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CHAPITRE m

MÉtHObË PSYCHOLOGIQUE.

Les religions sont des phénomènes de restirit humain qni oàt leur manifestation et leur ëpanotaissement dans l'histoire : mais leur racine est ailleurs ; elle est dans la conscience de l'homme. C'est donb là qu'il faut pénétrer pour l'y découvrir. La méthode historique excelle à décrire, à raconter les faits religieux, comme lôhs les autres faits de l'Humanité ; elle ne peut les expliquer, c'est-d-diré en saisir la loi et le principe. De là la nécessité de Veœpérience pdychologique, après Vohservation historique.

Expérience, observation : ce n'est pas sans dessein que ces deux mots, A connus dans la langue des sciences positives, sont employés ici. On sait que, dans ces sciences^ l'observation propre^ ment dite était ancienne, et qu'elle n'a pas suffi à les faire sortir de letir état d'enfance. C'est que Tobsenration ne peut saisir les faits que tels que la nature les lui o£fre, avec un cortège de cir* constances qui sont plutôt de nature à en dissimuler qu'à en faire ressortir la loi. Il a fallu l'expérience, dans les temps modernes, pour que les sciences physiques pussent faire les rapides et décisifs pirogrès qui les ont portées à un si haut degré de perfection. L'expérimentateur, en effet, ne se borne pas, comme l'observateur, à saisir les phénomènes que la nature lui offre au hasard, et tels qu'elle les lui présente; il les reproduit dans ses combinaisons ingénieuses, en les simplifiant, c'est-à-dire en les dégageant de tous les

incidents accessoires ou insignifiants qui les enveloppaient, de manière à ne conserver que les faits élémentaires et décisifs où se révèle en quelque sorte d'elle-même la nature intime, c'est-à-dire la loi de la propriété observée. C'est l'expérience qui permet au savant d'arriver plus directement et plus sûrement à cette loi> but de toute induction vraiment rationnelle, tandis que réduit aux seules données de l'observation, il eût été forcé d'attendre des hasards de la nature la combinaison de phénomènes qui lui eût fait entrevoir la véritable loi, en lui facilitant l'élimination nécessaire des incidents inutiles à la production du fait en question. Or, sans assimiler absolument, pour la méthode, les sciences morales aux sciences physiques, il est impossible de ne pas être frappé de l'analogie qui existe entre la méthode historique et l'observation d'une part, et de l'autre, entre la méthode psychologique et Texpérience. L'esprit de l'individu a son histoire, comme l'esprit de l'Humanité a la sienne. Qu'il y ait entre les deux histoires des ressemblances essentielles, c'est ce qui parait vrai a priori^ puisqu'elles ont pour fond commun la nature humaine. Que peut être la psychologie, sinon l'histoire en petit, de même que Thistoire n'est que la psychologie en grand? En sorte qu'il n'y aurait entre les deux sciences qu'une difTérence de proportions, qu'ayant toutes deux le même objet, l'une ne serait que l'image de l'autre en raccourci, et qu'en définitive tout se passerait, au moins quant aux faits essentiels, de la même manière dans le for intérieur de la conscience que sur Timmense théâtre de l'histoire. Seulement, la conscience serait pour l'expérience morale comme le creuset du chimiste pour l'expérience physique : elle ne ferait voir les phénomènes que dans leur constitution la plus simple et la plus élémentaire, de façon à en révéler directement au moraliste et au philosophe la nature intime, le principe et la loi, pendant que l'observation historique serait surtout occupée à décrire-, à raconter ces mêmes faits avec le cortège imposant et grandiose d'incidents et de circonstances aussi propres à saisir l'imagination qui les contemple qu'à égarer la pensée qui cherche à les expliquer. Si cette comparaison a quelque fondement, Tcxpérience du psychologue aurait sa valeur spéciale dans l'examen de ce grand problème religieux

dont l'école historique s'arroge eiclusivement la compétence. Elle fournirait sur l'origine, la nature et l'avenir des institutions religieuses, des lumières que l'érudition historique la plus ingénieuse ne saurait donner. Et ceci nous expliquerait peut-être corn* ment la pensée de l'école hislorique est restée si timide et si vague sur tous ces points d'un intérêt supérieur.

Il y a donc une autre méthode à employer que l'observation bistorique ; il y a l'expérience psychologique. Mais comment la faire? Gela serait simple et facile, si le psychologue ne rencontrait que la pensée humaine, livrée à son mouvement naturel, et n'obéissant pas, dans le cours de son développement, à d'autres lois, à d'autres inspirations que les siennes. Or il n'en est pas ainsi. L'éductftion que reçoit chaque esprit individuel lui fait des idées, des croyances, des habitudes qui, se mêlant à ses propres instincts et à ses propres pensées, lui composent un état intellectuel singulièrement complexe et équivoque pour l'expérience que le philosophe veut faire. Ne peut-on pas dire qu'en opposant la conscience à l'histoire, le psychologue oublie que l'une est déjà dans l'autre. Quand il ferme le livre de l'histoire pour ouvrir celui de la conscience, ne voit-il pas que ce dernier est plein de caractères historiques? Par exemple, quel est aujourd'hui l'esprit que l'éducation chrétienne n'ait pas marqué de son sceau? Et le christianisme n'est pas le seul élément de la tradition qui passe, dès le début, dans la conscience individuelle pour s'y assimiler. Si l'on comptait tout ce que l'éducation classique y fait entrer, on serait confondu de la variété et de la richesse des éléments historiques qui peuvent s'introduire par ce canal dans la pensée de chaque individu. Voilà ce qui rend délicate et difficile l'expérience psychologique dont il s'agit. Le philosophe ne risque-t-il pas de recommencer l'histoire, en ayant l'air de faire de la pure psychologie ?

C'est en effet ce qui arriverait infailliblement, si Ton s'attachait ù retracer l'histoire de nos idées, au lieu de s'en tenir à l'analyse de nos facultés. Quand on veut saisir la vraie nature de l'âme et de la pensée humaine, c'est dans ses instincts et ses facultés propres qu'il faut la chercher, non dans les produits où l'éducation,

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la tradilion, l'iiiflteence du milieu ont toujonrs une ^nde paH. Il ; a deux prittcipéa bien distincte de d8yelot)|;>eteent dont la combinaison fait, en chacun de nous, la pensée actuelle : ces deux principes sbnt la nature et l'éducation, la conscielice et la thidition. Ce que deviendrait l'une sans l'autre, c'est un mystère que nous ne pouvons éclaircir et dont l'explication iteiporte peu heureusement pour notre expérience psychologique. Il nous suffit de voir l'esprit humain dans le développement libre et spontané des tendanciss qui lui sont j;>ropres, pour pouvoir faire la part de la nature et de l'art dans le produit complexe de son activité. Il est bien clair que l'éducation, en lui infusant des Idées ^'origine étrangère à son génie naturel, lui fait porter des fruits en partie artificiels, eh ce quiconceirné le développement des idées morales, et surtout métaphysiques. C'est ainsi qu'à uii âge où la nature ne t)erhAët pas à la knétaph^siqûe de s'y faire Jour, la tradition chrétienne s'empare de la pensée ihdividûélléj et lui donné une direction cohlraire à ^es instincts. Et ce n'est pas seulement l'édiication telijsiieuse qui produit ce phénomène ; c'est toute espèce d'éducation. Combien d'esprits, en vehu de cette discipline plus bu moins sévère, semblent n'avoir |[»oint eu de jeunesse? On s'étonne souvent de la maturité vraiment précoce des jeunes intelligences nourries de bonne heure de la moelle des sciences exactes et positives, de leur allure méthodique, de leur sûreté d'observation, de leur fermeté de taisonhéhient. C'est qu'en efifet, chez les esprits d'une Certaine trempe, la science, avec ses fortes méthodes, façonne la pensée, et par l'habitude lui fait bien vite une seconde nature. Hais, si l'on y regarde de pires, on s'aperçoit que la métamorphose n'est pas aussi complète l^u'il a paru d'abord. Naiura non facit saltum ; la pensée de l'entant, concentrée et dirigée sUr certains points, peut faire illusion, sur son degré de force et de maturité, à un observateur superficiel, par la richesse et la solidité hâtive des résultats. Mais un sérieux examen nous fait bientôt voir qu'elle conserve sur tout le reste ses allures d'enfance ou de jeunesse, et qu'il y a défaut d'équilibre dans l'économie générale de ses facultés. Cela permet au psychologue de retrouver toujours la nature, même sous l'action de l'éducation

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scientifique, métaphysique ou morale qui peut en changer la direction ou eu hâter le développement.

L'es][>rit a ses périodes d'enfance, de jeunesse^ de Tirilité^ coibiué ta nature. Nous né disons pas de vieillesse et de décrépitude, parce que l'esprit ne subit pas la Ibi du temps au nléme degré que la nature elle-même. Nous ne savons quel moraliste a dit que le cœur ne vieillit point, quel autre a fait observer que l'esprit résiste également aux vicissitudes de l'âge. Ce qui n'a paru qu'un piquant paradoxe aux observateurs superficiels est une profonde vérité poUr le psychologue attentif. En partant de la distinction très-fôndéé des facultés animales et des facultés kumaineê |>roprement dites, on découvre que l'action de l'âge sut* nos facultés est en raison directe de la nature^ et en raison inverse ieV humanité; c'est-à-dire que plus nos facultés s'élèvent au-dessus de la nature animale, moins elles se ressentent de cette influence; qu'ainsi les facultés logiques et philosophiques, telles (|ue la téflexion, l'abstraction, la généralisation, la déduction, l'induction àont celles qui, sauf accident, conservent le mieux leur activité Jttsqù'â lia mort^ tahdis que la sensibilité, la mémoire, l'imagiiiatien sensible s'émoussent ou s'éclipsent dans les derniers temps d'une longue vie. De même, le cœur qui, par le refroidissement ou l'appauvrissement du sang, perd de la vivacité de ses impressions et de ses passions, conserve, en les purifiant et même en les fortifiant, les sentiments et les affections qui distinguent le plus l'hoikuhe de l'animal.

Sauf cette Iréseirve iihportante, on peut dire que l'esprit a ses diverses périodes, comme la nature. Les caractères originaux de l'enfance inlellebtuellé sont faciles i reconnaître, malgré ^influence de l'édùcalion. L'enfant lie réfléchit pas, dans lé sens sérieux et profond dd mot, c'est-à-dire qu'il ne connaît pditit cei etfort de recueillement et de concentration intellectuelle qu'on nomme la mUitation. Il produit incessamiUent sa pensée au dehors, à tel point qu'il n'arrive pas à la distinguer de la parole qui en est l'expression ; il ne peut penser sans parler, alors même qu'il est seul. Mais, toute concrète et toute extérieure que soit cette pensée, il est déjà facile d'y reconnaître le signe propre de V humanité i

20a MÉTHODE.

Quoi qu'on ait pu dire, rhomme n'est un animal à aucun moment de sa vie. L'animal sent, se souvient, imagine, associe ses impressions, ses images, ses souvenirs, de façon à tirer parti de l'expérience, et à devenir susceptible d'éducation et de discipline. L'enfant, au sortir du berceau, ne se borne pas à ces actes de pure animalité; il veut déjà comprendre; il provoque des expli^ cations ; il demande de tris-bonne heure le comment et le pourquoi des choses. Il se donne carrière tout d'abord, tandis que l'animal vit et meurt renfermé dans la sphère étroite de ses sens, de ses besoins et de ses instincts. Hais si l'enfant entre dès le début de son activité intellectuelle dans le domaine de l'inconnu, il y entre avec l'impérieuse nécessité de tout y soumettre aux lois de son imagination. Il ne conçoit, il ne comprend rien que sous la figure d'une image; il se représente tout ce qu'il pense. Il n'y a de clair pour lui, de compréhensible, de réel que ce qui s'offre à son esprit sous une forme sensible que son imagination puisse saisir. Tout le reste n'a pas de sens pour lui, et ne pénètre pas dans son entendement. On peut lui enseigner l'immatériel, Tiiivisible ; bn le fait même de très-bonne heure, pour le besoin de son éducation. Ne cherche-t-on pas à Tinitier, dès le berceau, aux plus profonds mystères de la théologie? Peine perdue. On peut bien forcer sa mémoire à réciter des formules ; on ne fera jamais entrer les choses elles-mêmes dans les formes de son intelligence. Toute métaphysique est pour lui lettre close. L'esprit est un mot ; toute idée proprement dite est un mot. L'infini est un mot. Le Dieu de la raison est un objet absolument étranger à sa pensée. Ce grand nom ne peut réveiller en lui que l'image d'un homme, d'un père plus puissant que celui que la nature lui a donné. Et encore ne voulons-nous pas dire que cette image soit celle qui s'offre le plus naturellement à la pensée de l'enfant, dont le premier sentiment est la crainte, et dont le premier mouvement est de se prosterner devant ce qui a frappé et 'étonné son imagination. C'est son éducation religieuse qui lui impose cet ordre d'idées et de relations avec la Divinité, le seul vraiment accessible à son intelligence et à son cœur.

Si l'enfant voit toutes choses, en lui et hors de lui, par Tiina-

ginalion, il en explique ]es mouvements et les effets par les propres phénomènes de sa conscience. Il met sou moi partout; il attribue à toutes les causes extérieures ses sentiments, ses intentions, ses volontés. Ce qui lui agrée est son ami ; ce qui lui nuit est son ennemi. Il frappe ou veut qu'on frappe la pierre qui Ta blessé; il caresse le joujou qui Tamuse. Non-seulement tout ce qu'il voit et tout ce qu'il touche est vivant pour lui; mais tout cela vit, sent, aime, agit comme lui. Chose curieuse ! L'esprit de Tenfant, qui explique l'homme par la Nature, explique la Nature par l'homme. Et ici il n'y a nulle contradiction ; car pour l'imagination de l'enfant, la distinction de l'esprit et de la matière, de l'âme et du corps, de l'invisible et du visible n'existe pas. S'il se met partout à la place de la Nature, s'il fait de cette Nature un miroir où il ne retrouve que sa propre image multipliée à l'infini, cette image n'est que celle d'un être sensible, comme ceux du monde extérieur. En sorte que, si sa physique est une psychologie, sa psychologie est elle-même une physique.

La logique de l'enfant n'est pas moins naïve que sa métaphysique. Il n'a aucune idée des véritables conditions delà certitude ; pour lai, concevoir et voir, croire et savoir, c'est tout un. Il accorde indistinctement le même degré de confiance à tout ce qui s'offre à son esprit aussi avide qu'irréfléchi. Et même, à vrai dire, sa foi est plutôt en raison de l'effet produit sur son imagination que de l'évidence qui éclaire son intelligence. Il croit plus volontiers è ce qui est merveilleux qu'à ce qui est simple, à ce qui est au delà plutôt qu'en deçà des bornes de la Nature. Le credo absurdum est surtout son fait. Nos philosophes s'étonnent parfois du succès des Conter de Perrault sur l'esprit des enfants, et semblent regretter que cet auteur n'ait pas mis plus de vraisemblance dans ses récits. Perrault s'est montré bien meilleur observateur que nos sages. L'extraordinaire est non-seulement ce qui intéresse le plus vivement l'imagination des enfants, mais encore ce qui s'empare le plus fortement de leur crédulité : le miracle est ce qu'ils comprennent le mieux. Pour leur faire croire à là réalité d'une scène romanesque ou fabuleuse, il faut bien se garder d'adoucir les tons ou de masquer les transitions ;

2Q6 MÉTPODB.

il suffit 4e frapper de grands coups sur leur imagination. Plus )es couleurs du tableau seront vives, et mieux celle-ci s'y laissera prepdre. JjOS nourrices savent cela d'instinct, parce qu'elles-mêmes sont de grands enfants à beaucoup d'égards; aussi leurs incroyables récits se gravent-ils dans la mémoire des enfants, quand les histoires raisonnables et vraisemblables des mères et des institutrices ne font le plus souvent que l'effleurer : tant il est vrai que l'imagination est, chez les enfants, comme chez les pepples enfants, la faculté qui croit aussi bien que la faculté qui voit.

On s'étonne souvent que les fantômes aient sur cet âge bien plus de prise que les réalités, et que si ordinairement insouciant et imprévoyant contre celles-ci, il s'entoure de tant de précautions contre ceux-là. C^est faire voir qu'on ne comprend rien i l'esprit de l'enfant. Les revenants lui font beaucoup plus peur que les vivants, quelle que soit l'action malfaisante des derniers, précisément en raison du vague et de l'inconnu qui se prêtent bien mieux que la réalité claire et distincte au développement de l'imagination. L'imagination de l'enfant et du peuple enfant croyant naturellement à tout ce qu'on lui montre, il s'ensuit que l'effet produit par des tableaux fentastiques est bien plus grand que l'effet produit sur les sens extérieurs par des réalités moins riches en formes charmantes ou terribles. Cela explique comment les ombres des morts» chez les peuples primitifs, sont une bien autre cause de terreur que la vue des vivants, même les plus extraordinaires ou les plus dangereux; et combien les enfants, les femmes, les esprits imaginalifs ont de peine à pratiquer cette sagesse de l'âge mûr qui recommande de se garder des vivants plus que des revenants.

L'imagination est le plus puissant principe de croyance chez l'enfant; elle n'est pas le seul. Ce que l'enfimce apprend par sa propre expérience dépasse toute comparaison avec les autres Ages de la vie; mais tout cela est loin de lui sulBre pour son éducation. Cette éducation n'est possible que par l'enseignement qui lui est donné depuis le berceau. Or, à Tâge où il la reçoit, il n'a encore aucune des (acuités d'analyse et de critique nécessaires pour en vérifier l'exactitude, qu'il s'agisse de vérités naturelles où morales. Si donc il lui fallait attendre l'éclosion de ces facultés pour fanre

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les démonstrations et )es véri^catioqs qui ren4eD| iios cpi^naissances certaines, ('éduca^on de Tespril deviendrait irpposdble, flirte 4*éléfDents. Jia nature y a poiirvi) par un instinct qui régit rintelligence de l'enfant, et que le^ philosophes appellent tantôt crédulité, tai^tôt docilité, h^ premier oiouyement de Tenfant est de croire à ce qui lui est enseigné ou Iransmis. Nulle pensée de doute ne vient traverser son esprit attentif au récit qui lui est fait, ou à |a leçon qui lui es^ donnée, à moins que la réalité ne s'ofiBre i lui pour contredire Tautorité ^u qarrateur ou du professeur. Il est 4 refnarquer que cet instinct, pomme beaucoup d'autres du reste, diminue graduellement avec le progrès de |*(ge et de Texpérience. Croyaut aveugle, au dé()ut de l'aclivité iutellectuelle, Tenfant accepte sans féserve et sans contrôle tout ce qui lui vient d*une source étrangère. Puis, ^ mesure qu'il ë^fii^e en expérience et ^n intelligence, il reçoit moins avidement ce qu'on lui transmet ou ce qu'où l^i enseigne, ^t, comme si la nature avait voulu marquer par là la destiuatiou de |'ins(iuct de crédulité, on le voit perdrp 4e sa fojrce pn devenant moins nécessaire. Que Ton croie ou non aux jiateptions de la nature, il est un fait certain : c'est qu'i) est bien heureux pour ses progrès que l'esprit humain soit docile, dans sa période d'enfapce; le doute méthodique, s'il en était capable à cet âge, serait la mort de l'intelligence.

Ce n'est pas seulement 4 toute idée fnétaphysique que l'esprit de l'enfant se montre rebelle; c'est encore à toute idée ab straite. Si l'on pouvait faire le catalogue des connaissances de l'enfant, tel que le façonne l'éducation savaute r^çue dans nos écoles, on y trouverait bien des notions qui sem))lent contredire cette loi, de même qu'on rencontrerait bien des conceptions qui dépassent la portée assignée par l'observation à cet âge de l'intelligence. Vais il est facile de voir, qnand on y regarde de près, que ces notions ne lui sont pas naturelles. Comme il n'a pas fait encore luimême les opérations nécessaires pour dégager l'élément abstrait et général de ses perceptions individuelles et concrètes, il ne saisit pas la différence de la sensation pt 4e l'idée, et celle-ci n'est pour lui qu'un mo^ Teut eu 9yant la mémoire chargée de termes abstraits, il n'a toujours que des perceptions, des images, et a besoin

de se représenter les objets pour attacher un sens à ces mois. C'est ce qui fait que le matlre, pour peu qu'il ait l'expérience de renseignement des enfants, ne manque jamais d'accompagner la leçon ou le précepte d'exemples qui s'adressent à l'imagination. Ils ne comprennent la science qu'en exemples, comme ils ne saisissent la morale qu'en action. C'est là qu'il peut leur trouver des règles de conduite pour leur intelligence ou leur volonté. Quant aux vérités abstraites qu'on nomme maximes, sentences, axiomes, définitions, ce sont des formules vides pour leur esprit. L'enfant suit des exemples et non des principes; il procède par imitation et non par abstraction.

L'esprit de l'enfant ne se refuse pas moins à la généralisation qu'à l'abstraction ; il est aussi rebelle à la synthèse qu'à l'analyse. L'éducation peut le faire entrer, avant l'heure, dans ces cadres de la science qui s'appellent des classifications et des systèmes. Mais ce n'est pas sur ces côtés de l'enseignement que s'arrête sa pensée. Les phénomènes la fixent, tandis que les lois lui échappent. Elle voit et retient les détails, sans pouvoir embrasser l'ensemble. Le tout, l'universel, l'unité est un point de vue qui lui est étranger, soit dans la science, soit dans la réalité. L'enfant ne saisit pas mieux Tordre d'un paysage que l'ordre d'une leçon. Il n*enchatne pas mieux qu'il ne les comprend les formules qu'on lui enseigne. Le seul ordre qu'il puisse saisir, c'est la synthèse de l'imagination ; l'unique lien par lequel il rattache ses idées les unes aux autres, c'est le rapport tout empirique de l'espace ou du temps. Semblable en cela à Tanimal, il n'est pas capable de combinaisons logiques ; il n'a que des associations fortuites ou extérieures. Ce n'est pas à dire qu'il soit absolument incapable de toute espèce de jugement et de raisonnement. Comment le lui refuser, quand il n'est pas sûr que l'animal lui-même, bien autrement esclave de la sensation que Tenfant, soit entièrement privé de cette faculté. L'enfant juge et raisonne, en ce sens qu'il perçoit des rapports ; mais il ne parvient pas à dégager ces rapports des circonstances de temps et de lieu qui les enveloppent. Il saisit un rapport d'égalité, de convenance, de causalité entre deux objets que l'expérience lui montre ou que l'imagination lui reproduit; mais il n'en

peat Taire une vérité abstraite. De même, il associe plusieurs rapports entre des choses morales concrètes, mais sans en dégager le caractère de vérité absolue qu'ils contiennent. Aussi son esprit est-il naturellement rebelle à toute vérité qui a la forme d'une loi, d'un axiome, d'une sentence, d'une maxime. Il juge et il raisonne-, mais alors même ses jugements et ses raisonnements manquent de portée et de généralité. C'est déjà la pensée, si l'on veut, mais la pensée encore engagée dans les liens de l'imagination.

Quand on dit que l'enfant juge et raisonne, il faut se hâter d'ajouter, pour rester dans le vrai, que ce n'est point là sa manière d'être intellectuelle. Sentir, percevoir, se souvenir, imaginer, associer ses sensations et ses souvenirs ; tels sont les actes propres à cet âge de l'esprit humain. Il est certain que, chez l'enfant, le sentiment de la causalité bien ou mal entendue, éveillé de bonne heure dans l'esprit humain, intervient dans les associations d'impressions et de souvenirs auxquelles on donne ce nom. C'est même peut-être ce qui le distingue surtout de l'animal auquel il est difficile d'accorder autre chose qu'une simple association d'images et de sensations. Mais l'enfant applique ce principe à l'aveugle, et transforme perpétuellement en rapports de causalité les simples rapports de succession et de concomitance qui ont frappé son attention. En ce sens, il est vrai de dire que le jugement et le raisonnement ne sont, pas plus que l'abstraction, la réflexion, la généralisation, l'analyse, la synthèse logique, des facultés et des opérations propres au développement intellectuel de l'enfance.

Tel est le premier âge de l'esprit humain : règne de l'imagination et de l'autorité, règne de la nature ^ si l'on veut une formule plus, complète, où les facultés naturelles sont encore à peu près seules enjeu. La durée de cette période n'a pas de limites précises; elle varie suivant plusieurs causes, dont les deux principales sont la nature et l'éducation. La nature peut être ou précoce, ou tardive, ou tout à fait ingrate. Parfois l'activité native de l'intelligence en accélère le mouvement et en hâte le développement. Les facultés logiques entrent dès le début en exercice ; l'intelligence suit de très près l'imagination. C'est l'histoire de Pascal.

YACHBROT. iH

210 UÊTHODE.

Ce génie extraordinaire n*eut pas d'enfance, en quelque sorte ; à Tâge où l'homme n'a guère encore que des sensations, des images, et des associations d'idées toutes fortuites, il jouait, pour ainsi dire, avec les formules géométriques les plus abstraites, et les problèmes de mécanique les plus difficiles. Parfois, au contraire, l'enfance de l'esprit se prolonge, signe de robuste santé et de forte activité, si la nature est puissante, signe d*infirmité intel lectuelle, si la nature est débile. On voit des intelligences dont la sève, aussi lente que forte, brise tard les enveloppes de la sensibilité et de l'imagination-, mais une fois libres, elles ne s'arrêtent plusdans le développement de leurs plus hautes facultés. Elles vont souvent plus loin que certaines intelligences précoces, dans la voie de l'abstraction et de la pensée pure, que celles-ci délaissent pour rentrer, vers la fin de leur carrière, sous le joug de l'imagination.

L'âge de la jeunesse, pour l'esprit, offre des traits également distinctifs, bien que plus difficiles à saisir et à définir, à cause de leur caractère transitoire qui les rapproche tout à la fois de l'âge qui précède et de l'âge qui suit. C'est le moment par excellence de l'enseignement. Que deviendrait la nature sans l'éducation ? L'exemple des sauvages et des barbares est là pour répondre. L'homme grandirait en intelligence et en expérience par un progrès fatal de l'âge ; mais il est plus que douteux qu'il pût généralement dépasser la sphère étroite des perceptions relatives à ses besoins et à ses appétits animaux. Ce n'est point à dire qu'un pareil effort fût au-dessus des forces de l'esprit humain. Puisque sa pensée a pu s'élever de ce grossier empirisme primitif à un idéalisme de plus en plus épuré, il faut bien que la nature humaine sdit capable de cet essor par les seules ailes de son intelligence, à moins qu'on ne recoure à l'hypothèse antiscientifique d'une révélation surnaturelle. Quoiqu'il en soit, dans la réalité, soit historique, soit psychologique que nous sommes en mesure de connaître ou d'observer, le développement de l'esprit humain se fait avec le concours incessant d'un principe étranger. L'éducation préside à la période de jeunesse, comme elle avait présidé à la période d'enfance. Beaucoup d'idées, de théories, de doctrines

d'an ordre plus éle^é, qu'elle n'aurait pas produites ou élaborées par elle-même, pénètrent dans l'intelligence par le canal de l'enseignement. Seulement ici, si Ton ne peut mesurer le progrès de la pensée au nombre et à la qualité des idées qui viennent l'enrichir, dans la transition d'une période à l'autre, il est facile de le constater par la capacité de compréhension qu'elle montre à cette occasion. Ces idées abstraites^ physiques ou morales, ces conceptions métaphysiques que l'éducation verse dans son sein, elle commence à les saisir, à se les assimiler sous la forme philosophique et scientifique qu'elles affectent, dans l'enseignement de l'école ou des livres. €e ne sont plus pour elle des formules vides, des mots, verba et vocesj nihil amplius; ce sont des idées qu'elle comprend, qu'elle juge dans une certaine mesure, en les recevant telles que la science les lui transmet, c'està-dire avec le degré de généralité métaphysique ou d'abstraction scientifique qu'expriment les formules employées. Or, pour qu'il en soit ainsi, il faut que l'intelligence ait acquis, sinon des facultés, au moins des forces nouvelles; il faut que ses facultés d'observation, de réflexion, d'abstraction, d'analyse, de synthèse se soient développées au point de devenir des instruments suffisants pour le travail de compréhension et d'assimilation auquel la provoqué l'enseignement. Quand il n'y aurait que ce progrès, ce serait déjà une révolution considérable dans la vie intellectuelle de fhomme. Il a franchi le monde des sensations et des images pour éhtrer dans celui des notions et des idées. Il parie de principes, d'axiomes, de vérités générales, en connaissance de cause : il voit et distingue les choses sous les mots. En un mot, il est devenu un véritable élève de la science, après n'avoir été longtemps que l'esclave de la nature.

Mais il n'est encore qu'un élève, si intelligent qu'il soit; c'est par là qu'il se retrouve enfant. Il en conserve Tinstinct de crédulité et d'imitation, tout en l'appliquant à un ordre de faits et d'idée^ supérieurs. Il ne pense pas encore par lui-même, et se complaît bien plus à apprendre qu'à réfléchir. L'intuition est vive ; mais le jugement est plus rare et n'est pas sûr. Il montre plus d'enthousiasme que de critique, plus d'imagination que de goût dans ses

opinions et dans ses œuvres d'emprunt. Il croit, en un mot, plu-» tôt qu'il ne sait et qu'il ne juge. Il croit à la parole de ses maîtres; il imite leurs œuvres, soit dans la pensée, soit dans l'action. Il se fait l'organe de leurs idées, de leurs doctrines, organe d'autant plus brillant qu'il possède tout le feu et toutes les grâces de la jeunesse. Alors il obtient des succès à rendre lès maîtres jaloux, s'ils n'étaient pas plutôt fiers de leur heureuse initiation.

Ce rôle passif est-il une loi sans exception pour la jeunesse de l'esprit? Ne lui arrive-t-il pas d'en sortir parfois par des œuvres et des actions d'un incomparable éclat? N'est-ce pas Tflge de l'enthousiasme, et Tenlhousiasme n'est*il pas créateur? — Oui, sans doute, la jeunesse est féconde et même créatrice, dans son ardeur passionnée, dans sa vivacité d'imagination. Mais que crée-t-elle alors? l'image plutôt que l'idée, le geste et l'accent plutôt que la pensée. Comme il n'j a de profonde, de véritable originalité que par le puissant concours des fortes facultés de l'intelligence, observation, réflexion, analyse, synthèse, l'œuvre de la jeunesse, où ces facultés n'ont encore qu'une faible part, ne peut guère avoir que cette originalité toute extérieure de Ion, de forme, de couleur, qu'une imagination plus fraîche, une sensibilité' plus vive est capable de lui imprimer. Cela est évident pour les œuvres de science, de philosophie et de morale; cela est vrai, même pour les œuvres d'art, où pourtant il semble que la faculté mattressesoit l'imagination. C'est qu'il y a l'imagination de l'enfance et de la jeunesse, et l'imagination de l'âge môr. Celle-ci, autrement forte et profonde, n'entre en jeu qu'avec les plus hautes facultés de l'esprit humain ; c'est ce concours qui fait les grands poètes et les grands artistes.

Le génie fait exception à cette loi de la nature qui veut que la jeunesse soit l'âge par excellence de l'enseignement et de l'imitation. Tel savant, comme Pascal, invente i l'âge où les autres hommes apprennent. Tel artiste crée ses plus belles œuvres au moment où les autres s'essayent plus ou moins heureusement. Sans aller jusqu'à dire que le génie est entièrement indépendant des conditions naturelles, il est certain qu'il a sa force, sa vertu propre de création originale et toute spontanée. Mais ici encore,

le génie subit la toi de la jeunesse ; s'il n'est pas l'élève d'un homme, il se sent l'élève d'un Dieu. L'inspiration est le caractère ftopre des œuvres de cet âge. Si on la retrouve dans l'âge mûr, c'est que l'esprit est resté jeune, en dépit des années, et qu'il a conservé un reste de crédulité primitive. Dans les œuvres morales, religieuses, poétiques des peuples enfants, le génie du théologien, du moraliste, du poêle, semble n'avoir pas conscience de sa vertu personnelle, puisqu'il attribue son œuvre à l'inspiration d'un être étranger et surnaturel. Or, cette illusion, si commune dans la jeunesse des peuples, n'est pas très-rare dans la jeunesse des individus. L'histoire du démon de Socrate, qui peut être regardée comme extraordinaire pour un philosophe d'une telle sagesse et d'une telle maturité, est naturelle à l'âge de la jeunesse, nonseulement chez les poètes, mais encore chez tous ceux qui tirent leur enseignement des révélations de la conscience. La jeunesse est enthousiaste. Or, il n'y a pas d'enthousiasme qui ne se sente plus ou moins inspiré ou illuminé d'en haut. Ce n'est pas le poète seulement, c'est le jeune homme qui peut dire : Est Deus in nodû; agitante caleseimus tUo. Sans parler des mystiques dont c'est l'état permanent, s'il est un âge où la raison se croie imper- «ofinelle, pour employer le mot d'une théorie célèbre, c'est celui où la révélation de la vérité est due à une vive et prompte intuition plutôt qu'à une méditation laborieuse et persévérante de l'intelligence. Tant il est vrai que l'esprit, à cet âge de la vie, est toujours élève, élève des maîtres qui l'enseignent dans les écoles, élève de la raison divine qui l'inspire dans les révélations intimes de la conscience.

Le goût de l'autorité n'est pas le seul instinct commun à l'en- Tance et à la jeunesse. Si l'imagination du jeune homme est plus haute et plus métaphysique que celle de Tenfant , si elle réfléchit antre chose que des objets sensibles dans son miroir divin, elle n'en reste pas moins la faculté maîtresse de la jeunesse. Or l'imagination a beau se puriOer à la source des vérités intelligibles; elle se ressent toujours de son origine sensible. En colorant les idées de la raison ^ elle en altère et en corrompt la pure lumière. Elle leur donne ce faux éclat que déplorait Halebranche, en son-

2i& MÉTHODi.

géant aux divinas clartés de rintelligeneev Cet ftge, abaadoniié i son essor naturel, rêve encore plus qu'il ne pense. Seulement, k la différence des rêves grossiers de l'enfance, les rêves de la jeox nesse sont un mélange d'images cl d'idées, de poésie et de métaphysique. Ce n'est plus la sensation, et ce n'est pas encore la science ; c'est l'âge des symboles, et non des formules. Toutes les facultés de l'esprit y entrent enjeu, les dernières, comme lespre* mières en date, les facultés logiques, comme les facultés poétiques. L'œuvre totale est un tableau plus ou moins confus, oà figure déjà le monde intelligible, mais sous des apparences seu* sibles, où les abstractions sont réalisées, où les idées sont des individus, où les principes sont des personnes, où la logique est transformée en symbolique, où enfin tout prend forme et couleur i la trompeuse lumière de Timaginalion. En un mot, c'est l'âge de la métaphysique imaginative, pour les -individus comme pour les peuples.

Et quand on parie ici de symboles, on n'entend pas le mot dans soQ sens précis et théologique. Le symbole religieux est de tous les âges de la vie ; il s'offre ou plutAt s'impose également â l'enfance qui n'en comprend rien, à la jeunesse qui en devine quelque chose, à l'âge mur qui l'accepte par un sacrifice de sa raison. L'expérience faite à propos de ce symbole serait donc d'autant moins concluante qu'il est une révélation de tradition et non de nature. Mais, en laissant à l'éducation religieuse le symbolisme théologique, il est facile de constater Tinstinct symbolique de la jeunesse dans sa manière de voir et de comprendre le monde moral. Quel est Tâge romanesque par excellence? Quel est Tâge où riiomme idéalise surtout la réalité ? Quel est Tâge où il a le plus besoin de croire à la vertu, à la beauté, à la sainteté, à l'héroïsme en personne? Quand Brutus, après le désastre de Philippes, s'est écrié : Vertu^ tu n'es qu'un nomy quelle pouvait être sa pensée, sinon que la vertu pèse bien peu, à côté de la fortune, dans les destinées de ce monde? Ce n'est pas tin sage de son âge et de sa secte qui pouvait renier Tidéal de sa conscience, en face de la triste réalité. Ce mot eût pu avoir un autre sens dans la bouche d'un jeune homme. La jeunesse seule est capable d'un pareil

MÉTHODE P9Y(:!B0L06IQUI. 21S

désespoir, après avoir perdu rillusion qui lui faisait confondre la vertu avec tel ou tel de ses héros.

Le masque tombe, l'homme reste , Et le héros s'évanouit.

a dit le poète. Tandis que pour le sage et le philosophe, le principe persiste, quand le héros a disparu ; pour la plupart des jeunes gens, le principe disparait avec le héros : tant est irrésistible l'instinct romanesque de cet âge I

Où finit la jeunesse? 11 est plus difficile encore de fixer des limites précises pour cette deuxième période de la pensée que pour la première. Ici la durée varie dans de plus grandes proportions, selon la nature d'esprit et le genre d'éducation, tantôt plus courte, tantôt plus longue, parfois illimitée. Ce dernier phénomène n'est pas rare dans l'histoire de l'esprit humain. Si l'on ne voit guère d'enfance indéfiniment prolongée que chez les imbéciles et les idiots, on rencontre fort souvent des individus chez lesquels le développement de la pensée ne dépasse guère les limites de l'âge de l'éducation et de la direction. Combien d'esprits ne connaissent jamais ce régime de la libre pensée, ce self-government que le génie anglais entend bien mieux dans la pratique politique et Sff? ciale que dans la spéculation intellectuelle! Combien d'autres qui seraient qûrs pour le plein exercice de leur raison, et qui sept enchaînés par ^es traditions de secte ou des convjenances de position !

Sa^s tenir compte des esprits dont la timidité plutôt que l'incapacité explique la fidélité aux croyances de leur enfance et de leur jeunesse, on pourrait dire que jusqu'ici, soit par l'insuffisance de l'éducation scientifique, soit par l'inûuence exclusive de l'éducation religieuse, c'est par exception que l'esprit humain arrive jusqu'aux limites extrêmes de l'âge mûr, c'est-à-dire à cette dernière période qui est le règne assuré de la science et de la raison. L'immense troupeau des intelligences incultes ne dépasse point les périodes de la jeunesse et de l'enfance. Parmi les esprits cultivés, beaucoup, tout en la dépassant, s'arrêtent à moitié chemin d&n^ la voie qui les mène au complet développement de la pensée. Les

216 MÊTHOD)^.

symptômes auxquels on reconnaît Tenfance et la jeunesse de Tesprit sont simples et faciles à noter. Tant que Tinlelligence n*est pas entièrement affranchie du joug de Timagination et de la tutelle de Tautorilé» elle n'a pas revêtu encore la robe virile. Or cette double servitude pèse toujours sur Timmense majorité des hommes faits. Dans le monde des esprits cultivés, il est un très-grand nombre d'hommes chez lesquels la faiblesse de la pensée, ou h force de l'imagination est telle qu'ils sont, pendant toute leur vie, incapables d'un travail d'esprit tant soit peu scientifique. Ils rêvent toujours et surtout, ne sachant ce que c'est que penser. Ils peuvent devenir des artistes, des poètes, des orateurs, des écrivains de premier ordre, si la nature les a richement doués ; ils ne seront jamais des savants ni des philosophes. Toute la famille si nombreuse des imaginait fs en est là. Ils ont beau porter dans Tordre des choses métaphysiques toute la puissance d'une pensée méditative; ils n'arrivent jamais à dégager l'objet de leur méditation des voiles symboliques dont l'enveloppe leur imagination.*

Enfin arrive l'âge de l'entendement pur, de la méthode et de la science, avec le cortège des opérations qui l'accompagnent, observation, expérimentation, abstraction, généralisation, analyse, critique. Ce n'est pas à dire que ces opérations lui soient absolument propres. Déjà on a pu les voir en exercice dans la période précédente. Mais alors l'esprit procédait sans beaucoup de méthode ni de mesure, usant et abusant de l'abstraction, de Tinduc* tion, de l'analyse, de la synthèse, sans avoir bien conscience de la portée de ces opérations. Les traits caractéristiques de la maturité de l'esprit ne sont ni la distinction, ni la force, ni même le génie, lequel est personnel et se révèle bien avant l'âge mûr. C'est d'abord le sens critique des idées. A partir de ce moment, la fonction propre et légitime de chacune de nos facultés est définie, et sa sphère d'action exactement circonscrite. L'imagination n'est point bannie du domaine de la pensée; mais elle y occupe la place qui lui convient, et y est ramenée à sa fonction essentiellement esthétique. Son objet n'est plus le vrai, mais le beau; son empire n'est plus la science, mais Tart; son produit est accepté, non comme conception métaphysique, mais comme l'expression, la

représentation poétique d'une idée. Ce qui avait paru jusque-là la formule d'une vérité théologique commandant la foi, n'est plas qu'un symbole où la distinction nette de l'image et de ridée ne permet plus de confondre l'art et la science, la poésie et la théologie. Toutes les autres facultés et opérations de l'esprit passent par la même épreuve; l'observation, l'expérimentation, l'induction, Tabstraction, le raisonnement, l'analyse, la synthèse sont soumises à des règles qui transforment les simples procédés de l'esprit en véritable méthodes, et par là en assurent les résultats. Il n'est pas jusqu'à l'instinct de crédulité que le sens critique de l'âge mûr ne sache faire servir. à l'avancement de la science, en le renfermant dans les limites où Tautorité est un principe utile et même nécessaire. Et en effet, pourvu que l'autorité n'usurpe pas le rôle de la raison dont l'unique critérium de certitude est l'évidence, et l'unique source de connaissance, l'expérience, elle conserva son rôle légitime, sinon dans l'élaboration, du moins dans la propagation des idées scientifiques. Si elle est inutile et même fatale à l'œuvre d'investigation et d'invention, elle est toujours nécessaire pour l'œuvre d'enseignement ; car le professeur ne peut apporter à l'appui de ses exposés synthétiques et de ses conclusions affirmatives toutes les preuves d'analyse et d'ex« périence qui ont décidé la raison du savant.

Un second signe non moins caractéristique de la maturité, c'est le sens positif des choses. Si la confusion perpétuelle du monde idéal et du monde réel est un des penchants de l'esprit humain, dans sa période de jeunesse, la distinction de ces deux ordres de vérités est une disposition intellectuelle de l'âge mûr. L'esprit n'y est plus exposé à réaliser des abstractions, ni à idéaliser des réalités. IlJaisse les premières pour ce qu'elles sont, et les secondes pour ce qu'elles valent. Ce n'est pas qu'il lui faille descendre des hauteurs de l'idéal où se complaît la jeunesse pour s'enfermer définitivement dans la réalité, comme dans la seule sphère de la vérité positive. Cette sagesse étroite et basse d'une certaine classe d'hommes, et d'une certaine école de philosophie, n'est pas la sagesse humaine, dans la noble et digne acception du mot. Mais le propre de l'idéalisme de l'âge mûr est d'avoir conscience de lui-même, de son

218 VfiTHODB.

d^raetére e$f pntiell/çment subjectif; il saitqoe son objet est Tidée pure, et qujç spp ciel est le monde de la pensée. VoiU comment cet ftge est positif. Il Ye9i doublement, et dans le bon sens du mot : il Test en c^ qu'il n'est pas tenté de voir la réalité trop en beau et de faire de la vie un roman; il l'est encore, en ce qu'il n'est pas porté à convertir les abstractions de sa logique en entités métaphysiques. Aussi cet ftge est-il celui de la science preprement dite, ^a cette science qui fait son tissu avec la solide matière frmrniepar l'expérience, et non avec cette vaine substance qu'engendre la spéculation abstraite. Ses instruments de trav^ sont très-simples ; ce sont des facultés bien connues> et dont Tesprit le plus vulgaire use à chaque instant pour les besoins et les fins de 1^ vie pratique. Seulement, l'expériei^ce du savant et l'analyse du pbiJosop^e les corrigent, les perfectionnent au point d'en iaijre ci^ jvéritaji>les instruments de précision qu^qn aj^p^ des mé^liodes. jG'est avpc cela qu'oi^ a créé l,es mathématiques, l'astronomie, )a physique, la chimie, l'histoire naturelle, toute cette philosophie de )a Mature q,ui nous fait connaîtrjQ les forces et les lois de TUj^ivers, tandis que les hardies spéculations des plus beaux génies de la métaphysique nous laissaient dans Tigno* rance absol^^e de ces forces et de ces lois. Sans ces fécondes méthodes, et sans les sciences qu'elles ont engendrées, la chinû^e seraU encore livrée à la recherche de la pierre philosophale et aux rêves des alchimistes ; l'astronomie serait encore un roman de Timagin^tion. Quand feront-elles, dans l'ordre des sciences morales, la révolution qu'elles ont accomplie dans l'ordre des sciences physiques ? Quand l'âge mûr, qui est arrivé depuis trois siècles pour les sciences positives, viendra-t-ijlf our la philosophie et la métaphysique? Le xviif siècle a comoiencé l'œuvre avec Locke, avec Hume, avec Reid, et surtout avec Kaxit. Il y a lieu d'espérer que le xix"" siècle, le siècle de la critique, la finira.

Hais reprenons l'histoire de la pensée humaine que nous avons laissée à sa période scientifique. Bien des intelligences s'arrêtent là, soit qu'elles n'entrevoient plus d'autre carrière à parcourir, soit qu'elles ne croient pas pouvoir s'y engager sans avoùr pour guide la tradition. On voit nombre de gens que le commerce des

KfiTHODE P5TCR(H.0GIQUE. Si9

sciences positives et la pratique des méthodes rigoureuses détachent enlièrement des croyances de leur enfance et des spéculations de leur jeunesse, et cela sans regret ui s^os retour. Tout ce que leur a révélé la religion, toot ce que leur a enseigné Técole, leur semble un rêve auprès de ce que leur découvre la science sur la nature et sur l'homme. Ils ferment leur esprit au c6té religieux, moral, métaphysique des choses, pour Touvrir^au côté purement physique et physiologique. Us ïont d'autant plus volontiers table rase de tout cet ordre d'idées, qui ne nous viennent point par le canal des sens, que ces idées purement traditionnelles n'auraient jamais germé naturellement dans leur esprit antipathique à de telles visions. Aussi, dès que leur esprit est devenu libre, le premier usage qu'il fait de sa liberté est de s'en débarrasser pour toujours. C'est la classe très-nombreuse des hommes dits positifs qai ne croient qu'aux sciences de la matière.

T^ns les savants, ou tous les homqies instruits dans les sciences positives, ne renferment pas ainsi leur esprit dans la sphère de^ choses physiques. Il en est beaucoup qui se souviennent de leur édMcation première, religieuse et morale, et veulent à tout prix en conserver les principes, qu'ils regardent comme nécessaires à leur vie spirituelle. Chez eux, et particulièrement chez les savants et les érudits, l'esprit a atteint une parfaite liberté, en toutes les questions parement scjenti^ques. La science positive, en refaisant son éducation, après les rêves de l'enfance et les préjugés de la jeunesse, lui a fait contracter des habitudes de méthode et de langage qui ne lui permettent plus de se contenter des hypothèses de pure imagina* lion. Ceux-tà fout de«ix parts dans le domaine 4e la vérité : l'une comprenant les choses de la science^ Tautre les choses de la /at. Sur ces dernières, ils ne permeyuent point au raisonnement, à l'expérience, à Vanidyse, à la critique, à toutes leijirs facultés logiques de vérifier les vérités traditionnelles ; ils les acceptent de confiance et les yeux fermés, et les conservent au fond de leur âme comme des vérités sans lesquelles l'homme ne peut vivre, dans le sens moral et religieux du mot. Celte classe de croyants, qui soustrait ses idées religieuses au contrôle de la raison, et les met sous la garde de l'autorité, n'est pas rare dans le monde savant actuel.

Enfin, il est une classe d'hommes adonnés aux études scient!^ fiques qui croient naïvement, c'est-à-dire qui mettent dans leur foi feur intelligence aussi bien que leur volonté. Chose étrange ! Ce sont des esprits rigoureux, difficiles, très-exigeants d'ailleurs sur les conditions de la certitude, et sur les méthodes de la connaissance. La science, en effet, n'a que faire des brillantes facultés de la jeunesse; elle n'a besoin que des fortes et solides facultés de l'âge mûr. On n'est pas mathématicien sans une certaine puissance d'abstraction, d'analyse, de raisonnement. On n'est pas physicien ou chimiste, si l'on n'excelle à diriger et à conduire à un résultat théorique une série d'observations difficiles et d'expériences délicates. On n'est pas naturaliste, si Ton n'est doué de la faculté de comparer, pour saisir les rapports des êtres, et de la faculté de généraliser, pour les classer. On n'est pas historien politique ou littéraire, si l'on ne possède à un degré suffisant la sagacité de recherche et la liberté de jugement, sans lesquelles la critique n'existe pas. Et avec tout cela, rien n'est moins rare que de voir l'esprit d'un savant ou d'un lettré rester sous l'influence de l'imagination, ou sous la tutelle de l'autorité, en tout ce qui tient aux vérités métaphysiques, morales ou religieuses. Sans doute, dans ce remarquable phénomène, il faut faire la part des instincts irrésistibles d'une âme qui a besoin de foi, ou des réserves calculées d'une politique prévoyante. Mais, en mettant de côté ces causes et d'autres qui expliquent le contraste sans détruire l'unité de la pensée humaine, combien encore il reste de savants chez lesquels la foi théologique s'allie à la critique scientiGque le plus naturellement du monde. Curieuse anomalie, et bien digne de l'analyse du psychologue ! Le croyant et le savant se retrouvent en quelque sorte côte à côte, sans se gêner, non pas dans Tensemble de la nature humaine qui peut tout prendre, mais dans cette partie du tout qu'on nomme l'esprit : singulier contraste, s'il n'était pas si commun, entre des méthodes si sévères et des croyances si nafves. La grande et tragique figure de Pascal est le type le plus frappant de ces phénomènes intellectuels si fréquents dans une classe d'esprits aussi indépendants en matière de science que soumis en matière de théologie.

Comment expliquer ce phénomène? Est-ce par hasard qu'il en serait de la raison comme de la mémoire, dont l'unité est pure* ment collective, de telle façon que la mémoire des sons est tout à ftit indépendante de la mémoire des images, et celle-ci de la mémoire des saveurs et des odeurs? Cela est absurde à penser, quand il s'agît d'une faculté comme la raison qui révèle une constante et uniforme aptitude dans toutes ses applications. La raison est toujours la même faculté de jugement, d'analyse, de critique, quel que soit l'objet auquel elle s'applique. Elle agit ou elle n'agit pas, elle parle ou elle se tait. Mais quand elle agit, son œuvre est invariablement scientifique ou philosophique: Il n'y a pas défaut, mais simplement suspension de l'exercice de la raison sur tel ou tel point. Et cette suspension elle-même, comment l'expliquer? Comment peut-il arriver que le même esprit soit savant et croyant tout à la fois, savant sur les matières od s'exerce sa raison, croyant sur les matières où sa raison cède la place à l'imagination ou à l'autorité. Et quand on dit qu'elle leur cède la place, il ne faut point croire que ce soit ici par calcul ou par prudence ; car alors il n'y aurait plus un véritable croyant dans cet esprit voué au culte de la science, et le phénomène n'aurait plus rien de merveilleux. Ce qui le rend difficile à expliquer, si ordinaire qu'il soit, c*est que la croyance n'est pas moins sincère que la science, chez la classe d'hommes dont il est question. Comment en rendre compte autrement que par Thabilude? L'esprit, qui est devenu si sûr et si ferme par l'exercice, dans la voie des sciences positives^ est resté faible et indécis, quand il lui faut entrer dans un monde d'idées qui lui sont peu familières. Qu'y a-t-il d'étonnant alors à ce qu'en cet état il subisse Tempire des traditions qui ont nourri son enfance et sa jeunesse? Voilà ce qui fait que tant de savants d'un esprit fin, profond, rigoureux surtout, sont d'une simplicité parfois étrange, dans les questions religieuses. Eux habitués par les méthodes scientifiques à ne croire qu'aux faits bien observés, aux lois, aux théories bien vérifiées, on les voit accepter le surnaturel avec une naïveté qui confond. Ce ne sont plus, dans les choses de cet ordre, les mêmes esprits. Et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que c'est leur intelligence, leur raison qui adhère

aux symboles et mx miracles, qui essaye, avec une entière confiance, de démontrer et d'expliquer tous les points de leur dogme.

Pour revenir à notre histoire de la pensée humaine, voilà le premier degré de Tftge mûr, Tétat scientifique proprement dit. Comment arrive-t-elle à l'état philosophique, à ce degré supérieur qui est le sommet de la vie spéculative? Par l'application des mêmes procédés et des mêmes méthodes aux vérités du monde moral et métaphysique. L'état philosophique ne demande point de facultés nouvelles, supérieures é celles qui ont fait de la science positive une œuvre si profonde et si haute. La philosophie, chez un esprit bien fait, est plus facile et plus naturelle qu'on ne pense, pourvu qu'il n'ait point été faussé par une certaine éducation. Ce n'est pas l'école seule qui la fait, encore moins la tradition. Ces deux choses, au contraire, Tempêchent de naître le plus souvent, ou la font germer, dans la pensée humaine, comme une plante factice condamnée à une végétation débile. Il n'y a d'état philosophique sain et vigoureux que celui que produit la nature ellemême, préparé par une bonne direction. Seulement l'esprit n'arrive guère à cet état sans passer par une crise grave, solennelle, presque toujours douloureuse chez les hommes qui prennent au sérieux leurs croyances. Il n'est pas un esprit réfléchi qui n'ait eu une conscience vive et claire de cette crisee, au moment où elle s'est produite, et qui n'en conserve un souvenir ineffaçable. Oe phénomène a un nom bien connu dans l'histoire de la pensée, soit individuelle, soit générale: il s'appelle le doute; le doute qui varie selon la nature des intelligences et des âmes ; le doute aimable et insouciant chez Montaigne ; inquiet, amer, désespéré chez Pascal ; savant et méthodique chez Descartes ; profond et mélancolique chez Jouffroy. Montaigne aime, comme on sait, à se reposer dans le doute; il trouve que c'est un bon oreiller, et commode pour l'esprit. Cet équilibre de la pensée suspendue sur todte chose entre les affirmations contraires lui parait la véritable santé de l'esprit et de l'âme, eh un temps surtout où le fatiatisme était la maladie universelle. Le doute de Montaigne est tellement absolu qu'il va jusqu'à se détruire lui-même, en vertu de ce raisonne-*

ment subtil que douter, c'est encofe faire acte d'affirmation. i Montaigne, dit Pascal, tnet toutes choses dans tin doute si dni- Versel et si général, que ce doute s'emporte àol-mème, c'est-à-dire s'il doute, et doutant même de cette dernière proposition , son incertitude roule sur elle-même dans un cerclé perpétuel et sdtis repos; 8'opt)c(sant également à ceux qui assurent que tout est incertain et à ceux qui assurent que tout ne Pest pas, parce qu'il tie teut rien assurer > (1). Faut-il prendre au sérient la réserve faite en faveur des vérités de la foi par cet épicurien ami de la paix et des doux loisirs? C'est un point de psychologie que nous laisserons trancher par ses biographes.

Le doute de Pascal est également absolu, en matière de philosophie; mais il n'en fait pas un oreiller pour son inqîiiète et ardente pensée. Quel contraste entre ses paroles et celles de son mattre en scepticisme! « Nous sommes plaisants de nous reposer dané la société de nds semblables. Misérables comme nous, impuissants Comme nous, i)s ne nous aideront pas ; Dfi mourra seul ; il faut donc faire comitie si Ton était seul ; et alors, bâtirait-on des maisons superbes, etc.? On chercherait la vérité sans hésiter; et si on le refuse, on témoigne estimer plus l'estime des hommes que la recherche de la vérité.... Votlà ce que je vois et ce qui me trouble. Je regarde de toutes patts, et fie vois partout qu'obscurité. La nature ne m'oifre rien qui ne soit matière de doute et d'inquiétude. Si je n'y voyais tien qui marquât une Divinité, je me déterminerais à n'en rien croire. Si je voyais partout les marques d'un Créateur, je reposerais en paix dans la foi. Mais, voyant trop pour nier, et trop peu pour m'assurer, je suis dans un état à plaindre, et où j'ai souhaité cent fois que, si un Dieu la soutient, elle le marquât sans équivoque ; et que, si les marques qu'elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout â fait ; qu'elle dit tout ou rien, afm que je visse qUel parti je dois suivre. Au lieu qu'en l'état où je suis, ignorant ce que je suis et ce que je dois faire, je ne connais ni ma condition ni mon devoir. Mon cœur tend tout entier à connaître où est le vrai bien, pour le

(i) Pensées de Pascal, édit. Havet, Ï866, t. 1.

snivre. Rien ne me serait trop cher ponr l'éternité (1) ». Ici ce n'est plus un jeu d'esprit; c'est un combat à mort où toutes les puissances de l'ftme sont engagées, et où la foi seule peut vaincre la raison.

Le doute de Descartes a un tout autre caractère, et une portée bien différente : c'est la grande voie de la science ouverte à tout esprit bien fait par la main d'un maître dont la libre et forte raison n'a rien à craindre des agitations du cœur et des illusions de l'imagination, a J'avais, dès longtemps, remarqué que pour les mœurs il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu'on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étaient indubitables : mais pour ce qu'alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu'il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s'il ne resterait point après cela quelque chose en ma créance qui fût entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu'il n'y avait aucune chose qui fût telle qu'ils nous la font imaginer; et, parce qu'il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j'étais sujet à faillir autant qu'aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j'avais prises auparavant pour démonstrations; et enfin, considérant que tontes les mêmes pensées que nous avons, étant éveillés, nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu'il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m'étaient jamais entrées dans l'esprit n'étaient non plus vraies que les illusions de mes songes (2) >. On sait comment^ après avoir détruit l'édi/ice de ses connaissances fondé sur l'autorité de l'école et sur les préjugés de l'imagination. Descartes le reconstruit sur le principe inébranlable du Je pensey donc je suis^ poussé a toutes ses conséquences. Il faut lire le Discours de la méthode tout entier pour

(1) Pensées de Pascal, arL xiv, t. I^ p. 18 ', 2« édit., par M. Havet.

(2) Discours de la méthode^ 4« partie.

voir comment ce puissant et tranquille esprit poursuit son œuvre laborieuse. Nulle agitation, nulle inquiétude, nul regret pour les rêves du passé; sa sérénité est d'autant plus profonde qu'il a commencé^ d'accord avec son siècle, par mettre à part, sous l'égide de l'autorité, tout le domaine des vérités religieuses, morales et politiques.

Le XYiii*" siècle, par l'organe de son plus grand philosophe, Kant, a fait aussi une révision des connaissances traditionnelles ; mais sa réforme est autrement radicale que celle de ses prédécesseurs. Ce n'est plus seulement une méthode qu'il institue, à l'exemple de Bacon et de Descartes; c'est la constitution même de Tesprit humain qu'il démoqte pièce à pièce, pour faire comprendre le jeu de chacune des parties, dans l'œuvre complexe de la connaissance. Dès le début, la méthode critique s'annonce dans toute sa grandeur et avec toutes ses conséquences. « Pourquoi la métaphysique n'a-t-elle pas encore pu s'ouvrir un chemin sûr? Serait-il impossible à trouver ? Pourquoi la nature a-t-elle affligé notre raison du soin infatigable de rechercher la certitude métaphysique, comme son intérêt le plus grand?... Jusqu'ici l'on a cru que toute notre connaissance devait se régler sur les choses ellesmêmes; mais tous nos efforts pour obtenir quelque lumière à priori sur les attributs de ces choses, par le moyen des concepts, a6n d'accroitre par là notre connaissance, sont restés sans succès, dans cette supposition. Essayons donc si l'on ne réussirait pas mieux dans les problèmes métaphysiques, en supposant que les choses doivent se. régler sur nos connaissances. Il en est ici comme de la première pensée de Copernic, qui, voyant qu'il ne servait de rien, pour expliquer les mouvements des corps célestes, de supposer que les astres se meuvent autour du spectateur, essaya s'il ne vaudrait pas mieux supposer que c'est le spectateur qui tourne, et que les astres restent immobiles. Or, en métaphysique, on peut tenter la même explication pour ce qui concerne l'intuition des choses en soi. Si l'intuition devait se régler sur la nature même de ces choses et s'y rapporter, je ne vois pas comment on en pourrait connaître quoi que ce soit d priori. Mais si Tobjet de Vintuition empirique se règle sur la nature de notre faculté perce-

VACHBROT. 16

vante, je puis très-bien me Taire une idée de cette possibilité (1). n Ce qui veut dire qu'au lieu de s'occuper tout d'abord des objets plus ou moins accessibles de nos connaissances, la métaphysique doit commencer son étude par la recherche des conditions subjectives sous lesquelles 9e produisent nos intuitions empiriques, sauf à voir ensuite si ces formes de la pensée correspondent véritablement à des objets, ainsi que Ta cru naïvement Tancienne métaphysique. C*est la plus grande réforme de la philosophie qui ait jamais été accomplie.

Notre siècle n'a pas vu sans tristesse et sans lutte le règne de Tanalyse et de la critique inauguré par le siècle précédent succéder définitivement a l^empire de la théologie et de la spéculation métaphysique. Un grand esprit de notre temps a fait, non plus une profession de foi magistrale comme Descartes, ou une œuvre de savante analyse comme Kant, mais l'histoire vivante et presque tragique de ce moment fatal où la pensée passe de l'Age de la foi à celui de la science et de la philosophie. Pour Jouffroy (ce fut sa gloire et soi^ tourment)» la philosophie ne fut jamais une simple spéculation de l'esprit ; il y mit son ftme tout entière. Ce duel de la raison et de la foi que Pascal avait senti naître et gronder dans son sein avec tant d'effroi, et qu'il a étouffé violemment par le silence imposé à sa raison, Jouffroy en a connu toutes les agitations et toutes les angoisses. Seulement, comme il est de son siècle, il voit finir le combat par la victoire de la raison. Hais av^ quels accents d'inquiétude, de regret, de mélancolie il raconte les diverses phases et le dénoûment de celte lutte mémorable 1 noi|s ne connaissons point de page, dans notre littérature du xii"" siècle, qui rappelle mieui Pascal, t Ce (ut à l'âge de vingt ans que je commençai à m'occuper de philosophie. J'étais alors à TÉcole normale, et, bien que la philosophie fût ai) nombre des sciences à l'enseignement desquelles il nous était donné do nous destiner, ce ne furent ni les avantages que cet enseignement pouvait offrir, ni une inclination prononcée pour ces sortes d'études qui me décidèrent à n^'y livrer. Je fus amené à la philosophie par une autre voie. Né

(i) Crmqiite d9 la raûon pure, prélace de l'autour.

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de parents pieax et dans un pays où la foi catholique était encore pleine de vie au commencement de ce siècle, j'avais été accoutumé de bonne heure à considérer l'avenir de l'homme et le soin de son âme comme la grande affaire de ma vie, et toute la suite de mon éducation avait contribué à fortifier en moi ces dispositions sérieuses; Pendant longtemps les croyances du christianisme avaient pleinemeut répondu à tous les besoins et à toutes les inquiétudes que de telles dispositions jettent daus l'âme. A ces questions qui étaient pour moi les seules qui méritassent d'occuper rhomme, la religion de mes pères donnait des réponses, et à ces réponses j'y croyais, et grâce à ces croyances la vie présente m'était claire, et par delà je voyais se dérouler sans nuage l'avenir qui doit la suivre. Tranquille sur le chemin que j'avais à suivre en ce monde, tranquille sur le but où il devait me conduire dans l'autre ; com* prenant la vie dans ses deux phases, et la mort qui les unit, me comprenant moi-même, connaissant les desseins de Dieu sur moi, et l'aimant pour la bonté de ses desseins, j'étais heureux de ce bonheur que donne une foi vive et certaine en une doctrine qui résout toutes les grandes questions qui peuvent intéresser l'homme. Mais, dans le temps où j'étais né, il était impossible que ce bonheur fût durable, et le jour était venu où du sein de ce paisible édifice de la religion qui m'avait recueilli à ma naissance, et à l'ombre duquel ma première jeunesse s'était écoulée, j'avais entendu le vent du doute qui de toutes parts en battait les murs et l'ébranlait jusque dans ses fondements. Ma curiosité n'avait pu se dérober à ces objections puissantes semées comme la poussière dans l'almosphère que je respirais par le génie de deux siècles de scepticisme. Malgré l'effroi qu'elles me causaient, et peut-être à cause de cet effroi, ces objections avaient fortement saisi mon intelligence.

» En vain mon enfance et ses poétiques impressions, ma jeunesse et ses religieux souvenirs, la majesté, l'antiquité, l'autorité de cette foi qu'on m'avait enseignée, toute ma mémoire, toute mon imagination, loute mon âme, s'étaient soulevées et révoltées contre cette invasion d'une incrédulité qui les blessait profondément ; mon eœur n'avait pu défendre ma raison.

» L'autorité du christianisme une fois mise en doute à ses yeux, elle avait senti trembler dans leur fondement toutes ses con- Yiclions; elle avait dû, pour les raffermir, examiner la valeur de ce droit, et avec quelque partialité qu'elle fût entrée dans cet examen, elle en étajt sortie sceptique. C'est sur cette pente que mon intelligence avait glissé, et que peu à peu elle s'était éloignée de la foi. Mais cette mélancolique révolution ne s'était point opérée au grand jour de ma conscience ; trop de scrupules, trop de vives et saintes affections, me l'avaient rendue redoutable pour que je m'en fusse avoué les progrès. Elle s'était accomplie sourdement par un travail involontaire dont je n'avais pas été complice, et depuis longtemps je n'étais plus chrétien, que dans Tinnocence de mon intention j'aurais frémi de le soupçonner ou cru me calomnier de le dire. Hais j'étais trop sincère avec moi-même et j'attachais trop d'importance aux questions religieuses pour que, l'âge affermissant ma raison, et la vie studieuse et solitaire de rÉcole fortifiant les dispositions méditatives de mon esprit, cet aveuglement sur mes propres opinions pût longtemps subsister.

» Je n'oublierai jamais la soirée de décembre où le voile qui me dérobait à moi-même ma propre incrédulité fut déchiré. J'entends encore mes pas dans cette chambre étroite et nue où longtemps après l'heure du sommeil j'avais coutume de me promener; je vois encore cette lune à demi voilée par les nuages, qui en éclairait par intervalle les froids carreaux. Les heures de la nuit s'écoulaient, et je ne m'en apercevais pas; je suivais avec anxiété ma pensée qui de couche en couche descendait vers le fond de ma^ conscience, et, dissipant l'une après l'autre toutes les illusions qui m'en avaient jusque-là dérobé la vue, m'en rendait de moment en moment les détours plus visibles.

> En vain je m'attachais à ces croyances dernières comme un naufragé aux débris de son navire; en vain, épouvanté du vide inconnu dans lequel j'allais flotter, je me rejetais pour la dernière fois avec elles vers mon enfance, ma famille, mon pays, tout ce qui m'était cher et sacré : l'inflexible courant de> ma pensée était plus fort ; parents, famille, souvenirs, croyances, il m'obli-

geait à tout laisser ; Texanien se poursuit ait plus obstiné et plus sévère à mesure qu'il approchait du terme, et il ne s'arrêta que quaud il l'eut atteint. Je sus alors qu'au fond de moi-même il n'y avait plus rien qui fût debout.

» Ce moment fut affreux, et quand vers le matin je me jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir ma première vie, si riante et si pleine, s'éteindre, et derrière moi s'en ouvrir une autre sombre et dépeuplée^ où désormais j'allais vivre seul, seul avec ma fatale pensée qui venait de m^y exiler et que j'étais tenté de maudire. Les jours qui suivirent cette découverte- furent les plus tristes de ma vie. Dire de quels mouvements ils furent agités serait trop long. Bien que mon intelligence ne considérât pas sans quelque orgueil son ouvrage, mon âme ne pouvait s'accoutumer à un état si peu fait pour la faiblesse humaine ; par des retours violents elle cherchait à regagner les rivages qu'elle avait perdus ; elle retrouvait dans la cendre de ses croyances passées des étincelles qui semblaient par intervalles rallumer sa foi.

> Mais les convictions renversées par la raison ne peuvent se relever que par elle, et ces lueurs s'éteignaient bientôt. Si, en perdant la foi, j'avais perdu le souci des questions qu'elle m'avait résolues, sans doute ce violent état n'aurait pas duré longtemps, la fatigue m'aurait assoupi, et ma vie se serait, comme tant d'autres, endormie dans le scepticisme. Heureusement il n'en était pas ainsi; jamais je n'avais mieux senti l'importance des problèmes que depuis que j'en avais perdu la solution. J'étais incrédule, mais je détestais l'incrédulité ^ ce fut là ce qui décida de la direction de ma vie. Ne pouvant supporter l'incertitude sur l'énigme de la destinée humaine, n'ayant plus la lumière de la foi pour la résoudre, il ne me restait que les lumières de la raison pour y pourvoir. Je résolus donc de consacrer tout le temps qui serait nécessaire, et ma vie s'il le fallait, à cette recherche ; c^est par ce chemin que je me trouvai amené à la philosophie, qui me sembla ne pouvoir être que cette recherche même (1) n .

Tel fut Jouffroy : imagination rêveuse, âme tendre et mélanco-

(i) Nouveaux mélanges philosophiques i p. 111.

2S0 «ÊtHODK.

Hqtie, esprit net et ferme qui teut la Itimiire à tout prix. tJn Père de rÉflise de notre temps, l'évèque Dupanloup, a ouvert cette page immortelle devant les yeux de ses croyants pour leur dire : « Voyez combien sont amers les fruits de la philosophie » . fl a eu raison à son point de vue« L'histoire de Jouffroy n'est faite que pour les forts; l'épreuve est telle qu'il faut une raison du genre de la sienne pour la traverser victorieusement. Mais comment on philosophe comme Cousin a-t-il pu regretter que l'Ime de Jouffroy se soit montrée tout entière dans cette admirable confession? Est-ce que ce n'est pas l'histoire de toute conscience religieuse è son moment critique, tracée en caractères vivants par l'homme du siècle qui en a conservé peut-être le sentiment le plus profond et le plus douloureux ? Croyait-il par hasard qu'il suffit aux àmea telles que Pascal et Jouffroy, potir se rassurer sur la transition, de penser que la philosophie n'est que la religion elle-même élet?^ du demi-jour du symbole à ta pure lumière de la pensée ?

Après de telles pages, serais-je bienvenu ft retracer moi-nféme l'histohre de ttia pensée? Si Je le demande à la bienveillance du lecteur, ce n'est pas pour me faire le faible écho d'une voix aussi puissante ; c'est pour ajouter, entre tant d'autres plus intéressantes, encore une variété psychologique è l'histoire de la pensée humaine, par une version un peu différente sur cette transition de l'état religieux à l'état philosophique. Cette histoire, du reste, n'a rien de nouveau, rien qui ne concordé avec celle de beaucoup d'esprits qui ont passé par une telle crise. SI elle m'était propre, je me garderais bien d'occuper le public d'une digression toute personnelle. C'est parce que mon histoire est celle d'un très-grand nombre d'esprits de ce temps que je me permets de la rappeler ici. Mon enfance, ma Jeunesse, mon Age mûr n'ont point eu de ces révélations extraordinaires qui sont comme les secrets du génie, quand elles ne sont point l'effet de causes moins heureuses. Les temps de son enfance et de sa première jeunesse sont les pages de sa vie que l'homme aime le plus à relire. Pourquoi se plaît-il tant à revenir sur les impressions de cette enfance et sur les rêves de cette première jeunesse, pendant tout le cours de sa vie, et particulièrement à l'Age où la fatigue des abstractions et le dégoit

' MfiTHOM MtCflMOGIQUB. 2S1

des réalités le prennent, ofl commence lu vieillesse proprement dite, la tieilleeie de l'âme, comme celle du corps? C'est qne cet Age est traiment l'Age de la nature, Age charmant, s'il en fiit, où vivre est chose si fiicile et si douce, où nul acte de la pensée n'est un effort, nul eiercice de l'intelligence un labeur, où toute idée est me image qui nous représente son objet, de manière à n'avoir besoin, pour le saisir, d'aticune de ces opérations si laborieuses qui Tatigueront l'esprit plus tard, où enfin tout sentiment, toute passion glisse A la surface de l'Ame et passe avec les objets qui l'ont éveillée.

J'ai beau chercher dans mes plus vieux souvenirs, je n'j reiroufe point ces élans d'imagination mystique dont l'enfance aurait, dit-on, le privilège. Bien que j'aie été élevé et nourri, comme tous les autres enfants, dans renseignement et la pratique de la religion catholique, ce n'est pourtant pas la vie religieuse qui a dominé che2 moi dans le premier Age. Mon imagination a vécu surtout alors, romme celle de mes compagnons de jent ou d'étude, des Contes de Perrault et de tant d'autres qui, pour n'éfre écrits dans aucune langue, n'en remplissent pas moins l'imagination des enfants. Ces contes et ces récits, j'en ai le souvenir bien présent, étaient d'autant plus avidement saisis, d'autant plus fortement retenus par mon imagination qu'ils étaient plus extraordinaires et plus extranaturels. C'est bien l'Age où la foi est en raison de l'invraisemblance. Plus ces choses étaient absurdes et d'une réalité impossible, plus j'y croyais. Les contes populaires ne suffirent pas longtemps à mon imagination. Sans avoir été le moins du monde de ces enfants précoces dont la raison et la faculté critique s'éveillent avant l'Age, je sentis de bonne henre le besoin des lectures d*un ordre plus élevé, tout en conservant toute la naïveté primitive de mon esprit. Si la raison était toujours A naître, l'imagination grandissait; la passion des grands récits, des grandes aventores héroïques s'empara de moi \ je dévorai les poèmes d^Homère. V Iliade surtout, avec ses perpétuels combats corps A corps, me transportait ; j'en rêvais sans cesse; je vivais dans cette mêlée, an point de savoir par cœur A peu près les noms de tous les héros homériques, d'en parler dans mes entretiens, d'en imiter les

gestes dans mes jeux. V Odyssée me laissait plus calme; et je ne goûtai tout son charme que plus tard. Les aventures, les expédients, les ruses de son héros, les épisodes du Cyclope, de Circé, de Nausicaa m'intéressaient vivement; mais, ne comprenant pas la moralité supérieure de ce poème, j*avais moins de sympathie pour la sagesse d'Ulysse que pour la valeur d'Achille. L'enthousiasme ne me reprenait qu'à la fin, au moment suprême où Ulysse redevient Achille, dans cet héroïque combat livré aux prétendants. Pour les mêmes raisons, V Enéide me plaisait moins encore ; Énée, ce héros tout latin, plus fait pour intéresser l'entendement que l'imagination, me laissait tout à fait froid, en dépit des grands coups que lui fait porter le poète, imitateur d'Homère. Chose curieuse ! quand ces récits du passé reviennent à mon esprit, je me souviens clairement que je m'y attachais surtout à cause du merveilleux qui les enveloppe. Ce que j'aime aujourd'hui, ce que nous aimons tous, devenus hommes, c'est le héros seul avec sa ' force et son courage; alors c'était le héros assisté de la divinité en qui se personnifie l'un ou l'autre !

La lecture de la Bible n'eut pas le même effet sur mon imagination. Maintenant que je la comprends et la sens, je m'explique pourquoi une œuvre d*un ordre aussi sérieux et aussi élevé, un poème religieux et non héroïque dut avoir aussi peu de prise sur l'imagination et sur l'âme d'un enfant plus enclin à l'action qu'à la rêverie. S'il y a des enfants dont la sensibilité s'ouvre de très-bonne heure aux sentiments et aux images bibliques, c'est par exception, et par l'effet singulier d'une éducation exclusivement religieuse. Quel que soit l'empire de l'imagination et de la foi sur Tenrance, cet âge n'est point mystique ; âge Imaginatif, dans le sens extérieur et matériel, nullement dans le sens profond et symbolique que le christianisme attache à ce mot. L'enfant adresse au Dieu qu'on lui nomme les paroles de soumission, de prière et de dévouement qui sont d'usage ; mais son imagination et son cœur n'y ont encore que bien peu de part. Quand il semble tout à Dieu et au ciel, il est réellement ailleurs ; il vit dans les humbles régions de la sensation et de l'imagination sensible. L'enfant est encore sous la loi de nature; il ne voit, il n'aime guère que lui. Ses affections de famille

elles-mêmes» qui paraissent si tendres et si pares, ses caresses si touchantes par leur grâce uaîve, sont loin d*étre entièrement désintéressées. Cet âge sans pitiéy a dit La Fontaine, est aussi sans dévouement et sans véritable piété; il a des besoins plutôt que des sentiments d'amour. Chacun peut en juger par sa propre expérience. Pour moi, qui ne me crois pas plus naturellement prédis*posé à régoîsme qu'un autre, et qui me souviens d'avoir été du nombre des enfants qu'on dit aimants et sympathiques, je n'ai senti et compris la religion qu'à l'âge où j'ai compris le devoir et senti l'amour désintéressé. Jamais ma pensée d'enfant n'a dépassé la vertu des héros d'Homère et la grandeur de ses dieux. Et encore que peuvent saisir les enfants de cette poésie et de cette mythologie, sinon ce qui frappe leur imagination naïve et toute sensible? La fureur guerrière de Mars, la force d'Hercule, l'industrie de Vulcain, n'ont rien qui la dépasse. Mais comprend-elle la sagesse de Pallas, l'inspiration d'Apollon, la providence de Jupiter?

Élevé, comme tant d'autres, dans le culte catholique, je ne sentis ni cette étroite discipline ni ce paissant enseignement de l'exemple qui, chez tant de familles dévotes, enchaînent pour toujours la pensée de l'enfant à la tradition religieuse. Supérieur par l'éducation classique à ceux qui veillaient sur mon enfance et ma première jeunesse, j'eus presque toujours la liberté de mes instincts, comme de mes mouvements. Je ne connus donc, je ne goûtai la religion que par l'enseignement du prêtre et la pratique du temple. Que pouvait être, que fut le Christianisme pour mon enfance? Un ciel avec ses chants éternels et ses anges resplendissants de lumière, ses chérubins et ses séraphins ; un enfer avec ses affreux supplices et ses noirs démons ; le doux enfant Jésus, cl bambino^ la bienheureuse mère du Sauveur, la tendre Madone^ comme se les représente la dévotion italienne. Mais le Dieu des justices et des miséricordes, le Christ des sublimes enseignements et des cruelles agonies, les enfants n'y songent guère, à moins d'une précoce et maladive sentimentalité. J'étais trop plein de vie alors, et trop tourmenté du besoin d'activité, pour me recueillir dans la méditation et la prière. Les plus grands mystères, les plus touchants symboles m'étaient représentés dans de graves et saintes

23ft HÉTRODË.

cérémonies auxquelles Je ne pouvais assister sans eanui et sans distraction.

Le jour où J'acquis, en gardant ma foi, l'intelligence de ces choses, fut un moment d'une douceur et d'une félicité ineffables. Comprendre et croire tout à la fois, croire à la réalité des dogmes et des symboles chrétiens, et en comprendre en même temps la beauté morale et la vérité métaphysique, c'est la pensée de la jeunesse, Deur exquise et délicate, éclose dans cet ftge nommé par les poêteâ le printemps de la vie ; c'est le moment où la raison naissante pénètre déjà dans les symboles de l'imagination, sans les briser ; c'est l'âge où le Verbe divin de la théologie se confond avec le Christ humain de l'Évangile dans une synthèse aussi heureuse pour le sentiment que pour l'imagination. Cette jeunesse, éternelle pour le croyant resté fidèle i sa foi, ne fut pour moi qu'un jour sans lendemain. A peine mon ftme s'était -elle éveillée au sens de ces profonds et saints mystères que ma raison vint m'en détourner au nom de la science et de la philosophie. Mon détachement des croyances primitives, J'en dois faire l'aveu, n'eut rien de douloureux ; mon initiation aux idées et aux méthodes philosophiques fut rapide. L'histoire de Jouffroy ne fut point la mienne. Je fus plus heureux de ma liberté conquise qu'attristé de ma foi perdue. Puis-je assurer que la liberté de mes passions ne fut absolument pour rien dans ce sentiment de délivrance? Ce que je puis dire, c'est que, quand la religion se retira de mon âme, elle n'y laissa point un vide complet. DéjA les lumières de la raison et les inpirations de la conscience y avaient pénétré. J'eus le bonheur de n'avoir jamais été seul un instant avec une volonté sans règle contre des passions ardentes et de violents appétits. Je n^éprouvai donc point ce phénomène terrible d'une âme qui perd tout è coup tout ce qui l'avait fait vivre jusque-là, c'est-à-dire aimer, espérer et agir, et reste sans force à la merci des ennemis du dehors et du dedans qui l'assiègent continuellement. En un root, ma conscience fut là pour suppléer, fort imparfaitement, j'en conviens, à ma croyance. Je dois sans doute cette transition facile à la médiocrité de ma nature. Je n'ai pas l'esprit assez imaginatif pour donnera tous les objets de mon entendement cette forme sensible.

MÊTBODE t^StCHOLOGIQUE. 235

concrète, inditidaelle qui tes rend plus vitaûts, sinon pltts vrais. Je n'ai pas Tâme a^sez mystique pour être naturetlemedt encliti aux communications Intimes et directes dvec leâ étfés supérieurs. Enfin, je me reconnais dépourvu de 6etté Sensibilité poétique qui ne peut se résigner i toute évolution virile déterminée par les lois de rintelligence.

Pour tout' avouer, je n'étais pas seulement héUreut de ma liberté ; j'étais peu disposé à regretter des croyances contraires â ma raison. Tonte religion, le Christianisme en particulier, m'apparut comme tm Aé6 au sens commun et à la science; Je ne vis dans tous ses dogmes et dans tous ses symboles que le miracle et le surnaturel. En un mot, je devins, à l'endroit des croyances de toute espèce, un esprit fort, un philosophe à la façon du dernier siècle, maudissant les sectes fanatiques et plaignant les peuples ignorants et crédules. Et comment eussé-Je pu faire autrement? Au point de !vue de la vérité abstraite qui me paraissait devoir èlre le seul objet d'une théologie raisonnable, que pouvaient être les dogmes et les Symboles de toutes les religions, dont le caractère propre, quel que soit leur degré de perfection, est d'invoquer le miracle et d'incarner la divinité dans l'humanité? Gomment le Christianisme lui-même aurait-il trouvé grâce devant ce rationalisme d'autant plus intolérant qu'il jugeait les croyances religieuses d'après les mêmes principes de critique que les œuvres de science et de philosophie? Je ne vis donc tout d'abord ni la beauté esthétique, ni la pureté morale, ni la portée métaphysique, ni la Vertu âocialé de cette grande religion. Je n'en vis que le côté par où, comme toute religion, il choquait ma raison et contredisait la science ; je ne vis que les miracles de Thistoire judaïque et de la légende évangélique ; les mystères incompréhenâibles, si on les prend à la lettre, de la Trinité, de l'Incarnation, de l'Eucharistie; les iniquités mofales des doctrines de la grâce, du péché originel, de la prédestination, entendues strictement.

Malgré mon peu de penchant pour la vie mystique, les hauts problèmes de la métaphysique occupèrent de bonne heure ma pensée. Longtemps avant de passer dans la classe de philosophie,

j'avais dee doutes sur les solutions données à ces problèmes par la religioD ; j'avais même déjà des idées, sinon arrêtées, du moins assez nettes sur les principes du déisme, avant d'avoir lu la profession de foi du Vicaire savoyard. J'étais entré dans cette voie, en suivant la pente naturelle de mon esprit, toujours porté vers la région des idées pures. Un Dieu invisible à l'imagination, mais visible à la conscience, vivant et personnel, Être parfi^it, pur Es- .prit, Type suprême de rintelligence, de la volonté, de la justice, du monde. Père de l'Univers et luge des humains : j'embrassai cette croyance comme la vérité définitive où ma pensée devait trouver enfin son repos. C'est la foi générale des esprits émancipés de la tradition chrétienne ; c'est la doctrine de l'école spiritualiste où je fis mon éducation philosophique; c'est la philosophie du sens commun pour cette nombreuse classe d'hommes qui commencent à passer du domaine de l'imagination à celui de la raison. Si ce Dieu n'est plus un objet susceptible d'être vu et représenté, comme les Dieux du symbolisme, c'est encore un objet distinct, déterminé, visible à un autre œil que celui de l'imagination.

Ce ne fut, ce ne pouvait être pour un esprit comme le mien qu'une station dans son mouvement incessant vers le principe des choses. Aspirant de toutes les forces de ma pensée à l'Infini et à l'Universel, je ne tardai point à m'apercevoir que la formule théologique de l'école spiritualiste renfermait une profonde et insoluble contradiction. Ma pensée a répugné de bonne heure à prêter à l'Être infini, universel, absolu, à l'Être des êtres, non-seulement les formes physiques dont l'a toujours enveloppé le symbolisme religieux, mais encore les attributs psychologiques que, par une induction tout à fait arbitraire, l'école spiritualiste transporte à son Dieu. Cela me conduisit à la philosophie critique. Dès lors je ne m'arrêterai plus dans cette voie que je n'eusse fait justice des abstractions réalisées, des entités scolastiques, des inductions psychologiques appliquées à la métaphysique, aussi bien que des représentations symboliques; et tout cela au grand scandale de mes adversaires, les théologiens, et de mes amis, les éclectiques. C*est que je suis de cette race d'esprits qui ne peuvent comprendre

une limite quelconque à rTnfinî, une individualité à l'Universel, une relation à l'Absolu. Les esprits imaginalirs qui, au contraire, ne voient de vérité, de réalité que là, nous accusent de supprimer ainsi tous les objets de la croyance bumaine, avec iios abstractions et nos idées pures, tandis que nous-mêmes leur reprochons de ne rien comprendre aux choses de la métaphysique et de ne s'attacher qu'aux idoles de l'imagination ou aux personnifications de la conscience. On m'a raconté qu'un de ces théologiens d'imagination et de sentiment, dont la philosopKie religieuse n'eût qu'à demi satisfait le père Malebranche, l'abbé Gratry, disait un jour de moi : « Celui-là est sincère, et croit à tout ce qu'il dit. Mais à quoi donc croit-il? Où est l'objet de sa foi? Je ne puis le découvrir. » Il avait raison, à son point de vue. Le propre de cette famille d'esprits est de refuser une foi quelconque à tous ceux qui n'ont pas celle de l'imagination ou celle du sens intime, et qui cherchent l'objet de leur pensée dans une sphère plus haute et plus étendue.

Le déisme est le plus implacable adversaire du symbolisme, par une raison très-simple : c'est qu'il sépare entièrement Dieu de la Nature, tout en lui prêtant certains attributs propres à l'humanité. Il n'y a pas de doctrine plus sévère pour tout ce qui ressemble aux représentations et aux figures de l'imagination. Le panthéisme, au contraire, si l'on donne ce nom à la doctrine qui, tout en distinguant l'inGni du fini, l'universel de l'individuel, ne l'en sépare jamais, est la doctrine métaphysique la plus sympathique au symbolisme, soit religieux, soit purement esthétique. Cela se comprend facilement, puisque, dans cette doctrine, le Cni, l'individuel, le relatif, n'est point une création proprement dite, mais une simple réalisation, une pure manifestation de l'Infini, de l'Universel, de l'Absolu. Les représentations, les incarnations du symbolisme peuvent donc être considérées comme vraies, à ce point de vue ; elles n'ont de faux que la prétention d'être les seules représentations, les seules incarnations du principe divin. Je n'ai jamais été panthéiste, dans le sens vrai du mot, c'est-à-dire selon la doctrine qui fait du monde réel l'exacte «( parfaite représentation du monde idéal et divin. Gomme le

mot Diea est, dans toutes les langues, synonyme de perfection, je n'ai jamais songé à le confondre ni avec la Nature, ni at ec l'humanité qui ne le représentent que fort imparfaitement. Dieu est pour moi l'Idéal suprême vers lequel gravitent la Nature et l'Humanité ; il n'a pas d'autre ciel que la pensée ; et la théologie qui a pour objet cet Être parfait est une spéculation abstraite et idéale comme la géométrie. Hais si l'Être parfait est l'Idéal, TÊtre infini est la Réalité. Si l'unité substantielle de l'Infini et du Fini, de l'Universel et de l'Individuel^ constitue le panthéisme, je suis panthéiste depuis longtemps, et je crains bien de vivre et mourir dans une pensée qui est une aspiration invincible de mon esprit. Je suis, à un degré fort humble, de cette famille d'intelligences qui voient toute la vérité métaphysique dans un tel rapport des deux termes que la raison ne peut pas plus les séparer que les confondre. Et, par parenthèse, si quelques-unes d'entre elles, comme Malebranche, Spinosa ou Schelling, ont paru perdre» dans cette forte intuition, le sentiment des réalités individuelles et des personnalités libres et responsables, j'avoue que ma vision des choses et des personnes dans l'universelle et inGnie Unité, ne m'a jamais laissé un moment de doute et d'inquiétude sur l'autonomie de mes mouvements et la liberté de mes actes. C'est cette pensée qui m'a réconcilié avec le symbolisme religieux, avant même que je me visse soutenu dans cette voie par l'autorité des Kreutzer, des Schelling, des Hegel, des Cousin, de tous les maîtres de la philosophie nouvelle. Pour la première fois, j'ai compris que ce symbolisme n'était point un vain jeu de l'imagination, et qu'il avait un fond de vérité caché sous les formes arbitraires qui prétendent le contenir exclusivement. C'est avec cet esprit que j'ai exposé, juger, admiré la théologie chrétienne, dans mon histoire critique de l'école d'Alexandrie.

Grâce à la haute métaphysique vers laquelle je fus attiré de bonne heure, j'avais compris le symbolisme chrétien. Grâce à la psychologie, je compris bien vile, avec l'école critique de notre temps, la nécessité du sentiment religieux, en même temps que la signification morale de l'histoire religieuse de rQumanité. Je vis que l'homme a toiyours ses Dieux à son image, et qu'il en a

changé à mesure que le progrès de son sens moral lui en faisait sentir le besoin. Je vis que la théologie proprement dite (je ne parle pas de la métaphysique] n'est qu'une psychologie transfigurée par la lumière de l'idéal, que la religion n'a pas d'autre sanctuaire que la conscience, d'autre ciel que la pensée. Je ne me représentai plus alors l'objet de la religion comme un être imaginaire dont la raison ne peut ni établir ni accepter la réalité, mais comme un sentiment, une idée qui prend une forme, une expression symbolique nouvelle, à chaque progrès qui s'opère dans la conscience humaine. Dès lors, je ne m'inquiétai plus de la vérité objective des conceptions théologiques, mais seulement de leur vertu morale. A ce point de vue, je pus comprendre, admirer, accepter la mythologie des Védas, de Zooastre, d'Homère et d'Hésiode, comme la théologie de l'Ancien et du Nouveau Testament. La supériorité de celle-ci sur cellç-là ne dépendait plus, à mes yeux, de sa vérité ontologique. Toutes ces religions eurent poqr moi, non pas seulement leur nécessité, mais leur vérité, parce que je cherchais dans la conscience seule la mesure de cette vérité.

Ce n'est pas que je ne fisse mes réserves, à l'endroit des conclusions de l'école critique, pour Uquelle toute recherche de la vérité objective doit être écartée partout, en métaphysique, en philosophie, dans la science, comme dans la théologie. Je n'ai jamais cru, et je ne crois pas encore maintenant, que le problème de la vérité objective des choses fût ou jnsoluble ou indifférent, en toute espèce de recherches. Je crois à la réalité objective des êtres finis et individuels, à la réalité objective des lois, des propriétés, des forces de laNature; je crois à la Réalité de l'Infini, deTUpiversel, de l'Absolu, de l'Etre des êtres. Ce qui veut dire que j'ai toujours été convaincu de l'existence de toutes ces choses, indépendamment des idées de mon esprit. Je n'accepte donc les conclusions de l'école critique qu'en ce qui concerne la théologie pure. Quant à la métaphysique, à la philosophie générale, aux sciences positives, je crois fermement que c'est de réalités, et non simplement d'idées qu'il s'agit dans les vérités et les théories qui leur sont propres.

La psychologie me fit également comprendre une chose dont je m'étais à peine dooté jusque-là; c'est le caractère naturel et naïf des révélations religieuses. J'inclinais à penser , avec les philosophes du XYiii* siècle, que les religions étaient des institutions artificielles dont les inventeurs avaient le secret. Il m'était difficile de croire à la complète bonne foi des révélateurs et des faiseurs de miracles. L'analyse psychologique, en m'initiant aux mystères de la nature humaine, me fit pénétrer plus avant que la critique historique dans cette synthèse obscure où l'homme est tenté de prendre toutes les grandes inspirations de sa conscience, toutes les hautes intuitions de son intelligence pour des communications du dehors. Elle me fit comprendre l'illusion si naturelle aux âmes mystiques, ou simplement enthousiastes, qui consiste à transporter dans une sphère extérieure et supérieure la cause des phénomènes qu'elles éprouvent, des mouvements extraordinaires qui les agitent. C'est ainsi que j'ai été conduit à croire à la sincérité des révélateurs, des prophètes, des apôtres de toutes les religions. Quand on voit tant de phénomènes analogues se reproduire dans le cours ordinaire de la vie, et se définir par les mots de la langue sacrée, inspiration^ rivilation^ enthousitwnej comment ne pas s'expliquer la mission divine d'hommes tels que Zoroastre, Moïse, Jésus, Bouddha, Mahomet lui-même, dans les temps où la tradition, l'imagination, la foi populaire, une forte crise nationale ou sociale, concourent A l'exaltation de telles natures? Quant à certains miracles, tels que la résurrection des morts, qu'il est difficile de concilier avec la bonne foi des hommes extraordinaires auxquels la légende les attribue, la critique m'a appris qu'ils sont bien plus souvent l'œuvre de l'imagination populaire que l'invention calculée des révélateurs eux-mêmes. Et encore ne serait-il pas impossible d'y voir une illusion de leur part, si l'on savait bien toutes les circonstances qui ont pu la favoriser.

Telle est, en quelques traits, l'histoire de ma pensée. On voit qu'elle n'est pas tout à fait celle de Jouflroy, comme celle-ci n'est pas l'histoire de toutes les âmes qui ont passé de Tâge de la foi à l'âge de la science. Néanmoins, il ne serait pas difficile, en négligeant les diversités individuelles sans importance, et en se bor-

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nant aux traits essentiels, de ramener cet ordre de phénomènes â un petit nombre de types simples dont nous avons cité les grands originaux. Montaigne, Pascal, Descartes, Kant, Jouffroy, ne sont pas seulement de grandes individualités ; ce sont les types immortels des diverses familles d'esprits entre lesquelles se partage Télite de l'Humanité. Il y a la famille des esprits comme Montaigne, dont le bons sens un peu léger et superficiel se joue des problèmes et des systèmes -, ceux-là perdent la foi, sans arriver à posséder la science, dont ils se soucient médiocrement. Il y a la famille des esprits comme Pascal, aussi ardents à la recherche des vérités scientifiques que soucieux de conserver leurs croyances traditionnelles; ceux-là, en passant de la jeunesse à la maturité, emportent dans leur nouvelle vie intellectuelle les préjugés, les idées, les dogmes deTàge précédent. D'où il résulte Tune de ces choses : ou bien un état de lutte interminable entre les anciennes croyances elles idées nouvelles, ou le triomphe définitif des premières sur les secondes obtenu par le silencp de la raison. Il y a une famille d^esprits comme Descartes, fermes et résolus, poussant tout droit vers la vérité simple, évidente, dont la possession leur fait oublier bien vite les rêves de leur jeune imagination ou les préjugés de leur éducation primitive. Ceux-là vont un peu vite dans la reconstruction de l'édifice, et risquent de substituera la science des écoles une philosophie d'un ordre tout géométrique, faite plutôt avec des définitions et des déductions logiques qu'avec des inductions expérimentales. Il jaune famille d'esprits d'un tempérament plus philosophique encore et surtout plus patient, comyie Locke, comme Reid, comme Hume, et surtout comme Kant, dont l'analyse est la méthode constante et dont la critique est la conclusion défiiûtive, qui abandonnent les objets de nos croyances et de nos connaissances pour rechercher exclusivement les facultés, les conditions et les lois inhérentes au sujet qui connaît et qui croit. Il est une famille d'esprits comme Joufiroy, dont la raison est aussi ferme que l'imagination est vive et l'âme mélancolique, qui n'arrivent à l'âge de la science et de la philosophie qu*après une transition pleine de trouble et d'agitation, et en conservant toujours certain regret des croyances perdues, el le pénible souvenir de

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la lutte qui a fini par la Tictoire de la raison. Il est ane famille d'esprits che^ lesquels la religion a plutôt son foyer dans l'imagination que dans l'âme ou dans l'intelligence ; ep sorte qu'elle peut se conserver sous la forme d'un symbole esthétique dans la première, alors jodême que la philosophie prend sa place dans le do-r maine de la pejisée pure. C'est ce qi^i explique cemment la transition de l'âge religieux à Tâge philosophique est si douce chei des natures d'artistes telles que Victor Cousin ou M. Renan. Enfin, il semble que cette énumératioQ ne serait pas complète^ si Ton n'y comprenait cette autre famille d'esprits positifs plutôt que critiques, scientifiques plutôt que philosophiques, comme le sont la plupart 4o nos savants qui n'éprouvent le besoin ni d'uife analyse ni d'uue critique de l'esprit humain pour bien se servir de ses facultés et de ses méthodes , et qui conduisent leurs recherches touchant les objets de la science positive avec cette sécurité instinctive d'esprits bien faits dont la maturité a été le résultat naturel et pratique du temps et de Texpérience.

Ce progrès de l'intelligence chez les divers esprits qu'on vient d'énumérer n'est pas un accident dû à la nature singulière et vraÎT ment supérieure de tels ou tels individus ; c'est une loi du développement de l'esprit humain ; c'est Tétat normal de la pensée parvenue à sgn degré de maturité. Pour qu'il s'accomplisse, les dons du génie, ou les merveilles d'une éducation extraordinaire ne sont poipt nécessaires. Un esprit ordinaire y suffit, avec une éducation simple, pourvu que l'imagination et le sentiment n'y dominent point la raison. U est un symptôme décisif qui annonce la malurité de l'esprit chez les natures médiocres, aussi bien que chez les natures d'un ordre supérieur, c'est l'aptitude è la connaissance scientifique. Les savants, les philosophes, les critiques réunis ne feront jamais qu'une imperceptible minorité dans l'immense multitude humaine, quelles que soient les conquêtes de la science sur Timagination. Mais s'il n'y a qu'eux qui découvrent l'explication complète des hauts problèmes religieux et philosophiques, le bon sens suffit pour comprendre cette explication, pourvu qu'elle soit présentée en termes intelligibles. Ppur distinguer le domaine de la croyance el

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delà sdenee, de l'imagination et de la raison, il n'est pas besoin du génie analytique et critique d'un Aristote ou d'un Kant.

Seulement, pour être sûre et durable, une pareille révolution doit être l'œuvre du temps et du libre essor de la pensée. Si elle se fait trop brusquement, elle est sujette à retour. Si elle est Toeuvre hâtive d'une direction ou d'un enseignement hostile à la tradition, elle peut être suivie d'une réaction, sous une influence contraire, réaction d'autant plus naturelle que l'esprit n'a pas été véritablement affranchi en passant d'une autorité à une autre. Si cette émancipation est l'effet d'une passion accidentelle ou d'une révolte de la nature emprisonnée dans les liens d'un dogme qui gène plus ses penchants que ses pensées, elle ne peut être considérée comme définitive, la liberté de la nature se conciliant fort bien avec la servitude de l'esprit. Toutes ces manières d'en finir avec la tradition et avec Técole sont peu sûres et parfois dangereuses. L'âge, le temps et la réflexion personnelle sont, sinon les seuls, du moins les meilleurs agents de cette révolution décisive. Il faut que l'esprit arrive à l'indépendance, à la critique, à la philosophie par un travail lent et naturel de sa pensée, dans lequel il peut être aidé, sans être trop dirigé ni surtout entraîné par une influence libérale. Bien n'est plus sûr, en pareil cas, qu'une évolution pacifique et progressive, où la lumière se fait de jour en jour au fond de l'intelligence par l'application de plus en plus sérieuse de ses facultés, et par le commerce de plus en plus intime avec les sciences positives. En fait d'éducation philosophique, il n'en est pas de plus solide ni d'un effet plus infaillible que la culture de ces sciences. Platon voulait qu'on fût géomètre pour devenir philosophe, et il avait raison au point de vue de sa dialectique. Aristote trouvait que la physique est la meilleure préparation à la philosophie. Nous sommes de son avis, en comprenant sous ce mot l'ensemble des sciences positives. Il n'est rien de plus propre, non-seulement à préparer l'esprit à la philosophie de la Nature, mais encore et surtout à lui inspirer la défiance des procédés chimériques de Timaginatiou et de la spéculation abstraite, en même temps que la confiance dans les méthodes vraiment rationnelles dont la science se sert avec tant de succès.

iftb MÉTHODE. *

Qaftnd la révolution qui émancipe l'esprit s*est faite dans ceâ conditions^ il n'arrive jamais que la foi primitive reprenne Tempire qui a passé à la raison. L'esprit peut travailler à se faire une antre foi \ car, quoi qu'en dise Montaigne, pour les âmes et les intelligences sérieuses, le doute n'est pas le meilleur des oreillers. Il peut même travailler i retrouver certaines vérités perdues dans le naufrage de ses croyances. Mais il les cherchera par une autre voie, et avec de tout autres instruments. Le philosophe qui nous a fait un si émouvant récit de ses luttes et de ses angoisses, Jouffroy, a donné l'exemple, et à certains égards, le modèle de ce travail tout scientifique de reconstruclion, lorsqu'il a appliqué à la grande question du spiritualisme toute la puissance d'observation et d'analyse dont il était capable. Mais il Ta dit lui-même avec une autorité que nul philosophe sincère ne contestera : t Les convictions renversées par la raison ne peuvent se relever que par elle. »

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