‹ La religion et la liberté (volume 2)Chapitre 2 sur 152 · PREMIERE CONFERENCE · texte numérisé non relu

PREMIERE CONFERENCE

Où l’on expose les raisons de ce préjugé, que l’Église catholique est hostile à la liberté.

Monseigneur,

Messieurs,

C’est avec émotion que nous montons pour la première fois dans cette chaire des Conférences de Notre-Dame, occupée successivement par des orateurs si distingués. Mais une pensée nous rassure et nous encourage, c’est que nous venons ici remplir un devoir et non pas chercher une

gloire. Ce n’est pas l’homme qui vous parle, c’est le ministre de Jésus-Christ, envoyé par son maître dans le monde pour annoncer sa divine parole et la faire retentir jusqu’aux extrémités de la terre. Nous avons donc une mission; cette mission, nous ne la tenons pas de - nous-même, nous la tenons de notre Évêque, qui nous envoie vers vous. Ainsi, Messieurs, nous paraissons ici comme le soldat sur le champ de bataille ; son chef lui dit : Va là ! et il va, et il risque courageusement sa vie sans pouvoir garantir la victoire.

Je viens vous parler d’une grande chose, d’une chose qui préoccupe maintenant tous les esprits et agite toutes les âmes, savoir : le rapport de la religion avec la liberté. Religion, liberté! deux mots qui expriment ce qu’il y a de plus sublime et de plus admirable dans le monde; deux mots qui se correspondent et s’expliquent l’un par l’autre, comme le ciel et la terre. La religion, la liberté, si chères, si sacrées aux cœurs nobles et purs, si bien faites pour s’entendre, pour s’embrasser, pour se pénétrer, et quelquefois cependant, par la faute des hommes, paraissant se repousser l’une

l’autre et se combattre ! Je dis par la faute des hommes : car nous essayerons de vous montrer que la religion et la liberté se conviennent par leur essence, et que, bien loin de s’exclure, elles s’appellent, tendent l’une vers l’autre et se fortifient merveilleusement.

Mais, dira-t-on peut-être, pourquoi venir agiter maintenant cette grande question, et dans le lieu sacré? Est-ce que le rapport entre la religion et la liberté n’est pas aussi ancien que les deux termes qu’il unit? Est-ce que la religion aurait changé de nature? Jamais. Estce que la liberté serait autre maintenant qu’elle apparut jadis? Peut-être. Non, Messieurs, ces deux choses n’ont pas changé dans leur essence, mais le temps a marché, les siècles ont renouvelé le monde. Le développement s’est opéré, et les formes ne sont plus les mêmes. Il y a donc sous ce rapport une question nouvelle, et c’est la question du jour; car si chaque chose a son temps dans le monde, chaque question a aussi son moment.

Il y a quelques années nous n’aurions pas osé prendre la parole sur un tel sujet dans ce temple. Maintenant, que craindrions-nous? Le

nom de liberté a retenti au Capitole chrétien. Le Pontife souverain a donné le signal; il a compris ce que l’état présent de l’humanité réclame, et dans la conscience forte et profonde qu’il a des besoins de son époque et de la puissance inébranlable de la religion dont il est le chef, il a vu et déclaré que la religion et la liberté étaient faites pour s’entendre; que le temps était venu de manifester solennellement au monde leur accord, et qu’après des siècles de luttes leur réconciliation devait être éclatante. Il a donné au monde plus que des paroles, il a fondé des institutions ; et ici, Messieurs, les paroles généreuses du Vatican ont trouvé de l’écho.

La voix de notre digne Archevêque s’est fait entendre à son tour, proclamant avec la force et la simplicité qui la caractérisent, qu’il y a dans le monde une véritable liberté que la religion aime et réclame ; que le Christianisme en est la source, et qu’il faut remonter à cette source pour la retrouver dans toute sa pureté, dans toute sa vérité. Votre Archevêque vous a demandé de coopérer par vos prières à la grande œuvre de l’immortel Pontife. Enfin, au

pied môme dii Vatican, une voix éloquente a retenti, qui a montré au monde l’accord admirable de la religion et de la liberté. Vous avez tous entendu les nobles accents de cette voix religieuse et libre, qui a rendu la justice de la mort à l’un des plus grands hommes des temps modernes; et assurément, Messieurs, ce qui a fait Daniel O’Connell si grand, si puissant, c’est qu’il a aimé de toute §on âme la religion et la liberté, c’est qu’il les a unies dans sa conscience comme dans son affection, ne les comprenant pas l’une sans l’autre, et ne voulant devenir un citoyen libre qu’à la condition de rester un vrai chrétien.

Et voilà pourquoi nous venons à notre tour prendre la parole sur un tel ksujet. La route nous a été ouverte, et nous y entrons avec sécurité ; car nous avons devant nous de nobles antécédents, les autorités les plus hautes du monde, et c’est en ces autorités que notre faiblesse prend sa confiance.

Ne croyez pas cependant que nous venions ici vous exposer des théories politiques. Ce n’est point le lieu, ce n’est point le moment; nous ne voulons qu’une chose : combattre et détruire.

s’il se peut, un préjugé trop répandu, savoir : que la religion catholique est hostile à la liberté.

Nous venons combattre ce préjugé, parce, qu’il obscurcit et embarrasse les esprits sincères , parce qu’il arrête et resserre de nobles cœurs, qui, aimant passionnément la liberté, ressentent une certaine aversion pour l’Église, et s’en tiennent éloignés, la croyant ennemie de ce qu’ils admirent et chérissent le plus. C’est à ceux-là surtout que nous voulons parler; ce sont ces âmes d’élite que nous avons à cœur de convaincre et de persuader; heureux si nous pouvons dissiper en elles une fausse opinion, les ramener d’un égarement funeste, et les réconcilier avec la religion catholique, qui, bien loin d’être l’ennemie de la vraie liberté, en est au contraire le principe et la plus sûre garantie.

Et d’abord, Messieurs, afin de déblayer notre terrain et d’y poser nettement la question, cherchons dans cette première Conférence ce qui a donné lieu au préjugé que nous combattons. J’y vois trois causes principales : 1° le -caractère de l’Église méconnu; 2° l’impru-

dence de quelques-uns de ses ministres ou de ses amis; 3° les clameurs intéressées de ses ennemis.

Le caractère de l’Église méconnu. C’est-àdire, Messieurs, que dans le inonde on a représenté l’Église comme le modèle des gouvernements absolus, et en même temps on a déclaré qu’elle est opposée à toute nouveauté, et par conséquent à tout progrès ; et cela parce qu’en effet l’Église dans son enseignement dogmatique parle avec autorité ; parce qu’elle n’admet point la nouveauté dans le dogme, et appuie toujours ses décisions sur la tradition.

Messieurs, dans ce reproche fait à l’Église catholique, il y a du vrai, il y a du faux. Il y a du vrai, et voici où est la vérité : c’est qu’en effet l’Église, quand elle enseigne ce qu’elle a mission d’enseigner, parle avec une autorité pleine et sans restriction. Elle impose sa parole, parce que sa parole est la parole éternelle, parce qu’elle l’a reçue du ciel et qu’elle est chargée de l’annoncer à la terre. Mais remarquez que la parole dogmatique de l’Église est une parole divine, surnaturelle ; que Dieu luimême a parlé par ses prophètes, par ses en-

voyés, par Jésus-Christ, le Verbe incarné, et par ses apôtres. L’Église est dépositaire et interprète de celte parole vivante ; elle doit la transmettre dans toute sa pureté, dans toute son intégrité, dans toute sa vérité, comme elle lui a été donnée d’en haut. Sa mission est de redire fidèlement à la terre ce que le ciel lui a dit.

Mais, Messieurs, s’il en est ainsi pour les choses surnaturelles et dans les définitions dogmatiques, dans les choses purement naturelles il en est autrement ; là, l’Église n’a point de dogme à définir, elle n’impose rien à la foi. Eh ! quoi de plus naturel, je vous le demande, que les gouvernements de la terre et leurs institutions ! Quoi de plus naturel que l’avénement ou la destruction des dynasties; le changement ou l’extinction des droits acquis, le renouvellement des établissements humains, le bouleversement de tous ces édifices faits de main d'homme? Et tout cela, dans l’ordre pratique et politique, est-ce autre chose au fond, avec d’autres formes et en d’autres circonstances, que la mutation incessante,^ perpétuelle révolution des opinions, des systèmes et des théories dans la science humaine? Or, Dieu a abandonné le monde et

l’ordre naturel du monde aux disputes des hommes.

Saint Augustin a dit : In necessariis unitas, in dubiis liber tas, in omnibus charitas. C’est la devise de l’enseignement de l’Église. Autant elle est rigoureuse, stricte, exigeante dans les choses nécessaires, c’est-à-dire dans toutes celles qui se rapportent au salut, autant elle est tolérante, large et vraiment libérale dans les choses douteuses , et principalement pour les opinions purement humaines. Dans ces choses, elle n’a ni le droit ni l’envie de dogmatiser. Elle aussi, elle abandonne aux disputes des hommes , aux débats du temps, les choses passagères de l’homme et du temps. Il y a donc une confusion dans le reproche qu’on lui adresse. On lui impute une usurpation, une espèce de tyrannie, dont elle ne fut jamais coupable.

On a dit aussi que l'Église affecte la monarchie universelle, et qu’elle veut gouverner le monde par la théocratie. Oui, Messieurs, elle aspire à la monarchie universelle ; mais cette monarchie est celle des âmes et des esprits; c’est le règne de Dieu sur les cœurs, dont nous demandons tous les jours l’avénement; c’est la

réunion de tous les hommes dans une même foi, dans une même espérance, dans un même amour, afin que le dernier vœu du Rédempteur soit accompli : « Qu’ils soient un, ô mon Père, comme vous et moi nous sommes un ! »

' Oui, cette grande, cette belle unité de tous les hommes est le but et l’espérance de l’Église, parce qu’elle est comme la dernière volonté de son fondateur. C’est le testament qu’il lui a laissé. Elle est justement son Église pour l’exécuter et l’accomplir dans toute sa teneur. 'Voilà la domination qu’elle affecte hautement, et si jamais quelques hommes ont rêvé une autre monarchie pour elle, elle n’en est pas responsable

On dit encore que l’Église prétend imposer aux sujets, à l’égard du souverain, la même obéissance qu’elle commande aux prêtres vis-àvis de leur évêque. Cela est inexact; l’obéissance n’est pas la même, parce que les situations sont autres et les rapports différents. Mais après cela, croyez-vous donc, Messieurs, que l’Église impose à ses ministres une obéissance servile? Le prêtre soumis à son évêque obéit dans une certaine mesure et à certaines condi-

tions. Il n’y a donc là ni absolutisme, ni obéissance passive ; il y a une autorité tempérée, une obéissance raisonnable, qui, loin de nous rabaisser, nous relève et nous ennoblit, parce qu’elle est toute volontaire.

Et même, quand l’Église parle dogmatiquement, quand elle impose à la foi les vérités éternelles, croyez-vous qu’elle ne respecte pas encore la liberté? Mais rien n’est plus libre que l’acte de foi ! L’Église proclame la vérité ; elle nous dit : Voilà ce qu’il faut croire pour être sauvé, et vous avez la puissance de ne pas vous sauver, de vous perdre, si vous le voulez; car Dieu, qui nous a créés sans nous, dit saint Augustin, sans nous ne peut pas nous sauver.

Et c’est peut-être dans l’acte de foi que se trouve l’exercice le plus essentiel et le plus décisif de la liberté humaine. Oui, dans cette retraite profonde du cœur humain, au foyer même de notre être, au centre le plus intime de nôtre vie, la volonté peut répondre à la grâce ou la repousser. Elle peut toujours dire oui ou non à la parole de vérité. A ce titre, elle est souveraine chez elle, et rien dans le ciel et sur la terre ne peut la forcer. Témoin le mal-

heur éternel de la créature coupable et insensée qui refuse la loi divine et déclare la guerre à son créateur.

C’est aussi à ce titre, Messieurs, que vous êtes chrétiens; vous ne pouvez l’être malgré vous ni sans vous, et dans votre foi, qui est un don du ciel, votre liberté a sa part ; car on ne donne pas à qui ne veut pas recevoir. Donc, quand on vient dire que l’Église tyrannise les consciences en imposant la foi , on montre en vérité qu’on ne sait pas ce que c’est que la foi, et qu’on ne comprend rien à la liberté humaine.

L’Église catholique, dit-on, est opposée à tout ce qui est nouveau, et par conséquent au progrès. Eh bien! Je le dirai encore, dans ce reproche, il y a du vrai et du faux. Il y a du vrai; oui , l’Église n’admet pas la nouveauté dans les principes, car ces principes, elle les trouve dans la parole de Dieu, elle les puise à la source éternelle. Or, comment voulez-vous qu’il y ait du nouveau dans ce qui est éternel? La nouveauté c’est le développement, le développement c’est le temps, et le temps est exclu par l’éternité.

Ainsi, nous l’avouons, l’Église n’admet pas et ne peut admettre de nouveaux principes, puisque la parole divine, qui les lui donne, est immuable et parfaite comme Dieu. Mais elle admet la nouveauté dans le développement de ces principes sur la terre, dans l’application successive de l’éternelle parole aux besoins variables du monde ; car cette parole tombée du ciel est une semence immortelle qui porte virtuellement en elle l’avenir de beaucoup de générations.

Tout ce qui en sortira avec le temps, par le temps, et dans le temps, y est déjà contenu en puissance. La semence en elle-même, dans sa substance, n’admettra jamais rien de nouveau; mais hors d’elle-môme, par son développement, quand elle sera mise en terre et y germera, elle produira sans cesse de nouveaux plants, elle se ressèmera toujours à travers les siècles dans de nouveaux terrains, et les richesses qu’elle a dans ses entrailles, les vertus qu’elle renferme, toujours les mêmes quant à l’essence, deviendront toujours nouvelles dans leur manifestation et par la forme.

Telle est la parole divine pour l’Église ; elle

la sème sans cesse et la ressème toujours sur la terre, qui est le champ de Dieu. Elle la répand avec amour et la distribue avec zèle à toutes les générations. Aussi l’enseignement de l'Église, toujours le même dans son fonds immuable, dans son expression dogmatique, se transforme . en raison du besoin des intelligences, s’accommode à toutes les faiblesses, se faisant tout à tous pour les éclairer tous, pour les sauver tous, A tous il offre la même nourriture, le pain de vie sous des formes et avec des saveurs diverses ; à tous il dit les mêmes vérités d'une manière autre, suivant l’état de chacun ; il dit toujours la même chose, et toujours d’une manière nouvelle, novc sed non nova.

Voilà aussi comment l’Église entend et aime le progrès : elle aime le progrès gradué, mesuré, solide, qui a sa source dans le passé et qui marche avec calme et sûreté vers l’avenir. Mais les mouvements brusques, saccadés, qui brisent et bouleversent, les marches aveugles et haletantes qui vont en avant sans savoir où, sans rien par derrière qui les soutienne, sans une clarté du ciel qui les dirige, elle n’en veut pas. Elle s’avance toujours appuyée sur le passé , et

trouve dans ce qui s’est fait le point de départ et l’indication de ce qui reste à faire.

Voilà comme elle comprend le vrai progrès, et certainement, Messieurs, vous l’entendez tous ainsi dans votre conscience chrétienne et même dans votre bon sens d’homme. Car enfin nous ne sommes pas d’hier. Notre vie est appuyée sur ses antécédents ; nous avons nos racines dans ce qui nous a précédés, et c’est seulement à cette condition que, dans le cours du temps qui emporte tout avec lui et au milieu des agitations du monde, nous pouvons avoir quelque solidité, quelque fixité. Marchons donc en avant quand Dieu et le monde nous y appellent, mais en suivant avec courage, intelligence et persévérance la voie frayée par nos aïeux.

C’est ainsi que le grand Pontife, qui donne aujourd’hui au monde un si grand enseignement et un si bel exemple, comprend le progrès et veut le développer en le dirigeant, en le réglant par la sagesse traditionnelle, qui fait la vie de l’Église et le salut du monde.

Il n’y a donc pas à s’étonner que les hommes de désordre et d’agitation accusent l’Église d’être l’ennemie du progrès. C’est le progrès à

leur manière qu’elle ne veut pas, c’est-à-dire le mouvement brutal, passionné, désordonné, convulsif, sans point de départ et sans terme raisonnable : agitation factice, qui vit d’illusion et croit avancer en tournant toujours sur ellemême. De là un grand mépris pour tout ce qui existe, l’envie de tout détruire pour tout refaire, et la prétention de substituer aux réalités éprouvées et jugées par l’expérience des siècles , des spéculations à priori, des utopies prétendues philosophiques, et toutes sortes de théories, fondues d’un seul jet, ou forgées de toutes pièces, et qui sortent à point nommé de ces cerveaux échauffés, comme on dit que Minerve sortit un jour tout armée de la tête de Jupiter. Non, l’Église n’acceptera jamais un tel progrès, et je rends grâces à Dieu, que de nos malheureuses expériences nous ayons au moins retiré ce fruit, d’avoir repris confiance en sa profonde sagesse en ce point comme dans tous les autres, et d’être plus disposés à écouter sa voix.

La seconde cause du préjugé que nous combattons, c’est l’imprudence de quelques ministres ou de quelques amis de l’Église. Ici nous

touchons à un point délicat, irritable. Je ne voudrais blesser personne, et d’ailleurs, je le déclare franchement, je n’ai personne à blesser. Oui, c’est une opinion répandue dans le monde, que le clergé, en général, est l’ami de tout pouvoir qui le protège, et que le plus souvent l’Église a pris le parti de la puissance contre le peuple, quand la puissance lui était favorable.

Voilà, je crois, Messieurs, l’objection dans toute sa force. Eh bien ! je dis que cette imputation est fausse, si on l’adresse à l’Église tout entière et au clergé comme corps. Il est possible qu’elle tombe sur quelques individus imprudents, ambitieux ou maladroits. Ici je sens le besoin de m’expliquer nettement.

Il ne se peut pas que la puissance spirituelle en ce monde n’ait des rapports fréquents et intimes avec la puissance temporelle, et je suis au nombre de ceux qui professent hautement que la séparation absolue de l’Église et de l’État est une chimère ou une absurdité. L’Église est faite à l’image de l’homme, et l’homme n’est pas un esprit pur, une pure intelligence, un ange : l’homme est une âme et un corps, une substance spirituelle et une substance physique,

unies par les liens de la vie et constituant par leur réunion, sans jamais se confondre, l’individualité d’une même personne.

Or, dans la personnalité humaine, puisqu’il y a deux substances , il y aussi deux sortes de besoins, les besoins spirituels et les besoins physiques ; et pour que l’existence de la personne soit conservée, les uns et les autres doivent être satisfaits selon leur mesure et à leur degré. Si donc l’Église est constituée à l’image de l’homme, comme toute personne humaine elle doit avoir un développement matériel, une existence physique ; et ainsi, pour l’entretien et la conservation de cette existence, elle a besoin du pouvoir temporel ou de l’État, comme celuici, de son côté, a besoin de l’Église pour son existence morale et dans sa vie spirituelle.

Il y a donc là des besoins réciproques, des nécessités de nature, et vous ne pouvez nier ou frustrer les uns ni les autres sans mutiler l’organisme social, sans en compromettre la vie. Je sais que de ce commerce intime, de cette incessante communication, il peut sortir des abus. Mais les abus, Messieurs, sont inévitables avec les hommes et dans les choses humaines ;

et aux yeux de la raison, l’abus ne doit jamais empêcher l’usage. Si donc vous voulez une Église constituée en ce monde avec un établissement terrestre, et toutes les conditions de l’existence d’ici-bas, il faut nécessairement qu’elle soit unie d’une certaine manière avec la puissance de ce monde, avec l’État.

Mais voici ce qui peut arriver.

Ou l’Église et l’État marchent dans la même voie, c’est-à-dire que l’État est chrétien, se fait gloire de l’être ; et dans ce cas l’Église et l’État ayant la même foi, défendant la même cause, s’accordent naturellement et se soutiennent l’un l’autre. Pourquoi se sépareraient-ils, quand ils ont les mêmes intérêts et le même but, quand ils trouvent une force et une vie communes dans leur union?

Ou bien l’État, qu’il soit croyant ou indifférent, se met en opposition avec l’Église et veut empiéter sur ses droits. Alors une lutte s’engage; car l’Église doit conserver sa puissance et maintenir sa dignité. Mais tout en combattant le pouvoir temporel dans ce qu’il usurpe, (et la puissance spirituelle combat toujours avec des armes spirituelles, avec le glaive de la pa-

rôle), l’Église le respecte et lui obéit dans tout ce qui est temporel. Elle rend toujours hommage aux gouvernements légitimement ou régulièrement établis, parce qu’ils sont ordonnés par Dieu même pour conserver l’ordre et maintenir la justice sur la terre. Elle respecte leurs droits, même quand ils violent les siens; elle emploie toutes ses ressources, elle fait tous ses efforts pour arrêter l’empiétement ou amortir la violence, et quand elle ne réussit pas, elle proteste contre la force et fait ses réserves devant Dieu et devant les hommes.

Mais n’est-il jamais arrivé que des ministres ou des amis de l’Église aient favorisé le pouvoir civil dans cette mauvaise voie ? Oui, sans doute, cela s’est vu et peut se voir encore. Les hommes sont des hommes, et tous sont faillibles. Il y a eu dans tous les temps, et il y aura jusqu’à la fin, des faiblesses et des scandales. Mais que l’Église agisse de la sorte, je dis que cela est impossible, que cela ne s’est jamais vu et ne se verra jamais, car elle ne peut manquer à sa mission divine. L’histoire en rend le témoignage. L’Eglise, en maintenant intacte l’autorité spirituelle en ce monde, a par cela même

maintenu la dignité humaine ; elle a toujours garanti le droit contre la force, et en a appelé à l’équité et à la charité contre toutes les violences des passions. Elle ne s’est pas bornée à se défendre etle-même; elle a constamment protégé les opprimés, et un des reproches les plus vifs qu’on lui ait adressés, c’est même de s’être trop mêlée du gouvernement des choses humaines dans ces temps d’obscurité et d’ignorance où la barbarie, débordant sur les pays civilisés, livrait les princes et les sujets aux instincts d’un brutal despotisme et aux emportements d’une puissance sauvage.

Voilà ce qu’elle a fait pour le bien des peuples, quand les peuples étaient incapables de se protéger et de se conduire eux-mêmes. On lui en a fait un crime plus tard, quand son assistance a paru inutile ou dangereuse. Loin de lui tenir compte du bienfait, on l’a payée d’outrages et de calomnies. L’Église n’était intervenue dans les affaires du monde que pour le mettre à l’ordre et lui apprendre à vivre. Quand il a été capable de les diriger et de se conduire lui-même, elle s’en est retirée pour se donner tout entière à ses

fonctions spirituelles. C’est ce qu’elle fait aujourd’hui. Moins que jamais elle se mêle des intérêts du siècle, elle est tout absorbée par le gouvernement des âmes. Elle sMt très -bien qu’en possédant les cœurs elle possédera le reste. Voilà son empire à elle ; voilà le sceptre qu’elle porte, le sceptre des âmes, et c’est avec ce sceptre qu’elle prétend dominer le monde.

L’accusation que nous repoussons est donc fausse, si elle tombe sur l’Église en général ; elle peut être vraie dans quelque cas particulier. Nous avouons cependant que l’Église a fait cause commune avec l’État toutes les fois qu’elle a eu les mêmes ennemis à combattre. L’autel et le trône ont dû se soutenir mutuellement quand ils ont été sapés, ébranlés par les mêmes efforts; et c’est justement parce que l’Église a toujours défendu l’ordre et les pouvoirs légitimes contre la violence et l’insurrection, qu’elle a attiré sur elle la fureur des partis et leurs calomnies.

Du reste l’Église, qui a déjà vécu dix-huit siècles, sait très-bien à quoi s’en tenir sur la protection de César. Elle a vu passer bien des Césars depuis qu’elle régénère les enfants des

hommes, les instruit et les conduit dans la voie du salut. Elle ne dédaigne pas leur secours, mais elle le reçoit toujours avec une certaine crainte, et en regardant soigneusement au prix qu’ils y mettent. En général, les applaudissements et la faveur du monde ne lui sont pas utiles. « Si vous étiez du monde, a dit le Sauveur, le monde vous aimerait. Mais vous n’êtes pas du monde, et c’est pourquoi il vous hait. » L’homme de Dieu a donc sujet de s’inquiéter quand le monde l’exalte, et l’Église de Jésus- Christ, qui a été fondée sur une croix sanglante, et qui agrandi dans le sang des martyrs, a toujours plus gagné à la persécution qu’à la protection du siècle.

Je passe maintenant à la troisième cause : les clameurs intéressées des ennemis de l’Église.

Quels sont les ennemis de l’Église? J’en vois trois, et je les nommerai franchement parleur nom.

Le premier, celui qui a le plus crié contre elle, qui crie encore tous les jours, et qui criera jusqu’à la fin des siècles, c’est l’hérésie.

L’hérésie dit que l’Église catholique est en*

2k LA RELIGION

nemie de la liberté, parce que l’Église l’empêche de dogmatiser. Eh bien! j’affirme que l’hérésie dit ici un non-sens, qu’elle confond à dessein deux libertés qui ne se ressemblent pas, savoir : la liberté dans les choses surnaturelles, qui sont l’objet de la foi, et la liberté dans les choses purement naturelles, ce qui est une affaire de nature. Ainsi, de ce que l’Église refuse et condamne à bon droit la liberté de juger dans les choses de foi qui sont au-dessus de la raison, il ne s’ensùit pas le moins du monde qu’elle rejette la liberté de penser et d’agir dans les choses du siècle, où la raison est compétente. Cette liberté de dogmatiser que l’hérésie réclame et qui la constitue hérésie, l’Église ne l’a jamais accordée et ne pourrait l’accorder sans se renier elle-même ; car elle a les paroles de la vie éternelle, elle enseigne la parole de Dieu, et l’esprit qui a dicté cette parole peut seul l’expliquer et l’interpréter.

L’hérésie fait donc un sophisme en accusant l’Église d’être ennemie de la liberté naturelle et politique, puisqu’il ne s’agit véritablement entre l’Église et elle que de la liberté dans l’ordre religieux et dogmatique. Pour vous,

catholiques fidèles et intelligents, vous vous garderez bien de réclamer cette fatale liberté de tout examiner, de tout juger. Vous savez très-bien que les dogmes ne se discutent pas ; car on ne discute pas ce qui surpasse la raison. A quoi ont servi à l’hérésie elle-même toutes ces discussions ? Quel profit a-t-elle retiré sous le rapport religieux de l’esprit propre et du jugement particulier? Elle a brisé l’unité, dont la foi est le lien le plus solide, et ensuite, n’ayant plus à quoi se’ rattacher ni de centre qui la vivifie et la soutienne, elle s’est brisée ellemême en mille opinions contradictoires, en mille sectes diverses, comme il arrive à toute branche séparée de son tronc, qui se desséchant bientôt, parce qu’elle manque de sève, dépérit et tombe en poussière. Voilà où mène cette prétendue liberté : à la séparation, à la dissolution et à la mort.

Le deuxième ennemi de l’Église est la philosophie. Ici, Messieurs, comprenez-moi bien, et ne donnez à mes paroles que le sens que j’y mets. J’entends ici la philosophie dans le sens du dix-huitième siècle. Je ne veux point parler de la philosophie chrétienne, de la

philosophie véritable, que j’estime et aime profondément, à laquelle presque toute ma vie a été consacrée, et que je cultive encore avec amour. Cette philosophie n’est point opposée à l’Église, elle lui est au contraire amie et trèssoumise

L’ennemie de l’Église est celle qui, se déclarant pleinement indépendante, ne reconnaît au-dessus d'elle aueune autorité, et ainsi veut tout juger, tout expliquer dans l'ordre surnaturel comme dans l’ordre naturel; ou plutôt, en s’élevant au-dessus de tout, et se déclarant le juge universel sinon l’auteur même de la vérité, elle nie le surnaturel et n’admet d’autres dogmes que ses opinions et les vérités qu’elle peut expliquer. Par là, explicitement ou implicitement, directement ou indirectement, ouvertement ou secrètement, elle se fait le contradicteur continuel de l’Église.

Eh bien ! explicitement, directement, ouvertement, tant mieux ! cela est plus clair, plus sincère, on sait mieux à qui l’on a affaire, et l'on peut combattre au grand jour.

Mais elle ne prend pas toujours cette allure indépendante et franche; elle revêt parfois la

toison de la brebis pour s’insinuer au milieu du bercail, et ne pas effrayer le pasteur. Elle affecte d’aimer l’Église, au moins de la respecter, sinon de la protéger; elle en prend môme quelquefois le langage et les formes, se réservant de donner aux mots la signification qu’il lui plaît, et d’imposer au symbolisme des formes l’idée qui lui convient. Mais sous cette apparence révérencieuse, il n’y a point de respect véritable. La philosophie qui salue ainsi l’Église, parce que l’Église lui paraît encore une puissance avec laquelle il faut compter, au fond la déteste, parce qu’elle la craint, la méprise, parce qu’elle ne croit point à son autorité, et dans ses spéculations comme dans sa pratique elle en combat sourdement l’enseignement et les doctrines.

Le fond de sa pensée est que la raison humaine est au-dessus de tous les dogmes, comme la volonté de l’homme est au-dessus de toute autorité; que les dogmes chrétiens ne sont point encore le dernier mot de la vérité ; qu’audessus de ces formules inférieures, de ces expressions purement humaines, œuvres du sacer-

doce et de la théologie, il y a la vérité pure, l’idée dans toute sa splendeur métaphysique, qui est l’objet de la philosophie et le dieu du philosophe. Au philosophe seul la contemplation, la vision de la vérité pure, de l’idée ; à lui seul par conséquent la vraie science, qui est aussi le vrai culte et la religion unique; au vulgaire des hommes, à tous ceux qui n’ont pas la force d’arriver à l’intuition philosophique, aux âmes faibles, aux hommes d’imagination, aux cœurs sensibles, aux femmes et aux enfants, la religion chrétienne avec son attirail de formules dogmatiques et de préceptes moraux qui expriment encore la vérité partiellement, obscurément, comme en énigme, mais d’une manière adroitement proportionnée à leur infirmité, pour ne pas dire à leur imbécillité.

Vous comprenez, Messieurs, pourquoi une telle philosophie accuse l’Église d’être ennemie de la liberté : c’est que l’Église place au-dessus de sa tête un joug qui l’importune, l’autorité du dogme. En un mot, l’Église la gêne, elle voudrait s’en débarrasser ; et comme elle ne peut la tuer, elle prend le parti de la calom-

nier, voulant au moins la perdre dans l’opinion des peuples, détruire son influence et lui ravir l’estime et l’affection des hommes.

Reste un troisième ennemi de l’Église, qui va criant partout qu’elle est l’ennemie de la liberté ; c’est, Messieurs, l’esprit de désordre, soit dans les choses publiques, soit dans Ja vie privée. Dans les choses publiques, il s’appelle l’esprit révolutionnaire; dans la vie privée, c’est l’esprit mondain.

J’appelle esprit révolutionnaire celui qui cherche, provoque, excite les révolutions dans l’intérêt des passions humaines et pour leur compte; c’est l’orgueil, l’ambition, l’avarice et la sensualité, qui veulent se satisfaire dans l’exploitation de la chose publique. Ils demandent leur place et leur part dans la fortune commune,qu’ils finissent toujours, s’ils réussissent, par confisquer à leur profit. Il leur faut la place la plus haute et la part du lion ; et, pour trouver l’une et l’autre, ils remuent, agitent, bouleversent l’ordre établi, afin d’y faire du vide et de se substituer dans ce vide. A l’esprit révolutionnaire tous les prétextes sont utiles, tous les moyens sont bons.

Cet esprit est l’ennemi de l’Église, parce qu’elle le condamne et le combat. L’Église, essentiellement conservatrice, dépositaire de la tradition, et n’avançant jamais qu’appuyée sur le passé, n’aime point l’agitation sans règle ni le mouvement sans but. Fille du ciel, animée de l’esprit de douceur et de charité, elle a en horreur la turbulence capricieuse des passions, l’emportement aveugle de la force. Quand elle marche, elle veut marcher tranquillement, sûrement, et vers une vérité; elle ne repousse pas le progrès, mais elle le veut solidement appuyé et bien dirigé. Elle ne peut donc pactiser avec l’esprit révolutionnaire, qui ne veut rien de tout cela, qui ne veut qu’une chose, le succès du moment, et le profit qui en sortira. Voilà pourquoi l’Église le gène ; elle le gênera toujours; toujours il la trouvera sur son chemin pour l’arrêter et l’entraver dans ses tendances désordonnées, dans ses funestes agitations. Vous étonnerez- vous, après cela, que l’esprit révolutionnaire calomnie l’Église ?

Reste l’esprit mondain, qui crie aussi contre l’Église, lui reprochant d’être contraire à tout ce qui est libéral. C’est la foule de ces hommes

du monde, imprudents et légers, qui, ne cherchant que l’intérêt ou le plaisir, prennent la vie comme un amusement, ne songent qu’à s’y divertir, à en jouir, n’estiment et n’aiment que ce qui sert leurs désirs, et craignent et déprécient tout ce qui leur est contraire. Or, ceux-là aussi, l’Église les gêne; elle les gêne par son existence même, qni leur rappelle sans cesse le sérieux de la vie, de la mort et de l’éternité. Elle les gêne par ses dogmes, qui confondent leur raison ; elle les gêne par ses miracles, qui leur rappellent l’intervention surnaturelle dé Dieu dans les affaires humaines ; elle les gêne par sa morale, par sa discipline, qui condamnent leur vie légère ou pervertie; elle les gêne par sa parole, qui les trouble quelquefois et remue leur conscience; elle les gêne, enfin, par l’arrêt qu’elle met au dévergondage de leur esprit, à la licence de leur cœur, aux désordres de leurs mœurs. En vérité, il n’est pas étonnant qu’ils n’aiment pas l’Église et la déprécient.

Voilà bien des ennemis, Messieurs : l’hérésie, la philosophie, l’esprit révolutionnaire et l’esprit du monde. Que d’hommes grands et petits, savants et ignorants, princes et peuples,

sont ligués contre l’Église par un intérêt commun et conspirent à la calomnier! 11 n’est donc point surprenant que tant de clameurs se fassent entendre, qu’elles retentissent si loin et que le préjugé contre l’Église, savoir: qu’elle est hostile à la liberté, soit si répandu dans le monde.

Comment le combattrons-nous? Par deux moyens : la discussion, et les faits. La discussion, la libre discussion, nous la réclamons avec toutes les ressources de la parole et de la presse. L’Église en a besoin aujourd’hui comme au temps de son origine et dans les premiers siècles du christianisme. Aujourd’hui, comme alors, elle a à se défendre contre les accusations du siècle ; il lui faut des apologistes. Aujourd’hui, comme alors, elle doit attaquer mille erreurs, qui la pressent de tous côtés et veulent la renverser pour se mettre à sa place; elle a besoin de la liberté du combat. La lice est maintenant dans la publicité; la lutte se place au grand jour et devant tout le peuple. 11 faut que l’Église ait ses mouvements libres, pour se défendre comme pour attaquer; il faut que les armes soient égales entre elle et ses ennemis.

Dans la discussion que nous allons instituer, je veux vous montrer que l’Église, catholique, loin d’être l’ennemie-née de la liberté, comme on le prétend, en est, au contraire, le principe et la garantie la plus sûre. Pour cela, il faudra bien que nous commencions par vous dire ce qu’est en elle-même la liberté politique. Car comment saisir le rapport entre deux termes, si l’un et l’autre ne sont pas connus d’avance? L’idée de la liberté politique, comme le christianisme l’entend, sera donc le sujet de notre première Conférence.

Ensuite nous montrerons que l’Église, par son institution même, est comme l’incarnation de la liberté, que son esprit est identique à l’esprit de la liberté, que son dogme en est le principe, que sa morale en est la garantie, et que sa constitution et sa discipline en sont les formes les plus exactes et l’expression la plus pure.

Voilà ce que nous voulons exposer dans la suite de ces Conférences.

Mais il y a une autre démonstration plus puissante, une preuve plus énergique : ce sont les faits.

Je vous dirai donc : Regardez le monde

moderne, comptez les libertés qui y ont paru, et voyez d’où elles viennent. La liberté morale, la source de toutes les autres, obscurcie par la fatalité des religions antiques, et peu éclaircie par les théories des philosophes, elle a été proclamée à la face du monde par la doctrine chrétienne, d’une manière si claire et si ferme, que le sens commun des hommes ne doute plus de lui-même, et la conscience, éclairée par cette autre lumière, est rassurée contre tous les sophismes de la raison.

La liberté morale, qui est l’âme du christianisme, devient le pivot du monde moderne. La liberté.domcstique, la liberté de la femme, devenue l’égale de l’homme, d’esclave qu’elle était chez les païens où elle pouvait être vendue comme une chose, qui l’a établie? L’Évangile. La liberté de l’enfant, sur lequel le père avait droit de vie et de mort, qu’il pouvait abandonner ou tuer comme un vil troupeau, qu’il traitait comme sa propriété, aujourd’hui déclaré par l’Évangile la propriété de Dieu seul, dont le père n’en est plus que le dépositaire responsable î la liberté de l’homme vis-à-vis de l’homme, qui l’a établie ? L’Évangile. L’Évangile

a sapé l’esclavage dans ses bases, tout en le respectant comme fait, comme droit acquis et éventuel. Car le propre de l’influence chrétienne, de l’action de l’Église, est d’avancer toujours, mais doucement, par les voies spirituelles, par les moyens moraux, par toutes les ressources de la -conviction et de la per-, suasion. Cette marche lente, qui a besoin de temps, qui ne compte pas avec les siècles, est en effet la plus prompte ; car elle ne s’arrête qu’au but et ne recule jamais. Je vous dirai : Contemplez le moyen âge avec son exubérance de vie, son efflorescence de liberté, son effervescence de républiques; qui a provoqué, soutenu tout ce mouvement? qui a excité, protégé toutes ces sociétés libres? L’Église. Qui les a combattues, détruites? César.

Regardez, à des temps plus proches de nous, cette Suisse catholique qui s’est affranchie si courageusement et a donné au monde l’exemple de la liberté la plus démocratique, unie à la foi la plus vive et la plus soumise. Cette Suisse primitive, ces cantons libérateurs aussi fiers de leur indépendance politique que glorieux de leur obéissance à l’Église, est-ce que l’Église les

a gênés dans leur amour, dans leur enthousiasme pour la liberté ? Est-ce que la foi catholique a rétréci leur cœur ou paralysé leur courage?

Oh! Messieurs, quand je considère ce qui s’est fait autrefois dans ce noble pays, sous l’influence dominante de l’Église, et ce qui s’y passe aujourd’hui, sous le règne de l’hérésie, je ne puis retenir l’indignation qui me saisit. Où en est la liberté dans ce malheureux pays? Que sont devenus la liberté de conscience, la sûreté des personnes, le droit de propriété, la souveraineté cantonale, tous les droits acquis parle sang, par le temps et par les traités? Tout est violé, méprisé, foulé aux pieds; et ce qu’il y a de plus déplorable, la liberté est détruite au nom de la liberté même.

Une voix éloquente et chrétienne a dénoncé d entièrement ces abominations au monde civilisé devant l’élite de la France, et ses accents courageux et pleins de douleur, qui ont ému d’indignation et mis hors d’elle tout une grande assemblée, auront de l’écho par toute la terre. Il faut qu’on sache bien ce que c’est que le faux libéralisme et de quoi il est

capable. Il faut qu’il soit bien constaté que la liberté qui en appelle à la violence et qui veut triompher par la force, n’est plus la vraie liberté, mais la licence hypocrite, c’est-à-dire la passion masquée. Oui, c’est la haine de l’ordre, du droit, de la civilisation, c’est surtout la haine de la religion chrétienne qui s’est satisfaite en celle conjoncture. Rien n’a été respecté de ce qu’il y a de plus respectable dans le monde, pas même le vaincu après la défaite. Le mépris et la dérision ont achevé l’œuvre de la barbarie. Et tout cela s’est accompli dans le pays de la réforme religieuse, au foyer du protestantisme. Ah ! s’il y a une chose qui me console au milieu d’un si grand désastre, et j’en remercie Dieu de tout mon cœur, c’est que dans une telle indignité l’Église catholique soit la victime.

Jetez les yeux sur un pays voisin, qui nous a toujours été sympathique, l’Irlande, ou plutôt ne regardez qu’un seul homme, qui a été l’Irlande à lui tout seul, O’Connel. Est-ce un homme de foi? est-ce un vrai catholique? n’est-ce pas aussi l’amapt le plus ardent dé la liberté? Il a donné un grand exemple au

monde, une grande leçon aux peuples ; il leur a enseigné ce qu’est la vraie liberté, la liberté chrétienne, et comment on peut l’obtenir légi-

timement, la conquérir pacifiquement. Malheur, cent fois malheur, si la violence vient troubler son œuvre ! La noble cause de l’Irlande sera perdue dès que la révolte s’y joindra. Elle triomphera si elle est fidèle à l’esprit du grand homme qui a compris la liberté comme l’Église l’entend, et qui a puisé dans sa foi l’inspiration et la lumière de son patriotisme.

Enfin, montons plus haut, au Capitole, au sommet de la ville éternelle, qui est elle-même le sommet de toutes les grandeurs humaines, qu’y voyons-nous en ce paoment ? Un Souverain Pontife, qui n'est pas seulement le maître de l’Église maîtresse, le prince des évêques et des pasteurs, mais encore le précepteur des rois et des peuples. D’une main il répand des bénédictions sur le monde, et de l’autre il accorde des libertés à son peuple : urbi et orbi ! Quelle réponse aux déclamations contre l’absolutisme de l’Église 1 Elle n’a donc pas peur de la liberté, cette Église catholique, tant de fois accusée de despotisme et représentée comme la forteresse

de toutes les tyrannies l Elle sait donc aussi affranchir les peuples ! mais elle le fait à sa manière, c’est-à-dire selon l’esprit de Dieu qui l’assiste, avec mesure, avec douceur, avec sagesse, pour ne pas compromettre une sainte cause, et dans l’intérêt même de ceux qui reçoivent le bienfait.

Messieurs, un sophiste niait le mouvement devant Diogène, et Diogène, pour toute réponse, marcha devant le négateur du mouvement.

Pie IX en a fait autant, il a répondu de la même manière aux sophistes de notre époque qui accusent l’Église d’être ennemie de la liberté, et qui disent qu’il n’y a point de mouvement à Rome. Il a donné la liberté à son peuple ; il a dit à Rome : Marche ! et Rome a marché, et le monde marchera avec elle.

Salut, grand pontife, grand homme l recevez ici, avec l’hommage de notre soumission, le tribut de notre reconnaissance et de notre amour! Vous avez donné au monde un grand spectacle, et vous allez lui accorder un grand bienfait. Cette liberté du siècle, sauvage comme tout ce qui est naturel, vous l’avez baptisée, baptisée de vos propres mains au Vatican, sur les reli-

quesdes saints apôtres, fondements de l’Église. Vous en avez fait une fille du ciel, en la régénérant : c’est une nouvelle créature. Dans vos mains vénérables, la grâce l’a pénétrée, la greffe d’en haut y a été insérée, et tout ce qu’elle a de sauvage sera neutralisé par le don de Dieu. Il n’y aura plus en elle que l’efilorescence des vertus divines. Oh ! qu’elle continue à croître, à se fortifier, à s’élever sous votre main paternelle; qu’elle s’embellisse tous les jours, et surtout qu’elle s’affermisse dans le terrain si remué du monde, afin qu’elle devienne comme un grand arbre, vivifié par une sève divine, rafraîchi par la rosée céleste, qui étende ses larges rameaux, ses fleurs magnifiques, ses fruits bienfaisants sur la terre tout entière, et où s’arrêtent les oiseaux du ciel 1 O sainte liberté, fille du ciel, mise au monde et nourrie par l’Église catholique, reçois aussi notre hommage ! O mon Dieu, que je vous remercie d’avoir préparé, d’avoir amené cet avènement providentiel pour dilater nos cœurs, élargir nos poitrines, ranimer nos courages, afin que nous puissions dire à la fois à nos frères les grandes vérités du ciel et les grandes

vérités de la terre, afin que nous puissions leur parler avec un cœur joyeux et une intelligence sereine de ce qu’il y a de plus admirable, de plus grand, de plus bienfaisant dans le inonde, afin que les ministres de votre Église, les hérauts de votre parole, relèvent leur tête humiliée par la calomnie du siècle, et annoncent à leur tour et proclament avec autorité à tous les hommes de bonne volonté la vraie liberté, la liberté chrétienne, la liberté des enfants de Dieu dans le temps et pour l’éternité !

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