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QUATRIÈME CONFÉRENCE

Le dogme chrétien est le principe de la vraie liberté politique.

Monseigneur,

Messieurs,

Dans notre dernière conférence, nous avons voulu prouver deux choses : d’abord, que l’institution de l’Église catholique est l’institution môme de la vraie liberté dans le monde ; en second lieu, que l’esprit de l’Église est identique à l’esprit de la liberté. Nous avons prouvé le premier point, je crois, en montrant que la puissance spirituelle qui, jusqu’à l’Évangile, avait été absorbée par le pouvoir temporel, a été fondée et réalisée par l’Église d’une ma-

nière indépendante. L’Église a dit à la terre : J’ai reçu une puissance qui ne vient point de ce monde ; elle s'étend sur toutes les âmes créées par Dieu et rachetées par Jésus-Christ. L’âme, qui est faite par Dieu, à son image, ne relève que de Dieu, ne doit obéir qu’à Dieu ; et, ainsi, partout où l’homme se trouve, quelle que soit sa position sur la terre, il a une indépendance inaliénable, l’indépendance de son âme de tout autre que Dieu. De là l’affranchissement de l’âme humaine dans la famille et dans l’État. Dans le mariage, la femme chrétienne peut tout donner, excepté son âme. L’âme de l’enfant n’appartient point aux parents; elle est, entre leurs mains, un dépôt, et non une propriété. L’homme peut être asservi dans son corps, jamais dans son âme ; et enfin , le citoyen ne doit l’obéissance à César qu’à la condition de rendre d’abord à Dieu ce qui est à Dieu.

Nous avons prouvé le second point, en vous montrant que l’esprit de l’Église et l’esprit de la liberté ont la même tendance : apprendre à l’homme à se gouverner lui-même, par sa conscience, par sa raison, dans la vie publique et

dans la vie privée, pour les choses de la terre et pour celles de l’éternité ; qu’ils emploient le même instrument, la parole, le même procédé, la conviction, la persuasion; qu’ils ont la même fin, gagner les âmes comme les âmes se gagnent, par la lumière et par l’amour.

Maintenant, nous avons à vous démontrer que la doctrine de l’Église catholique est essentiellement favorable à la liberté. Sa doctrine est dogmatique et morale. Aujourd’hui nous ne considérerons que le dogme.

Ici, Messieurs, je réclame toute votre attention, le sujet est élevé et très-ardu ; il n’est pas facile de parler scientifiquement des vérités surnaturelles qui surpassent la raison. Je vous demande aussi un redoublement de bienveillance, vous priant de suppléer par votre intelligence à ce qui pourrait manquer dans une matière aussi grave à une parole soudaine, et de réparer par votre foi les inexactitudes presque inséparables d’un discours improvisé. Quoi qu’il en soit, je désavoue d’avance toute expression peu exacte.

Les dogmes sont des vérités révélées, définies par l’Église, et qu’elle propose à notre foi.

Or, je dis que le dogme chrétien, tel que l’Église catholique l’a formulé et proposé à la foi des hommes, est essentiellement favorable à la liberté. Je vais même plus loin, j’aftirme qu’il est la source de la liberté moderne.

Peut-être, Messieurs, au premier abord, serez-vous surpris de cette assertion; car on n’a pas l’usage de faire descendre le dogme à ces applications. Cependant, cela n’est point défendu ; et si , en posant le dogme dans toute sa rigueur, dans toute sa vérité, en ne l’altérant aucunement dans son esprit ni dans sa forme, nous pouvons creuser par l’intelligence dans cette mine si profonde et en faire jaillir une source de lumière , à coup sûr, Messieurs, personne ne nous blâmera, et vous nous en saurez gré.

Le dogme nous enseigne deux sortes de vérités : les unes qui dépassent la raison, et que l’homme n’eût jamais connues sans la parole révélée ; les autres que la raison peut connaître, et qui nous deviennent plus claires et plus certaines, quand à la lumière naturelle de l’esprit de l’homme vient s’ajouter la lumière surnaturelle de l’esprit de Dieu. C’est ce qui arrive,

Messieurs, dans tout ce que nous pouvons savoir sur la nature de Dieu et sur celle de l’homme. Le dogme catholique nous apprend sur Dieu des vérités que la raison ne peut atteindre. Il nous en enseigne d’autres, qu’elle peut saisir, mais il nous les fait mieux connaître, plus complètement, avec plus de lumière, plus de solidité, c’est-à-dire qu’il ajoute la certitude de la foi à celle que la raison peut obtenir par ses propres moyens.

La raison par elle-même ne sait rien de la nature de Dieu, et n’en peut rien savoir. Je dis de la nature, et non pas de l’existence, à laquelle elle peut s’élever par les procédés rationnels, qui remontent de l’effet à la cause ou de la conséquence au principe. Le dogme chrétien seul nous a fait connaître Dieu en soi, dans son être, dans son essence, ad intrà, comme disent les théologiens. Il nous a révélé la première de toutes les vérités, qui nous paraît bien simple aujourd’hui, à nous, qui avons été élevés chrétiennement, bercés dans les bras de l’Église et nourris de son lait, instruits de sa langue maternelle, qui est la langue du Ciel, dès notre baptême.

Et cependant cette vérité si simple, source de toutes les autres, a échappé à toutes les religions et à toutes les philosophies de l’antiquité païenne, a savoir que Dieu est Celui qui est , l’Être par excellence, l’Être universel ; et que l’Être universel est un pur esprit, sans corps, sans mélange de matière. Si Dieu est unpuresprit.il est purement intelligent; car la propriété principale de l’esprit est de voir, de savoir, de connaître. S’il est intelligent, il est libre, car vous ne pouvez pas concevoir l’intelligence sans la liberté : le propre de l’intelligence, de la raison, étant de se déterminer par un mouvement propre, sans coaction et sans nécessité. S’il est l’Être universel, il est un esprit universel, infini, une intelligence sans limites, qui voit tout, qui sait tout, et qui est souverainement indépendante, et, au même titre, il est la suprême liberté, puisque, n’ayant personne au-dessus de lui , ne relevant d’aucune autre puissance, n’étant limité par rien, il a en soi , dans sa volonté, la raison unique de son acte, la source de sa puissance et de sa vie.

A ce premier dogme, qui pose d’une manière

si nette la nature spirituelle de Dieu, l’Église en ajoute un autre qui explique cette nature dans ce qu’elle a de plus intime, et nous fait entrer dans le for intérieur de la vie divine. C’est le mystère de la très-sainte Trinité. Je dis, Messieurs, que ce mystère, qui a été dans tous les temps un scandale, une pierre d’achoppement pour la raison naturelle, est une conséquence nécessaire de la nature même de Dieu et du premier dogme qui nous l’a révélée. Je dis qu’il est impossible de concevoir Dieu, l’Être universel, l’Esprit infiniment intelligent et souverainement libre, sans le concevoir comme l’Église le propose à notre foi et à notre amour dans le mystère de l’adorable Trinité.

En effet, Messieurs, avant la création Dieu, l’Être universel, vivait uniquement en luimême, se suffisant à lui, et n’ayant besoin de personne ni pour sa conservation ni pour sa gloire. Il vivait donc uniquement en face de lui, dans la conscience de lui-même, se connaissant, et dans l’acte de se connaître, se posant à la fois en sujet et objet de sa connaissance : sujet, en tant qu’intelligence infinie ; objet, en tant qu’Ètre universel ou infinie vérité. En se

connaissant, il s’aime nécessairement, puisqu’il est le bien suprême, objet du suprême amour; et là encore, dans sa volonté, il est sujet-objet, sujet aimant, objet aimé, identiques par leur essence et cependant distincts par la relation.

On ne peut concevoir un être intelligent sans l’exercice de la conscience, et l’acte de la conscience caractérise la personnalité. Donc, tout esprit est un être personnel. Donc Dieu est, par la nécessité de sa nature, un être personnel; donc, comme tel, il a conscience de lui-même, et vit ad intra dans sa conscience, c’est-à-dire qu’il se voit, se connaît, s’aime d’une vue, d’une connaissance, d’un amour infinis; il ss pose nécessairement dans sa conscience en sujet-objet, en image de lui ; il se contemple et s’aime dans cette image de luimême, la figure de sa substance {figura substantif ejus, Hebr. i, 3); et ainsi, on ne peut le concevoir comme esprit, comme intelligence, comme volonté libre, sans concevoir trois termes, le sujet, l’objet et leur rapport substantiel, que le langage exact de l’Église appelle trois personnes, identiques par la substance et distinctes par leur relation.

En sorte que le mystère de la sainte Trinité est la formule sublime de la conscience divine, l’expression de la vie même de Dieu dans son rapport avec lui -même, l’énoncé du procédé vital de l’Être universel, du Dieu vivant, et par conséquent la loi suprême à tous les degrés, et avec des formes diverses, de tout ce qui a conscience et vie dans l’univers.

Mais ce n’est pas tout , Messieurs. Le dogme catholique, qui nous révèle ce que Dieu est en soi, ad intra, un Esprit universel, une liberté , souveraine, qui, dans la conscience de soi, est un et triple tout ensemble, nous a aussi appris ce qu’il est hors de lui, dans son opération ad extra, c’est-à-dire dans la création. La parole sacrée nous enseigne qu’il a créé le ciel et la terre, et qu’il les a créés de rien. Donc l’acte créateur est souverainement indépendant, et c’est justement en cela que l’acte de créer se distingue de tout autre acte ; il n’a besoin de personne ni d’aucune chose. Il fait être ce qui n’était pas auparavant ; il dit, et les choses sont : dixit et facta sunt..., fiat lux et facta est lux.

Cette idée vraie delà création, qui nous est familière aujourd’hui, parce que l’Église nous

l’enseigne dès l’âge le plus tendre, parce que, comme enfants de Dieu, nous avons appris à lire avec les paroles et les mystères du Ciel, savez-vous bien que les plus grands philosophes de l'antiquité ne l’avaient point, ne la soupçonnaient même pas, et c’est pourquoi ils ont inventé tant d’erreurs sur Dieu , l’homme et le monde ?

Savez-vous bien que sans une idée exacte de la création, il est impossible d’avoir une notion exacte de Dieu, et que toute notion inexacte de Dieu entraîne des abîmes d’erreurs et de désordre, fausse les esprits et pervertit les volontés? Cherchez dans Platon, dans Aristote, dans les philosophes les plus éminents du paganisme, une explication tant soit peu raisonnable de la création, et vous ne la trouverez pas.

Au fond de toutes leurs théories vous retrouverez toujours une matière primitive, incréée, qui fournit au grand artiste les matériaux de ses œuvres, et qu’il doit dompter par sa puissance et façonner par son art; ren sorte que vous êtes toujours placé entre deux grandes absurdités, celle d’une matière éternelle comme Dieu, et ainsi de deux éternels en face l’un de

l’autre et dans une lutte perpétuelle; ou l’absurdité de la consubstantialité de la matière avec Dieu, qui l’objective, ou plutôt s’objective lui-même nécessairement par la création. Manichéisme ou panthéisme, voilà les deux aboutissants de la métaphysique païenne, voilà l’alternative où la philosophie avait laissé le monde avant l’Évangile.

L’Église d’un seul mot a dissipé ces erreurs. La parole divine, qu’elle propose à notre foi, nous apprend que Dieu a tout créé de rien. L’idée de la création, impénétrable à la raison humaine, nous est donc venue du Ciel, et elle manifeste la souveraine liberté de Dieu.

Rappelez-vous ce qui dominait le monde païen. Au fond de sa mythologie, de ses cosmogonies, de sa vie publique et privée, on trouve la fatalité, le destin, l’inflexible Némésis, un je ne sais quoi d’aveugle et de nécessaire qui s’impose à la liberté humaine. Tous les dieux, même le plus puissant, Jupiter, sont assujettis à cette divinité inconnue, et toute la création suit fatalement ses lois inexorables : en sorte que, avant l’Évangile, l’humanité se croit sous le joug du destin, et son histoire est un grand

drame où la liberté, aux prises avec la fatalité, se débat vainement et succombe. Triste reflet dans la conscience des hommes de l’anathème auquel les avait livrés le péché d’origine, et qui pèse lourdement sur la tête des peuples auxquels les promesses de Dieu n’ont pas donné la foi et rendu l’espérance.

Depuis l’Évangile, au contraire, c’est la liberté qui domine le monde. La grande libération opérée par Jésus-Christ s’accomplit lentement, sous toutes les formes, à travers les siècles. La fatalité a été vaincue quand la cédule de l’anathème a été déchirée sur la croix. A la suite du Rédempteur, la société moderne est entrée dans la voie de la liberté véritable, et c’est pourquoi vouloir ressusciter aujourd’hui la liberté politique des anciens et l’appliquer aux nations chrétiennes, c’est faire un singulier anachronisme , c’est rétrograder de dix-huit siècles.

Cet univers que Dieu a créé de rien, il l’a fait parce qu’il l’a voulu, et quand il lui a plu. Ici brille dans tout son éclat la liberté divine que les païens n’ont jamais comprise.

Cherchez dans les documents antiques les

raisons de l’origine du inonde, de la création, et vous ne trouverez que des fables plus ou moins ingénieuses, qui n’expliquent rien, sinon la croyance généralement répandue d’un fatum obscur, dont elles sont les symboles. Demandez aux philosophes païens, anciens et modernes, la raison de la création, et tous vous répondront plus ou moins obscurément par la nécessité. Le monde, à leurs yeux, est l’effet inévitable de la puissance et de l’activité divines; car Dieu, qui est la cause suprême toujours en acte, ne peut pas ne pas produire, et ainsi le fini ou le créé est une émanation, un écoulement, une dérivation , une production nécessaire de l’infini, c’est-à-dire l’infini développé ou se manifestant. Voilà pourquoi on a dit de nos jours qu’on ne peut pas plus concevoir Dieu sans le monde, que le monde sans Dieu : c’est le panthéisme. La doctrine chrétienne l’a renversé par cette simple parole : Dieu a tout créé de rien, et parce qu’il l’a voulu.

Ce monde que Dieu a fait de rien et librement, il le gouverne par sa Providence. Ce mot de Providence est encore un mot chrétien. Au temps de Cicéron, il n’existait pas dans la lan-

gue latine ; il a été formé aux premiers rayons du soleil de l’Évangile. C’est que les païens ne connaissaient pas la chose qu’il exprime, savoir: la liberté souveraine de Dieu, qui gouverne par sa puissance et par sa sagesse l’univers, qu’elle a fait de rien, et parce qu’elle l’a voulu.

Telle est, Messieurs, l’idée de la Providence : une puissance souveraine qui dirige tout par line sagesse inflnie, et pourvoit à tout sans être nécessitée ni enchaînée par rien. Dieu n’est point lié parles lois éternelles de la création, car il les a faites ; il peut y déroger, les suspendre en des cas particuliers; il peut, au milieu du cours ordinaire des choses, intervenir par un acte extraordinaire de sa volonté. C’est ce qui produit les miracles.

La liberté divine, qui est au sommet de l’univers, s’adjoint la liberté de l’homme dans la direction des choses de la terre, dans l’administration du monde. Car Dieu a placé l’homme ici-bas comme son représentant, comme son délégué; il lui a donné la terre à cultiver. Dieu, dit saint Augustin , qui a pu nous créer sans nous, ne peut nous sauver sans nous. Il faut

(lue nous y concourions par notre volonté;

toute la grâce du Ciel ne peut nous y contraindre; et ici je proteste encore une fois, comme je l’ai fait naguère, en faveur de la liberté de conscience, comme l’Église l’entend.

On reproche à l’Église d’obliger à croire : cela est faux. L’Église n’oblige pas à croire; mais elle propose ce qu’il faut croire pour être sauvé. Elledità tous les hommes, comme Jésus- Christ disait aux malades qui réclamaient son secours : Pouvez-vous croire, voulez-vous être guéri, vis sanus fieri? Yoici les conditions de la santé et du salut. Vous ôtes maîtres de les accepter ou de les refuser; vous pouvez dire oui ou non au ciel ou à l’enfer. Vous pouvez vous allier à Dieu ou à son ennemi ; votre liberté vous en donne la puissance , et rien ne peut forcer votre acte libre. Là, au fond de votre conscience, entre le bien et le mal, vous êtes arbitre souverain.

Donc, et c’est le résumé de ce développement, à l’encontre du paganisme mythologique ou philosophique, qui faisait de la fatalité le principe, la raison et la fin de toutes choses, et qui ainsi ne pouvait produire que l’esclavage

ou une fausse liberté, l’Église catholique, par son dogme, pose au centre de l’univers, et partout pour le gouvernement du ciel et de la terre, la liberté: la liberté suprême et absolue de Dieu, la liberté relative et conditionnelle de l’homme; et c’est pourquoi elle a donné au monde la vraie liberté.

Considérons maintenant ce que le dogme catholique nous enseigne sur l’homme et ce qu’il ajoute par sa lumière divine à ce que notre raison peut déjà en savoir par ses propres lumières.

La doctrine chrétienne nous dit sur l’origine de l’homme, sur sa nature, sa loi et sa fin, des choses que les autres doctrines n’ont jamais sues et n’ont pu enseigner.

El d’abord, que savons-nous naturellement de l’origine de l’homme? Notre raison ne peut y remonter ni par l’induction des faits, ni par les documents delà tradition. Réduite à ellemême en cette question, elle est livrée aux hypothèses, à l’esprit de système, et de là les opinions fausses, les théories erronées dont les conséquences extrêmes vont fausser la religion, la morale et la politique.

Ainsi, par exemple, si vous posez en principe (et ce prétendu principe, serait une pure hypothèse), que les hommes sont venus primitivement de plusieurs souches et sur différents points de la terre; que les diverses races sont autochlhones et sans relations parleur origine, sans liens réciproques de famille, sans dérivation d’une même unité, alors, qui nous empêchera de conclure qu’une race est inférieure à l’autre par sa nature, et qu’ainsi, par le vœu même delà nature et par le droit naturel rime est appelée à régner et l’autre à servir? Du reste, ce que je suppose ici , les plus grands philosophes de l’antiquité l’ont dit. Écoutez ce qu’Aristote a écrit, Aristote, le génie de la logique, la raison la plus puissante peut-être qui ait jamais pensé sous le soleil, Aristote, que l’école appelle encore le prince de la philosophie. Eh bien ! ce prince de la philosophie a écrit ces paroles : Les uns sont naturellement libres et les autres naturellement esclaves , la nature même le veut.... Il y a peu de différence dans les services que l’homme tire de l’animal et de l’esclave *.

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