CINQUIEME CONFERENCE
La morale chrétienne est la plus sûre garantie de la liberté.
Monseigneur,
Messieurs,
Si le dogme catholique est essentiellement favorable à la liberté, la morale chrétienne ne peut lui être contraire; car la morale est une conséquence nécessaire du dogme : point de morale sans un dogme qui lui serve de principe et de fondement. Or, nous avons prouvé, je crois, dans notre dernière conférence, que le dogme catholique favorise la liberté. Il nous reste à vous montrer dans celle-ci que la morale qui en ressort, considérée en elle-
môme, ne lui est pas un auxiliaire moins
utile.
La morale chrétienne se résume en deux points : aimer Dieu par-dessus tout, aimer son prochain comme soi-même. A quoi Jésus- Christ a ajouté une recommandation nouvelle, mandatum novurn, aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ; celui qui aime bien, donne sa vie pour celui qu’il aime.
Aimer Dieu par-dessus tout, c’est l’aimer de toute notre àme, de toute notre volonté, de tout notre esprit, de toutes nos forces, par toute notre existence. Est-il possible à l’homme d’aimer Dieu de la sorte? Oui, et Jésus-Christ nous a enseigné comment, nous pouvons y arriver, ou la vraie méthode de l’amour de Dieu. Celui qui aime mon Père, a-t-il dit, observe ses commandements. Vous ôtes vraiment mes amis si vous accomplissez mes préceptes. En sorte que le caractère véritable de l’amour est de faire ce qui est agréable à la personne aimée, et on ne peut mieux lui prouver qu’on l’aime qu’en cherchant à réaliser sa volonté.
Si donc nous voulons nous assurer que nous aimons Dieu par-dessus tout, voyons en nous-
mômes si nous sommes réellement disposés à faire la volonté de Dieu avant tout, ou autrement si nous sommes prêts à tout entreprendre ou à tout souffrir pour accomplir ses commandements. Si nous voulons nous assurer que nous aimons Dieu de la manière dont Jésus- Christ l’explique, voyons si au fond de notre âme, par notre volonté, dans notre esprit et par toutes les facultés et les puissances de notre être, nous sommes résolus à le préférer à tout.
L’amour de Dieu, comme vous le voyez, n’est pas seulement une affaire de sentiment etd'imagination. Les affections tendres, avec leurs douceurs et leurs consolations, peuvent s’y trouver, mais ne le constituent pas essentiellement. Puisque Dieu est un pur esprit, on ne peut pas, on ne doit pas l’aimer comme la créature humaine, et sous ce rapport, beaucoup de personnes pieuses, qui ne sont pas suffisamment éclairées, trouvent souvent des mécomptes dans leur dévotion. Le véritable amour de Dieu consiste à faire ce qui plaît à Dieu, avant tout, malgré tout, quoi qu’il en coûte, et quand même on le ferait avec répugnance , quand on trouverait en soi des empêchements ou des
obstacles, de la sécheresse et je ne sais quelle mauvaise disposition naturelle, qui s’oppose instinctivement à la loi, et porte à la désobéissance ou à la rébellion , n’importe ! si vous agissez malgré tout cela, si vous outre-passez votre mauvaise nature, si vous la domptez par votre volonté, et la contraignez à faire ce qui lui répugne pour accomplir le commandefnent divin, alors, quelle que soit votre désolation intérieure , l’angoisse de votre sensibilité , la tourmente de votre cœur, vous aimez Dieu véritablement; car vous le préférez à tout, et même à vous.
C’est ce que l’Évangile nous explique dans une parabole. Un homme avait deux (ils ; il rencontre l’aîné et lui dit : Ya travailler à ma vigne. J’y vais, dit celui-ci; et il n’y va pas. Le père rencontre ensuite le second, et lui dit: Va travailler à ma vigne. Non, dit l’autre, je n’irai pas; je n’ai pas le temps. Puis, quand il a quitté son père, touché de repentir, il rentre en lui-même et va faire ce que son père demande. Lequel des deux a le mieux aimé son père? C’est le plus obéissant. Et qui a le mieux obéi? est-ce celui qui s’est soumis en parole à
la volonté paternelle, et dans le fait Ta méprisée? N’est-ce pas celui qui a dit non d’abord, mais qui ensuite a dit oui par sa conduite et a exécuté, quoi qu’il lui en ait coûté, ce que son père a voulu?
Dieu veut que nous l’aimions ainsi, Messieurs, et que nous lui prouvions notre amour par le fait, par l'action, par toute la couduite. Il veut sans doute que tout en nous, la parole et l’acte, s’accordent et conspirent à exécuter sa volonté; mais dans l’alternative il préfère l’acte à la parole; et nous lui sommes encore bien agréables quand, après avoir refusé d’abord de travailler à sa vigne, nous y allons ensuite, poussés par le remords de la conscience et ramenés par la crainte de lui déplaire.
Or, et c’est là que j’en veux venir, qu’est-ce que la volonté de Dieu pour l’homme? c’est sa loi, car Dieu est son créateur, son supérieur naturel. L’homme n’existe que parce que Dieu a voulu le créer ; il existe tel que Dieu a voulu le faire; et par conséquent dans la volonté et dans la sagesse divine se trouve la raison tout entière de l’existence humaine.
Donc la loi de celte existence dérive de son
rapport avec le principe dont elle est, ou, autrement , sa loi est l’expression même de la volonté qui la fait être. Donc, chercher à ac- • complir la volonté de Dieu par-dessus tout, c’est accepter la loi et la mettre au-dessus de tout; c’est la faire passer avant tout dans nos. actes, dans notre conduite; c’est la préférer même à ce qui nous est le plus agréable dans le choix de notre liberté ; c’est nous y attacher par toute notre volonté, et non-seulement la respecter, mais encore faire tout ce qui est en notre pouvoir pour l’exécuter, quels que soient les obstacles et quoi qu’il nous en coûte, dussionsnous lui sacrifier notre penchant, notre désir, nos affections, nos instincts et surtout notre amour-propre, notre orgueil.
Que celui qui veut être mon disciple et me suivre, a dit le Maître, fasse abnégation de lui, qu’il se renonce lui-même : Abneget semel ipsum, c’est-à-dire qu’il s’efface devant la loi en faisant ce que Dieu demande, et non pas ce qui lui plaît ; car il ne doit pas, il ne peut pas s’anéantir lui-même ni détruire sa personnalité. La personne t avec son identité est inexterminable; elle subsiste dans le temps et dans
l’éternité, et elle établit la liaison de l’un à l’autre pour la créature.
C’est pourquoi il n’est point défendu au chrétien de consulter et de chercher son intérêt bien entendu, mais à la condition qu’il le réglera, le dirigera par les commandements de la loi divine, qu’il ,y renoncera et en fera le sacrifice si elle le demande. Il ne lui est pas défendu de s’aimer lui-même, pourvu qu’il aime Dieu pardessus tout, plus que lui, c’est-à-dire mettant la volonté de Dieu avant la sienne : Non sicut ego volo, sed sicut tu.
Je constate donc ce résultat : la morale chrétienne veut que nous aimions Dieu par-dessus tout. Aimer Dieu par-dessus tout, c’est préférer sa volonté à tout ; la volonté de Dieu est la loi de l’homme : donc, aimer Dieu, c’est aimer avant tout la loi, l’ordre qu’elle établit et l’autorité qui l’applique.
Le second point de la morale chrétienne consiste à aimer son prochain comme soi-même. Qu’est-ce à dire ? Est-ce que nous pouvons aimer les autres, comme nous nous aimons, de cet amour instinctif, naturel, propre à chacun et qui est la meilleure garantie de la conserva-
tion? Non, cela est impossible, et l’Évangile, qui connaît si bien l’homme et sait ce qu’il y a dans l’homme, ne demande pas des choses impossibles. Qu’est-cc qu’il demande donc?
Il demande que devant la loi, une pour tous, vous soyez tous égaux, et qu’ainsi elle soit appliquée à tous avec impartialité, avec équité. Il demande que, si vous ôtes le ministre de la loi, et tout homme est appelé à l’être par l’exercice de sa liberté, vous ne vous fassiez pas à vous-même, dans la distribution de la justice, et parce que c’est vous, une part plus favorable qu’aux autres. Il demande, en un mot, que, comme il convient à des êtres intelligents et raisonnables, nous résistions par notre volonté à l’entraînement instinctif de l’égoïsme naturel, qui nous porte toujours à nous préférer à autrui.
Car nous le savons tous, Messieurs, par notre expérience de tous les jours, de tous les instants, quand nous sommes intéressés dans une cause, nous sommes portés à être des juges infidèles. Notre intérêt propre nous préoccupe naturellement, et bien que nous reconnaissions que la loi est pour tous, et qu’à tous elle doit
être appliquée équitablement, cependant, instinctivement, secrètement, par l’impulsion de notre moi , si plein de lui-même, si amoureux de lui, nous sommes toujours tentés de nous accorder un privilège, de nous faire une part singulière, et de nous traiter mieux que les autres. C’est pourquoi nous avons presque toujours deux poids et deux mesures : un poids et une mesure pour nous, un poids et une mesure pour autrui, et c’est justement pour empêcher cette partialité si naturelle, qu’il est en général interdit d’être à la fois juge et partie, ou d’être juge dans sa propre cause.
Voilà ce que l’Évangile sait, et de qu’il veut empêcher par ce précepte : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ce qui ne veut pas dire : Tu auras pour ton prochain la même tendresse de nature que pour toi ; tu ressentiras ses besoins, ses douleurs, ses peines, ses inquiétudes avec la môme vivacité que tu sens ce qui se passe eii toi, et tu mettras le même empressement, la même ardeur, la même sollicitude à le préserver, à le soulager que pour toi-même; tu vivras instinctivement en lui comme en toi, et tout ce que tu fais naturelle-
ment pour ta propre conservation, tu le feras pour la sienne.
Non, Messieurs, l’Évangile ne prescrit pas ainsi. Il nous demande dès maintenant, comme il nous demandera au grand jour du jugement, en raison de ce qui nous a été donné. La doctrine chrétienne sait très-bien que nous ne pouvons pas sentir ce qui affecte les autres comme nous éprouvons ce qui nous affecte nous-mêmes ; que leur douleur sensible, quelque sympathique qu’elle nous soit, ne peut cependant pas irriter notre fibre comme la leur; que leur peine morale, quelque pitié que nous en ayons, et quoique nous en souffrions, n’est cependant qu’un écho plus ou moins affaibli dans notre cœur, et ne peut nous agiter, nous torturer comme le patient lui-même. Nous ne pouvons exciter à notre gré la sensibilité, le désir, l’affection.
Mais ce que nous pouvons, et ce que l’Évangile nous recommande, c’est d’user convenablement de notre liberté, c’est de respecter la justice dans nos actes, et ainsi de résister aux penchants et aux passions qui nous rendent si facilement partiaux en notre faveur et injustes
à l’égard des autres. C’est, en un mot, de ne pas faire pour nous plus ou autre chose que pour autrui ; de nous tenir sévèrement, scrupuleusement dans la ligne de l’équité ; de ne faire pencher la balance d’aucun côté, pas même du nôtre; de traiter nos semblables comme nous devant la loi commune, de ne pas nous préférer à eux ou de les aimer à l’égal de nous-mêmes.
Toute la morale dans les rapports des hommes entre eux est là, dans cette expression de la stricte équité, et je dirai même du simple bon sens. Car, Messieurs, c’est encore un des caractères de la parole évangélique, de joindre la sublimité, la profondeur au sens commun, et c’est pourquoi elle s’adapte à toutes les intelligences et convient aux ignorants comme aux savants.
Il y a partout dans la doctrine chrétienne, avec des mystères insondables, avec d’admirables lumières, un immense bon sens. Ce bon sens, Messieurs, qui dérive de la sagesse divine appliquée aux affaires humaines, et qui passe comme instinctivement dans l’homme de foi, fait la rectitude, la pureté, la sûreté du sens
chrétien, de ce sens de la vérité, de la justice, du bien, surnaturel et naturel tout ensemble, qui est plus ou moins dans chacun de vous, parce que vous avez été régénérés et élevés par l’Église, parce que dés l’âge le plus tendre vous avez reçu son enseignement et ses préceptes, parce que le dogme catholique a été implanté de bonne heure dans vos intelligences, et que dans ces formules de la science éternelle, vous avez reçu à votre insu les principes de toute vérité.
Le dogme catholique a été inséré, enfoui dans vos âmes comme une puissante semence, pleine d’une vertu secrète, d’une vie cachée, qui a germé obscurément, qui se développe sourdement, et forme peu à peu en vous, dans votre cœur et dans votre esprit, un fonds de science, une mesure de discernement, une règle de pratique, pour juger et apprécier les choses et les hommes dans toutes les circonstances et dans tous les rapports. Voilà ce qui fait le fond de la conscience chrétienne, la plus délicate, la plus vive de toutes les consciences humaines, parce qu’elle joint la lumière surnaturelle de la foi au bon sens épuré de la nature.
Si nous devons traiter notre prochain comme nous-mêmes, il suit, et c’est le premier précepte de la morale, que nous ne devons pas faire aux autres ce que nous ne voulons pas qu’ils nous fassent : justice négative qui nous enseigne à respecter les droits d’autrui, à ne point les violer, parce que nous ne voulons pas qu’on viole les nôtres, parce que, si nous faisons à autrui ce que nous craignons pour nous, par notre douleur, par la peine que nous ressentons toutes les fois qu’on agit ainsi à notre égard, nous sommes avertis de la douleur, de la peine des autres, et nous sentons que nous ne devons pas leur infliger ce que nous ne voudrions pas souffrir.
L’Évangile nous dit ensuite : Fais pour les autres ce que tu voudrais qu’on fît pour loi ; et c’est une autre conséquence du même principe ; car je trouve dans mes besoins, dans les désirs de mon cœur, dans les exigences de mon existence, un avertissement et une règle pour ma conduite avec mes semblables. Je m’aime d’un amour instinctif et naturel, je cherche spontanément tout ce qui peut contribuer à la conservation, à l’utilité, au plaisir
même de ma personne, mon âme est pleine de sollicitude pour elle-même et tout ce qui lui appartient. Mais, nous dit l’Évangile, ton frère est dans la même situation. Vous êtes égaux par nature et devant la loi, et ainsi, pour être vraiment juste à son égard, tu dois non-seulement ne pas lui faire de mal, mais encore, si tu le peux, lui faire tout le bien que tu désires pour toi-même.
Justice positive, qui nous impose plus que de la modération et de l’abstinence. Je dois secourir les autres, parce que j’ai besoin qu’on m’assiste; le désir de leur bienveillance doit exciter la mienne; leur intérêt s’associe dans ma pensée à mon propre avantage, et quand les sens, l’imagination sont excités, quand l’amourpropre ou l’intérêt me poussent à outre-passer les limites de la justice ou de la vérité, en revenant sur moi et me considérant en face de mes frères devant la loi commune et dans le miroir de la parole évangélique, je trouve dans ma conscience un frein et un aiguillon, un frein à l’emportement des mauvais instincts, un aiguillon qui m’excite à faire pour les autres ce que je voudrais pour moi-même.
A ces préceptes de la stricte justice, Jésus- Christ a ajouté le sceau de la perfection. Le nouveau commandement qu’il a laissé à ses disciples porte : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Or, il nous a aimés d’un amour infini, d’un amour tout divin, et c’est pourquoi il a donné sa vie pour nous en confirmation de ce qu’il avait dit à ses apôtres : Celui qui aime bien donne sa vie pour ceux qu’il aime. Il nous a donc recommandé d’aimer comme Dieu aime, et par sa grâce il nous en a rendus capables.
Or, comment Dieu aime-t-il ses créatures? de l’amour le plus pur, et, si nous osons le dire, le plus désintéressé; car Dieu n’a besoin de personne, il se suffit dans sa glorieuse indépendance. La création tout entière n’était nécessaire ni à sa gloire ni à son bonheur. Il nous aime donc pour nous; et par Jésus-Christ, qui nous a donné à la fois le précepte et l’exemple de la divine charité, il nous a appris à aimer comme lui, autant que notre faiblesse le comporte. Jésus-Christ, qui a versé son sang pour racheter les hommes, qui s’est sacrifié pour eux parce qu’il les a aimés, leur a dit : Faites comme
moi, soyez mes imitateurs, aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés; car vous avez été faits à la ressemblance de Dieu, et votre Père céleste veut que vous deveniez parfaits comme il est parfait.
Voilà ce qui constitue la charité ou l’amour par excellence, qui aime le prochain non plus seulement comme soi, mais plus que soi. Ici est la raison dernière du dévouement, ce qui lui donne du sens, de la force et de la vertu. Ainsi la morale chrétienne, dans sa perfection la plus haute, nous apprend à nous dévouer pour nos frères comme Jésus-Christ s’est dévoué pour tous. Par la charité la loi est consommée, accomplie dans toute sa plénitude, suivant la parole de saint Paul : Plenüudo legis (lilectio.
Telle est en résumé la morale chrétienne. Or, je dis qu’une telle morale est essentiellement favorable à la vraie liberté.
Tout le monde convient que la morale chrétienne, sincèrement pratiquée, forme les hommes les plus honnêtes, les cœurs les plus vertueux ; et môme dans le monde, les indifférents ou les incrédules, ceux qui ne parti-
cipent pas à notre foi, au moins par la pratique, et qui se tiennent éloignés de l’Église sous prétexte qu’ils ont des doutes sur les dogmes et les mystères de la religion, avouent cependant que la morale chrétienne est la plus pure, la plus sublime, et qu’en la suivant avec conscience il est impossible de ne pas devenir un "homme parfait.
Mais tout en la reconnaissant, en la déclarant si belle dans la pratique, ils ne veulent pas accepter les principes dont elle dérive. C’est une inconséquence que vous rencontrez à chaque pas de nos jours. Vous entendez dire : Oui, la morale de l’Évangile est admirable; si tout le inonde la pratiquait, elle ferait la gloire et le bonheur de tous. Mais les dogmes, les mystères, les miracles, que voulez- vous en faire? Personne n'y comprend rien ; ils heurtent et scandalisent notre raison. A quoi ces énigmes peuvent-elles servir? Gardons la morale, et laissons de côté les dogmes. Transigeons avec l’Église, à laquelle nous abandonnons son sanctuaire et ses mystérieuses obscurités, et nous pratiquerons, comme nous pourrons, ses préceptes moraux, parce qu’ils sont clairs, confirmés par la
conscience, et que la société ne peut exister sans morale.
Ainsi parlent aujourd’hui des hommes considérables, qui passent pour très-raisonnables, des philosophes même, et cependant quelle légèreté, quelle imprudence, et j’irai jusqu’à dire quelle niaiserie dans une telle manière de parler ! Une conséquence peut-elle exister sans son principe, et quand elle est bonne et vraie, le principe dont elle sort légitimement peut-il être faux et mauvais? Si donc la morale de l’Évangile est si belle, si parfaite, et par conséquent si vraie, comme elle dérive nécessairement du dogme, ne démontre-t-elle pas infailliblement la vérité, la pureté de la source dont elle émane ? De quel droit divisez-vous ce que Dieu a uni? Comment pouvez-vous accepter la conséquence en la séparant violemment du principe qui la produit?
C’est une branche que vous détachez de son donc. Vous la tenez maintenant dans votre main, verte, toute fleurie ou pleine de fruits ; elle exhale un parfum délicieux, elle réjouit les yeux de l’éclat de ses couleurs. Mais, plus votre main la serrera, plus vous l’agiterez dans
l’air pour la faire voir el pour en jouir, plus aussi vous la dessécherez ; car elle est séparée de sa tige, elle ne reçoit plus la sève vivifiante que sa racine peut seule lui donner, et toute magnifique qu’elle semble, elle est déjà frappée de mort, tout à l’heure elle tombera en poussière. Ainsi de votre morale séparée du dogme.
Nousentendons dire tous lesjours, au milieu des désordres de la vie publique et privée qui affligent notre époque et la déshonorent: Il n’y a plus de morale, l’égoïsme envahit tout; l’amour du plaisir, la soif de l’or, l’ambition, possèdent toutes les âmes et les poussent, pour se satisfaire, à l’injustice et au crime. Les hommes d’aujourd’hui ne parlent que de leurs droits et Reconnaissent plus leurs devoirs. Il faut leur apprendre ce qu’ils doivent, il faut leur enseigner la morale, il faut moraliser les populations perverties par la licence, par des passions sans frein, par des scandales publics.
Puis, ceux-là même qui ne croient point à l’Église, à sa mission et à sa vertu, qui n’obéissent point à ses commandements ni à ses préceptes, sous prétexte qu’ils sont trop éclairés
pour en avoir besoin, ceux-là, dis-je, s’adressent à elle, à ses ministres, et leur disent sérieusement : Faites-nous de la morale; car c’est encore vous qui savez mieux la faire. Vous avez le plus d’influence sur le peuple, faites-lui donc de la morale; la société ne peut subsister ainsi.
A cela, Messieurs, la réponse est facile. Oui, nous ferons de la morale, quand nous aurons posé d’abord le dogme qui lui sert de base; et si la foi des peuples s’attache au dogme et l’accepte, nous aurons alors un titre et une autorité pour enseigner aux hommes ce qu’ils ont à faire et ce qu’ils doivent éviter. C’est au nom de Jésus-Christ et par sa vertu qu’on peut seulement enseigner la morale de Jésus-Christ. Si vous ne croyez pas au maître, comment accepterez-vous, comment pratiquerez-vous sa parole? Si vous pouvez croire de tout votre cœur que Jésus est le Fils de Dieu, et que lui seul peut vous guérir, vous serez bientôt guéris en effet de votre aveuglement et délivrés de la maladie qui vous ronge. Mais faire de la morale chrétienne sans le dogme chrétien, c’est tout simplement nous demander une absurdité,
c’est-à-dire un rayon sans foyer, un ruisseau sans source, une branche vivante sans racine, un effet sans cause, une conséquence sans principe.
Si donc. Messieurs, du consentement de tous, la morale chrétienne bien pratiquée fait les hommes les plus honnêtes, c’est déjà un immense avantage qu’elle apporte à la liberté politique ; car la première condition de la formation et du maintien de la société, c’est la justice et l’ordre; et le respect de la justice et de l’ordre constitue la probité du citoyen. Or, pourrez-vous faire un bon citoyen avec un homme immoral, avec un homme plein de luimême, esclave de ses passions, dominé par son intérêt, et capable, pour se satisfaire, d’employer tous les moyens sans reculer même devant le crime?
Commençons donc par faire des hommes honnêtes, et nous tâcherons ensuite de faire des hommes libres. La vertu privée sera la meilleure préparation aux vertus publiques. Réduisons-nous d’abord à la tâche la plus simple, la plus facile. On ne commence pas un édifice par le comble ; mais pour qu’il s’élève
sûrement, il faut travailler longtemps dans la profondeur du sol où les fondements se posent. Livrerons-nous la chose publique à des hommes qui ne savent pas môme diriger la chose privée ? Ferons-nous gouverner l’État par ceux qui sont incapables de gouverner leur famille et eux-mêmes? Voilà ce que le bon sens nous crie, et ne pas l’écouter porte malheur.
En formant des chrétiens, l’Église prépare de la meilleure manière de bons citoyens. En apprenant à ses enfants à bien exercer leur liberté morale, à devenir libres moralement et selon la loi de Dieu, elle les forme le plus eflicacement à la liberté civile, et les rend capables d’être libres politiquement au milieu des sociétés humaines. S’y prendre autrement, c’est risquer de déshonorer la liberté par ses abus. Car elle est une arme à deux tranchants, difficile à manier, et qui peut faire un mal immense en des mains inexpérimentées ou perverties.
Si l’individu isolé a déjà tant d’influence par l’exercice de son activité au milieu de ses relations ordinaires, jugez quelle force il acquiert en participant à l’activité commune, en mêlant sa volonté à la volonté générale, et surtout en
devenant le ministre de la puissance publique. Si cet homme est immoral, s’il porte son immoralité dans la vie publique, dans la participation aux affaires, dans la formation do la loi, dans la distribution de la justice, dans l’administration de la chose commune, dans le maniement de la fortune sociale, quelle contagion, quelle domination du vice! Quel mal il peut faire, en raison du pouvoir qu’il exerce, de l’ascendant qu’il possède, de toutes les forces qu’il a entre les mains, de l’agitation désordonnée de sa volonté au milieu de la société qu’il domine!
Nous disions naguère qu’il en est de la liberté politique comme de l’instruction populaire. L’une et l’autre sont des instruments très-efficaces pour le bien, quand ils sont bien employés et bien dirigés : mais si la direction est mauvaise, l’instrument devient d’autant plus terrible qu’il est plus puissant, et ses effets désastreux sont en raison de sa force pervertie. Plus vous instruirez les hommes sans les rendre meilleurs, plus vous éclairerez leur esprit sans discipliner leur cœur, plus aussi vous les rendrez dangereux à la société et funestes à eux-mêmes.
Donnez l’inslruction an peuple, nous sommes les premiers à le demander; enseignez lui tout ce qu’il peut savoir, tout ce qu’il a besoin de connaître : mais, en le rendant capable de se conduire lui-même, n’oubliez pas de lui apprendre le terme où il doit arriver et le chemin qui y mène. N’oubliez pas de lui apprendre à distinguer au ciel, au milieu des orages, l’étoile qui peut assurer sa route ; n’oubliez pas surtout de placer entre ses mains, ou plutôt dans son cœur, la précieuse boussole de la foi, qui peut seule, au milieu des variations des opinions humaines, au milieu de l’agitation, des tempêtes du monde, lui donner le moyen d’atteindre sûrement le port. Prenez garde que toutes ces lumières que vous répandez indiscrètement ne brûlent plus qu’elles n’échauffent, ne dévorent plus qu’elles ne vivifient, et que ces esprits si éclairés et si confiants en eux-mêmes ne se lancent dans l’espace comme Phaéton, tout rayonnant de la lumière empruntée au soleil, et cependant ayant perdu la route du ciel. L’incendie de l’univers et sa propre ruine, tels furent les résultats de son imprudence, de sa témérité et de sa gloire.
Considérons maintenant les choses de pins près. Je dis que la morale de l’Évangile est essentiellement favorable à la liberté politique, parce qu’elle lui fournit ses deux conditions principales, savoir : le respect de la loi, et le dévouement à la chose commune.
Il n’y a point de liberté politique possible sans le respect de la loi, du droit et de l’autorité qui les applique. Une société quelconque ne peut exister sans ordre, et il n’y a pas d’ordre sans la justice. Et cela est encore plus vrai des sociétés libres que des autres; car les volontés, émancipées par la constitution sociale et participant à la direction des affaires, ont une activité plus vive, une sphère d’action plus large, et ainsi sont plus exposées aux excès delà licence et du désordre. Il faut donc que toutes les volontés soient réglées et maintenues par la loi; puissance morale et physique tout ensemble, qui s’impose à la volonté par la raison, par la conscience, qui se manifeste par le pouvoir établi, et, au besoin, réalise ses décisions par la force, dont l’emploi n’est légitime qu’à cette condition. Que si les membres d’une société ne sont
pas disposés à soumettre leur volonté propre à la volonté commune, leur intérêt particulier à l’intérêt général, c’est-à-dire à l’ordre etàla loi, une telle société ne peut subsister.
Eh bien 1 je vous le demande, le respect de la loi, qui l’aura plus profondément empreint au cœur que le chrétien? Le respect de l’ordre, de l’autorité, qui le ressentira plus vivement, qui y sera plus porté et plus habitué que le catholique , façonné de bonne heure par l’Église à l’obéissance raisonnable, et élevé dès son âge le plus tendre dans celte grande école du respect? La loi à ses yeux est la volonté môme de Dieu; le droit est sa parole écrite ou non écrite, l’autorité est son représentant. Il les respectera donc comme Dieu même, comme des manifestations de la volonté divine; il obéira avec conscience, avec intelligence, avec dignité, parce qu’à ses yeux, Dieu vit et parle dans la société, dans Injustice commune, dans l’intérêt de tous, dans la loi.
Quelle différence entre cette manière d’obéir et la soumission purement humaine ! Avec cette dernière, qui retiendra ina volonté dans son emportement? Qui la poussera dans son iner-
tie? Ma conscience naturelle quelquefois, je l’accorde ; mais tiendra-t-elle longtemps contre les assauts de la passion? Suffira-t-elle pour exciter ma lâcheté? C'est l’intérêt ou la peur qui me conseilleront surtout, et en général, ce sont deux mauvais conseillers. J’observerai donc la loi, parce qu’il est de mon intérêt de la respecter, parce que je dois voir et trouver mon intérêt privé dans l’intérêt général qu’elle déclare et garantit. Mais si je crois avoir plus d’intérêt à la violer qu’à l’exécuter, et si je puis le faire impunément, qui m’en empêchera? Il ne s’agit plus que d’échapper au gendarme, au juge, au bourreau. J’obéirai donc, tant que je ne pourrai faire autrement : mais si j’aperçois une porte mal fermée, je l’enfonce; une issue mal gardée, je m’y glisse; un défilé ou un sentier détourné pour échapper à la loi, j’y entre et je me ris de l’autorité qui se laisse mettre en défaut.
Voilà comme obéissent en général ceux qui ne portent pas à la loi un respect religieux, et qui n’ont pas pour elle une espèce de culte qui se confond avec celui de Dieu même. Ils obéiront encore d’une autre manière un peu moins
noble, par l’influence de la peur. La loi est armée, elle doit l'être dans les sociétés. Les princes portent le glaive pour faire respecter la justice, et ils doivent être terribles à tous ceux qui sont tentés de l’enfreindre. Mais qui a peur dans les choses humaines, sinon les faibles et les petits ? Les forts, les puissants, savent toucours s’arranger; il y a presque toujours des accommodements possibles avec les hommes, quand on a de quoi s’accommoder. Les lois humaines, a dit un philosophe, sont comme des foiles d’araignée ; les grosses mouches les rompent et passent à travers, les moucherons seuls y restent pris.
Que fera donc ce pauvre peuple, le peuple de moucherons qui n’a pas la force de rompre la toile, s’il n’a point de conscience chrétienne? Il sera maintenu par la crainte; il ne comprendra de la loi que sa force extérieure; elle n’aura d’influence sur lui que par sa violence; le gendarme ou le sergent de ville feront sa moralité, et sa conscience, après le magistrat, sera le bourreau.
Mais prenez garde ! si un jour ce peuple n’avait plus peur, si, comme l’animal qui se
laisse conduire, parce qu’il n’a pas la conscience de sa force, il regimbe une fuis et n’obéit plus au mors, que fera-t-il? Ce que fait une force aveugle et déchaînée, qui n’a plus en elle le frein modérateur de sa puissance. Il brisera, il renversera tout devant lui, sans savoir où il va, sans savoir ce qu’il fait, à peine ce qu’il veut, et après avoir usé et abusé de son énergie, après s’être épuisé dans les violences, dans les emportements, il retombera dans la prostration, et ne trouvera de repos que dans la peur d’une nouvelle servitude. C’est le torrent de la montagne, faible ruisseau tout à l’heure, retenu dans son lit par quelques grains de sable ; gonflé maintenant par la tempête, il roule ses flots en mugissant, rompt les plus fortes digues, renverse tout sur son passage, entraîne dans sa course impétueuse les rivages, les arbres, les prairies, les moissons, les habitations des hommes, et partout où il a passé, un sable aride, un terrain pierreux et déchiré remplacent une campagne fertile. Voilà ce qui peut arriver, quand les hommes ne sont maintenus que par la prudence ou par la crainte. La prudence s’en va quand ils deviennent les plus forts , ou , s’ils
sont une fois démuselés, la peur les quitte et alors ils deviennent des lions et quelquefois des tigres.
Il y a encore une autre manière de respecter la loi, et de celle-ci je puis vous parler savamment, parce que je l’ai pratiquée autrefois, dans mes illusions de philosophe. C’est une certaine exaltation philosophique, qui veut être conséquente avec elle-même et s’impose à cette fin quelques sacrifices. Ou se fait sa science, sa morale, sa religion à soi ; on y tient comme à son œuvre, et on voudrait bien réaliser l’idéal dont on est enchanté. On se propose une vertu très-élevée, sublime, héroïque; on croit l’accomplir, parce qu’on y pense souvent et parce qu’on en parle toujours. On pose volontiers sur l’échafaudage qu’on a construit avec tant de complaisance, et là on s’admire soi-même et on prend les autres en pitié. On ne veut point se dégrader par des actions basses ou Vulgaires, et en certaines circonstances, on trouve assez de force dans l’amour-propre, dans l’orgueil ou même dans la conscience de sa dignité, pour maîtriser ses sens, maintenir la passion grossière, et rester jusqu’à un certain point
dans la justice. C’est une sorte de vertu philosophique qui ressemble au stoïcisme, moins la force et la bonne foi. C’est un stoïcisme de jeunesse !
Combien de temps cela dure-t-il? Vous le savez comme moi ; une telle exaltation ne peut pas longtemps se soutenir, et la nature, subjuguée quelque temps par l’imagination, exaltée par l’intelligence, reprend bientôt ses droits. D’ailleurs on ne l’a jamais beaucoup gênée par cette vertu de commande ; la morale qu’on se fait à soi-même n’est pas ordinairement trèssévère, et on ne se contraint pas gravement par une religion qu’on invente.
Quand donc la passion gronde au dedans, quand le cœur est agité et réclame des jouissances, quand le vide se fait sentir, on finit par se demander un jour : à quoi bon tout cela? car on n’est pas heureux, l’âme n’est point remplie, et en vérité c’est se donner bien du mal pour un bien mince résultat. Et après tout, si ma nature me pousse à me satisfaire et réclame impérieusement telle jouissance, pourquoi la lui refuser? Il laut aussi prendre garde de ne pas contrarier la nature, et n’y a-t-il pus sa-
gesse à suivre ses inspirations ? Vous savez le reste, Messieurs, et je n’ai pas besoin de vous dire comment finit trop souvent cette vertu si austère, et où va se terminer et se résoudre cette exaltation philosophique.
La seconde condition de la liberté politique est le dévouement à la chose publique. Sans ce dévouement, qui sacrifie l’intérêt privé à l’intérêt de tous, la liberté d’un peuple n’est pas possible. Or, la morale chrétienne accomplit admirablement cette condition. Doctrine de justice et d’abnégation propre, elle s’accorde parfaitement avec le patriotisme, qui impose nécessairement des sacrifices aux citoyens. Le patriotisme n’est une vertu qu’à cette condition; c’est le dévouement qui en fait la force, la dignité et la beauté.
Le véritable patriotisme n’est donc, au fond, qu’une transformation et une application de la charité. Par là il se distingue nettement du patriotisme antique, et de ce patriotisme moderne que l’esprit chrétien n’anime pas , et qui est presque toujours l’exaltation de la passion, l’enthousiasme de l’orgueil ou de l’ambition. Le chrétien, qui l’est avec foi et conscience, ne
peut pas se dévouer à la patrie terrestre à la manière des païens, c’est-à-dire avec fanatisme.
La société de ce monde n’est pas tout pour lui ; il appartient à une société universelle qui élargit ses vues, élève ses espérances et pose son âme plus haut. Il a donc toujours une réserve vis-à-vis de la patrie, la réserve de son âme et de son éternité. Il ne peut donc pas, comme les anciens, aimer la patrie jusqu’à l’adoration : ce serait une idolâtrie.
Avant l’Évangile les hommes vivant en société ne voyaient rien au-dessus de la chose publique. La religion se confondait avec l’État, et les citoyens appartenaient tout entiers à la patrie, âme, corps et biens. Elle représentait à leurs yeux ce qu’il y a de plus noble, de plus digne, de plus divin sur la terre. Plus la personne de leurs dieux était misérable, plus ils exaltaient la patrie où se concentrait pour eux l’idée pure de la divinité, comme tous les hommes ont besoin de la concevoir. La patrie était pour eux une espèce de mère abstraite et sensible tout à la fois, qui les nourrissait, les élevait, les instruisait, les fortifiait de sa force, les protégeait de sa tendresse et les enveloppait de
sa gloire. Or le cœur humain, dans sa noble tendance, a toujours besoin de se dévouer à quelque chose et par quelque côté. Il ne peut se dévouer légitimement qu’à Dieu, et, si Dieu lui manque, à ce qui en approche le plus, à ce qui lui paraît divin. Voilà ce qui explique le patriotisme païen, espèce de fanatisme, de fureur sacrée qui est encore admirable au milieu des ténèbres de l’idolâtrie.
Mais nous, qui connaissons le Dieu véritable, nous serions inexcusables de nous passionner jusqu’à ce point pour la patrie de ce monde. Notre véritable patrie est ailleurs, et la société terrestre dont nous faisons partie n’est, en définitive, qu’un moyen pour arriver à un but supérieur. J’ai des devoirs envers elle, parce que, comme membre de la corporation politique, je participe à sa vie et en reçois des bienfaits. Mais je lui dois en raison de ce qu’elle me donne, et ainsi mon dévouement à son égard a des conditions et des bornes ; car la société est pour moi, et je ne suis pas pour la société. C’est aussi une espèce de mariage où tout peut se donner de part et d’autre, sauf l'Ame et sa vie éternelle. Chrétiens, ne regrettons pas le
patriotisme grec ou romain : il n’est plus digne de nous. L’évangile nous a fait une autre destinée ; le bonheur et la gloire du monde ne nous suffisent plus, depuis que, participant à la loi divine, nous pouvons aspirer au bonheur et à la gloire de Dieu.
Ne soyons pas non plus la dupe de ce patriotisme moderne qu’on nous vante comme la vertu par excellence, et qui n’est trop souvent qu’une espèce de fureur aveugle, un orgueil déguisé, une ambition cachée. Certes, j’admire autant que personne les exploits, les actes de courage qu’il a pu enfanter; mais, en définitive, l’arbre se juge par ses fruits, et je cherche les fruits de vie, de vérité, de justice et de salut que cet arbre de la liberté a donnés au monde.
Je vois au dedans de grands bouleversements, des divisions, des collisions, des désordres, des échafauds, du sang, et à la suite de cette terrible commotion, une société ébranlée jusque dans ses fondements et qui ne peut retrouver son assiette.
Je vois partout l’envahissement progressif de l’égoïsme et presque tous les membres du corps politique occupés de leur vie propre et cher-
chant à exploiter le corps entier dans leur intérêt; ce qui est tout l’opposé du patriotisme véritable, dont le sacrifice fait la vertu.
Je vois au dehors des peuples foulés, des nations opprimées, des pays ravagés, to.ute la terre ensanglantée; et, à la vue de ces horreurs, je ne puis m’empêcher de penser que de si désastreux effets n’ont pu sortir d’un bon principe, que le bien véritable ne s’accomplit jamais par les moyens du mal, et que cette prétendue liberté qu’on a voulu imposer aux peuples par la force, a été une illusion ou un masque.
Non, ce n’est pas là le vrai patriotisme, parce que le désintéressement n’est point au fond : c’est de la passion, orgueil, ambition, amour de la gloire, tout ce que vous voudrez, excepté l’esprit de sacrifice. Le chrétien ne peut partager l’enthousiasme factice, la fureur brutale d’une passion aveugle et désordonnée.
Qu’est-ce donc que le dévouement chrétien? C’est l’abnégation de soi-même devant la loi, en face du devoir et de la justice. Ce peut être plus encore : le sacrifice de soi par la charité ; et cette abnégation et ce sacrifice s’accomplis-
sent avec calme, avec force, avec persévérance, par une volonté éclairée, intelligente, qui a conscience de ce qu’elle fait, qui sait où elle va, et jusqu’où elle veut aller.
Telle est la racine du patriotisme chrétien ; un dévouement véritable mais mesuré, et l’abnégation sincère de son intérêt propre, mais dans certaines conditions. Le chrétien ne peut jamais se livrer tout entier aux choses de la terre ; il ne se dévoue ainsi qu’à Dieu et pour Dieu. Sa foi doit donc toujours limiter, régler sa vertu politique. La liberté n’est acceptée par elle qu’à la condition de lui être conforme et soumise, et le chrétien devra toujours régner au fond de l’âme du citoyen.
Oui, nous aimons la liberté, la vraie liberté ; mais il y a une chose que nous aimons plus encore, c’est l’éternellê Vérité, Dieu, sa parole, sa religion, son Église et le salut des âmes. Oui, la liberté, mais avec Jésus-Christ qui en est le principe, avec la foi en sa parole, sans laquelle il n’y a point de garantie. Et, s’il fallait choisir entre la liberté politique et la foi catholique, mille fois nous renoncerions à la liberté pour rester fidèles à notre foi.
Quand donc on vient nous prêcher la liberté sans la foi, contre la foi, sans Jésus-Christ, sans Dieu, sans la religion, sans l’Église, nous disons hautement : Nous n’en voulons point. Nous ne voulons pas de cette fausse liberté, et c’est pourquoi on nous fait passer pour des ennemis de la liberté véritable.
Oui, nous sommes les ennemis mortels de la liberté hypocrite. Nous la connaissons depuis long-temps; elle est sœur et ministre de la déesse Raison; elles ont la même origine, elles sont sorties des mêmes lieux; le même esprit les anime, l’esprit de l’enfer, qui les a suscitées et dressées contre Dieu et sa vérité! Puissance de violence et de désordre, liberté échevelée, et, si j’ose le dire, débraillée, le poignard à la main, le bonnet rouge sur la tête et les pieds dans le sang, voilà ce qu’on offre à notre admiration, à notre amour, à notre dévouement, peut-être à notre adoration ! Mais nous répondons avec calme et la main sur L’Évangile : Si c’est là ce que vous appelez la liberté, nous n’en voulons pas, nous n’en avons jamais voulu , nous n’en voudrons jamais !
Je ne terminerai point cette conférence sur les rapports de la morale chrétienne avec la liberté politique, sans répondre aux déclamations du dernier siècle à ce sujet, qui se trouvent ramassées dans l’un des derniers chapitres du Contrat social. Le philosophe de Genève y affirme qu’une société libre composée de vrais chrétiens est impossible, et qu’un chrétien sincère ne peut pas être un bon citoyen.
Savez-vous, Messieurs, comment le philosophe justifie ce paradoxe ? Une société de vrais chrétiens, dit-il, ne pourrait subsister à cause de sa perfection môme, car ces gens-là sont trop parfaits pour devenir capables d’être citoyens. Une société de vrais chrétiens ne serait plus une société d’hommes. Mais, peut-on dire, si ce ne sont plus des hommes, ce sont donc des anges; et pourquoi une société d’anges ne pourrait-elle subsister? En vérité, on ne voit pas pourquoi une association libre, fondée sur le respect de la loi et du droit et sur le dévouement à la chose commune, ne pourrait pas exister et subsister entre des anges. Il me semble que les intelligences pures doivent aimer par-dessus tout la vérité et la justice, et qu’elles
peuvent être aussi capables de dévouement que les grands citoyens du Contrat social.
On exagère les vertus chrétiennes pour les calomnier. On dit : Le chrétien est indifférent aux choses du monde, il ne pense, n’aspire qu’à celles du ciel, donc il est incapable des affaires humaines. Et pourquoi, je le demande? Pourquoi est-il plus incapable des affaires que l’homme sans foi et sans religion? A-t-il moins d’intelligence, parce qu’il est éclairé des lumières de l’Évangile? A-t-il moins de force, de volonté, moins de courage parce qu’il est soutenu de la vertu divine?
Mais il est indifférent aux choses de ce monde! Qui vous l’a dit? Est-ce que l’histoire en fait foi? Ne nous montre- t-elle pas au contraire dans ses modernes annales, depuis l’établissement du christianisme jusqu’à nos jours, de grands princes, de grands ministres, de grands citoyens qui ont été de vrais chrétiens et même des saints? N’y a-t-il donc point de milieu entre l’engouement et l’indifférence ? et ne peuton s’occuper raisonnablement, consciencieusement, des intérêts et des devoirs de la terre, tout en pensant au ciel, à Dieu et à l’éternité?
Les devoirs du chrétien n’excluent point les devoirs du citoyen; ils se soutiennent et se fortifient, bien loin de s’entraver. Un vrai chrétien accomplira les uns et les autres aussi bien que personne, mieux même que personne, parce que sa foi lui inspire plus de respect pour la loi et plus de dévouement à la chose publique.
On dit encore : Le chrétien est doux et humble de cœur, et par conséquent il est servile et lâche! Comment un homme peut-il insulter ainsi ses semblables, qui le valent au moins, s’ils ne valent mieux que lui? A quoi bon cet outrage gratuit, et comment l’excuser ? Pourquoi donc l’humilité serait-elle une cause de servilité? Certes, s’il en était ainsi, vous devriez être bien forts, bien généreux, bien libres ; car ce n’est pas l’humilité qui vous en empêche ! Mais de votre aveu même, le plus grand ennemi des sociétés libres, le principe de la tyrannie, n’est-ce pas l’ambition? et vous ne voulez pas que des citoyens libres soient humbles, vous craignez qu’ils le soient trop ! vous voulez donc qu’ils soient des orgueilleux, des ambitieux! Alors vous aurez bientôt des tyrans; car le despotisme prend toujours sasource dans l’orgueil.
Les chrétiens sont des lâches parce qu’ils sont doux de cœur! Et depuis quand? Lisez donc l’histoire à partir des apôtres, saint Paul, les martyrs* les soldats chrétiens de l’Empire, la légion thébéenne, les chevaliers des croisa- , des, les guerriers de notre vieille France ! Et enfin, de nos jours, est-ce que lès chrétiens de foi et de pratique sont plus lâches que les autres?
Sont-ce des lâches, ceux qui vont aux extrémités du monde exposer leur vie pour le salut de leurs frères, bravant sur la terre étrangère toutes les souffrances, toutes les privations, toutes les persécutions, pour éclairer les âmes aveuglées par les ténèbres de l’idolâtrie et leur annoncer la parole du salut? Sont-elles lâches, ces pieuses femmes dévouées au soin des malades et des mourants, usant leur vie au milieu des souffrances et des misères, et se donnant tout entières à sauver les âmes de ceux dont elles soulagent les corps ?
Encore une fois, insulte gratuite ! L’humilité n’implique point la servilité, pas plus que la douceur ue produit la lâcheté. La vraie dignité, le courage chrétien, qui a sa racine dans la
conscience et s’entretient par la crainte et par l’amour de Dieu, comporte très-bien l'humilité et la douceur de cœur.
Mais, dit-on encore, le chrétien si désintéressé, tenant si peu aux choses du monde, ne peut point en traiter convenablement les affaires! Depuis quand le désintéressement est-il si dangereux dans l’administration de la chose publique? Il nous semblait, au contraire, qu’il est l’àme du vrai patriotisme. Certes, nous n’avons pas à regretter de nos jours qu’il y ait trop de désintéressement dans la gestion de nos affaires. Il ne serait peut-être pas mauvais * d’y introduire quelques-uns de ces hommes humbles, doux de cœur, désintéressés, de ces chrétiens qui savent dominer leurs sens et leurs passions, maintenir leur égoïsme, sacrifier au besoin leur intérêt propre, faire abnégation de leur orgueil ou de leur ambition, de ces chrétiens qui administreraient la fortune de l’Etat en restant pauvres, dirigeraient la force publique sans user jamais de violence, mettraient la loi au-dessus de tout et l’appliqueraient également à chacun, respectant scrupuleusement les droits et la dignité de leurs concitoyens, parce
208 LA RELIGION ET LA LIBERTÉ, qu’ils se respectent eux-mêmes, parce qu’ils craignent et aiment Dieu.
On semble oublier enfin, dans le mauvais vouloir qu’on ressent contre le christianisme et surtout confre l’Eglise, que l’histoire de la religion chrétienne est l’histoire même de l’affranchissement du monde. L’Évangile a successivement émancipé l’esclave, la femme, l’enfant, le serf, la commune, le peuple, et main- • tenant, depuis l’ère nouvelle qui vient de s’ouvrir, l’Église est dans l’enfantement d’une société nouvelle. Elle travaille sous l’inspiration de son glorieux Pontife, mais avec d’autres moyens que les réformateurs modernes, à fonder et à réaliser sur la terre la vraie liberté politique, et ainsi à former des nations libres et de véritables citoyens.