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TROISIÈME CONFÉRENCE

L’institution de l’Église catholique est l’institution même de la vraie liberté dans le monde.

Monseigneur,

Messieurs,

La liberté politique, nous l’avons vu, est une application, une transformation de la liberté morale; elle doit donc en reproduire la nature et les conditions. Or, la liberté morale est le pouvoir d'agir par soi-mème, « motu proprio, » sans coaction extérieure, sans nécessité interne, en sorte que la raison de l’acte libre soit uniquement dans la raison de l’agent. L’être raisonnable peut donc seul être libre. Sa raison, qui est le principe de son acte, en voit

la fin et les moyens, et cette vue en devient la règle ou la loi.

Donc, point de liberté sans loi, sans la connaissance de la loi, sans la capacité de cette connaissance, et enfin sans la puissance d’exécuter la loi reconnue, c’est-à-dire sans une certaine force de volonté. Tout cela se trouve dans la liberté politique. Elle est aussi le pouvoir d’agir par soi dans la vie publique, sans violence du dehors, sans oppression au dedans. L’acte politique a son principe dans la raison du citoyen, et sa règle ou sa loi dans la vue de la fin de l’acte, l’intérêt de la société, et des moyens les plus propres à l’atteindre. Donc, point de liberté politique sans la loi, par conséquent sans la capacité de connaître la loi et la puissance de l’appliquer, c’est-à-dire sans un certain développement moral.

Maintenant, le terme principal de la question étant éclairci, nous pouvons le mettre en comparaison avec le second, qui nous est connu, savoir, la religion chrétienne, la religion catholique. Or, la religion catholique est réalisée sur la terre par l’Église ; c’est donc l’institution de l’Église et son esprit que nous allons considé-

rer aujourd’hui. Nous lâcherons de vous montrer que l’institution de l’Église catholique est l’institution même de la vraie liberté sur la terre, et que l’esprit de l’Église est identique à l’esprit de la liberté.

Une chose me frappe d’abord, messieurs, c’est la manière dont le christianisme s’est établi dans le monde. Ses voies sont contraires à celles des autres religions. Toutes les autres sont dans la main des puissances de la terre ; le pouvoir spirituel y est confondu avec le pouvoir temporel : ce sont des religions gouvernementales, nationales. Il n’en est point ainsi de la religion chrétienne ; elle n’est point nationale, elle est universelle, et c’est justement à ce caractère que je reconnais sa vérité, sa divinité.

Comment la véritable religion pourrait-elle être quelque chose de restreint, quelque chose de particulier? Elle doit établir et manifester les rapports de l’humanité avec Dieu. Or, Dieu est celui qui Est, l’Être universel, dont tout être particulier dérive et relève ; les hommes, créés par Dieu, ont tous la même nature, et sont tous par leur nature dans un même rap-

port avec leur auteur. Donc la religion vraie, celle qui vient de Dieu, qui doit rattacher l’homme à Dieu et s’appliquer à l’humanité entière, doit être partout la même au fond, la même dans ses dogmes, dans ses principes, dans ses préceptes, dans sa morale.

Une religion nationale, par cela même qu’elle est nationale, est quelque chose de conditionnel, de relatif, borné par le temps et l’espace, par conséquent propre à un peuple et devant périr avec lui. Ce n’est point une institution pour tous les hommes, et le premier caractère de la vérité religieuse lui manque, l’universalité.

L’humanité doit former une grande unité ; car tous les hommes ont le même principe et une fin unique; tous, sortis de la même souche, doivent constituer une même famille; et où voulez-vous que cette famille se rassemble et se fonde moralement, si ce n’est dans la religion? Toutes les choses du monde, les circonstances, les institutions, les gouvernements, les nationalités, les mœurs, les intérêts terrestres séparent les hommes, les divisent, et souvent les mettent en opposition, parce que toutes ces

choses, temporelles et limitées de leur nature, sont en raison des lieux et du temps.

Mais il y a dans l’humanité quelque chose de commun, de un; il doit y avoir en elle un centre, un foyer, principe d’une même vie, qui se répande en tous ses membres et les réunisse dans une certaine sympathie morale, dans une solidarité d’existence spirituelle, supérieure à l’existence physique, et les élève au-dessus des formes multiples et passagères de la vie du monde. Il faut qu’il y ait au milieu des hommes, entre tous les hommes, une société universelle, où toutes les âmes humaines se rassemblent, s’entendent, où toutes les volontés d’homme puissent s’unir, se confondre et s’aimer. Ç’a été le vœu de Jésus-Christ avant de mourir sur la croix, et c’est la fin dernière du christianisme : Sintunum ! Qu’ils soient un entre eux, ô mon Père! comme vous et moi nous sommes un !

Le propre de la véritable religion est donc d’établir une société universelle, et elle ne peut être universelle que parce qu’elle est spirituelle. Dès que les choses de ce monde, les intérêts temporels s’y mêlent, elle tend sous leur influence à se restreindre, à se diversifier, à se

particulariser. Elle n’a plus toute la liberté, toute la beauté de sa nature, et c’est pourquoi la religion chrétienne, qui est la vraie religion, parce qu’elle vient de Dieu seul, considérée en elle-même, dans sa nature, dans ses dogmes, dans ses préceptes, est essentiellement universelle, c’est-à-dire catholique, et ce beau nom ne convient qu’à elle.

Cette religion catholique, cette société universelle et spirituelle des âmes, s’est réalisée dans le monde par une institution sans égale et sans pareille, l’Église. Avant l’Évangile on n’avait point vu sur la terre une chose semblable, et les hommes les plus intelligents de l’antiquité n’en avaient pas même eu la pensée. La parole de Jésus-Ghrist a fondé en ce monde une puis* sance qui n’est pas de ce monde, qui se déclare supérieure à toutes les puissances de la terre, parce qu’elle est divine, et à ce titre universelle, éternelle. Elle relève de Dieu seul qui l’a établie ; elle a reçu la mission d’enseigner les choses de l’éternité, les vérités du ciel; de guérir, de régénérer, de sauver les âmes, de les rap* procher, de les unir en Dieu par la divine charité; en un mot, de faire arriver le royaume

de Dieu sur la terre. Et, dans l'accomplissement de sa haute mission, quelques obstacles qu’elle rencontre, quelques assauts qu’elle subisse, elle pourra être ébranlée, mais jamais renversée, et toutes les forces de l’enfer et du monde ne prévaudront point contre elle.

Comment la puissance spirituelle s’est-elle établie? paC des moyens tout spirituels, con-^ formes à 6a nature. Elle a horreur de la violence ; elle est au-dessus de la force matérielle, qui ne peut pas plus la fonder que l’abattre.

Elle a pris possession du monde par la parole. l’Église, qui a reçu la parole de la vie éternelle, l’a annoncée aux hommes avec au- Itfrité, avec l’autorité du Fils de Dieu, du Verbe incarné, de Jésus-Christ, qui la lui a transmise.

Elle s’est posée devant les hommes, en vertu même de son institution divine, comme une puissance nouvelle qui s’appellera désormais la puissance spirituelle, et qui sera pleinement indépendante dahs ses attributions propres de tous les pouvoirs de ce monde, dont elle ne dérive point, et qui n’ont point de juridiction sur elle.

Je dis qu’à l’origine du christianisme c’était

là un phénomène nouveau sous le soleil. I/histoireen fait foi.

Parcourez les annales des peuples avant l’Évangile; dans tous les lieux, dans tous les temps, vous ne verrez apparaître nulle part un pouvoir spirituel séparé, une religion indépendante de l’État. Partout le spirituel est mêlé au temporel; la religion est dans l’État, et les hommes sont livrés aux gouvernements de la terre, âme, corps et biens.

Mais voici qu’à la parole de Jésus-Christ, la puissance spirituelle se dressp en face du pouvoir temporel et lui dit : Je viens du ciel ; je tiens ma mission d’en haut, et je suis envoyée ici-bas pour annoncer l’éternelle vérité. Je suis • envoyée par Dieu même pour établir son règne dans les âmes, pour leur apprendre à connaître et à faire sa sainte volonté. Au nom de Jésus- Christ, le Fils de Dieu fait homme, je viens instruire, guérir et sauver les hommes. Je viens combattre le mal, protéger l’innocence, proclamer le droit, faire respecter la justice, poursuivre le crime et enseigner la vertu. Telle est la puissance que je dois exercer en ce monde ; elle s’étendra sur tous, peuples et rois, parce

que tous sont des hommes, et que tous les hommes ont été créés par Dieu et rachetés par Jésus- Christ, qui m’envoie pour exercer sa puissance et consommer son œuvre. Celui qui m’écoute, écoute Dieu même; celui qui me méprise, le méprise.

Voilà, messieurs, comment l’Église a été fondée sur la terre, et je dis, d’après les explications données précédemment sur la nature et les conditions de la vraie liberté, que cette institution d’une puissance toute spirituelle, supérieure au pouvoir temporel par sa nature, indépendante de ce pouvoir par son autorité et dans sa juridiction, et ne s’exerçant que par des moyens spirituels, est ce qu’il y a de plus favorable à la liberté.

Je dis que cette institution est la réalisation même de la liberté dans le monde ; qu’elle y a fondé et consolidé par l’Église et dans l’Église, d’une manière positive et durable, la vraie liberté, propriété essentielle de l’esprit, et qui est diamétralement opposée à l’inertie du corps et à la force aveugle de la matière. Par là, il a été reconnu et proclamé que l’âme des hommes dépend de Dieu seul; que le devoir le

plus sacré, qui doit prévaloir sur tous les autres, est le devoir envers Dieu, et ce devoir, par cela qu’il domine tous les autres, est aussi pour l’homme , et par son obligation suréminente , une garantie d’indépendance et de dignité devant les puissances du monde.

En effet, l’Église dit aux hommes: Vous avez une âme, cette àme a été créée immédiatement par Dieu ; Dieu seul en est le principe, donc elle n’appartient qu’à lui ; donc vous êtes tellement grands par votre origine et par votre nature, que vous ne devez obéir qu’à Dieu ou à ses représentants. Telle est votre dignité, que votre volonté ne doit s’abaisser que devant sa loi, et encore cette loi qu’il vous impose, parce qu’il est votre créateur, votre supérieur naturel, Dieu même ne veut pas que vous l’accomplissiez en esclaves; il respecte tellement votre liberté, qu’il demande une obéissance volontaire. C’est pourquoi, dans ses rapports avec vous, quand il promulgue sa loi soit au Sinaï devant Israël, soit en la personne de Jésus-Christ, qui vient annoncer le commandement nouveau, en proposant ce qu’il faut croire et observer pour lui être agréable, il ne contraint personne, il pacr

tise avec les hommes et demande leur assentiment. Il réclame votre consentement, parce qu’il ne peut pas être contraire à lui-môme, parce qu’il vous a donné la liberté pour que vous en usiez, et enfin parce qu’il veut être aimé librement, avec préférence, par prédilection. C’est l’amour libre qui charme son cœur, et les hommages forcés ou aveugles ne lui plaisent pas.

L’Église dit encore aux hommes : Non-seulement votre âme a été créée par Dieu, mais elle a été rachetée par le sang d’un Dieu ; et ainsi vous lui appartenez à un nouveau titre, au titre du rachat. Il a payé votre délivrance, et il l’a payée d’un grand prix, de son sang et de sa vie. Donc, chrétiens, votre âme est à Dieu, à vous, et à personne autre. Donc, toute autre domination est indigne de-Dieu et de vous: indigne de Dieu, car elle serait une usurpation de ses droits ; indigne de vous, parce que, venant de Dieu même et rachetés par lui, vous n’appartenez qu’à lui. Vous n’avez qu’un maître, le Maître du ciel et de la terre; vous n’avez qu’un roi, et c’est le Roi des rois.

L’Église nous dit ehcore: Votre âme a été

faite à l’image de Dieu ; elle en est la ressemblance. Sa perfection est donc de s’en approcher, car la perfection d’une image est de reproduire son modèle. Votre fin dernière est donc la perfection même de Dieu, et c’est pourquoi le divin Maître vous a dit : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Or, Dieu est la suprême intelligence et la souveraine liberté. Donc, faits à son image, il faut que l’intelligence reluise en vous, il faut que la liberté s’exerce ; donc vous devez travailler à votre affranchissement et secouer le joug de la chair, qui appesantit l’esprit et entrave la volonté. Vous devez briser la servitude des sens et des passions, qui vous dégradent en vous soumettant à une influence contraire à la loi de Dieu. Car Dieu, qui a fait l’homme àme et corps, substance spirituelle unie à une substance matérielle, deux substances associées dans l’unité d’une même personne, a voulu aussi que la partie la plus noble dirigeât l’existence humaine par l’intelligence et la liberté. Donc, pour rester dans la dignité de votre humanité, votre âme doit conduire votre corps, comme elle obéit elle-même à la loi divine, afin que

votre personne tout entière soit dans l’ordre de sa création. Donc, l’âme humaine, créée de Dieu immédiatement, image de Dieu, et rachetée par Dieu, ne relève que de Dieu, ne dépend que de lui, et ainsi ne doit obéir qu’à lui.

Par là, et suivez la conséquence, je vous en conjure, l’Église catholique a proclamé et enseigné la véritable liberté de l’âme dans toutes les situations où l’homme peut se trouver, dans tous les rapports qu’il peut soutenir. Le monde a compris par les principes et les conséquences de l’Évangile qu’une âme humaine, où qu’elle se trouve, quelque corps qu’elle habite, par cela qu’elle est une âme créée par Dieu, rachetée du sang de Dieu, image de Dieu, ne ressort en définitive que de Dieu. Eh bien, cette vérité si simple a fait un changement immense dans le monde ; elle a bouleversé toutes les sociétés païennes et organisé la société chrétienne sur de nouvelles hases.

Ainsi, dans la famille, le christianisme a établi la vraie liberté , et avec elle la dignité et la sécurité des membres qui la composent. L’Évangile a proclamé la liberté de la femme, la dignité de l’épouse; car il a enseigné que

la femme, en face de l’homme, l’épouse en face de l’époux , est une créature libre , une âme créée et rachetée par Dieu, et par conséquent en rapport intime et personnel avec Dieu. Cette âme reste chargée et responsa^ble d’elle-même en ce qui concerne son salut ; elle a aussi un for intérieur où personne que Dieu n’a le droit d’entrer, et quand elle passe dans l’état de mariage, elle s’unit à l’homme temporellement; elle ne donne pas son âme, qui est la propriété de Dieu ; elle ne livre ni sa conscience ni sa foi; elle concède des droits sur son existence de ce monde comme on lui en accorde, mais il y a des choses qui restent en dehors du contrat : les choses de l’âme et de l’éternité.

C’est là, messieurs, ce qui fait la dignité et la grandeur de la femme chrétienne. Elle se donne librement, mais jamais sans réserve; cette réserve maintient le droit de Dieu sur elle, garantit l’accomplissement de son devoir principal, et l’accomplissement de ce devoir. C’est sa force dans ce monde et son salut dans l’autre. Il n’en était point ainsi chez les anciens. Vous connaissez le triste sort de la

femme dans la civilisation païenne ; elle était la première des esclaves de la maison, traitée par le mari comme une propriété, comme une chose dont il pouvait disposer à son gré; et chez les Grecs et les Romains, il n’était pas rare de voir les femmes vendues par leurs époux.

J’en dirai autant de la liberté de l’enfant au sein de la famille. Naturellement, les hommes peuvent s’imaginer qn’ils sont les créateurs, et ainsi les possesseurs de leurs enfants ; et de là la puissance exagérée qu’ils s’arrogent sur eux, et qui ne va à rien moins qu’à la vie et à la mort. L’enfant est regardé comine une propriété dont on peut disposer, user et abuser, qu’on peut môme abandonner ou détruire, si elle devient onéreuse ou désagréable. Vous savez fout ce qui se passait chez les anciens à cet égard.

Nous voyons aussi ce qui arrive de nos jours, partout où l’influence de l’Évangile ne règne point, et même chez les chrétiens sans foi ou dont la foi n’est pas vivante. Ils reviennent naturellement à cette opinion toute païenne, que leurs enfants leur appartiennent d’une manière absolue, et qu’ils peuvent les traiter comme

bon leur semble. L’Évangile réprouve ces maximes.

La doctrine chrétienne enseigne que Dieu seul crée les âmes; qu’ainsi dans l’ordre de la filiation naturelle, les âmes qui viennent animer les corps sont indépendantes des ascendants. Donc, si Dieu seul les fait, elles n’appartiennent à aucun homme. Donc les parents ne sont point les propriétaires de leurs enfants ; donc le pouvoir paternel a ses limites; donc l’enfant a les droits de sa liberté, liberté innée à son âme, à son humanité, et qui entre en exercice à l’âge de raison, quand il devient capable de discerner la vérité, de comprendre la loi et de l’exécuter. L’enfant a sa conscience, il a sa dignité, il a ses droits d’homme et de chrétien, que la paternité môme doit respecter.

Ainsi, en vertu de l’indépendance de son âme, il est libre au milieu de l’obéissance. Soumis à l’autorité des parents en ce qui concerne son éducation, son instruction, son développement physique et moral, et jusqu’à ce que l’âge et la loi l’aient émancipé, il reste cependant libre dans son for intérieur et dans ses rapports avec Dieu. Il a aussi sa réserve en

face de l’autorité paternelle dans les choses de Ja conscience et de la foi, et il peut toujours en appeler à Dieu. Ainsi partout l’Évangile, en faisant intervenir la souveraineté de Dieu, pose des limites à l’autorité humaine et donne des garanties à la liberté.

Je dirai la même chose de l’esclave dans ses rapports avec son maître. Le christianisme tend à affranchir l’esclave, et pourquoi ? C’est qu’à ses yeux l’esclave est un homme comme un autre, a la même origine , la même nature, la même lin, car cet homme a une âme, et cette âme humaine, créée par Dieu, ne rélève que de lui. Et c’est pourquoi, même quand le corps est asservi, l’âme au fond reste libre ; car elle est inaliénable.

L'homme ne s’appartient pas à lui-même, et il ne peut jamais se donner tout entier. Il peut louer ou vendre pour un temps ou pour toute sa vie l’usage ou le service de son misérable corps, tiré delà poussière, et qui estle domaine de son âme, mais louer ou vendre son âme, la propriété de Dieu, il n’en a pas le droit, il ne le peut pas. C’est pourquoi, même au milieu de l’ignominie de l’esclavage volontaire ou involontaire,

quand le corps est sous le joug, la liberté de l’âme, sa dignité, surtout si elle est chrétienne, subsiste. L’esclave a aussi sa réserve, son refuge intérieur en tout ce qui se rapporte à sa foi, à ses convictions, à son salut. Aucune puissance humaine ne peut entrer dans sa conscience, et là il ne reconnaît d’autre maître que Dieu.

L’Église n’a jamais employé la force ni même l’autorité pour détruire l’esclavage ; elle a toujours respecté les droits acquis, mais en enseignant aux hommes qu’ils ont le même Père, qu’ils sont tous frères, membres de la même famille, et que tous, sans distinction, ils ont été rachetés par Jésus-Christ ; et qu’ayant tous le même Sauveur, le même Seigneur, le même baptême et la même foi, ils ont aussi la même espérance et la même fin ; l’Église, en jetant ces vérités dans le monde, en inspirant aux maîtres et aux esclaves une charité réciproque, a porté les maîtres à se relâcher de leurs droits, à traiter les esclaves comme leurs frères, à respecter en eux les droits et la dignité de l’âme, a porté les esclaves à se soumettre chrétiennement, à obéir avec résignation, avec patience, avec conscience, et ainsi, d’ùn côté comme de

l’autre, par celte voie douce et intelligente, l’esclavage a été miné dans sa base, et l'affranchissement s’est convenablement préparé.

Enfin, et ceci se rapporte plus particulièrement à notre question, l’Église, en faisant connaître à l’homme son origine, sa nature, sa loi et sa destination, a proclamé par cela même l’indépendance de l’âme vis-à-vis des gouvernements humains.

Depuis l’établissement du christianisme , et en vertu de la foi chrétienne, il y a deux hommes dans le citoyen ; il y a l’homme du temps, l’homme du pays, le Français, l’Anglais ; il y a l’homme de l’éternité, l’homme de Dieu, le chrétien. En sorte que tout en faisant partie d’une association terrestre, particulière, qu’on appelle peuple ou nation, chaque chrétien est aussi membre d’une association plus étendue, d’une société universelle, qu’on appelle l'Église. En môme temps qu’il appartient à un royaume temporel qui se nomme France ou autrement, il appartient aussi à un royaume spirituel, qui est le royaume de Dieu.

Donc la souveraineté temporelle se trouve limitée par une souveraineté spirituelle. Comme

chrétiens, nous ne sommes plus voués tout entiers à la société politique où nous vivons, nous ne sommes plus, comme les païens, les victimes nées et presque les esclaves de la chose publique. Nous ne sommes point pour la société, mais la société est pour nous. Elle n’est plus la fin dernière de notre existence terrestre, elle est le moyen d’une fin supérieure et d’une vie plus haute.

J'entre, et je vis en société à la condition d’y trouver mon intérêt véritable, mon véritable bien; mais à moi, chrétien, mon intérêt est double. L’intérêt de la terre ou du moment, c’est le bien du citoyen; mon intérêt éternel, mon salut, c’est l’intérêt de ma conscience, le bien de mon âme pour l’éternité. J’ai ces deux grands intérêts à satisfaire, et il faut que la société politique m’y aide et m’en fournisse les moyens; je dois trouver en elle des ressources pour l’un et pour l’autre, des moyens d’arriver à ces deux fins, ou au moins, ni sur l’un ni sur l’autre chemin, elle ne doit me jeter des obstacles.

Si elle accomplit cette condition, je pourrai faire mon salut en chrétien, tout en accomplis-

sanl mes devoirs de citoyen. Mais si j’y trouve des empêchements à mes convictions chrétiennes, s’il s’y passe des choses que repousse ma conscience catholique, si l’on veut m’imposer, dans J’intérêt prétendu de l’État, ce qui répugne à ma foi, alors toute la liberté de mon âme se retrouve, toute l’indépendance du chrétien doit se manifester, et nous pouvons, nous devons dire avec les apôtres : Non possumvs , nous ne pouvons pas.

Or, jamais les citoyens des républiques anciennes n’ont poussé la liberté jusque-là, jamais ils n’ont osé dire à la société : Je ne veux pas, je ne puis pas. C’est qu’ils ne connaissaient pas cette liberté de l’âme que l’Évangile a enseignée aux hommes ; c’est qu’ils n’étaient point, comme nous, en communication avec le royaume du ciel; c’est que, idolâtres de la patrie terrestre, qu’ils aimaient avec fanatisme et jusqu’à l’adoration, ils ne connaissaient point la patrie céleste avec sa lumière, sa gloire et son éternel bonheur. C’est que, séparés de Dieu et assis dans les ténèbres et à l’ombre de la mort, ils ne pouvaient participer à cette force surnaturelle qui nous élève au-dessus des inté-

rôts de ce monde, au-dessus de nous-mêmes, et nous rend capables de dire aux pouvoirs les plus formidables de la terre, et en face des bûchers, des glaives et des échafauds: Non possumus , je ne le peux pas, je ne le ferai pas; vous prendrez ma vie, mais non ma conscience; vous aurez mon sang, mais vous n’aurez pas ma foi.

Il y a là, Messieurs, une grande liberté, une liberté nouvelle en face de la puissance du monde, môme la plus légitime, quand elle excède ses droits et veut commander dans la sphère de la conscience et de la foi , où elle n’est point compétente. C’est que dans cette sphère toute spirituelle règne une puissance supérieure aux pouvoirs temporels. Là domine une loi qui dépasse toutes les lois humaines. C’est la loi même de Dieu, promulguée au Sinaï, enseignée par Jésus-Christ, proclamée et interprétée par l’Église qui en a le dépôt, et au nom de cette loi divine et par sa vertu, nous pouvons dire en conscience à toutes les puissances de la terre, rois ou peuples : Nous ne le pouvons pas, non possumus ; car il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes.

L’Évangile a donc rendu un immense service à l’humanité, il a puissamment servi la cause de la liberté quand il a fondé une puissance spirituelle en face du pouvoir temporel, pour le maintenir dans ses limites, l’arrêter dans ses écarts, l’éclairer sur ses devoirs, l’avertir et le redresser au besoin. Depuis ce temps, la vérité, le droit, la justice, ont toujours eu un organe, un représentant dans le monde, au milieu du désordre et des violences des passions humaines. Aussi les puissances de la terre, même chez les peuples les plus chrétiens, ont tendu instinctivement, quand la puissance spirituelle les a gênés, à combattre, à diminuer, à entraver son influence; et celles qui se sont séparées de l’Église par l’hérésie ou par le schisme, s’emparant de cette influence, ont réuni les deux pouvoirs dans une seule main.

Alors, par l’absorption de l’autorité spirituelle dans la puissance temporelle, a été constituée la plus énorme tyrannie, le despotisme le plus complet qui se puisse concevoir. L’homme est livré tout entier à un pouvoir unique, qui a deux faces, et qui parle tantôt d’une bouche et tantôt de l’autre, mais pour dire toujours au

fond la même chose en deux langages, sa volonté; et quand on lui échappe d’un côté, il vous reprend de l’autre, en sorte qu’il n’y a plus d’asile à la liberté, plus de refuge à la dignité humaine. La conscience même n’est plus un sanctuaire impénétrable; le pouvoir temporel y entre sous la forme ou plutôt sous le masque de la puissance spirituelle ; il poursuit la liberté dans sa plus intime retraite, et lui fait violence ou illusion.

Voilà, cependant, Messieurs, et j’abandonne celte pensée à vos réflexions, voilà ce que le protestantisme a fait au sein du christianisme, en refusant l’autorité légitime du chef de l’Église, pour soumettre les choses de la conscience et de la foi à l’examen et à la décision des rois et des peuples. Il reprochait aux souverains pontifes de se faire rois de la terre, et il a fait les rois de la terre souverains pontifes. Il s’est appuyé d’un vain prétexte, d'une accusation fausse, pour commettre les plus monstrueux attentats contre la liberté, en armant de la puissance spirituelle la force de ce monde, et par là il a fait reculer la civilisation de quinze siècles. Il l’a ramenée au paganisme, où

triomphait cette confusion ; en sorte que depuis ce temps, là où trône l’hérésie, les peuples sont livrés à un pouvoir monstrueux, qui a deux natures et deux visages, qui parle au nom de la terre et au nom du ciel : espèce de minotaure qui, au milieu du labyrinthe de toutes les erreurs, égare leur conscience, tue leur dignité et se repaît de leur asservissement.

Voyez ce qui se passe au sein de l’hérésie ou dans le schisme, là où le pouvoir temporel s’est fait pouvoir spirituel. En vérité, Messieurs, on a peine à comprendre de nos jours une telle démence. En quoi, je vous le demande, les choses de la conscience, les choses de la foi, les choses du ciel peuvent-elles ressortir des puissances de la terre? Jésus-Christ n’a-t-il pas dit : Mon royaume n’est pas de ce monde? et comment veut-on expliquer les paroles du royaume divin, sinon par l’esprit même qui les a révélées, par l’esprit divin qui inspira les apôtres et qui assiste leurs successeurs?

En vérité, les hommes sont bien punis par où ils ont péché! Ils ont réclamé la liberté religieuse ; pour l’obtenir, ils ont refusé l’obéissance à l’Église, autorité indéfectible, toute spi-

rituelle, établie par Dieu même ; et qu’y ont-ils gagné? la servitude ou l’indifférence, c’est-àdire la mort de l’àme des deux côtés. En s’arrachant des mains de Dieu et de son Église, ils sont tombés entre les mains des hommes. A une autorité universelle, infaillible, toute morale, toute maternelle, ils ont substitué, car il faut toujours une autorité, la volonté ou le caprice, la raison ou la déraison d’un homme, d’une femme, d’un enfant sur le trône, la sagesse de quelques conseillers, la délibération d’une assemblée, et môme les agitations de tout un peuple ; car on est arrivé, et on devait y arriver, jusqu’à constituer le peuple juge de la foi, et le dogme s’est fait à la majorité des voix. C’est ici que la démence porte tous ses fruits. Le peuple, la masse des fidèles, qui doit être enseigné, dirigé par la parole de Dieu conservée, interprétée et expliquée par l’Église, c’est lui qu’on a fait ministre de cette parole, apôtre, plus qu’apôtre, juge en dernier ressort de la parole de Dieu !

Vous avez entendu parler. Messieurs, de ce qui arrive en ce moment dans un pays voisin, qu’on appelle la terre classique de la liberté.

Vous allez voir comme on y entend en certaines choses la liberté de conscience.

Un évêché est vacant. La loi donne au Chapitre le droit de nommer, mais il faut une permission du prince pour élire. La reine donne cette permission, mais à la condition qu’on choisira le candidat du gouvernement, et il existe une loi qui déclare rebelle et menace de la destitution et de la confiscation de ses biens tout chanoine qui votera contrairement.

Mais ce n’est pas tout. Le candidat à l’épiscopat, qui a pour lui le gouvernement, a contre lui les évêques, qui protestent contre sa nomination. Il a contre lui la censure de la première Université du royaume, signée par les théologiens les plus célèbres, déclarant, après un examen de ses propres livres, qu’il ne croit pas en Jésus-Christ et n’est pas même chrétien. Qu’importe? la reine le veut; le gouvernement persiste, et le docteur repoussé par les évêques, censuré par la Faculté de Théologie et déclaré non chrétien à la face du monde, sera évêque de l’Église anglicane de par la reine et son gouvernement ! Et, au fait, pour-

quoi pas? la reine, en définitive, n’est-elle pas le chef suprême de l’Église?

Messieurs, si une pareille chose se passait dans un pays catholique, savez-vous ce qui arriverait? Si le gouvernement venait dire à un Chapitre qui a le droit d’élire son évêque : Vous nommerez tel ou tel, sous peine d’être destitués et de voir vos biens confisqués ; savezvous ce que ferait un Chapitre catholique? il s’abstiendrait de voter; il protesterait au moins par son silence ; puis il aurait recours à son chef spirituel ; il en appellerait au Souverain Pontife. Le Pape parlerait à qui de droit, ou protesterait à la face du monde dans une de ces allocutions adressées à l’univers catholique, et je vous garantis que le pouvoir temporel reculerait. Voilà comment les choses se passeraient dans un pays catholique.

Vous rappellerai-je encore ce qui se fait en ce moment dans un autre pays protestant, longtemps présenté par les fauteurs de l’hérésie comme le modèle des gouvernements, comme le peuple le plus sage, le plus éclairé et le plus heureux de la terre, à cause de la religion qu’il professe. Le canton de Vaud était

comme le paradis terrestre du protestantisme ; nulle part la piété chrétienne ne florissait avec plus d’éclat, et la liberté, sous toutes ses formes, s’épanouissait au soleil de la grâce sur celte terre de bénédiction.

En un moment tout a changé : et il n’a fallu pour cela qu’un revirement de gouvernement, une petite révolution; et comme, selon les maximes protestantes, le prince ou le gouvernement, quel qu’il soit, est le chef de l’Église nationale, le nouveau gouvernement a fait une nouvelle Église, qu’il déclare l’Église orthodoxe. Il a fait des dogmes, une liturgie, une discipline à sa façon, et il impose tout cela en vertu de son droit divin, et comme chef de l’Église, à tous ses subordonnés. 11 veut qu’on prie à tel endroit et non à tel autre, de telle façon, avec telles paroles et autant de temps qu’il lui plaira; il déclare rebelles tous ceux qui ne veulent pas obéir à ses injonctions et se rallier à l’Église nationale ; il les destitue, les frappe d’amendes, les exile, les persécute de toutes manières, parce qu’ils ne veulent pas penser et prier comme lui. Et voilà les hommes qui ont le plus déclamé contre l’inquisi-

lion, contre l’intolérance de l’Église catholique ! les mêmes hommes qui ont le plus réclamé, avec Luther et Calvin, la liberté de la raison individuelle dans les choses religieuses !

Ëntin, Messieurs, après l’hérésie, regardez le schisme, et voyez si la liberté de la conscience et la dignité humaine ont gagné quelque chose à la réunion des deux pouvoirs dans la main terrible et sauvage des Czars. Considérez l’Église grecque, si magnifique dans les premiers siècles, si féconde en saints et en docteurs, quand elle jouissait de la liberté de l’Évangile et qu’elle vivait de la sève spirituelle de l’Église mère et maîtresse de toutes les autres. Voyez ce qu’elle est devenue depuis sa séparation : un instrument gouvernemental dont le pouvoir temporel use et abuse suivant les besoins de sa politique; une servante de la puissance du siècle, qui la dégrade pour un morceau de pain ; une esclave, qui attend en tremblant que le maître lui intime ses volontés par l’un de ses soldats.

Voilà, Messieurs, comment l’hérésie et le schisme entendent et pratiquent la liberté. Rappelez-vous maintenant ce que, dans tous les

temps, l’Église catholique a fait pour elle, comparez et jugez. Quel spectacle admirable elle nous offre dans son altitude en face de la puissance du siècle! Elle est toujours là pour proclamer le droit, pour s’opposer à l’injustice, pour arrêter, autant qu’il est en son pouvoir, l’emportement des passions et la violence naturelle des puissances de ce monde. Elle ne cherche point à les entraver, elle ne les combat qu’avec regret, s’ils s’écartent des voies de Dieu ; et quand elle est obligée de les blâmer ou de protester, elle le fait toujours avec déférence, avec humilité, mais aussi avec courage et dignité. Certes, s’il y a quelque chose au monde qui favorise la liberté de l’esprit et garantisse la dignité humaine, c’est la souveraineté spirituelle de l’Église et de son chef, c’est cette puissance spirituelle qui n’a point d’égale sur la terre, puissance toute morale, tout intelligente , et qui dispose toutes choses comme la sagesse divine dont elle est le représentant ici-bas, avec force et douceur : Omnia fortiter et suaviter.

11 me reste à vous montrer, Messieurs, que l’esprit de l’Église catholique est identique à

l’esprit de la liberté. Je le dirai rapidement. Je compare ces deux esprits dans leur essence même, sans m’arrêter aux formes et aux applications; et en discernant ce qu’il y a de plus intime dans l’un et l’autre, je trouve qu’au fond ils constituent un môme esprit.

En effet, qu’esl-ce que l’esprit de l’Église? C’est l’esprit de Jésus-Christ, son fondateur, qui l’a transmis à ses apôtres et à leurs successeurs. Qu’est-ce que Jésus-Christ est venu faire dans le monde, et comment a-t-il accompli sa mission divine? Il est venu sauver ce qui était perdu, il est venu conquérir et racheter les âmes qui étaient dans la mort et dans la servitude du péché. Comment gagne-t-on les âmes? en les instruisant, en les éclairant, en les persuadant. Par quels moyens peut-on instruire et persuader? par la parole, et surtout par la parole appuyée de l’exemple.

Jésus-Christ est donc venu sur la terre pour instruire les hommes par la parole du ciel, leur donner l’exemple des vertus qu’il leur annonçait, et confirmer son enseignement par sa vie et par sa mort. Il est venu instruire, guérir et sauver. 11 a instruit par ses discours et

par ses œuvres ; il a guéri par la vertu divine qui sortait de lui ; il a sauvé par l’effusion de son sang. L’esprit de Jésus-Christ est donc un esprit de douceur et de patience, qui triomphe par la persuasion et par la souffrance, et de là la vertu de son enseignement, de sa passion et de sa croix.

Or, Jésus-Christ a envoyé ses apôtres comme il a été envoyé lui-même : Sicut misit me Pater, et ego mitto vos. Les apôtres ont dû faire comme leur maître, qui leur a laissé son esprit; ils ont dû être doux de cœur, humbles comme lui, pleins d’amour et de dévouement pour leurs frères, prêts à tout accepter, à tout souffrir pour sauver les âmes. Ils ont dû employer les mêmes moyens pour les convertir et les gagner, savoir : la parole et la patience.

C’est donc toujours par la conviction, par la persuasion, par l’ascendant de la vérité que le christianisme a agi sur la terre. Le Maître avait dit à ses apôtres : Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups, pleins de douceur et de mansuétude au milieu des violences et des fureurs du monde, et cependant vous le vaincrez, vous en triompherez,

vous le convertirez, car j’ai vaincu le monde: Ego vici mundum; et je vous envoie pour en achever la conquête. Vous ferez retentir ma parole jusqu’aux extrémités de la terre, et de toutes les extrémités de la terre les hommes se rassembleront, se réuniront dans une société universelle, dans la grande unité d’un corps spirituel qui sera mon Église.

Voilà l’esprit du christianisme et de l’Église. L’Église s’est conservée, développée, affermie par l’esprit qui l’a fondée. Dans tous les siècles elle a été forte, triomphante par la parole ; elle a été puissante par l’autorité qui lui vient du ciel ; elle a toujours enseigné et souffert; jamais elle n’a? eu recours aux violences, quoiqu’elle les ait toutes endurées. Sa mission divine est de convaincre et de persuader ; car elle a les paroles de la vie éternelle, elle possède l’éternelle vérité, et sa vocation est d’établir sur la terre la vie et la vérité.

Or, Messieurs, la vie de l’âme, la vérité, ne s’impose point par la force ; on ne prend pas les cœurs par la violence ; les intelligences ne s’emportent point d’assaut. La vérité s’y introduit par la lumière, par la conviction , par la per-

suasion , par l’amour. Tous ces moyens sont purement spirituels, et ils se résument tous dans l’efficacité de la parole, qui est le grand instrument de l’esprit, le glaive spirituel, gla dius spiritûs.

La parole agit de deux manières, ou sur l’intelligence par les moyens de la raison et de la pensée, ou sur le cœur par le sentiment et l’émotion ; elle éclaire ou elle louche, ou elle fait l’un et l’autre à la fois. Dans tous les cas, c’est une influence spirituelle, comme la vérité même qu’elle doit communiquer. C’est l’action de l’esprit sur l’esprit, de l’âme sur l’âme, et les esprits ne s’ouvrent que sous l’impression de la lumière ; les âmes s’amollissent au contact de la chaleur de l’âme ; semblables à ces fleurs qui, cherchant instinctivement le soleil, s’ouvrent à ses rayons dès qu’elles en sont atteintes, boivent avidement sa lumière, s’en nourrissent, et referment leur calice aussitôt qu’il cesse de les éclairer. Ainsi s’ouvrent et se nourrissent les âmes dans la lumière et la chaleur du soleil des esprits. Ainsi a toujours fait l’Église, qui est le représentant, l’organe de Dieu sur la terre, et dont la mission est d’y répandre la lumière

et le feu du ciel, de distribuer les grâces et les bénédictions d’en haut, de jeter dans le monde, qui est le champ de Dieu, les semences éternelles de la vérité.

Eh bien ! et c’est la conclusion de ce discours, j’affirme que l’esprit de l’Église est l’esprit même de la liberté. Rappelez-vous ce qui a été dit précédemment, et je vous y ramène, parce que, dans une démonstration, tout doit s’enchaîner et se soutenir. L’esprit de la liberté, avons-nous dit, est un esprit de douceur qui ne doit employer que des moyens spirituels, moraux, intelligents. Car il n’y a de liberté que là où l’homme se décide par lui-même, quand il agit par soi , motu proprio, sans coaction extérieure , sans nécessité interne, donc par sa propre raison. Le principe de l’acte libre est dans la détermination propre, et pour qu’elle soit telle, elle doit partir de lui, du jugement de sa raison, du mouvement de sa volonté. Pour cela il faut que sa raison soit éclairée, que sa volonté soit touchée, et que son âme soit persuadée, en même temps que son esprit est convaincu. Ainsi s’accomplit l’acte libre.

Or, vous le voyez, c’est aussi par la parole, par la force et la douceur de la parole, que ces admirables effets sont produits, et ils ne peuvent l’être que par elle. Et ainsi , ce que l’Église fait dans l’ordre surnaturel pour sauver les hommes, c’est-à-dire pour les affranchir des liens du péché et les réconcilier avec Dieu, la vraie liberté politique le fait de son côté, à sa manière et par des moyens naturels, pour les sauver des servitudes de la terre et garantir leur dignité contre les passions et les violences des puissances du monde.

Donc l’Église et la liberté ont la même tendance, savoir, d’amener les hommes à se gouverner eux-mêmes, raisonnablement, avec intelligence , avec conscience , de les rendre capables, en éclairant leur esprit et en formant leur volonté, de prendre la direction de leur propre existence, la liberté pour les choses de ce monde et l’Église pour celles de l’éternité.

Elles ont aussi le même procédé; car elles emploient l’une et l’autre les mêmes moyens, des moyens tout spirituels : le même instrument, la parole. Dans l’Église rien ne se fait que par la parole, même les choses les plus

sacrées. Dans le règne de la vraie liberté, tout doit s’accomplir par la parole, c’est-à-dire par la délibération, dont la parole est l’organe. Toute autre influence est contraire à la liberté et la dégrade; car elle tend à substituer à l’acte propre de l’esprit, à la détermination intelligente, la force aveugle de la matière ou de la nécessité. Enfin, l’Église et la liberté ont le même but , c’est de gagner les âmes, comme les âmes se gagnent (et quand on a l’âme de l’homme on a tout le reste), par la conviction, par la persuasion et par l’amour.

Après cela, Messieurs, vous ne serez plus surpris de notre affirmation si positive, que l'esprit de l’Église est l’esprit même de la liberté. Vous voyez maintenant que ces deux esprits sont identiques, ou plutôt que c’est un seul et même esprit, et c’est pourquoi nous avons proclamé que l’institution de l’Église catholique dans le monde a été l’institution même de la véritable liberté !...

Mais je dis aussi en terminant, afin que cette pensée salutaire reste dans vos esprits et serve à vos méditations, si la vraie liberté existe dans le monde, si nous en avons l’idée véritable, in-

connue à l’antiquité païenne, si nous jouissons des avantages et de la gloire de la liberté politique, d’une liberté vraie, généreuse, qui n'exclut personne et qui ne suppose ni l’esclavage, ni l’ilotisme, c’est à l’Évangile que nous le devons; c’est par l’esprit du christianisme seul qu’elle peut se développer et s’affermir; c’est l’Église catholique qui l’a fondée et qui la maintiendra.

Oui , Messieurs , elle a fait celte grande œuvre, et elle la continuera comme elle l’a commencée, avec douceur, mais avec force. Elle y met des siècles, parce qu’elle est éternelle; elle prend son temps pour affranchir les peuples, parce que les choses de la Providence n’arrivent qu’au terme marqué. Les fruits delà liberté, comme tous les fruits de la terre, ne sont bons et salutaires qu’à leur point de maturité. Elle sait que la violence, qui détruit en un moment, ne peut rien fonder; ou si elle établit soudainement, avec tous les efforts des hommes et comme par., magie , l’instant qui va suivi e verra crouler l’édifice sans base.

L’Église ne renverse jamais ce qu’elle a édi-

lié ; c’est pourquoi elle construit lentement et sur des fondements inébranlables. Elle avance doucement, mais jamais elle ne recule : c’est la condition du vrai progrès. Et quand nous affirmons, Messieurs, qu’elle a introduit dans le monde la vraie liberté, nous ne voulons pas dire qu’elle a donné aux nations des chartes, des constitutions et des lois politiques. Ce n’est point là sa mission ; elle n’a point été instituée pour gouverner la terre ni pour réformer les gouvernements humains, pas plus qu’elle n’établit des systèmes de philosophie ou des théories scientifiques, quoiqu’elle possède l’éternelle Vérité, source de toutes les vérités.

Elle est faite pour enseigner à la terre les choses du ciel, omnia quæcumque mandavi vobis docete. Elle jette dans le temps les paroles de l’éternité comme des semences impérissables et fécondes, et avec les siècles ces semences lèvent, se développent et fructifient. Elle répand sur les hommes l’esprit de Dieu, que lui a envoyé son divin maître, et l’esprit de Dieu renouvelle la face de la terre partout où il est reçu. Esprit de sagesse, d’intelligence, de science, il pénètre, illumine, vivifie tous les enseignements hu-

mains sans se laisser enchaîner par leurs formes : esprit de force et de liberté, il se mêle aux institutions de la terre sans s’y fixer ; il les pousse en avant, les anime, les perfectionne par un progrès continu et sûr; il donne aux gouvernements l’autorité véritable; il inspire aux peuples le sentiment et le désir de la liberté vraie. Par lui, et par lui seulement, les rois et les peuples pourront se comprendre et se tendront la main; et ainsi s’opérera par degrés, doucement, mais avec fermeté, si les hommes ne dérangent pas les voies de Dieu, le véritable affranchissement de l’humanité.

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