‹ La religion et la liberté (volume 2)Chapitre 7 sur 152 · Des Lois, liv. IX · texte numérisé non relu

Des Lois, liv. IX

inanité, un adoucissement au supplice qui préserve au moins la vie du malheureux esclave ; non, c’est, au contraire, un redoublement de cruauté ! « Pourvu qu'on ne lui laisse pas la vie. »

Voilà l’humanité, la charité de la philosophie! Mais remarquez bien qu’en vous citant ces paroles textuelles des philosophes, je ne veux point accuser les hommes. C’est la philosophie elle-même que je juge; je veux vous faire voir ce qu’elle est, ce qu’elle fait en général et jusqu’où elle peut aller, ou plutôt descendre, quand, réduite aux forces naturelles de la raison, elle n’est point éclairée par la lumière du Ciel.

Ces maximes ont régné dans la civilisation ancienne jusqu’à l’établissement du christianisme, jusqu’à ce que l’Évangile ait commencé à luire dans le monde, et à dissiper ces nuages de l’erreur par les rayons naissants de sa lumière. Alors, un des philosophes les plus distingués de l’époque, écrivain remarquable et personnage considérable de son temps, Sénèque, qui parlait si bien et qui, dit-on, agissait quelquefois si mal , le philosophe Sénèque a osé, le premier d’entre les païens, écrire cette

phrase : Inter nos cognatioft&m quamdam natura instiluit : La nature a établi entre nous une certaine relation de famille, une espèce de parenté. Cette phrase fut jugée très-hardie en son temps.

Après lui le jurisconsulte Plorentinus affirme timidement que l’esclavage est un établissement du droit des gens contre nature, contra naturam , et le célèbre Ulpien, après plusieurs siècles de christianisme, en vient enfin à dire ces paroles : Quod ad jus naturale attinet, omnes homines æquales sunt. — Jure naturali omnes liber i nascuntur.

Qui a détruit, Messieurs, ces erreurs monstrueuses, si dégradantes pour l’humanité? la doctrine chrétienne, qui enseigne que tous les hommes ont la même origine, qu’ils descendent des mêmes parents, et que l’âme de chaque homme est créée par Dieu. Donc ils ont tous le même Père au ciel et sur la terre, ils sont tous frères. Ils ont la même nature, donc lesmêmesdroits, et ainsi s’établit sur la terre la confraternité de tous les hommes, de tous les peuples, comme conséquence nécessaire de cette vérité, qu’ils ont tous la même origine!

Mais il fallait que Dieu lui-même vînt dire

cette vérité à la terre. Elle ne l’aurait jamais sue sans la révélation. Sans la parole révélée, l’abomination de l’esclavage aurait persisté dans le monde avec la supériorité naturelle de certaines races, et le préjugé établi par les philosophes, qu’il y a des hommes nés pour être esclaves, etqu'ainsi l’esclavage est de droit naturel. Vous voyez par cet exemple jusqu’où vont les conséquences extrêmes de principes erronés, et comment l’asservissement de l’homme et la dégradation de l’humanité peuvent se trouver au bout d’une mauvaise doctrine philosophique.'

D’après le dogme chrétien les hommes, ayant tous la même origine, ont la même nature. Mais quelle est cette nature 1 La philosophie païenne n’a pas su nous le dire, et c’est le dogme chrétien qui nous l’apprend.

L’homme est composé de deux substances, l’une spirituelle, l’autre matérielle. Ces deux substances, unies par la vie, constituent la nature mixte qu’on appelle humanité, et cette nature, composée de deux éléments, de deux parties si différentes, se résume dans l’unité de la personne humaine. L’homme, par consé-

quent, n’est ni un esprit pur, ni un animal. Les lois de l’esprit pur ne lui conviennent donc pas plus que les lois de l’animalité.

Si donc, comme Platon, nous faisons de l’homme une pure intelligence, et'si nous voulons le gouverner comme tel, nous le jetons hors de sa voie, et ainsi notre spéculation, si sublime qu’elle soit, n’aboutira qu’à une morale fausse et à une politique détestable. C’est la source des erreurs de Platon.

Si, comme Kpicurc, nous faisons de l’homme un animal et le traitons en conséquence, nous corromprons encore ses voies et nous l’avilirons, nous le dégraderons. C’est l’origine des erreurs et des ignominies du matérialisme.

La saine morale, la bonne politique sont donc des corollaires de la connaissance véritable de l’homme et de l’idée vraie qu’on se fait de sa nature. Le dogme chrétien nous a donné cette idée vraie par une explication exacte de l’homme, et ainsi, sous ce rapport déjà, l’Évangile a rendu un immense service à la philosophie et à la société. Il nous a appris ce que nous sommes dans notre nature intime, dans notre humanité, et nous mettant juste en notre place

et à notre rang, il nous a préservés de l’exaltation de l’orgueil d’un côté, et de l’entraînement à la dégradation de l’autre.

Par les deux parties essentielles de notre existence, l’âme et le corps, nous touchons à toutes choses, nous communiquons avec tout l’univers; «avec Dieu, avec les intelligences par notre esprit, avec la matière et le monde sensible par notre corps. L’homme , par sa nature , est comme un médiateur entre le règne de l’esprit et celui de la matière, et voilà pourquoi le Yerbe divin, le médiateur universel, qui devait réunir ce qui était divisé et réconcilier le ciel avec la terre, a daigné, pour accomplir sa haute mission, assumer la nature de l’homme et revêtir sa forme.

Voilà comme l’Évangile nous enseigne la grandeur de notre nature et relève notre dignité! Dans l’association, dans l’union des deux substances qui constituent cette nature, il y a hiérarchie et fonctions propres à chacune en raison de sa nature propre. L’âme doit diriger le corps, lui commander, parce qu’elle est intelligente et libre ; le corps doit obéir et exécuter les ordres de l’esprit, parce qu’il est

aveugle et inerte; et ainsi, dans tout ce que vous ôtes, dans tout ce que vous faites, par cela que vous ôtes un homme, les deux parties constitutives de la nature humaine doivent avoir leur part, l’âme intelligente et libre comme chef, le corps comme instrument par lequel elle agit sur le monde matériel pour le cultiver, le façonner et le gouverner.

Si nous avons le même principe et la môme nature, nous avons aussi la môme loi. La doctrine chrétienne nous l’apprend. Puisque nous avons le même Père, nous sommes tous frères, membres de la môme famille, selon l’esprit et selon la chair; et si nous sommes frères, nous avons les mômes droits dans la famille devaut le Père commun. Nous sommes donc tous soumis à une même loi, la loi de la famille humaine, qui dérive du rapport essentiel de l’humanité avec Dieu.

Donc, par notre nature et selon la loi divine, nous sommes tous égaux devant Dieu ; je dis par notre nature, et non par nos facultés, par nos puissances, par nos forces, et encore moins par notre position extérieure, et par toutes les circonstances de ce monde , qui varient à

l’inlini dans la multilude des hommes, bien qu’au fond la nature reste la même en tous.

De ià, Messieurs, l’égalité devant la loi politique, devant la loi civile, conséquence nécessaire, application inévitable de l’égalité devant la loi divine, de l’égalité de tous les hommes devant Dieu. Et là aussi il faut distinguer soigneusement l’égalité de droit de l’égalité de fait. La première, qui répond à l’égalité de nature, subsiste, comme elle, au milieu de la multiplicité des inégalités sociales ; car elle consiste dans la puissance donnée à chacun de tout acquérir, et non dans la distribution égale du tout à chacun. Ainsi le dogme catholique a enseigné à la société moderne la véritable égalité.

.Encore un mot sur cette grande question. La doctrine chrétienne nous a éclairés, fixés sur la fin dernière de l’homme, et en vérité, nous en avions besoin ; car je ne sache pas que la philosophie nous ait donné beaucoup de lumières sur cet objet. Demandez à Platon, à Aristote, où nous allons, quel est le terme de l’humanité, l’aboutissant de la vie humaine; demandez-le à toutes les philosophies du monde

qui lie boivent pas aux sources de la foi chrétienne, et vous aurez des réponses vagues, obscures, contradictoires. Interrogez lasfcience moderne, qui devrait être plus avancée, puisqu’elle est plus vieille de plusieurs milliers d’années, et encore elle vit dans l’atmosphère chrétienne, et participe indirectement, quoique indifférente ou incrédule, à la lumière céleste qui nous éclaire.

Car, Messieurs, il en est de l’atmosphère morale du monde comme de son atmosphère physique. Dans les ténèbres de la nuit, au milieu de la plus grande obscurité, il y a encore de la lumière diffuse, qu’un organe délicat peut percevoir, et qui lui éclaire les objets. Mais dans l’ordre moral pour voir les choses intelligibles, et surtout les choses surnaturelles, la subtilité de l’œil de l’esprit est en raison de la pureté , de la sincérité du cœur. Avec les yeux de la foi on voit clair au milieu de l’obscurité du mystère; on voit clair assez pour se conduire, pour aller au but, et c’est l’important; pas assez pour savoir, pour jouir de sa science, et ce n’est pas nécessaire. Mais celui en qui cet œil intérieur n’est pas ouvert,

ou qui manque du sens de la lumière surnaturelle, celui-là n’y voit rien, et c’est pourquoi, en général, nos philosophes y voient si peu.

Un jour, dans un salon et devant une nombreuse compagnie, un philosophe du siècle, et des plus distingués, dissertait tout au long sur la perfectibilité humaine et sur les moyens de la réaliser. Il expliquait avec complaisance la série indéfinie des évolutions, des transformations qui constituent le développement humanitaire, avec toutes les vicissitudes qu’il doit subir, toutes les péripéties qui peuvent le retarder ou l’accélérer. Mais au bout de son discours, qui était fort beau du reste, n’arrivait point cette conclusion nette, précise, que chaque àme réclame avec ardeur, et qui doit l’instruire du terme de ses travaux et de la fin dernière des agitations humaines. Le philosophe parlait beaucoup, développait sans mesure et ne concluait rien. Enfin une femme d’esprit, et surtout de bon sens, l’interrompit avec un peu d’impatience. « Mais, Monsieur, lui dit-elle, où arriverons-nous donc après tant de chemin? que deviendrons-nous? que serons-nous après toutes vos évolutions, toutes vos transforma-

fions? quel sera le terme de toute cette métempsycose? aurons-nous enfin un point de fixité, un lieu de repos? en finirons-nous d’une manière quelconque? »Le philosophe, un peu surpris, réfléchit un instant, puis il repartit avec humeur : « Ma foi, Madame, comment voulez * vous que je vous le dise? Est-ce que je suis le bon Dieu ? »

Cette parole, échappée à la conscience du philosophe, est admirable de vérité. En effet, il faut être le bon Dieu pour dire ces choses, et c’est pourquoi, comme nous avions besoin de les savoir, Dieu nous les a dites, et lui seul pouvait les enseigner au monde. Platon l’a affirmé quelque part, et Cicéron, je crois, l’a répété : « Dans ces graves questions, quelle est l’opinion la plus vraisemblable? un Dieu seul pourrait nous l’apprendre. #

Or, voici ce que le dogme catholique nous enseigne sur la fin de l’homme : Vous avez tous la même fin ; vous marchez vers le même terme ; tous, vous passerez par la mort, qui est la solde du péché ; après la mort, le jugement ; et à la suite du jugement, la récompense ou la punition, la vie ou la mort éternelle.

Vous avez tous un juge au Ciel; il vous regarde , il vous attend, il est à la porte 1 La loi vous a été donnée, vous la connaissez, et vous êtes des créatures libres; donc vous êtes responsables, et la même loi vous sera appliquée.

Dieu vous jugera sans faire acception des personnes ; il n’a pas deux poids et deux mesures. Devant lui, il n’y a ni princes, ni sujets, ni grands ni petits, ni puissants ni faibles, ni riches ni pauvres, ni Grec ni Barbare, ni esclave ni homme libre, il n’y a que des âmes, des consciences en face de la souveraine équité.

Le niveau de la justice passera sur toutes les têtes ; l’égalité de nature confondra tous les rangs, et il n’y aura plus entre les hommes d’autre distinction que celle de la conscience, avec le bien et le mal qu’elle manifestera.

Voilà comment le christianisme entend l’égalité et comme il la sanctionne ! Quel enseignement , quel frein pour les puissants du monde ! quel encouragement, quelle consolation pour les petits et pour les pauvres! Ah! peuvent-ils se dire, ces heureux du siècle, rois, princes, puissants, riches, ils seront donc jugés comme nous! Ils auront à rendre compte de

leur vie tout entière ; ils trouveront aussi un juge, un maître, un vengeur ! Leurs palais, leur pourpre, leurs sceptres, leurs richesses et tout leur appareil magnifique ne leur serviront de rien; leur âme sera réduite à elle-même et à sesœuvres. Plus de voiles, plus de dissimulation devant le Irône de Dieu. La lumière éternelle illuminera les coins les plus secrets de la conscience et en fera sortir tout le venin du mal qui s’y est accumulé. Alors justice sera faile à tous. Il sera demandé à chacun en raison de ce qui lui a été donné, et chacun recevra suivant ce qu’il aura fait. Au tribunal de Dieu et devant sa loi nous serons donc enfin tous égaux.

Voilà, Messieurs, ce que le dogme chrétien enseigne. Voilà les idées libérales, et je me sers à dessein de ce mot dont on abuse tant aujourd’hui; voilà les idées vraiment libérales que l’Évangile a jetées dans le monde à une époque où la puissance romaine pesait de tout son poids sur la terre, et y exerçait l’arbitraire de la force au milieu de l’asservissement des peuples ! 11 a proclamé à la face des conquérants, des maîtres de la terre, de ces Romains si orgueilleux de leur puissance, si enivrés par leurs triotn-

phes et si dédaigneux du reste des hommes, de ces Romains qui se croyaient d’une autre espèce que leurs vaincus et leurs esclaves, il a proclamé l’origine commune des hommes, leur fraternité, leur nature semblable, le droit commun, l’égalité de tous.

Rome, dans son orgueil, en a été scandalisée, le monde païen a eu horreur de ces nouveautés, qui heurtant tous ses préjugés, ébranlaient sa hiérarchie factice. En vérité, ceux qui sont si engoués de la civilisation antique, qui la vantent si magnifiquement et voudraient nous y ramener, la connaissent bien peu. Dans le cours des siècles et par l’abus de la puissance, les préjugés les plus déraisonnables, les erreurs les plus monstrueuses, les habitudes les plus absurdes, les plus indignes de l’homme, s’y étaient amassés, entassés comme dans le lit d’un fleuve, où se dépose successivement avec la fange tout ce qui est entraîné par le courant.

Savez-vous bien, Messieurs, que dans ce monde si brillant, si lettré, si savant, aux siècles les plus éclatants du paganisme, on croyait que la nature faisait des hommes d’espèces différentes; que les uns étaient nés pour com-

mander, les autres pour obéir; qu’un esclave ne valait pas plus qu’un animal; que la femme pouvait être vendue par son mari comme une bête de somme, car il n’était pas sûr qu’elle eût une âme ; que les enfants étaient la propriété des parents, qui pouvaient les abandonner, les exposer ou -les tuer?

Savez-vous bien que les Ilotes, les esclaves étaient le plus souvent livrés aux caprices et à la barbarie de leurs maîtres, qui avaient le droit de les exploiter de toute manière pour leur intérêt ou même pour leur plaisir, sans respect aucun de la nature ni de la pudeur? Les Lueullus de l’Empire engraissaient les poissons de leurs viviers avec de la chair humaine qu’on leur jetait toute vivante ; et Néron, qui traitait les chrétiens comme des esclaves rebelles, illuminait ses jardins avec des chrétiens bituminés!

Voilà ce monde païen dont on admire la grandeur! Oui, il a de la grandeur, mais c’est la grandeur de la force et du despotisme. Qu’on ne nous parle donc plus d’une liberté qui est fondée sur l’esclavage et qui ne peut se maintenir que par les abus les plus monstrueux, par des crimes de lèse-humanité ! C’est une

fausse liberté, la liberté brutale, l’excès de la force déchaînée, l’abus de la puissance de la terre, étendant sa main de fer sur les peuples, jetant son joug sur les multitudes, afin que quelques hommes se dressent glorieux, magnifiques, au-dessus de tous les autres, tyrans de leurs semblables, arbitres capricieux de leurs destinées, les faisant vivre ou mourir à leur gré, contempteurs de l’humanité, qui insultent à sa misère quand elle est faible, et l’écrasent de leur talon dédaigneux, quand elle remue.

Je termine par une considération qui, je crois, vous saisira. Le christianisme ne s’est pas contenté de semer dans le monde par ses dogmes les idées les plus libérales. Il a aussi donné de graves enseignements aux princes de la terre, et en môme temps aux petits et aux faibles des consolations et des secours admirables. Il a dit aux princes du monde ce que personne ne leur avait dit jusque-là : Tout pouvoir vient de Dieu, omnis potestas a Deo. Donc, puissants du siècle, vous tenez de Dieu votre autorité et vous lui en répondrez. C’est un dépôt qu’il vous a confié, et vous lui en rendrez

compte. Vous devez donc l’exercer comme il l’exerce lui-même.

Or, Dieu, qui est la souveraine bonté, se donne à tous sans acception des personnes, il veut le bonheur et le bien-être de tous. Donc vous, ses délégués, vous devez avoir la même volonté, et l’usage de la puissance entre vos mains ne sera moralement légitime qu’à celte condition. Vous êtes les instruments de Dieu, ses représentants, et la puissance ne vous est donnée qu’avec la mission de l’exercer dans son esprit et conformément à sa loi; et, comme instruments de Dieu, vous êtes les serviteurs de vos subordonnés, de vos sujets; car Dieu se sert de vous pour les rendre heureux; il vous a placés à leur tête, il vous a donné l’empire et le commandement pour qu’en les conduisant, en les dirigeant dans les voies de la vérité et de la justice, vous travailliez de toutes vos forces à leur bien véritable, à la satisfaction de leurs besoins et de leurs intérêts. Vous êtes donc les serviteurs des serviteurs de Dieu, et désormais la puissance la plus élevée qui soit en ce monde s’honorera de ce titre pour l’instruction des puissances du monde.

Depuis ce temps, Messieurs, c’est l’opinion commune, le sentiment général dans les sociétés chrétiennes, que les rois sont pour les peuples et non les peuples pour les rois.

Depuis ce temps, tout le monde pense que la puissance n’est légitime devant Dieu qu’à la condition de se dévouer au bonheur de ceux qu’elle régit.

Depuis ce temps les puissances du siècle se séparent en deux classes : l’une purement humaine, terrestre, égoïste, qui, agissant uniquement dans son propre intérêt et pour sa gloire, exploite ses semblables à son protit : c’est la puissance despotique; l’autre, délégation de Dieu, qui se reconnaît comme son ministre, qui prend sa loi pour règle, sa parole pour guide, et qui travaille consciencieusement avec le sentiment d’une terrible responsabilité et d’une mission périlleuse au bonheur et au perfectionnement des peuples : c’est la puissance chrétienne, comme l’Évangile l’a établie dans le monde, et qui fait la gloire, la force et la dignité des sociétés modernes.

Chose admirable! cet enseignement politique de l’Évangile, cette grande leçon donnée aux

rois de la terre dans l'intérêt des peuples, est confirmée, sanctionnée par l’un des mystères principaux de la religion catholique, par le dogme de la Rédemption.

Oui, Messieurs, Dieu lui-même, le Roi des rois, Celui qui commande au ciel et à la terre, et de qui relèvent l’autorité, l’empire et la gloire, Dieu lui-même s’est fait notre serviteur, lui que nous avions cruellement offensé par notre ingratitude, dont nous avions méprisé la parole et la loi , contre lequel nous nous sommes insurgés et qui pouvait nous abandonner à notre mauvaise volonté et à la mort éternelle, suite inévitable de notre crime. Dans sa miséricorde il a daigné s’abaisser jusqu’à nous pour nous relever, et dans sa justice se faire semblable à nous, afin d’expier en notre place, de nous racheter au prix de son sang et de nous rendre la vie par sa mort.

Il est venu lui-même ici-bas dans cette vallée de larmes, en la personne adorable de Jésus- Christ, pour instruire notre ignorance, guérir notre maladie, ressusciter et sauver nos âmes. Il nous a servis de toutes les manières, dans les besoins de notre corps comme dans ceux de

notre àme, par sa parole, par ses bénédictions, par sa prière, par toute sa vie, et enfin par sa mort. Il a versé tout son sang sur la croix pour laver nos iniquités; il s’est fait le serviteur des serviteurs, et il est mort pour ceux qu’il a aimés. Ce qu’il a fait, il l’a enseigné à ses disciples, et il a voulu qu’ils le fissent à leur tour comme lui.

Un soir qu’il était à table avec eux il se lève, prend un linge, verse de l’eau dans un vase, et s’agenouille devant ses disciples pour leur laver les pieds ; puis il les essuie avec le linge qu’il avait autour de lui. Ses disciples sont dans la stupéfaction de son humilité; Pierre se refuse d’abord à ce qui lui semble indigne de son maître. « Vous, Seigneur, vous me laveriez les pieds! » Et Jésus lui répond : « Vous ne savez point maintenant ce que je fais, mais vous le saurez ensuite. » Puis, quand il leur eut lavé les pieds, s’étant remis à table, il leur dit : * Savez-vous ce que je viens de vous faire? Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous avez raison, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi qui suis Seigneur et Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux au-

1res ; car je vous ai donné l’exemple afin que ce que je vous ai fait, vous le fassiez aussi à vos frères. En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n’est pas plus grand que son maître, et l’envoyé n’est pas plus grand que celui qui l’a envoyé. Si vous savez ces choses, vous serez heureux, pourvu que vous les pratiquiez. »

Un autre jour, une contestation s’étant élevée entre ses apôtres pour savoir qui serait le plus grand d’entre eux, Jésus leur dit ces paroles : « Vous savez que les princes des nations les dominent, et les plus grands sont ceux qui exercent l'autorité. Il n’en sera pas ainsi parmi vous : que celui d’entre vous qui veut être le plus grand devienne le plus petit, que celui qui voudra être le premier soit votre serviteur, à l'exemple du Fils de l’homme, qui n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie pour la rédemption de plusieurs. »

Voilà pourquoi le souverain pontife, vicaire de Jésus-Christ sur la terre, chef visible de l’Église, investi de la toute-puissance spirituelle pour le gouvernement et le salut des âmes, est appelé, à l’exemple de son divin Maître, le ser-

viteur des serviteurs, servus servorum. Comme Jésus, il n’est pas sur la terre pour être servi, mais pour servir; et c’est ce qu’il fait continuellement dans la haute position qu’il occupe, versant sur la terre les grâces, les bénédictions et les lumières du Ciel , dont il est ici-bas comme le réservoir et le distributeur, ayant la sollicitude de l’Église universelle et de toutes les Églises, parlant et donnant à chacune suivant ses besoins, et se faisant tout à tous pour les sauver tous.

Ainsi font tous les ministres du Seigneur, les évêques, les prêtres, qui exercent dignement la puissance spirituelle au nom de Jésus-Christ et sous l’autorité du Pontife suprême. Pour être les plus grands d’entre les chrétiens, ils se font les plus petits; ils deviennent les serviteurs des âmes qu’ils dirigent; ils les servent comme le bon Pasteur, jusqu’à donner leur vie pour défendre et sauver leurs brebis.

Voilà, Messieurs, comment la religion catholique entend l’exercice de l’autorité et la pratique du pouvoir. Voilà comment elle protège la liberté des peuples contre l’arbitraire ou la violence des rois. Depuis que le Roi des rois

s’est fait le plus petit des enfants des hommes, s’est déclaré leur serviteur, régner c’est servir, et l’exercice de la puissance, qui vient de Dieu, est l’accomplissement d’un service.

Et non-seulement l’Église protège les peuples, les sujets, les petits, les faibles, par le dehors, en éclairant et en modérant les puissances du monde, mais encore elle les fortifie au dedans par le don de la foi, par la vie surnaturelle qu’elle leur communique, par toutes les grâces quelle leur distribue; elle les rend capables, parla lumière et la force qu’elle leurdonne,de comprendre et d’exercer la plus haute liberté.

Le chrétien , en effet , est transporté par sa foi au-dessus des obscurités et des incertitudes de la raison, et son intelligence acquiesçant de toute la volonté de son âme à la parole divine, s’élève sur les ailes de la pureté et delà simplicité du cœur à la contemplation des vérités éternelles et de Dieu qui en est le principe: Beali mundo corde , quoniam ipsi Deum videbunt.

Par sa foi encore, par l’espérance qu’elle enfante, par l’amour et la charité qu’elle allume au foyer même de son être, dans sa volonté, le chrétien, animé et soutenu par la grâce, et par-

licipantpar elle à la vie môme de Dieu, est élevé au-dessus de lui-même, au-dessus des liens et des attachemenls de la nature, au-dessus des intérêts et des gloires de la terre, au-dessus des dangers, des menaces et des forces du monde.

Il devient donc souverainement libre, libre de la liberté des enfants de Dieu; et le martyr, qui donne sa vie pour conserver sa foi, et livre son corps, son sang en gardant sa conviction, est le plus libre des hommes au milieu des supplices ; car, pouvant tout faire et tout souffrir en celui qui le fortifie, il agit par lui-même, de son propre mouvement, bravant les violences du dehors et supérieur aux nécessités de la nature.

De toutes ces considérations, Messieurs, nous nous croyons en droit de conclure ce que nous avons annoncé, savoir, que le dogme chrétien, le dogme catholique, est essentiellement favorable à la liberté; car il l’établit en Dieu, souveraine, absolue, ad intra et ad extra, en Luimême et dans l’acte de la création et de la providence.

Il l’établit dans l’homme, fait à l’image de Dieu, et qui est son délégué, son représen-

164 LA RELIGION ET LA LIBERTÉ, tant dans le gouvernement des choses de la terre. Il l’établit entre les hommes, qui ont le même Père, la môme origine, la même nature, la même loi, la même tin. — Done, fraternité, égalité, droit commun. Il la garantit contre la puissance de César, en apprenant à César que son pouvoir vient de Dieu, et que depuis Jésus- Christ commander c’est servir. Enfin, il l’exalte, la transfigure par la foi, qui, lui donnant la force surnaturelle de briser tous les liens, d’affronter tous les dangers, de subir toutes les douleurs, la rend invincible aux puissances de l’enfer et du monde.

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