‹ La religion et la liberté (volume 2)Chapitre 20 sur 152 · IA RELIGION · texte numérisé non relu

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dans le sénat et ont envahi le patriciat, elle a penché vers la démocratie, puis enfin elle est redevenue monarchie sous le despotisme des empereurs.

Cela s’est vu de tout temps en raison des circonstances. Un peuple et un gouvernement ne s’engagent pas à tout jamais, et il y a beaucoup d’instabilité dans la destinée des nations et dans le cours des choses humaines. Le temps amène et emporte les institutions. Rien n’est permanent ici-bas, pas plus dans les sociétés que dans les individus, et la face du monde se renouvelle incessamment. »

Il y a plus, cette souveraineté, qui appartient

en puissance à un peuple, peut être aliénée par

son consentement , et cela s’est vu plus d’une fois. Elle peut être aliénée à une autre nation, par exemple à une nation victorieuse avec laquelle les vaincus font un pacte , en prêtant serment et hommage à leur vainqueur et s’engageant à lui obéir. Cela est parfaitement légitime, si l’aliénation est volontaire. Ce n’est pas la victoire qui en fait la légitimité ; la victoire est une force qui se légitime par le droit. Il faut qu’un pacte intervienne, et si une nation consent

ET LA LIBERTÉ, à se soumettreàune autre, si un petitÊtatau milieu de plusieurs États puissants remet sa souveraineté à l’un pour être protégé contrelesaulres, le protecteur en devient le légitime souverain.

La souveraineté peut encore être aliénée, en des cas extrêmes, entre les mains d’un homme, qui alors devient le maître de ce peuple par son consentement et à la condition de le sauver. C’est ce qui se voit après les révolutions entreprises pour conquérir la liberté, et qui amènent la servitude par l’anarchie. Car l’anarchie est la mort de l’état social ; c’est la dissolution de la société qui, comme tout corps vivant, ne peut exister sans une tête ; et quand elle a été violemment troublée, désorganisée , il lui faut une tête forte et un bras de fer pour la reconstituer et la remettre en ordre. Dans ce cas, le peuple aliène par le fait sa souveraineté pour retrouver l’ordre. Il se soumet à ce pouvoir sauveur, quel qu’il soit, et il reprend la vie en sacrifiant sa liberté. Caravant tout il faut vivre; la liberté politique, sans l’existence assurée, est une illusion : « Primo vivere, deinde philosophari. »

Il y a eu de ces faits dans les temps modernes,

et nous avons donné cet exemple à deux reprises. Dans l’antiquité cela se voyait souvent. Les petites républiques de la Grèce et de l’Italie passaient leur temps à se constituer et à se désorganiser, toujours déchirées par les collisions des citoyens; et enfin, fatiguées de luttes, elles appelaient un sage, un législateur.

Pythagore a institué plusieurs de ces petites républiques. Ce grand philosophe était aussi un profond politique, un homme éminemment pratique, tandis que nous autres, nous philosophons dans nos chaires, dans nos livres, mais nous ne donnons pas de lois aux nations; et au fond c’est fort heureux. Lycurgue a eu dans sa main la souveraineté de Lacédémone, et il en lit cette république singulière et rude dont on a tant parlé. Solon a fait la constitution d’Athènes. Et à Rome, dans les cas difficiles, ces citoyens si fiers de leur liberté sauvaient l’État par la dictature, qui conférait le pouvoir absolu. Pendant un temps marqué le sénat et le peuple romain abdiquaient leur autorité et remettaient la souveraineté à un seul homme. Le dictateur avait tout pouvoir sur tout et sur tous, pouvoir de vie et de mort.

C’est un remède héroïque pour éviter la ruine. Mais en certains cas toutes les nations du monde en sont là. II faut se sauver avant tout, l’État est en danger, caveant comules; et si cela ne suffit pas, imperct dictator. Et pourtant, en fait de liberté, les Romains, à coup sûr, étaient aussi exigeants et s’y entendaient autant que nous.

De ces considérations ressort la différence entre la souveraineté spirituelle et la souveraineté temporelle. Celle-ci est une chose purement humaine, quant à son organisation et à son exercice. Elle est divine dans son origine et dans son essence, parce que, comme nous l’avons dit, elle est le produit naturel de la formation de la société; car une société ne peut s’établir sans qu’une souveraineté quelconque ne surgisse en elle. Mais elle est humaine dans sa réalisation, et à ce titre toujours relative, toujours changeante ; car elle ne peut s’établir que par le consentement des hommes, « per consensumhominum, mediante natura. » C’est le contraire de la souveraineté spirituelle, qui vient directement de Dieu, descend du ciel, et n’a pas besoin du consentement des hommes ni

de ceux qui lui obéissent. Commandant au nom de Dieu et par le droit divin, elle imposé à la volonté humaine ce qu’elle doit faire ou ne pas faire. Dieu lui-même l’a organisée en fondant l’Église, et l’Esprit-Saint l’éclaire, la développe et la dirige à travers les siècles. Quant à ses ministres, c’est encore Dieu qui les appelle, les choisit, les prépare et les consacre. Ils reçoivent d’en haut un caractère sacré avec une mission céleste.

C’est pourquoi la souveraineté spirituelle ne change jamais, parce qu’elle est au-dessus du temps et de l’espace; elle s’avance vers l’éternité, entraînant avec elle les âmes pour les en rapprocher et les y faire entrer. Elle marche lentement à travers les résistances du monde, parce qu’elle n’est point animée par les passions du temps; mais elle ne s’écarte jamais de son but et ne recule jamais. Son gouvernement est toujours le même parce qu’il ne relève pas des hommes, et il est patient parce qu’il est éternel. C’est l’autorité la plus forte, parce qu’elle est la plus douce et toute morale. Elle est la seule universelle, parce qu’elle ne s’applique qu’aux esprits, et c’est pourquoi on l’appelle catholique.

Elle a le gouvernement des âmes, qui, étant au dessus du temps et de l’espace, n’appartiennent ni aux nations ni aux climats; elles viennent de l’éternité et retournent à l’éternité. La souveraineté spirituelle les atteint d’une extrémité de la terre à l’autre et les régit fortiter et suavitcr , à la manière de la sagesse divine. Son empire, s’étendant sans cesse, forme un cercle toujours plus large jusqu’à ce qu’il se confonde avec l’infini.

Voilà la souveraineté spirituelle. Heureux quand ceux qui l’exercent ne la confondent pas avec la puissance du siècle, comme cela a pu arriver, et qu’ainsi, recherchant exclusivement, comme c’est leur mission, la conduite des âmes, le salut des âmes, sans s’immiscer dans le gouvernement temporel des nations, ils ne prêtent point à l’accusation d’affecter une domination universelle et l’empire du monde 1 Ce serait l’abus de la puissance spirituelle. Mais dans chaque situation il y a un excès possible, et les abus d’une chose vraie et bonne en soi ne prescrivent pas contre l’usage. Les instruments les plus purs que Dieu emploie ici- bas, sont encore des hommes, et ainsi aux choses divi*

nés, qu’ils sont chargés de réaliser sur la terre, ils peuvent mêler du terrestre et de l’humain.

Il nous reste à tirer quelques corollaires des principes posés et des considérations développées précédemment.

1° La souveraineté en soi est de droit naturel, par conséquent divine, comme tout ce qui est de droit naturel. Le droit naturel est le droit divin non écrit, par opposition au droit révélé, qui est oral ou écrit. Elle est de droit naturel, parce qu’il est impossible que la société se forme sans qu’une souveraineté s’établisse.

Mais l’exercice de la souveraineté et la manière dont elle se constitue, c’est-à-dire le gouvernement et sa forme, sont de droit conventionnel : ex arbitrio humano. Quelle que soit cette forme, elle est consentie par ceux qui composent la société; car qui peut décider que tel homme doit gouverner et non pas tel autre, sinon les membres de l’association, à moins que le ciel n’intervienne? A coup sûr, Dieu s’en mêle toujours indirectement, « mediante natura, et per consensum hominum. » Mais s’il

le fait directement, immédiatement, alors il y a un miracle, et c’est une souveraineté surnaturelle qui est établie d’en haut. On sort dans ce cas de l’état politique ordinaire, de l’ordre de la nature, et la science n’a pas à s’en occuper.

' 2° Le pouvoir, ou la souveraineté en exercice, n’est légitime dans l’ordre naturel, que s’il sort du peuple immédiatement ou médiatement.

J’énonce ici l’opinion de saint Thomas. Voici ses paroles : « Non potest aliter haberi ut justa sit y. Il n’en peut être autrement pour qu’il soit juste. La raison confirme l’opinion de saint Thomas; car puisque ceux qui vivent en société sont des êtres intelligents et libres, personne n’a le droit de leur imposer un gouvernement, sauf Dieu, qui seul est leur supérieur naturel. Dans tout autre cas, et c’est l’ordinaire, ils doivent se le donner à eux-mêmes.

Remarquons seulement, qu’en constituant ou légitimant un gouvernement par leur consentement, ils ne créent pas pour cela la souveraineté, et c’est ici que les partisans de la souveraineté du peuple s’égarent. Ils prétendent qu’elle appartient essentiellement au peuple et

qu’il la fait par sa volonté. Nous avons montré, au contraire, qu’elle est de droit naturel, et qu’ainsi elle naît avec la société et sans la volonté des hommes, comme la puissance du père dans la famille et celle de la volonté dans l’individu.

Le peuple ne fait pas plus la souveraineté qu’il ne fait la justice ou la loi de nature. Mais li a le droit de se mêler dans l’application et l’exercice de cette souveraineté, et elle ne peut même se réaliser justement sans son intervention, « non potest aliter haberi ut justa sit. » Des êtres doués de raison doivent agir raisonnablement, en politique comme ailleurs ; et comme nul d’entre eux n’a le droit de gouverner les autres en son propre nom, puisqu’ils sont tous égaux en nature, il faut bien que celui ou ceux qui gouvernent tirent leur puissance du consentement des gouvernés. Là est la source première de toute légitimité politique dans l’ordre naturel.

Ici nous touchons à un sujet délicat, et nous tâcherons de le traiter délicatement. Il y a deux sortes de légitimité : la légitimité par l’origine et la légitimité par la fin. Un pouvoir peut deve-

nir légitime, de quelque manière qu’il s’établisse, fût-ce par la plus affreuse violence. Illégitime par son origine, s’il s’amende, si, reconnaissant l’intérêt de la société et le sien, il cherche avant tout le bien public et finit par y subordonner son bien propre , si, accomplissant sincèrement la condition fondamentale de tout pacte social, il rentre dans l’ordre; alors il devient légitime quant au but. Car le pacte social ayant pour condition fondamentale le bien de la société, si ce pouvoir intrus fait ce bien, il agit conformément au pacte, et par conséquent il se légitime quant à la fin. C’est une légitimation par la vertu ou le génie, réparant le crime de la violence à force d’habileté ou de désintéressement.

Il y a encore une autre espèce de légitimité, mais qui est secondaire, celle de la succession au pouvoir établi dans une famille par le pacte social et les lois du pays. Elle est secondaire, parce qu’elle ne peut jamais venir qu’en seconde ligne; car, pour qu’il y ait succession, il faut qu’il y ait quelque chose à transmettre, et comme le pouvoir a commencé un jour, il est évident que celui qui l’a exercé le premier, le

fondateur de la dynastie, n’a pu se succéder à lui-même. Donc on remonte nécessairement par la succession à un droit primitif dont elle est une dérivation.

Mais il y a encore un autre inconvénient à la succession; c’est que, comme elle ne commence pas le droit, elle ne peut pas non plus le perpétuer indéfiniment. Car dans ce monde rien n’est éternel. Toute succession doit finir un jour. Une famille s’éteint, et alors à qui se transmettra le pouvoir? Il n’y a plus de successeur, et cependant un peuple ne peut pas rester sans gouvernement. Il faut donc revenir au droit primitif.

Ainsi, la succession, ou la légitimité par héritage, qui est réelle et légale si elle est établie par la loi du pays, défaille aux deux bouts de la chaîne. A l’origine elle suppose un droit qu’elle transmet, et à sa fin, quand elle n’a plus personne à qui communiquer le pouvoir puisqu’il n’y a plus d’héritier, elle le laisse disponible, et par conséquent il revient naturellement à son principe, qui posera, s’il y a lieu, une nouvelle dynastie. Ainsi se renouvelle la face du monde et des empires.

Bien que ces questions soient délicates, elles ne sont cependant pas si embarrassantes qu’on le dit, et on leur fait beaucoup trop d’honneur ou d’affront en les supposant si dangereuses. Il faut seulement les étudier sans esprit de parti, et ne pas chercher dans les problèmes des solutions voulues d’avance. Il faut laisser parler les faits, en les examinant avec sincérité et avec la résolution bien arrêtée de ne pas substituer à leurs réponses, toujours intelligibles quand on veut les écouter et en tenir compte, les suggestions des préjugés, de l’intérêt ou de la passion.

3° Mais voici une autre conséquence grave, sur laquelle j’appelle l’attention, parce qu’elle conjure le péril de cette fausse doctrine trop répandue de nos jours, qui, exaltant le peuple au-dessus du pouvoir, lequel ne serait que son mandataire, en soumettant l’autorité au bon plaisir de ceux qu’elle doit gouverner, lui ôte sa force en lui ôtant son principe.

Ce troisième corollaire peut être formulé en ces termes : la souveraineté n’est pas déléguée par le peuple, et le gouvernement, quel qu’il soit, n’est point son mandataire. Elle n’est ni une délégation ni un mandat, parce que le

peuple ne la faisant pas, il n’en est ni le principe ni le maître. Elle naît spontanément aussitôt que la société se forme, et par conséquent le .peuple qui la possède en puissance, s’il ne veut pas l’exercer par lui-même, peut en remettre l’exercice ou l’usage à un homme ou à plusieurs. Mais alors cet homme n’est ni son délégué ni son agent. Il le substitue à sa puissance, lui remettant entre les mains son droit de souveraineté à certaines conditions marquées par le pacte social.

Par là cet homme ou ce corps, investi de l’autorité par le peuple, devient le représentant de Dieu, en ce sens qu’il jouit de la souveraineté qui est de droit naturel ou divin, et d’un autre côté, il est le représentant ou plutôt le substitué du peuple qui lui abandonne, non pas la souveraineté en soi, dont il n’est pas le maître, mais l’usage de l’autorité qu’il est incapable d’exercer.

Pour me servir d’une comparaison triviale qui rend assez bien ma pensée, il se fait entre le peuple et le gouvernement une espèce de contrat semblable à un bail entre un propriétaire et un locataire, bail en vertu duquel le

propriétaire ayant loué sa maison ne peut plus en jouir, et substitue le locataire dans tous ses droits, quant à l’habitation. Il ne peut le renvoyer, tant qu’il ne viole pas les conditions du bail , et s’il les viole, il faut un procès pour l’évincer.

De môme dans un État, celui auquel l’exercice de la souveraineté a été remis en jouit, l’applique, l’exerce. Le peuple la lui a mise entre les mains, l’a transportée en lui à certaines conditions ; il y a un pacte, et tant que ce pacte est observé, ce qui a été concédé ne peut pas être retiré. On ne le peut selon la justice, bien qu’on le puisse toujours par la violence. Mais en politique comme ailleurs et plus qu’ailleurs, quand la violence prend la place de l’équité, tout tourne à mal et on en subit bientôt les tristes conséquences.

Si le souverain n’est pas le mandataire du peuple, le peuple n’a pas le droit de le changer à sa guise, tant qu’il fait son devoir et accomplit les conditions du pacte social. Il n’est pas le délégué du peuple, mais il en est le représentant, ou plutôt le substitué, c’est-à-dire que le peuple lui ayant remis ses droits à l’exercice

392 LA RELIGION ET LA LIBERTÉ, de la puissance, s’en est dépouillé en faveur d’un homme ou d’un corps. Il ne la possède plus, il ne peut plus en user; car on ne peut pas en même temps donner et garder. S’il a transporté le gouvernement dans un autre, il ne doit plus gouverner lui-même, et en concédant à un homme l’autorité, il s’est par cela même engagé à lui obéir. L’homme, qu’il a fait souverain ou prince, est devenu son supérieur par l’institution même du gouvernement.

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