaises voies, s’il ne tient aucun compte des vœux, des représentations, des avis ni même des menaces, si au moyen d’un système persévérant de corruption ou d’intimidation, il parvient à fausser la représentation nationale par une majorité factice et dévouée à ses intérêts plus qu’à ceux du pays, et qu’alors le gouvernement constitutionnel étant perverti dans sa marche et ne pouvant plus fonctionner selon sa fin pour le bien de la chose publique, le peuple s’indigne, s’exaspère et entre en lutte avec le pouvoir, sans sortir cependant encore des voies légales ; si celui-ci, qui n’a plus d’autorité par la confiance, ni de force par l’amour, se résoud à employer la force pour empêcher ou rompre une opposition menaçante, et que les citoyens persuadés de leur droit regardent comme légitime, alors la raison étant à bout de voie des deux côtés, comme il arrive toujours quand les passions sont en présence, la guerre devient.

inévitable, et c’est la force qui décidera. Cependant, mêmeen cette conjoncture, unchrétien se gardera de prendre l’initiative ; car attaquer un gouvernement établi , quels que soient ses torts, c’est bouleverser l’ordre public dont ce gouvernement est le ministre, et personne ne peut en prévoir toutes les conséquences. Il attendra donc que l’autorité commence l’attaque par la violence, soys le prétexte d’empêcher des actes attentatoires à ses droits et aux lois, et alors, poussé à bout dans la défense de son droit violé, il se croira autorisé à repousser la force par la force : 1° parce qu’il regarde la violence qui lui est faite comme illégale; 2° parce qu’ayant à défendre ses droits méconnus ou méprisés, sa personne et son existence compromises ou menacées, il s’estimera comme en état de défense naturelle.

L’insurrection dans ce cas, même armée, lui paraîtra donc permise, comme on peut se servir de toute arme pour protéger sa vie indûment attaquée. Mais là aussi, comme dans la défense naturelle, il ne doit se servir de ses armes que pour se défendre et non pour détruire son adversaire. 11 doit chercher à maintenir son droit

et à rétablir la justice, mais non à renverser la puissance agressive, si cela n’est pas nécessaire à la légitime défense. Cependant, qui peut répondre de ce qui arrivera dans l’ardeur du combat? On n’est plus maître de ses coups, quand la vie est en danger. L’instinct l’emporte sur la prudence, et l’ennemi peut périr dans la lutte malgré nous. C’est ce qui a lieu le plus souvent .dans ces tristes conjonctures. Le but est presque toujours dépassé, et. l’insurrection, qui réclamait d’abord l’exercice d’un droit, ou une concession, amène un bouleversement.

Nous pensons donc,

1° Que dans ce dernier cas, la résistance par la force au pouvoir qui emploie illégalement et initiativemenl la force, est permise ;

2° Que le citoyen, qui prend l’initiative de la résistance à un pouvoir qui viole évidemment le pacte social, est excusable et dans le cas des circonstances atténuantes ;

3° Que là où il n’y a point de pacte social ni aucune convention explicite entre les gouvernants et les gouvernés, si la puissance tourne au despotisme, au mépris de sa mission divine et de la tin dernière de la société, dont elle

doit être le moyen principal, et que, par ses actes tyranniques, elle amène une explosion spontanée qui la renverse, la conduite de fous ceux qui y ont contribué de bonne foi et pour défendre la justice, le droit et la dignité humaine, est plutôt conforme que contraire à la volonté de Dieu.

L’Église n’a jamais formulé une doctrine à cet égard ; elle n’impose point de préceptes, et cela se comprend , puisqu’elle déclare n’avoir pas mission de juger les intérêts du siècle. Mais sa conduite dans les événements de ce genre, auxquels elle ne peut rester entièrement étrangère, nous indique son esprit et ce qu’elle désire. Elle nous dit comme saint Paul aux fidèles de Corinthe : Je n’ai point de préceptes à vous donner en cette matière, mais voici ce

que je vous conseille soyez mes imitateurs.

Or, ce qui la préoccupe par-dessus tout au milieu des révolutions des peuples et du bouleversement des empires, c’est le maintien de la religion divine, qu’elle est chargée de conserver et de perpétuer; c’est l’exercice aussi libre que possible du culte, sans lequel la religion ne peut se développer; c’est la possibilité d’in-

struire, de guérir et de sauver les âmes; et comme la religion de Jésus-Christ est la source de l’ordre et de la justice, la garantie la plus shre de la moralité et de la paix, là où elle peut exercer son influence, le fondement de l’ordre est posé, l’équité se rétablira, le respect de tous les droits reviendra, et la société sera restaurée. Telle a été sa manière d’agir dans nos diverses révolutions. Elle a toujours accepté les faits accomplis et leurs conséquences, dès que la religion a été respectée, le culte rétabli ou maintenu, et par conséquent les lois divines et humaines imposées aux nations1.

1. En 1802, le pape Pie VII fait un concordat avec le premier consul de la République Française, dans lequel il reconstitue l’Eglise de France et sanctionne la' vente des biens ecclésiastiques, à la condition pour l’État de subvenir convenablement à la subsistance des ministres de la religion et aux frais du culte. Le pape reconnaît donc la république et son chef, puisqu’il traite avec eux, et cela sans mettre en question, sans discuter les droits dé la royauté déchue, que l’Église laisse pour ce qu’ils sont, sans les infirmer ni les confirmer, déclarant par là au inonde qu’elle ne veut pas intervenir dans les intérêts politiques, et que, fidèle à sa mission, elle veut une seule chose, rétablir la religion catholique en France, afin que les âmes qui sont sous sa juridiction spirituelle ne restent point dépourvues des moyens du salut. A cette fin, et uniquement à cette fin, elle traite, aussitôt que cela est possible, avec le pouvoir de fait qui y domine, parce que ce pouvoir, assez fort pour rétablir l’ordre et assurer l’ob-

Or, si l’Église par ses souverains Pontifes, par ses évêques, accepte un gouvernement nou-

servation de la justice, lui offre toutes les garanties d’une puissance ordonnée par Dieu pour devenir le ministre du bien : minister in bonum.

En 1804, le pape consent à se rendre à Paris pour sacrer Napoléon empereur. Ici, encore, il fait un acte purement ecclésiastique, et il le fait uniquement dans l’intérêt de la religion, dont le nouveau César s’est déclaré le protecteur, le restaurateur dans les temps les plus difficiles et au milieu des plus grands obstacles. Le souverain pontife passe par-dessus toutes ses répugnances, sacrifie ses convictions personnelles. 11 sait très-bien ce qu’a été Bonaparte en Italie, en Égypte, en France; il n’a pas oublié tout ce qui est arrivé dans ce pays depuis le commencement de la révolution jusqu’à la mort de Louis XVI et au delà. Toutes ces choses disparaissent devant le grand intérêt de la religion catholique, dont il est le premier dépositaire, le chef suprême, et qu'ainsi il a plus que personne la mission de conserver et de développer sur la terre. Il s’élève donc au-dessus des calculs de la politique , des vues diplomatiques et des intérêts humains, comme il a surmonté ses propres sentiments pour ne voir qu'une seule chose, la religion catholique, pour ne plus vouloir qu’une chose, la restauration de l’Église en France. Avec l’Eglise, tout se rétablira, l’ordre, la justice, les droits de tout le monde. Mais sans l’Église, sans la religion, rien ne se consolidera, même ce qu’il y a de plus légitime au monde, et à plus forte raison ce qui est perdu ne se retrouvera pas. Les droits méconnus ou violés n’auront jamais de satisfaction.

Les faits ont justifié la prudence hardie de Pie VII. Jamais mesure plus importante n’avait été prise par un pape; jamais la puissance pontificale n’avait été plus largement, plus absolument exercée, et cela dans la partie du monde catholique qui jusque-là y avait mis le plus d'en-

veau, même sorti d’une insurrection violente ; si, sans discuter le droit de ce gouvernement,

traves, chez un peuple qui se vantait d’être le plus jaloux de ses libertés vis-à-vis de la puissance du Saint-Siège. L'Église gallicane tout entière, avec tous ses privilèges, immunités et libertés, est détruite d’un trait de plume; tous les évêques, qui n’ont pas voulu se démettre, sont déposés, et une nouvelle Église surgit sur le sol français avec de nouveaux prélats et des juridictions nouvelles. Par l’influence de la religion et de son culte l’ordre moral et social se consolide, la législation s’affermit, les mœurs s’améliorent, et, après quelques années, le monde, étonné de la puissance et de la gloire du nouvel empereur, qui a fait de si grandes choses, s’étonne plus encore de le voir tomber de si haut, et céder le trône, 'qu'il a relevé, aux fils de saint Louis et de Henri IV, aux successeurs de Louis XVI, dont les droits obscurcis, mais réservés, reparaissent au moment marqué par la Providence, et sont proclamés et réalisés de la manière la plus inattendue.

En 1830, la branche aînée des Bourbons est brisée-; la branche cadette s’y substitue. Du vivant de Charles X expulsé, le duc d’Orléans est proclamé roi des Français. Le voilà roi par la volonté ou par le vœu du peuple, et si la monarchie doit subsister, lui seul en ce moment est capable de la soutenir. 11 la soutient en effet, moins noble, moins digne que ses aînés, mais cependant avec toutes les conditions d’un gouvernement régulier, qui maintient l’ordre et fait respecter la justice. La religion, un moment attaquée, retrouve bientôt sa paix, sa sécurité; ses temples sont multipliés, embellis, et ses ministres peuvent vaquer librement aux fonctions du culte et au soin des âmes. L’Église ne repousse point ce nouveau gouvernement, quoi qu'elle puisse penser de son origine; elle le reconnaît comme fait, sans discuter son droit. En traitant avec lui, elle ne lui demande qu’une chose, de protéger la

elle le reconnaît de fait et comme un fait respectable, c’est-à-dire comme une puissance qui a droit d’êlre obéie, .parce qu’elle devient ministre de Dieu pour le bien en rétablissant l’ordre public et en faisant respecter la justice, peut-on dire qu’elle condamne absolument, et pour le seul fait de leur participation, tous ceux qui ont pris part à l'insurrection et qui se sont employés directement ou indirectement à la faire réussir? Sans doute elle condamne hautement les crimes qui ont pu être commis, les moyens odieux ou immoraux qui ont pu servir.

religion et d’accorder tout ce qui est nécessaire au culte. Ici, encore, les traités et les relations diplomatiques avec le Saint-Siège n’emportent pas plus la reconnaissance des droits politiques de la dynastie d’Orléans, que le concordat de 1802 n’impliquait ceux de la république ou du premier consul. Le fait accompli est seul accepté; le droit subsiste tout entier pour reparaître en son temps, s’il y a lieu, et être discuté par qui il appartient, les peuples et la Providence, au milieu du tonnerre et des éclairs des révolutions.

Et voici qu’en ces derniers temp3 un nouveau coup de foudre frappe la branche cadette à son tour. La voilà brisée aussi; son tronc est renversé, et ses rameaux nombreux et florissants secoués et jetés au vent. Le peuple se déclare seul souverain, et cette fois il n’y a plus d’équivoque ; c’est une volonté bien déclarée. La république est proclamée sur les débris de la monarchie. La charte, qui devait régner à tout jamais, parce qu’elle devait être une

c’est-à-dire tout ce qui est contraire aux commandements de la loi divine; mais le seul acte d’avoir contribué à renverser un pouvoir qui a manqué à ses engagements et rompu son contrat avec le peuple, d’avoir repoussé par la force la force d’un gouvernement oppresseur des libertés publiques au mépris de ses serments, nous ne pensons pas que l’Église le condamne, "et nous avons tout lieu de croire, par sa conduite en de si graves circonstances, qu’elle l’excuse et le pardonne.

L’Église n’autorise jamais l’i nsurrection , dans

vérité, est déchirée; la constitution du pays est rasée, toutes les institutions détruites ou ébranlées, et la dynastie, qui était inviolable, violée dans son chef et dans ses descendants. Que fait l'Église en ce moment terrible? Au cri de Liberté! elle répond Liberté! Elle se rallie tout aussitôt au gouvernement provisoire, né de l’émeute et dans le sein de l’insurrection, sans titre, sans droit, sans mission autre que la nécessité du moment Elle s’y rallie sagement, parce qu’avant tout elle veut l’ordre public, la justice commune, le respect des personnes et des propriétés; et elle veut tout cela comme les conditions indispensables de la société civilisée, comme les moyens nécessaires du perfectionnement de la civilisation par la religion et les bonnes mœurs. Comme un gouvernement quelconque vaut encore mieux que l’anarchie, elle accepte, elle soutient celui que la nécessité présente pour rétablir l’ordre, et par l’ordre maintenir la religion, son culte, ses ministres, et tout ce qui sert au salut des âmes.

quelque cas que ce soit; elle y excite encore moins; elle peut l’excuser quelquefois, et toujours elle est miséricordieuse envers ceux qui ont agi de bonne foi, sincèrement, par l’indignation du droit violé et par l’entraînement de l’amour de la liberté. Elle a toujours accepté comme un fait accompli tout gouvernement nouveau, qui s’est montré juste, modéré, protecteur des droits de tous, et surtout de la religion et de son culte.

L’Église recommande à tous ceux qui croient en sa parole d’obéir à la puissance établie aussi longtemps qu’il leur sera possible; de supporter tout ce qui est supportable, plutôt que de provoquer des bouleversements dont personne ne peut prévoir les suites; et dans le cas où l’injustice. devient trop criante, l’oppression trop lourde, la tyrannie flagrante, de résister d’abord passivement, c’est-à-dire de paralyser, d’annuler autant qu’il sera possible l’action du pouvoir par la force d’inertie, en lui refusant tout concours non absolument nécessaire: puis de résister encore tout en obéissant, c’est-àdire d’employer tous les moyens légaux et moraux propres à empêcher les mesures tyran-

niques du gouvernement, sans s’y opposer par les armes; et enfin de n’avoir recours à ce moyen extrême que dans la dernière nécessité, c’est-à-dire comme moyen de défense naturelle, quand le pouvoir emploie lui-même la force pour violer les droits des citoyens ou les empêcher d’en user.

Et encore, dans cette extrémité, elle conseille aux chrétiens la plus grande prudence, la plus sage réserve, parce que :

1" Dans la lutte des citoyens avec le gouvernement, il est très-difficile de distinguer nettement les limites du droit, jusqu’où le pouvoir peut aller légalement, et le point précis où l’on doit l’arrêter, où l’on peut lui résister. II faudrait un arbitre impartial pour le déterminer, et dans ces conjonctures malheureuses les passions surexcitées sont ordinairement juges dans leur propre cause.

2° Il est toujours très-grave de s’insurger contre le gouvernement de son pays, quel qu’il soit: Car il est bien difficile à un individu d’assigner précisément le moment où ce gouvernement forfait à ses devoirs, à sa mission et mérite déchéance. Et puis, un citoyen con-

sciencieux, un chrétien osera-t-il prendre une (elle initiative, se donner lui-même une telle mission, jusqu’à saisir les armes pour l’accomplir? Un vrai chrétien reculera jusqu’à la dernière extrémité; il souflrira tout ce qu’il pourra endurer avant de s’y résoudre, à cause des conséquences terribles d’un tel acte pour la vie actuelle et pour la vie future.

3° Enfin, les suites de l’insurrection, même de celle qui parait la plus juste, sont incalculables; elles peuvent être en définitive plus funestes à la chose publique que le despotisme dont on veut la délivrer- Or, si l’on peut soupçonner qu’il en soit ainsi, il serait imprudent, il serait criminel et absurde à la fois d’employer un prétendu remède, qui ne servirait qu’à aggraver le mai, et serait » pire que la maladie. Il vaut mieux laisser mourir le malade de lui-même, quand les médicaments ne peuvent que hâter sa fin ou la rendre plus douloureuse.

Aussi, d’après toutes ces considérations, qui ressortent de la doctrine et de l’esprit de l’Église catholique, nous croyons pouvoir affirmer, que dans une société politique composée de vrais

chrétiens il n’y aurait point de révolutions. Les changements à faire dans la constitution, dans les institutions, dans le gouvernement, et ils sont nécessaires avec le temps par le renouvellement continuel des hommes et des choses, s’opéreraient graduellement, de gré à gré, sans secousse, avec intelligence et bonne volonté des deux parts. Le droit gêné, contrarié, réclamerait avec modération et se dégagerait doucement par la force morale de la discussion. Le pouvoir, convenablement limité et sérieusement responsable, parce qu’à ses yeux il le serait devant Dieu plus encore que devant les hommes, se garderait bien d’arrêter le cours de la justice en lui opposant des obstacles imprudents qui le changent en torrent fougueux. Il lui laisserait un libre passage tout en le maintenant dans ses bords ; il s’attacherait consciencieusement à discerner et à satisfaire, autant qu’il lui serait possible, les exigences nouvelles mais légitimes des libertés publiques , et il le ferait d’autant plus volontiers et plus largement, qu’il serait plus désintéressé, et ne mettrait point son propre avantage ou un intérêt dynastique au-dessus de la chose commune. .

El alors on aurait une société forte, puissante et calme, qui, se perfectionnant peu à peu et avançant toujours dans la voie du progrès véritable sans reculer jamais, se consoliderait en se développant, et ne risquerait point de se ruiner elle-même par des agitations intestines, qui détruisent en un jour le fruit de plusieurs siècles. Chez une telle nation, animée et gouvernée par l’esprit de l’Évangile, on ne verrait point de ces drames sanglants qu’on appelle révolutions , et qui, tout admirables et prodigieux qu’ils puissent être par la force et le courage qui s’y déploient, ne laissent pas que d’ébranler le monde civilisé, de ruiner les États jusque dans leurs bases, de bouleverser toutes les existences, et de jeter les peuples dans la confusion de tous les droits, dans le désordre des esprits et des volontés, dans l’anarchie, dans la misère, et presque toujours par l’une et par l’autre dans le despotisme, et cela au nom de la liberté l Conséquence absurde, qui démontre évidemment la fausseté du principe d’où on est parti.

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