DEUXIÈME CONFÉRENCE
Idée de la liberté politique.
Monseigneur,
Messieurs,
Dans ces conférences, nous nous proposons une seule chose, combattre et, s’il se peut, dé truire un préjugé trop généralement répandu, savoir: que la religion catholique est ennemie de la liberté. Nous avons signalé les causes principales de ce préjugé : le caractère de l’Église méconnu, l’imprudence de quelques-uns de ses ministres ou de ses amis, les clameurs intéressées de ses ennemis. Nous venons maintenant l’attaquer par la discussion.
D’abord, il est évident que pour résoudre la
question, ou du moins pour en préparer la solution, il faut commencer par bien comprendre les termes qui la constituent. Or, ici quel est le premier terme qui se présente ? c’est la liberté ; car nous avons à chercher le rapport de la liberté politique à la religion catholique, à l’Église ; le rapport de l’institution de l’Église à l’institution de la liberté ; de l’esprit de la liberté à l’esprit de l’Église catholique.
Nous avons à montrer que le dogme chrétien est le principe de la liberté, que la morale chrétienne en est la plus sûre garantie, que la constitution et la discipline de l’Église en sont la réalisation. Donc l’éclaircissement, sinon la solution de toutes ces questions, n’est possible que si nous avons d’abord une idée vraie, claire et bien comprise de la liberté. Sinon, messieurs, nous marcherons à tâtons, comme des aveugles, et nous ne trouverons pas d’issue.
Sans doute, messieurs, on pourrait faire des discours éloquents sur cette matière, vous débiter des phrases pompeuses, exciter vos imaginations et vous donner même des émotions plus ou moins vives. Mais tout cela n’avancerait point la question, et surtout ne la résoudrait
pas. Il faut, pour la résoudre, aller au fond du sujet et descendre jusqu’à l’idée de la chose. Si nous avons le bonheur de l’atteindre et de la saisir, cette idée vraie, nous pourrons éclairer vos intelligences, et alors, nous l’espérons, Dieu nous donnera quelque bonne inspiration pour toucher vos cœurs.
Dès lors une nécessité nous incombe ; il faut bien que nous l’acceptions et que vous l’acceptiez avec nous, la nécessité de l’explication de l’idée de la liberté, d’une explication philosophique qui nous fournisse le point de départ et place la discussion sur un fondement solide.
Ainsi, messieurs, n’attendez pas aujourd’hui du ministre de la parole chrétienne des mouvements oratoires qui touchent, un langage gracieux et fleuri qui parle à l’imagination et charme l’esprit ; n’attendez pas même des sentiments pieux qui vous consolent et vous édifient. Non, n’attendez qu’une chose, une exposition métaphysique, vraie, nette, solide, mais peut-être un peu aride, qui fasse naître et développe en vous une idée semblable à celle qui vit dans mon entendement. Je réclame aujourd'hui de vous, messieurs, cette attention intel-
ligente dont vous êtes si capables. Je ne puis avoir en ce moment qu’un seul mérite à vos yeux, et je tâcherai del’obtenir, celui de la clarté.
Cependant, ne craignez pas que je vous entraîne dans les subtiles abstractions des théories philosophiques. Non ; je vous poserai sur un terrain que vous connaissez, je partirai d’un point de départ qui vous est clair, parce que vous le portez en vous-mêmes, dans votre conscience.
La liberté politique n’est qu’une application, une transformation de la liberté morale, principe de toutes les libertés humaines. Or, la liberté morale vous est connue, sinon par la spéculation, du moins par l’expérience, et c’est la meilleure manière de la connaître. Vous l’exercez tous les jours de votre vie, à tout instant, et là où elle paraît le plus évidemment, là où sa puissance éclate surtout, c’est dans la lutte de la passion avec le devoir, et quand l’intérêt propre se débat contre la justice et résiste à la loi. Nous n’avons que trop souvent l’occasion, dans notre existence actuelle, de subir cette triste épreuve, et alors il nJy a personne de nous, personne portant encore un cœur d’homme
dans sa poitrine, qui ne sente d’une expérience intime et irréfragable, qu’il peut choisir entre le bien et le mal, qu’il a le pouvoir d’adopter l’un ou l’autre, d’écouter sa passion et de la satisfaire malgré la loi, ou au contraire de se refuser à l’entraînement du désir et d’accomplir le devoir. Il n’y a personne qui ne sentequ’au fond de soi, dans les entrailles de son être, au sanctuaire de son âme, il y a quelque chose qui est lui , qui n’appartient qu’à lui ; c’est-à-dire une force propre, une énergie productrice, un mouvement spontané, par lequel il se détermine, se résout et agit.
Or, messieurs, voilà ce qu’on appelle la liberté morale. Dans son essence et dans son idée, elle est le pouvoir d’agir par soi-même. Je dis par soimême, et non de soi-même; « per se» et non ex se. Dieu seul agit de lui-même, «ex se», parce qu’il est la source de l’Être et le Principe de la vie ; parce que n’ayant reçu son existence et sa force de personne, il est pleinement et souverainement indépendant. Mais l’homme est une créature, et par cela même il a reçu d’un autre tout ce qu’il est et tout ce qu’il a ; et cependant, quoique dépendant dans son fond et par sa
nature, en tant que créature sprituelle, douée de volonté et d’intelligence et faite à l’image de son auteur, il a la puissance et la faculté d’agir par lui-même, perse, motu, proprio, d’un monvement propre, original, et qui ne ressort que de lui.
• Je dis que c’est là ce qui constitue sa liberté; et cette puissance, qui lui est propre, doit être exempte dans ses actes de toute violence extérieure : liberté de coaction. Elle doit être exempte aussi dans sa détermination de toute nécessité interne, provenant de notre nature, et que nous ne pouvons refuser sans compromettre notre existence : liberté d’indifférence.
Or, si la liberté consiste à agir par soi-même, sans coaction externe, sans nécessité interne, sans une violence du dehors, qui part d’un autre que nous, sans une nécessité naturelle, imposée par le fait même de notre création et par la volonté créatrice; il suit qu’elle a sa racine en nous-mêmes, dans ce qui fait notre moi, notre personne, qu’elle est dans son mouvement spontané se déterminant lui-même notre propre activité.
Donc l’être, qui peut agir ainsi, originale-
ment, motu proprio , par lui, sans être entraîné par le dedans ni par le dehors, a en lui la raison de son acte , ou autrement la raison de son acte est dans sa raison même. Donc la liberté ne peut exister que dans un être raisonnable, c’est- à-dire qui porte dans sa propre raison le principe de ses actes. Car, si l’acte libre est indépendant de la coaction externe et de la nécessité interne, il ne peut prendre son origine et sa vie que dans la force même de celui qui l’exerce, force propre, originale et toute personnelle.
La liberté est donc essentielle à l’être spirituel, intelligent, raisonnable. Elle le caractérise et le distingue parfaitement de l’être matériel, sans intelligence, sans raison, et par conséquent inerte ou sans mouvement propre; en d’autres termes, la liberté de l'esprit est opposée à l 'inertie de la matière. La matière n’a point en elle-même le principe de son activité, la raison de ses mouvements. Elle reçoit du dehors, ou de la nécessité de sa nature, tout ce qu’elle est et tout ce qu’elle fait, tandis que l’être spirituel, tout en recevant d’un autre ce qui le constitue, a cependant la puissance
d’agir par lui-même et avec la conscience de ce qu’il veut faire.
Suivons l’enchaînement des idées. Si l’être raisonnable est le seul qui soit libre, ou plutôt si l’être libre est essentiellement raisonnable, il suit que le propre de l’être libre est d’agir rationnellement en tant qu’il agit librement, ou autrement, qu’il n’y a d’actes libres que les actes rationnels ; en d’autres termes, l’être qui agit librement a pour motif de son activité la fin de l’acte même et les moyens les plus propres à l’atteindre. Or, la vue de la fin de l’acte et des moyens les plus convenables fait la règle de l’action, et la règle de l’action de l’être raisonnable est la loi ; donc il n’y a pas d’exercice de liberté sans la loi; donc la loi est la première condition de tout acte libre ; là où il n’y a point de loi, il n’y a point de liberté.
Poursuivons. Si la loi est la condition fondamentale delà liberté, il suit que l’acte de liberté ne peut avoir lieu si la loi n’est pas connue. Or, la loi est connue par l’intelligence qui voit la fin de l’action et discerne les moyens les plus propres à l’atteindre ; donc il faut, pour qu’il y ait exercice de liberté, un certain développe-
ment, une certaine capacité de raison. Là où cette capacité manquera liberté ne peut passer en acte ; car la loi n’est pas connue. Dès lors la règle manque à l’action et la condition principale de la liberté lui est soustraite.
• Mais ce n’est pas tout. Outre cette capacité de raison nécessaire pour reconnaître la loi, pour juger que l’action est conforme à la loi, pour appliquer la loi aux actes divers, il faut encore une puissance, une force qui réalise le jugement de la raison, exécute ce qu’elle a trouvé convenable. Car nous savons tous, par notre propre expérience, qu’il ne suffit pas de connaître ce qui est bien pour le faire. Souvent nous savons ce qui est juste, ce que le devoir réclame, et nous ne l’accomplissons pas; et en chacun de nous se réalise tous les jours cette parole de saint Paul : «Je fais le mal que je hais, et je 11e fais pas le bien que j’aime. » Trop souvent nous sommes divisés en nous-mêmes, et notre volonté lutte avec notre intelligence, avec notre conscience. Ah ! de la bonne volonté, qui n’en a pas, au moins dans certains moments? Car nous sommes faits pour le bien ; notre vraie nature nous y porte, notre conscience
nous y invite : mais il y a en nous autre chose qui s’y oppose, la concupiscence, foyer de tous les désirs déréglés, de toutes les passions désordonnées : l’égoïsme, fruit du péché, qui est le principe de tous les mauvais instincts, de tous les penchants vicieux. Il faut donc une certaine force de volonté pour dominer et vaincre les tentations du mal, pour résister à l’entraînement des sens et de la passion, pour triompher de la concupiscence, afin d’exécuter le bien reconnu et d’accomplir la loi.
La liberté morale a donc ses conditions. L’homme la possède en puissance dès qu’il entre dans la vie; car elle est un élément essentiel de sa nature, et sans elle il ne serait point un homme. Mais elle ne passe pas tout d’un coup en acte; il faut que les conditions de son exercice lui soient fournies ; et ces conditions, yous le voyez, sont d’un côté la capacité de la raison et de l’autre l’énergie de la volonté. Yoilà pourquoi, avant l’âge de raison, les enfants sont déclarés par l’Église incapables de pécher. Ils n’ont pas encore assez d’intelligence pour comprendre la loi, ils n’ont pas encore assez de volonté pour se dominer eux-mêmes, ré-
sister à l'entraînement des sens et repousser les assauts du mal. C’est une innocence d’ignorance et de faiblesse; ils sont encore moralement incapables du mal comme du bien.
Maintenant, messieurs, appliquons ces considérations à la liberté politique, et sous d’autres formes nous trouverons exactement la même chose. Je vous parlerai, messieurs, avec simplicité, avec sincérité. Libre au milieu des partis, je n’ai point d’arrière- pensée ; chrétien, catholique, ministre de l’Église, aimant passionnément la liberté comme l'Église l’entend, je voudrais vous la faire comprendre comme je la comprends, vous la faire aimer comme je l’aime. Je viens ici avec l’autorisation de mon évêque pour vous communiquer mes convictions, vous faire partager mes sentiments, parce que je les crois vrais et conformes à l’Évangile. Je vous dirai donc naïvement, dans la question grave qui nous occupe, ce que je crois, ce que je vois, ce que je sens, et j’espère vous le faire croire, voir et sentir avec moi.
La liberté politique n’est pas autre chose que la liberté morale des peuples, la liberté de l’homme-peuple ; car les peuples sont des
bk LA RELIGION
hommes. Un peuple est un homme collectif, et sa force est d’être comme un seul homme, de n’avoir dans sa vie de peuple qu’une âme et qu’une volonté. Les individus qui le composent doivent être comme les membres d’un même corps, les organes d’une même vie, animés tous d’une même énergie, modifiée dans chacun en raison de sa position et de ses fonctions, et tendant tous en des manières diverses à une seule fin, l’intérêt bien entendu et la gloire véritable de la nation.
Or, si la liberté politique est la liberté morale d’un peuple, la nature de la liberté morale et ses conditions essentielles doivent s’y retrouver. Ainsi, nous pouvons définir la liberté politique comme la liberté morale : le pouvoir d’agir par soi-même ,« moluproprio,» c’est-à-dire la faculté de prendre part au gouvernement ou à la direction de la chose publique par un acte propre à chaque membre de la société, soit pleinement, soit avec mesure, suivant les circonstances; mais toujours, pour qu’il y ait liberté, il faut une participation sérieuse, au moins par le consentement, à la chose commune.
La liberté politique peut exister à tel ou tel
degré. Et comment pourrait-elle être partout pleine et entière? Rappelez-vous qu’à son exercice il y a des conditions de capacité. Rappelezvous que pour la liberté morale il faut un certain développement de raison; que pour produire un acte moral, il faut une certaine énergie de volonté, que les enfants, avant l’âge de raison, ne possèdent pas. Pour agir molu pro prio dans la vie politique comme dans la vie individuelle, il faut aussi être exempt de la coaction extérieure ou de toute violence qui vienne du dehors; il faut que l’indépendance nationale vis-à-vis des autres nations soit assurée, et que le peuple n’ait rien à craindre de l’invasion ni de l’influence de l’étranger.
Mais cela ne suffit pas : il faut encore qu’il soit exempt de toute nécessité interne qui pourrait le dominer et l’opprimer. Il faut qu’il n’y ait rien dans sa constitution, dans ses antécédents, dans la tradition des droits acquis, qui enchaîne son activité, entrave sa volonté, prévale contre son consentement, et lui impose une domination nécessaire qu’il ne puisse secouer sans compromettre son existence.
Or, s’il est dans ces conditions, indépendant
par le dehors, n’étant soumis à aucune nécessité au dedans, il est dans les conditions de la vraie liberté. Mais ici prenons garde.
Nous avons vu que l’acte libre doit être spirituel, intelligent, justement parce qu’il est exempt de la coaction externe, de la nécessité interne, et qu’ainsi il a sa raison, son unique raison, dans la raison même de l’agent. Il en est de même des peuples libres et des citoyens vraiment libres. La raison de leurs actes doit être, et être uniquement, dans leur raison même, ou autrement, tous les actes politiques qui s’accomplissent chez un peuple libre doivent avoir pour règle la fin de la société, c’est-à-dire son intérêt bien entendu et les moyens les plus propres à atteindre cette fin dernière. Alors vous avez des actes libres, intelligents, bien compris, doués de moralité; et la liberté politique est vraie parce qu’elle est rationnelle, spirituelle, s’exerçant à la manière des intelligences, c’est-à-dire avec la vue claire de la fin de son acte et le discernement des moyens les plus convenables.
A cette condition seulement l’acte politique est raisonnable, parce qu’avec cette con-
dition et par elle la liberté politique a une règle; et cette règle est ce qu’on appelle la loi, loi fondamentale, loi principe de la société, expression de sa fin dernière, où doit être formulé nettement et clairement tout ce qui est essentiel à la constitution, au développement et à la conservation du peuple, tout ce qui concerne la chose commune et l’intérêt de tous. Que cette loi soit écrite ou non, qu’elle s’appelle charte ou autrement, peu importe, pourvu qu’elle soit exécutée, pourvu qu’elle anime et dirige la vie publique. La chose essentielle pour que la liberté existe , c’est que l’acte politique soit réglé par la loi principale qui pose le fondement de la société en faisant tout converger vers sa fin dernière, et par les lois secondaires qui appliquent en détail et dans la pratique les moyens nécessaires à cette fin.
Or, si dans une société libre tout doit être réglé par la loi, si tout doit se faire conformément à la loi, il suit que tous ceux qui y vivent et qui veulent y agir politiquement doivent être capables de comprendre la loi. Ils ne doivent plus être des mineurs, des enfants par l’intelligence et par la volonté, ils doivent être
arrivés à l’âge delà raison politique. Donc, pour exercer la liberté politique, il faut une certaine capacité de raison, il faut l’intelligence de la chose publique et de tout ce qui s’y rapporte ; par conséquent, une certaine instruction, une certaine éducation, quelque expérience de la vie sociale, une connaissance au moins pratique des intérêts généraux et des besoins du pays.
Je ne puis comprendre la liberté autrement. La liberté sans intelligence, sans connaissance, par conséquent sans règle et sans loi, c’est le désordre, c’est la licence, c’est l’anarchie, c’est le despotisme. La liberté raisonnable, intelligente, qui, comme la liberté morale, sait ce qu’elle veut, parce qu’elle veut la fin dernière de son acte et les moyens propres à l’atteindre: voilà la vraie liberté.
Il faut une certaine mesure d’intelligence pour exercer la liberté politique, comme il faut une certaine mesure de raison pour exercer la liberté morale. Mais il y a une seconde condition. Au discernement de ce qu’il y a à faire, à la raison qui juge, il faut joindre la volonté qui exécute ; et, dans la vie politique comme dans la vie privée, il arrive trop sou-
vent qu’on parle bien, qu’on pense bien, qu’on sent mieux encore, et qu’on agit mal. Là aussi, et peut-être plus qu’ailleurs, on n’a pas toujours le courage de ses convictions, et la conscience est vaincue trop souvent par l’intérêt. Or, dans la vie politique, l’intérêt général est la loi principe, la règle souveraine, c’est l’âme de la conscience politique.
Tout citoyen, qui prend part à la chose publique, doit donc user de sa liberté dans l’intérêt de tous et pour la fin commune de la société ; et si son intérêt privé se trouve en opposition avec l’intérêt général , son devoir de citoyen est de sacrifier la partie au tout, le particulier au général, l’individu à la société. Mais, pour cela, il faut la force du désintéressement, le courage de l’abnégation propre, la volonté généreuse du devoir, du bien avant tout, malgré tout, et quoi qu’il- advienne. C’est là ce qui fait le vrai patriotisme. Cette vertu, messieurs, n’est pas facile à pratiquer; elle vit de luttes, de privations et de sacrifices; elle suppose une raison forte unie à une forte volonté; elle suppose un cœur généreux, une âme honnête, qui préfère à tout la justice et la vérité, sait main-
tenir ses passions et refouler l’égoïsme devant le bien public et pour l’accomplissement de la loi.
C’est ce qui n’est pas assez compris de nos jours, où l’on parle tant de liberté sans savoir en quoi elle consiste, où l’on réclame le patriotisme sans en connaître les conditions véritables. On veut être libre politiquement, et on ne sait pas même l’être moralement. On parle de liberté, et on ne sait pas préférer l’intérêt public à l’intérêt privé ; on ne peut pas résister à ses passions devant la loi et pour le maintien de la loi. On veut prendre part aux affaires du pays, mais c’est pour les exploiter à son profit. On veut avoir , la main dans la fortune publique pour faire ou refaire sa propre fortune. On veut de l’or, de la puissance, des jouissances, tous les biens de ce monde, et avec cela on veut être un grand citoyen !
Non, messieurs, les choses ne vont pas ainsi. On ne peut pas concilier ce qui est inconciliable, l’égoïsme et le désintéressement, l’amour de soi et le patriotisme; et partout où cette prétention se montre, la conscience publique et le bon sens des hommes en font justice. Il faut
à la liberté politique de la raison et de la volonté. Il faut que la volonté soit éclairée par la raison, et que la raison soit poussée à la pratique par l’énergie de la volonté. Ainsi s’accomplissent les grandes choses ; et l’exercice de la vraie liberté politique est une des plus grandes choses qui soient au monde.
Après ces explications, vous comprendrez facilement pourquoi la parole joue un si grand rôle dans les sociétés libres. C’est que la parole est l’instrument de la pensée. La parole est le glaive de l'esprit, et les esprits ne doivent employer que des armes spirituelles; c’est par la parole seule qu’ils doivent s’entendre ou se combattre. Or, rappelez-vous ce que nous avons dit tout à l’heure : l’essence de la liberté est d'être exempte de toute coaction extérieure, de toute nécessité interne. Elle se décide par un mouvement propre, qui vient de la raison. La liberté est essentielle à l’esprit comme l’inertie est essentielle à la matière.
Donc si vous faites intervenir la matière, c’cst-à-dire la force du corps, la violence physique, vous violez la liberté de l’esprit, vous
tuez la vraie liberté. Employer la force pour faire vouloir des êtres intelligents, c’est dégrader l’homme, c’est en faire un animal, une chose, une matière. Pour entraîner légitimement des volontés, il faut les éclairer, les convaincre, les persuader, et c’est le rôle de la parole. Elle est l’âme des sociétés libres, où la délibération et la discussion doivent décider de tout. La délibération est l’acte même de la liberté, ou la liberté en acte. Elle doit être toute morale, toute intellectuelle. Elle doit tirer toute sa force, toute sa puissance de l’ordre spirituel, des choses intelligibles, de la vérité, de la science, de la justice, de la loi, du bien, de la vertu. Ah! prenez garde que la violence n’entre jamais dans ce sanctuaire. La matière est faite pour obéir à l’esprit, pour exécuter ses ordres ; elle n’a rien à voir dans la délibération, dans la décision, car elle est aveugle. Là, doit régner exclusivement la lumière de la vérité. L’esprit doit agir sur l’esprit, l’àme sur l’âme, et la puissance de la parole seule doit amener le succès et donner la victoire.
Ainsi la liberté vraie se distingue nettement
de la fausse liberté. La vraie liberté, intelligente et morale, n’emploie que des moyens moraux et intellectuels; elle s’efforce d’éclaircr les esprits, de convaincre la raison, de toucher le cœur, de persuader les volontés. Elle respecte profondément la liberté de l’homme, et quand elle veut l’entraîner à son avis ou le convertir à sa pensée, elle tâche de gagner son assentiment, son consentement par les ressources du discours, par la force de la parole.
La fausse liberté, au contraire, appelle toujours à son aide la coaction extérieure, la force matérielle, la violence brutale. Elle ne se donne pas la peine de chercher à convaincre quand elle se croit la plus forte ; ou si elle essaye de persuader et qu’on lui résiste, elle s’indigne bientôt contre l’obstacle et tue les hommes dont elle ne peut détruire les convictions.
Mais on ne tue pas la vérité avec les hommes. Elle subsiste impérissable, toujours vivante et protestant toujours contre ce qui l’opprime. Metlre ainsi la force à la place du droit et la matière au-dessus de l’esprit, je dis que c’est un crime de lèse-intelligence, de lèse-humanité. Ce n’est pas ainsi qu’on traite un être
intelligent. L’homme esprit a le droit qu’on discute avec lui. S’il est ignorant, il faut l’instruire; s’il est dans l’erreur, le redresser; s’il est aveuglé par la passion ou obscurci par les préjugés, il faut l’éclairer, le désabuser, et surtout l’émouvoir, le toucher, l’entraîner. Le consentement de sa volonté est une assez grande chose pour qu’on se donne la peine de le conquérir , et la parole seule fait ces conquêtes. Jamais on n’a établi une vérité par la force. Les moyens violents provoquent les violentes réactions, et ainsi rien ne se fonde sur un terrain toujours bouleversé , où le lendemain va détruire ce que la veille a établi.
Comment la liberté politique, telle que nous venons de l’expliquer, s’organisera-t-elle? Vous n’attendez pas, messieurs, que je vous l’explique. Ce n’est point le lieu, ce n’est point le moment; et d’ailleurs le mode de cette organisation importe peu à notre question ; c’est l’objet des hommes politiques, et le philosophe luimême n’a pas à s’en occuper. Une chose nous suffit en ce jour, c’est que l’idée de la vraie liberté soit comprise afin qu’elle soit réalisée.
Rien de plus simple que cette idée. L’homme
politique, ou le citoyen doit agir par lui-même dans sa vie publique comme l’homme privé, l’individu, doit agir par lui-même dans sa vie morale. La liberté, d’un côté comme de l’autre, est tout entière dans le mcrtu proprio, et c’est ce qui a lieu dans les sociétés libres, par la part sérieuse que tous les hommes capables doivent prendre à la direction de la chose commune.
Comment cette participation leur sera-t-elle accordée? pleinement ou avec mesure? dans quelle proportion ? Toutes ces questions ne me regardent pas. Je dis seulement que la liberté politique existe là où cette participation est réelle et vraiment exercée. Je dis que si le peuple tout entier gouverne lui-même ses affaires, il aura la liberté dans sa plénitude; ce sera la démocratie absolue. Les choses en irontelles mieux et le peuple en sera-t-il plus fort, plus heureux? Je ne le sais pas et ne cherche point à le savoir maintenant. Je constate seulement qu’il y a eu et qu’il peut y avoir des démocraties absolues dans le monde.
Quand cette participation est mesurée, limitée, la liberté est proportionnelle, mais elle existe; et elle existe encore, quand elle est
exercée indirectement, par des représentants; car mon représentant c’est moi-même, puisque je lui ai donné le pouvoir de consentir en mon nom. Puis, pour que cette liberté ne soit pas un vain nom, pour que l’idée devienne une réalité, chaque membre du corps politique doit participer à la vie de ce corps, et comme tous les organes dans un être vivant ont une fonction à remplir, et contribuent par leur action privée aux fonctions les plus générales de l’organisme et en définitive à l’action commune de la vie dans l’ensemble, ainsi les citoyens d’un État libre doivent coopérer par leur acte propre aux grandes fonctions de l’organisme politique et au mouvement commun de la vie sociale.
La fonction la plus importante du corps politique est la formation de la loi. Donc, là où il y a liberté, les citoyens doivent participer directement ou indirectement à la législation : car l’homme libre doit consentir, doit accepter volontairement la loi qu’il observe. Mais ici rappelons-nous une chose, c’est que l’exercice de l’acte libre suppose une certaine capacité de raison et de volonté. Il subira donc une limitation, une restriction nécessaire : car, à coup
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sûr, on n’entend pas admettre à la fonction législative des enfants ni des insensés. Pour conduire les autres, il faut d’abord savoir se conduire soi-même. Il y aura donc toujours à l’exercice de la liberté une condition de capacité.
Le gouvernement est l’application de la loi fondamentale et de ses lois organiques à la direction des affaires communes. Là aussi, s’il y a liberté, le citoyen doit avoir sa part d’action, d’influence, tantôt d’une manière, tantôt d’une autre : par l’élection directe, indirecte ou autrement. Je n’ai pas à vous exposer les mille formes possibles de gouvernement; je dis seulement que le citoyen libre a quelque chose à mettre dans cette balance. •
Rien de plus grave pour la société que l’administration de sa fortune. Elle se compose de toutes les fortunes particulières, et le trésor pu blic s’alimente à toutes les sources de la richesse privée. Un pays libre ne peut être imposé sans le consentement de ceux qui payent, et ainsi un des droits essentiels de la liberté politique est la votation des subsides.
La distribution de la justice intéresse à un haut point l’existence morale de l’État. Le ci-
toyen doit aussi y prendre part, parce qu’elle décide de la vie, de l’honneur, de la propriété et des droits de tous. Il faut que chacun soit jugé, antant qu’il est possible, par ses pairs. C’est une garantie de sympathie et d’impartialité, chacun ne voulant pas faire aux autres ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fît. Cette participation à la haute fonction de rendre la justice s’exerce parle jury.
La conservation de l’ordre public, la protection des personnes et des biens importe infiniment à la société et à tous ses membres. C’est une des choses les plus graves de la vie politique, une des fonctions les plus essentielles de l’organisme social, et c’est pourquoi là où la liberté existe, tous les citoyens doivent coopérer à la force publique, qui assure l’ordre et la paix de l’intérieur. C’est ce qui se fait chez tous les peuples libres par une garde civique.
Enfin, pour ne pas entrer dans des détails qui nous éloigneraient du but de ce discours, nous dirons, en résumé, que, dans une société libre, chaque membre capable, devant prendre part aux affaires publiques, a, par cela même, le droit de connaître l’état des choses et, au be-
soin, de dire son avis. C’est ce qui arrive par la publicité, qui donne à chacun la possibilité de tout connaître et d’apporter sa part d’expérience et de conseil à la chose commune. Puis, la loi étant pour tous, et tous contribuant à la former, tous aussi sont égaux devant elle, pouvant avoir part aux bénéfices de l’association , .
comme ils participent à ses charges; tous sont admissibles à tous les emplois, en raison du mérite et de la capacité.
Telle est, je crois, l’idée vraie de la liberté politique.
Avant de terminer, je me pose cette question, que sans doute vous vous êtes déjà faite à vous-mêmes plus d’une fois dans vos méditations solitaires. Je me demande si la liberté politique est une garantie de bonheur pour les peuples qui en jouissent. A cela je réponds qu’il en est de la liberté politique comme de la liberté morale. La liberté morale est-elle une garantie de bonheur pour celui qui l’exerce? Oui et non, selon l’usage qu’il en fait Nous recueillons ce que nous avons semé, et il nous sera rendu en raison de nos œuvres ; c’est la loi de l’éternelle justice, de l’imprescriptible
équité. Nous serons jugés par nos actes, et les conséquences nous en reviendront certainement, sinon sur celte terre, au moins dans un autre monde; et même déjà dans cette vie, on est puni presque toujours par où l’on a péché.
Donc, si un peuple abuse de sa liberté pour commettre l’injustice et faire le mal, il en sera puni comme l’individu qui abuse de sa liberté morale ; et ainsi la liberté, dans ces deux cas, devient par l’abus une source de malheurs. Car la liberté en elle-même n’est qu’un instrument, une arme qui tue ‘ou sauve, qni n'est en soi ni innocente ni criminelle, mais qui devient l’un ou l’autre par l’emploi qu’on lui donne. Donc, il y a encore d’autres conditions pour qu’elle fasse le bonheur des peuples. Il faut que ces peuples soient capables de l’exercer moralement, c’est-à-dire qu’ils aient de l’instruction et de la conscience ; il faut qu’ils aient assez de lumières pour comprendre leurs devoirs et assez de force de volonté pour les accomplir.
Il en est de l’arbre de la liberté comme de l’arbre de la science : tous deux portent des fruits de vie ou de mort, les fruits du bien ou
du mal. Certes, la science eu elle-même est belle, admirable; elle fait la force et la gloire de l’intelligence en l’unissant à la vérité. Car elle est l’intuition et la reproduction du vrai dans notre esprit, qui vit et grandit dans la lumière de la vérité. Mais si à cet esprit éclairé se joint une volonté perverse, si le cœur, dominé par les mauvaises passions, esclave de penchants vicieux, n’a que des tendances basses, des mouvements désordonnés, des affections déréglées, la volonté, aveuglée par les ténèbres du cœur, entraînée par ses mauvais instincts, pervertira tous ses moyens d’agir, tournera au mal toutes les ressources du bien, et ainsi, plus elle sera intelligente, plus elle deviendra dangereuse; plus elle aura de connaissance, et mieux elle saura faire le mal, En lui donnant de l’instruction, vous lui mettez entre les mains une arme funeste, dont elle usera pour sa ruine et celle de beaucoup d’autres.
Ainsi, ne croyez pas que pour rendre le peuple plus heureux il suffise de lui apprendre à lire. La connaissance est bonne, sans doute, mais à la condition qu’elle sera bien employée. Elle est un don funeste sans cette garantie. Tl
faut donc commencer par rendre les hommes meilleurs, par les moraliser, en leur apprenant ce que c’est que le bien et le mal, à connaître et à respecter le devoir, à observer la loi, à aimer la vertu. Il faut surtout, par l’éducation chrétienne, leur donner le sens et le goût de la justice, développer en eux de nobles instincts et leur inspirer de hautes et généreuses tendances. Ainsi préparés, vous pourrez les instruire sans crainte; la science ne sera plus dangereuse; elle deviendra au contraire un instrument efficace du bien. Mais si vous la jetez dans une âme dépravée, vous rendrez cette âme plus mauvaise encore, et vous ferez à la société un triste présent.
A cette réponse nous pouvons encore ajouter une chose, c’est que la question de la vie actuelle, pour les peuples comme pour les individus, n’est pas précisément une question de bonheur. Nous ne sommes pas sur la terre, messieurs, pour nous y divertir et pour jouir, nous y sommes pour subir une épreuve périlleuse, et c’est justement par la liberté que cette épreuve s’accomplit; car par notre liberté nous « devons choisir entre le bien et le mal, entre
Dieu et son ennemi. Par notre liberté nous devons combattre le mal sous toutes les formes et coopérer au triomphe du bien. Donc, la liberté morale ou politique est un combat, une „ guerre, mililia est vita Iwminis super terram.
Dès que nous commençons à exercer la liberté morale, nous entrons dans la lutte. Placés entre des termes contraires qui se disputent l'assentiment de notre volonté, il faut nous donner à l’un ou à l’autre, et l’un et l’autre nous attirent par des rapports mystérieux avec les éléments de notre existence. Ils se combattent en nous, nous mettent en guerre avec nous-mêmes, et de là la vie inquiète, douloureuse, agitée, de tout homme qui exerce sa liberté. Les peuples n’y échappent pas plus que les individus.
La liberté politique est une guerre continuelle contre les mauvaises passions ; elle a toujours à défendre l’intérêt général contre l’intérêt particulier, la chose publique contre l’égoïsme privé, l’unité de l’État contre les tendances des partis et les ambitions des individus. C’est un champ de bataille de tous les jours, où le combat se renouvelle sans cesse, et qui impose à tous ceux qui y prennent part, comme soldats de la noble
cause de la liberté, des devoirs multipliés, un courage persévérant et de grands sacrifices. Oui, l’enfant sans raison peut être plus heureux, c’est-à-dire plus tranquille et jouissant plus des douceurs de la vie, que celui où la raison commence à poindre, qui se dispute dans sa conscience avec la loi, et se partage entre le bien et le mal. Le mineur soigné dans sa famille par les affections qui l’entourent, et qui reçoit tout ce qui lui est nécessaire et même agréable sans avoir à s’inquiéter de rien, ne semble-t-il pas plus heureux qu’après son émancipation, où, maître de sa chose et l'administrant à son gré, il aura le souci et l’ennui de ses affaires? S’il s’agissait uniquement de bonheur, c’est-à-dire de jouissance tranquille, la question ne serait pas douteuse. La liberté avec ses agitations, ses luttes et ses sollicitudes, n’est pas favorable à la paix de l’existence. Mais s’il s’agit de la dignité humaine, s’il s’agit du développement de l’humanité, du déploiement, de ses forces, de ses facultés, de sa grandeur de sa noblesse et du succès de la grande épreuve à laquelle l’homme est soumis ici-bas, alors nous devons dire que, quoi qu’il advienne
de la jouissance et du bonheur, il faut que les enfants cessent d’être enfants pour devenir adultes, pour devenir hommes et agir comme des hommes avec toutes les prérogatives et tous les inconvénients de la liberté. On peut appliquer au genre humain cette devise d’un peuple généreux : Malo periculosam liber tatem, quam Iranquillum servitium.
Une autre question se présente encore. Tous les peuples peuvent-ils parvenir à la liberté politique? C’est demander si tous les hommes qui naissent arriveront à l’âge adulte. Combien ne sont pas nés viables et meurent avant le temps! combien vont jusqu’à la porte de la jeunesse et n’y entrent pas 1 beaucoup touchent à l’âge' mûr et n’en franchissent point les limites; c’est le moindre nombre qui vieillit ; bien peu vont au bout de la carrière. Ainsi des peuples.
Il y en a qui par leur constitution ne peuvent pas vivre; la manière dont ils ont été formds exclut les conditions de l’existence jusqu’à l’âge adulte. Il y en a qui, comme certains individus, sont faibles de corps, d’esprit et de volonté toute leur vie. Il y a des hommes toujours jeunes par le caractère; il y a aussi des peuples
toujours jeunes par leur tempérament; il y en a même qui sont toujours enfants. Il faut donc ici distinguer.
Non, la liberté politique n’est pas de tous les temps, de toutes les époques, ni pour tous les peuples, comme la liberté morale n’est pas pour tous les âges; et bien que tous les peuples, en tant que peuples, soient appelés à la liberté politique, qui est le privilège de l’âge adulte des nations, comme tous les enfants sont appelés à la liberté morale en grandissant, en devenant hommes, cependant tous n’y arriveront pas. Beaucoup meurent avant le temps, d’autres restent dans une longue enfance, plus heureuse peut-être que l’état de liberté, et qui les rend incapables de la comprendre et de l’exercer.
Vous concevez par là pourquoi la propagande en fait de liberté politique est dangereuse, quand elle est inintelligente et passionnée, et c’est encore un des caractères qui distinguent la liberté véritable de la fausse liberté. Cette dernière veut s’imposer aux autres à tout prix ; elle emploie la violence au défaut de la persuasion, les armes en place des idées ;
dans son enthousiasme aveugle, dans son brutal prosélytisme, elle veut forcer à être libres à sa manière les nations qui n’ont ni le besoin, ni l’intelligence, ni la force de la liberté.
Messieurs, avouons-le pour notre instruction, pour l’instruction de tous les peuples; nous avons commis cette faute dans notre grande révolution, et nous en avons porté la peine. Dans notre amour aveugle de la liberté, qui a été jusqu’à la fureur, nous ne l’avons point vue comme elle est en elle-même, dans sa dignité spirituelle, dans sa beauté toute morale ; nous l’avons vue et faite comme notre passion l’a imaginée, et il faut bien le dire, nous l’avons défigurée, dégradée. On a voulu l’établir par la force, et on n’a réussi qu’à faire régner la terreur. On a déshonoré son nom par toutes les iniquités, par toutes les horreurs. On a crié : La liberté ou la mort ! et on a donné la mort à tous ceux qui n’ont pas voulu d’une telle liberté!
Messieurs, je le dis ici à la face du monde, à la face des partis et des passions, et avec toute la liberté du ministre de Jésus-Christ, qui doit annoncer la vérité aux peuples comme
aux fois, les violences de notre liberté sont notre hohte, la honte de ceux qui les ont commises, la honte de ceux qui les ont tolérées. Mais ce qui peut-être est plus honteux encore, c’est ce qui se passe aujourd’hui : l'apologie du crime, la réhabilitation des plus grands criminels, et cette espèce d’apothéose avec les hosanna du triomphe, les alléluia de la résurrection, de l’époque la plus lamentable, la plus abominable de notre histoire.
Non, ce ne sont pas là les voies de Dieu; ce sont les voies des hommes, des hommes de crime et de sang, et je le dis bien jiaut dans cette chaire de vérité, pour rassurer la conscience publique et redresser le sens moral égaré. Voilà pourquoi notre grande œuvre a si mal réussi; tous les efforts, toutes les agitations, toutes les convulsions de la France pour fonder sa liberté ont abouti au despotisme; despotisme glorieux , sans doute, et qui valait mieux que l’anarchie ; mais enfin despotisme , c’est-à-dire l’antipode de la liberté.
Et au dehors, autour de nous, qu’avons-nous fait? Nous n’avons pas été plus sages. La même fureur nous a encore emportés. Nous avons cru
que tout nous était' permis au nom de la liberté. Nous n’avons rien respecté de ce qui nous gênait. Nous avons imposé aux peuples nos opinions, nos systèmes, nos institutions, nos sentiments, notre enthousiasme. Nous avons voulu les forcer à être libres, et savezvous ce que nous leur avons donné? la conquête et l’oppression qu’ils nous ont rendues.
Voilà comment la justice de Dieu s’accomplit! Nous n’avons réussi ni d’un côté ni de l’autre, parce que nos moyens étaient mauvais, parce qu’on ne fonde ni la liberté ni la vérité . avec la violence, parce qu’il n’est jamais permis de faire un mal pour obtenir un bien.
Oui, sans doute, et ce nous est une consolation de le dire, au milieu de toutes ces fautes, de grandes choses ont été faites et subsistent. De grandes vertus ont éclaté, de grands courages se sont manifestés dans les vainqueurs et dans les vaincus ; car c’est le malheur des révolutions, qu’il y ait au sein de la même patrie des vainqueurs et des vaincus ! Mais tout ce qui est juste, tout ce qui est vrai, tout ce qui est bien eût été accompli, et mieux encore, par les voies pacifiques de la Providence, si les
80 LA RELIGION ET LA LIBERTÉ, hommes eussent laissé faire la Providence de Dieu. Les crimes de notre révolution, les violences de nos conquêtes, toutes les horreurs dont nous avons effrayé la terre n’étaient pas nécessaires à l’affranchissement du monde. L’esprit de l’Évangile, qui l’avait préparé depuis des siècles , aurait bien su le consommer , comme il fait toutes choses, avec douceur et force, omnia fortiter et suaviler.
Cependant Dieu a eu pitié de nous dans nos égarements; et malgré nos fautes, il nous a menés vers le but au milieu de nos agitations insensées, que nous avons dû expier, que nous, expions encore, et que nous expierons longtemps. Il a fait sortir le bien du mal, et c’est là qu’éclatent toujours le plus magnifiquement sa puissance, sa miséricorde et sa bonté.