CHAPITRE IV
MÉTHODE PSYÇHÛLÛpIQUi!: (suite).
L'entière liberté d'esprk^t^^^t''^9^Âde conquête de Tâge viril. Mais si l'on songe combien peu y arrivent, dans Tiinmense Iroupeau humain qui couvre la surface du globe, on se prend à douter que l'état philosophique, pour l'espèce, soit jamais autre chose qu'un idéal rêvé par le philosophe pour la nature humaine, mais regardé comme impossible par rhistorien pour l'Humanité. Tous les incrédules dont le nombre est déjà considérable et tend de jour en jour à s'accroître dans les grands foyers de la civilisation moderne, ne doivent pas être comptés pour de libres esprits. Il en est beaucoup qui, affranchis du joug religieux par leurs appétits plutôt que par leurs raisonnements, restent les esclaves de leurs sens et de leur imagination, tout prêts à rentrer sous le joug, quand l'âge a éteint ou amorti le feu des passions qui ont dévoré leur jeunesse ou jieur maturité. Il en est beaucoup aussi que les intérêts ou les sentiments de parti, de coterie, de profession, rangent naturellement parmi les adversaires de la tradition, avant même qu'ils aient passé par l'épreuve critique qui opère la légitime et nécessaire transition de la foi à la science. Et si l'on retranche tous ces membres peu sûrs de la société des esprits arrivés à l'état philosophique proprement dit, quelle chose microscopique, imperceptible que la libre pensée, au sein de cet océan infini des croyances religieuses !
Le philosophe peut le regretter ; il peut trouver que le progrès des esprits a été bien lent, depuis que la philosophie a donné le
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signal de rémancipation radicale des intelligences. Hais il faudrait bien peu connaître la nature humaine pour s'en étonner. Combien d'obstacles, d'influences de tonte espèce se réunissent pour arrêter et contrarier l'essor naturel de l'esprit humain, c'est ce qu'il est facile de faire comprendre même par une énumération sommaire et une analyse superficielle. D'abord cette révolution toute intérieure et individuelle, rare et difficile aux époques de philosophie et de critique, est presque impossible aux époques de foi universelle. L'empire d'une foi commune et d'une autorité qui ne se laisse pas contester est tellement absolu que les intelligences les plus hardies et les plus indépendantes par nature ne peuvent s'y dérober. Sans remonter au moyen ftge, où nulle voix ne s'élève pour troubler l'immense concert des croyances communes, la libre pensée est un phénomène extraordinaire aux xti* et xni* siècles. Les esprits les plus Bovateure en philosophie, eemiue Descartes, les plus hardis dans la critique^ comme Bayle, ne songent point à rompre avec la tradition religieuse. Seul, Spinosa, prend cette initiative, et de sa ptofonderetraite, donne an monde étonné et scandalisé un exemple^ de libre pensée que personne ne sniTra. Et pour expliquer cette unité de croyances religieuses et métaphysiques dans «ù siècle aussi éclairé que le ivii*, et cfù les sciences positives avaient déji fait tant de progrès, il n'est pas nécessaire de supposer un mot d'ordre imposé par la rigide discipline d'une ombrageuse autorité, et répété d'un bout de l'Europe ft l'autre par tm docile et aveugle troupeau. Les esprits tes plus fermes et les plits sensés, plongés dass une telle atmosphère intellectuelle) respiraient la foi commune en quelque sorte, comme les corps respirent l'air tital. Cette influence du miheu sur les intelligences se fait sentir à tons les âges et à toutes les époques. Là même oA aucune autorité ne s'im^ pose, oA aucune discipline n'enchatne la pensée individuelle, la Yie commune, la salidinrité sociale, la sympathie générale exercé un empire considérable sur la direction personnelle des Intelii^ gences; elle en modifie singulièrement l'initia tite dans te sens ou dans l'autre, tantôt en modérant, tantôt en précipitant Tessor, selon le courant qui règne dans le milieu où elles se développent, {«'empire de l'habitude n'est pas moins puissant, même stir les
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iateUigences 1m plo» «cthres. On sait qae rien h'échappe, dans notre nature, à l'action lente, sotirde, mais irrésistible de ce principe; les actes de notre nature intellectuelle et morale y sont soumis, de même que les actes de notre nature animale. Il est vrai que cette servitude diminue à mesure que l'on s'élève dans l'échelle des facultés et des opérations de l'être humain. L'habitude, qui règne en souveraine absolue dans la sphère de l'activité animale/n'a qu'un pouvoir restreint et plus ou moins contesté sur les actes de la vie spirituelle. Toujours est-il que sa loi s'étend à l'homme tout entier, âme et corps, esprit et matière. Of, celte se* cande nature^ ainsi que l'appelle Aristote, se forme toujours sous l'action de l'éducation et de l'enseignement traditionnel. Pour en rompre le cours, il faut une énergie et une initiative peu communes ; c'est un courant à remonter, d'autant plus difficile que le temps lui a creusé un lit plus profond. Croire avec ses pères, avec ses maîtres, avec l'immense majorité, c'est un acte qui a la douceur, la facilité de tous les mouvements de la nature. Penser par soi-même est tout autre chose ; c'est un travail, un effort qui semble contre nature^ même à l'âge où les forces de Tesprit sont entières. Penser librement sur des choses où le cœur s'est paâ moins engagé que l'esprit, quand la foi do genre humain vous condamne, quand votre pensée s'agite dans le vide, que votre voix se perd dans le désert, c'est un acte presque héroïque, dont est capable un bien petit nombre d'intelligences.
Quel esprit, si ferme qu'il soit, si enclin à penser par lui-môme qu'on le suppose, peut répondre de devenir un esprit libre, dans des circonstances pareilles? A quoi tient la liberté chez les meilleurs esprits? A un hasard de naissance, d'éducation, de position sociale, de doctrine générale? Nul de nous, s'il est sincère, ne peut dire comment il penserait, même à l'âge de la maturité, dans tel milieu, sous telle discipline intellectuelle et avec tel courant d'opinion. Et pourtant c'est une loi de Tesprit humain qu'il tente naturellement à s*affiranchir du joug de rautorité. Il y parvient presque infailliblement, par le progrès de Tâge et de Texpérience, en tout ce qui n'intéresse pas les croyances religieuses ; mais, quand la foi est en cailse, il y a tant de puissances de tout genre qui se sou-
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lèvent pour la maintenir dans Tesprit et surtout dans le cœur de rhomme, que Tesprit le plus résolu hésite à faire le saut périlleux.
Toutes ces causes, dont T action est générale et profonde, n'ont rien de- comparable à la puissance de l'imagination. L'influence du milieu, de l'éducation, de Thabitude, peut cesser avec les circonstances qui les rendent nécessaires ; l'influence de Timagination persiste, quelle que soit l'éducation, et quelle que soit la nature. On dit, et nous avons vu, que l'enfance est l'âge de l'imagination naïve et purement sensible. On dit, et nous avons vu également, que la jeunesse est l'âge de l'imagination métaphysique. Mais il ne faudrait pas en conclure qu'après ces deux périodes de l'esprit humain, son règne est fini. Il continue, â des degrés différents et avec des alternatives diverses, toujours absolu sur la plupart des intelligences, toujours puissant, bien que combattu sur d'autres que la raison gouverne en partie. C'est une grande erreur de croire que l'imagination n'agit que sur le peuple, les enfants, les jeunes gens, les femmes, et toutes les natures d'esprit qui leur ressemblent. Les esprits les mieux équilibrés, les plus mûrs, les plus scientifiques, en ressentent les efiets à tout âge et dans toute situation sociale. Si l'image ne conserve pas sa fausse clarté chez cette famille d'esprits, elle conserve sa puissance de sentiment et d'action^ et cette puissance, quoi que fiasse la raison, est toujours supérieure à celle de l'idée. Quand vient l'âge où la vérité métaphysique ou morale se dégage de son enveloppe sensible pour ent;rer dans la pure lumière de l'idée, l'esprit le plus libre ne la salue pas sans un sentiment de regret pour l'image qui a disparu. Il y revient toujours, sous une forme ou sous une autre; tant est profond le besoin d'une réalité concrète et individuelle. S'il laisse à d'autres âges et à d'autres tempéraments intellectuels les illusions de l'imagination, il en garde, il en refait les symboles pour son sentiment, alors même que sa pensée ne peut plus en être dupe. Il lui faut toujours, comme aux âges d'enfance et de jeunesse, des individualités dans lesquelles il personnifie les types de vertu et de perfection morale que conçoit sa raison. La seule différence qui le distingue en ceci du vulgaire^ c'est qu'il ne voit
et n'admire que des héros ou des sages là où la foule voit et «dore des dieux. En cela encore se révèle l'irrésistible penchant de notre humaine nature à réaliser les pures, mais froides abstractions de la pensée.
S'il en est ainsi chez les esprits les plus philosophiques, on comprend comment l'imagination est l'auxiliaire la plus puissante de la foi religieuse chez un si grand nombre d'intelligences. Quand le philosophe, dont l'abstraction et l'analyse sont les procédés habituels, a tant de peine a dépouiller ses idées de Tenveloppe sensible qui la recouvre» est*il étonnant que le vulgaire, dont l'imagination est la faculté maîtresse, ne puisse arriver à comprendre, à voir la vérité morale ou métaphysique sous ses formes abstraites? Est-il étonnant que les rôles soient intervertis dans les discussions dont les questions religieuses font l'objet, que la lumière de l'intelligence ne soit qu'obscurité et mystère pour l'imagination, tandis que la clarté de l'imagination n'est qu'obscurité et mystère pour la pensée? L'imagination païenne traitait les premiers chrétiens d'athées, parce qu'ils se refusaient à reconnaître ses Dieux à forme humaine. L'imagination moderne, bien que moins naïve, n'épargne pas cette désagréable épithète aux philosophes qui se refusent à voir le principe de la vie universelle dans la personnalité idéale conçue à l'image de la nature humaine, dont une certaine théologie fait le créateur et l'ordonnateur du monde, le Père et le Juge de l'humanité. Combien y a-t-il d'esprits chez lesquels l'image reste la forme même de la pensée, depuis le premier jusqu'au dernier moment de leur développement intellectuel ; de telle sorte que rien ne puisse entrer ni persister sous une autre forme dans leur entendement! Et alors même que la raison a prévalu et substitué l'idée à l'image, dans l'ordre des vérités morales et métaphysiques, qui ne sait par sa propre expérience combien ce sacrifice de l'imagination est pénible et difficile à accomplir définitivement? L'imagination a des surprises et des retours auxquels succombe l'esprit, si la raison ne veille continuellement. En6n, quand la raison est satisfaite, le cœur ne l'est pas, et demande à la poésie et à l'art ce que la théologie et la métaphysique ne peuvent plus lui donner.
Mais 06 n'est pas seulanant dant la mMaphisifw qoa rimagi*' nation usurpe le rMé de la raison; en la teit se maiBatenir dans te domaine des sciences positives elles-mèmesi Quel est le [Aijsicieii qui, encore aujourd'hui, ne regarde pas l'étendae eomme l'une des propriétés fondamentales des corps? Et poartant l'analyse a démontré le carsctère tout géotnétrique de eette propriété, ^i M* sant voir qu'elle tient à une représentation des phénomènes sensibles dans l'espace. La notion d' étendue est nne simple image qui n'a pas pour objet telle ou telle propriété des corps constatée par l'expérience, comme la pesanteur, l'affinité chimique^ la Ittofiiére, la cbaleuri Télectrieité, etc.; c'est la science elle-mèroe qui a eoadttit la critique à cette eonclosion. Il n'en est pas moins vrm que le préjugé de l'imagination domine eneere l'esprit de nos savants, et qu'on semble contredire le sens commun quand on ray* l'étendue de la liste des propriétés de la matière. L'analyse a également prouvé que la force d'ineftie n'est point nne propriété réelle des corps, mais la simple eipression d'tm état mécanique qoi résnlte de Téquilibre des forces en action. La physique, la chimie, l'astronomie, toutes les sciences de la Nature conoonrent à établir k force comme la propriété essentielle de tout ce qu'on est convenu d'appeler la matière. Et pourtant non-seulement la pensée val<^ gaire, mais la philosophie naturelle elleHnènie est restée fidèle à cet autre préjugé de l'imagination; en sorte que l'idée de matière réveille, dans presqt^e tous les esprits, l'idée d^une sabstanee qui emprunte son mouvement à Timpulsion d'un premier moteur. On sait que Descartes définit la matière par la propriété de l'éteadve, tandis que Leibnitz la définit par la propriété de la force. La science a donné raison à Leibmti , et il semble' que la pèilesophie dynamique ne devrait plus rencontrer de contradiotÎMi, maintenant ^e l'expérience nous a révélé les véritables propriétés de la matière. Il n'en est rien. Dans Topinion générale, c^est toujours Descartes qui a raison contre Leibnits ; c'est le préjugé de l'ima* ginatioQ qui est considéré comme une vérité du sens commun, tandis que le dynamisme tout scientifique de Leibnilz est traité de paradoxe même par les savants. Voilà comment Timagînation maintient ses fausses représentations, en fae« des rév^atioas déd-
I^ÉTHODS t^mffiMOGIQUE. 2it
ri%6B dé TihcpAfMnM. 81 te fdmu^ posflHf « ê»( !fi hmte â s^ed débiH-asser, «ommont s'éloimèraiUoti que I& ftféfflt^hjslqiie é&l iaiit de peine à t'en affirtfflehk?
On f eit qoelles dilBeultég se réitiillteeht pouf réduire à oné lin^ perceptible minorité la aoeiété des libres eaptits, même dans le monde lettré et satanK des nations citllisées. Que sera-ce donc si Ton tient compte des omises natcif ellesf, socitfies ott bistoriqnes, qui ont assez de pfrissalioe ponr prodoifc» ces différences essentielles ' et caraetériatîqties sur leaqoallès la psychologie générale peut asseoir ses grandes classifle&tions? Lorsque les libres esprits^ sont si rares dans les eenditions qui favorisent leur essor, combien en Iroutera-t'on dans les conditions qui j font obstacle? Si, au lieu de prendre Thumanité dans ses races les pins cititisées, dans ses claaMS les plus éclairées, dans son sexe lé plus capable de science et de pensée abstraite^ on la considère dans ses racés infériedres, dane eee classes les plus inenltee, dans son sexe le plus rebelle ani apéenlations scientifiques, on verra combien la conquête du genre Iramain par la philosophie est une (Buvre difficile et tabo^ rieiiae, pour ne pai dire impossible.
D'abord, id comme partout, il faut convenir que la nature ne pool rien sans Tart. Quelque bien donée qu'elle soit, elle a besoin d'une édocitlon plus ou ntoins complète pour ; parvenir. Autremeit, elle arrivera h la maturité physique, sans entier dans là période de virilité morale, au moins en ce qui concerne les baatee questions de la religion et de la philosophie ; elle traversera les divers ftgea de la vie, enfance, jeunesse, âge mûr, sans que Tesprit franchisse les mêmes degrés de l'échelle intellectuelle. Dans tel individo dont l'âge aura fait nn homme, Tesprrt restera jeune et naif, toujours esclave des sens et de rimsrgination. C'est ce qui a lien généralement dans les classes populaires de nos sociétés les plus civilisées. Peur faire ^éducation d'un esprit même destiné pvr la natirre è la libre pensée, Técole primaire ne suffit point. Et conme, en sortant des mains de rinstitutetrr, Tenfant du peuple ne reçoit ni enseignement scientifique, ni enseignement littéraire, faute de hrisfrai de iiiattrei» et de livres, le développement régulier et progressif dé se» feiciilté» se trouve brusquement arrêté, au moins en ce
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qui concerne les problèmes de Tordre religieux et niétaph]f8ique. La servitude d'un labeur continu et l'esclavage des passions sensuelles le condamnent à une inertie intellectuelle absolue à cet égard. Et alors, ou bien l'homme du peuple obéit passivement à la discipline des religions positives et des sectes religieuses au sein desquelles il est né, a grandi, doit vivre et mourir : c'est le cas de l'immense majorité; ou bien il s'arrache brutalement à la tradition de ses pères, non point par un effort de réOexion et un travail de critique, mais par le désir effréné de cette indépendance nécessaire à l'expansion de ses passions animales : c'est le cas d'une classe d'individus qui devient de plus en plus nombreuse, grâce au discrédit des idées religieuses qui pénètre de jour en jour plus avant dans les couches inférieures des sociétés modernes par l'effet continu de la propagande voltairienne. Voilà les deux grandes classes, la seconde fort inférieure en moralité à la première, qui se partagent le peuple des villes et des campagnes. En dehors de cette multitude, il n'existe dans les classes iilétrées que deux catégories exceptionnelles par le nombre et la qualité de leurs individus : Tune composée d'âmes d'élite qui embrassent par la vertu native du sentiment ce que leur intelligence sans culture ne parvient pas â saisir et à comprendre; l'autre d'esprits naturellement vigoureux, pleins d'originalité et d'initiative, qui font leur éducation au hasard, puisant à toutes les sources, bonnes ou mauvaises, qu'ils rencontrent sur leur chemin, et parvenant à se faire ainsi une sorte de philosopbie populaire à leur usage. Sauf ces exceptions, on peut dire que la véritable foi religieuse est aussi étrangère au peuple des croyants que la raison philosophique au peuple des soi-disant incrédules. Ce qui domine chez l'un comme chez l'autre, c'est la vie animale avec ses besoins impérieux et ses grossiers appétits. En tout cas, ce n'est point là qu'il faut chercher des types de libre pensée.
Et pourtant il s'agit ici de races et de sociétés privilégiées. Ces grandes nations qu'on appelle la France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, les États-Unis, sont les foyers de la civilisation moderne. Ce sont, après les Grecs et les Romains, les plus illustres représentations de la noble et glorieuse race des Aryans, )a plus riche de toutes en ces hautes facultés qui engendrent la
poésie, l'éloqaence, la science, la philosophie, la métaphysique. Si, chez presque tous les peuples de cette race, la libre pensée, en aucun moment de leur civilisation, n'est devenue la vie commune de l'esprit, au moins a-t-elle été l'attribut d'une élite sociale plus on moins nombreuse, selon les temps et selon les peuples. La race aryane a connu la philosophie dans ses plus beaux jours de civilisation et chez ses plus grands peuples ; mais parmi les nations qui en font partie, combien n'ont jamais donné signe de vie philosophique, même par de rares organes! Dans l'Orient tout entier, il y a bien peu de traces de philosophie pure. La Perse et la Chaldée n'ont pas dépassé, dans leur essor métaphysique, les limites d'une théologie plus ou moins astronomique. C*est à peine si l'Inde compte quelques fragments proprement philosophiques, dans celte synthèse grandiose où se confondent l'imagination et la spéculation, la métaphysique et la poésie. Elle n'a pas de philosophes ni d'écoles philosophiques, dans le sens propre du mot ; c'est dans ses livres et ses écoles de théologie que se trouvent le peu d'éléments philosophiques et scientifiques purs dont on a exagéré l'importance. Quant à la grande famille slave, encore aujourd'hui à moitié barbare, elle n'a pas, à cette heure, produit une 3eule œuvre philosophique de quelque notoriété. Elle n'en est pas, même chez ses intelligences d'élite, à discuter les hauts problèmes de philosophie et de critique religieuse. Elle compte déjà des savants spéciaux, surtout en géographie, en histoire, en histoire naturelle, mais point de philosophes, c'està-dire de savants à idées générales. Il est vrai de dire qu'elle est entrée la dernière dans les voies de la civilisation moderne. Enfm, parmi les peuples de race aryane qui ont produit quelques philosophes, il en est de tellement rebelles à la propagande philosophique, comme l'Espagne, qu'on peut douter si la philosophie pourra jamais y devenir une puissance sociale.
Si l'on passe aux races les mieux douées, après ou avec la race des Aryans, à la race sémitique par exemple, si remarquable à tant de titres, surtout dans son type hébraïque, où trouvera-t-on les méthodes et les formules de la spéculation philosophique chez ces peuples, juif et arabe, très«riches en sectes religieuses ? Les
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écoles arabes n'ont jamais eu qu'une philosophie et use scMAce d'emprunt } et leurs livres ne sont que des commentaires plus ou moins intelligents de la science et de la philosophie grecques» Les Juifs eux-mêmes» bien que très-supérieurs aux Arabes, ont tou* jours montré plus d'intelligence que d'originalité dans les développements des questions philosophiques; leurs plus grandes œuvres métaphysiques, les livres de Philon et de la Cabbale, ne séparent point la philosophie de la théologie. Les philosophes juifs, comme Spinosa, Mendelssohn, et tant d'autres de nos jours que l'on pourrait citer, sont d'une époque et d'une société où il devient impossible de reconnaître le génie de la race, dans ce grand mouvement de la philosophie européenne et moderM qui emporte et enchaîne tout à sa suite, ne laissant plils nulle part Ui trace des originalités de race ou de nation.
En descendant plus bas, sans aller jusqu'au nègre, irace essentiellement sensuelle et imaginative, ce n'est point dans la. race jaune,, chinoise ou tartare, incapable de conceptions métaphysiques, qu'on trouvera quelque chose qui ressemble à une philosophie. La nation chinoise a pu apparaître à certains observateurs superficiels comme un peuple philosophique parce que toute idée théologique lui est étrangère et antipathique. Cela même a fait l'admiration de nos encyclopédistes qui félicitaient très-sîncèrement les Chinois de leur énergique répugnance pour le christianisme. A plusieurs d'entre eux, et même à quelques historiens de nos jours, la raison toute pratique, la science toute morale des sages de ce singulier pays, a semblé un signe de supériorité sur les peuples aux traditions théologiques et métaphysiques. Grave erreur 1 L'esprit chinois repousse obstinément le christianisme parce qu'il n'en comprend rien ou i peu près rien. Le côté symbolique et métaphysique lui est fermé entièrement; le eôté moral et pratique seul reste à sa portée, et encore en ce qu'il a de plus simple et de plus vulgaire. Ceci nous fait compreudre, par parenthèse, combien le zèle héroïque de nos missionnaires se fait illusion, dans les rares conversions qu'ils opèrent avec ta»t de peine et de dévouement. Ce sont les pratiques seulement qui enlfenâ dans la vie i^ iQpr^ çQnv(U'ti$ avec certaines ver^ qiar^iee qui
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font (ont le prix (l'âne telle eonversien. Qaaot aux idies, le cerveau du Chiuois y résiste invincibleiaent^ malgré tous les efforts tentés pour les y foire pénétrer. Cela tient à ce qu^ eette race manque des plii^ hautes et des plus charmantes focultés de l'esprit humain. Elle n'a ni le sens poétique ni le sens métaphysique, dont la confusion est la source des idées religieuses. Très-bien douée pour les arts de la vie pratique, elle ne Test pas du tout pour, les exercices de la vie spéculative : elle est aussi pauvre en métaphysiciens qu'elle est riche eu meralistee ; elle a des artisans très-habiles, sans avoir de vrais .artistes; elle a des praticiens subtils et Industrieux, sans avoir de savants proprement dits. Car, il faut bien le remarquer, elle n'est pas moins incapable de théories scientifiques que de spéculations métaphysiques. En sorte que ce type d'une civilisation prosaïque et mécanique dont les œuvres merveilleuses ont pu faire illusion à tant de voyageurs, n'est pas au-dessus, mais yu-dasaous de la vie toute religieuse et toute héroïque des rfices de l'Inde, de la Perse, de la Grèce, de ritalie ancienne, de l'Europe du moyen âge, considérées dans les moments les plus siipples et les plus grossiers de leur développement historique.
Enfin, dans la race la pins privilégiée, dans la société la plus civilisée, dans la classe la plus cultivée, combien est rare la faculté pkiloêophique ches ce sexe féminin qui en réunit tant d'autres. Prundhon, qui aimait les formes encore plus que les pensées paradoxales, a singulièrement exagéré dans l'expression la thèse de rinCériorité intellectuelle et morale de la femme. En lisant ses brutales saillies, on se croirait parfois revenu au temps des anathèmee de la théologie catholique contre l'incurable faiblesse et la diabolique malice de la femme. Proudhon ne s'est point aperçu qa'il eet de cette race d'hommes qui, par ses qualités non moins qne par ses défauts, ne peut comprendre ce qu'il y a de plus excellent et de plus admirable dans la nature féminine. Que la femme soit trop souventledi^se^potr du jft«#/e, c'est un paradoxe qui peut n'être pas sans vérité, en ce sens que l'esprit féminin a bien plus de peine que l'esprit masculin à séparer les questions de principes des questions de personnes, de manière à reconnaître et aimer la justice
pour elle-même, dans son idée^ comme dirait Platon. Est-ce par nature ou par éducation que la femme est ainsi? C'est un mystère que ses superbes détracteurs, les graves philosophes de l'autre sexe, n'ont peut-être pas suffisamment éclairci. La vérité est qu'il y a l'une et l'autre cause, bien qu'il soit difficile dédire dans quelle proportion la nature et l'éducation se combinent pour produire ce phénomène de l'incapacité féminine, à l'endroit de la justice. En tout cas, si la raison de la femme fait parfois le désespoir du sage, qui ne reconnaîtra que sa sensibilité fait la joie de tous ceux qui souffrent? Qui ne sait que son cœur est le plus ardent foyer de Tamour et du dévouement? Quelle passion, quelle force surhumaine ne porte-t-elle pas dans les sentiments qui ont pour objet les choses du monde moral, pour peu qu'elle ait élé initiée à cet ordre de vérités par une forte éducation, par un commerce littéraire assidu, ou simplement par la subite lumière de certains conseils et de certains exemples ? En fait de sacrifices, la femme n'a jamais compté avec ses idoles. Quel est Thomme qui ne compte pas quelquefois avec ses principes ?
Le mot de Proudhon est bien autrement vrai de la philosophie que de la justice. C*est surtout le libre penseur qui peut dire que la femme est le désespoir du philosophe. Car si sa raison s'ouvre plus difficilement à Vidée de la justice que celle de l'homme, on ne peut nier que son cœur ne reste toujours ouvert à tout ce qui, dans ce monde, en est la figure apparente ou réelle. Mais la spéculation abstraite, mais la libre critique, mais la patiente et sévère analyse, mais l'idée et la définition mises partout à la place de l'image et de l'analogie, dans les questions de science et de philosophie, quel est celui de ces procédés qui ne semble pas antipathique au génie féminin? La sensibilité, Timagination, chez elles, n'y répugnent pas moins que Tintelligence et la pensée. Dieu nous garde de dire que la plus belle moitié du genre humain ait été moins bien partagée que l'autre, quant aux dons de l'esprit. Diversité et non inégalité ; telle est la vraie formule d'appréciation applicable à la comparaison des deux sexes. Mais combien est profonde cette diversité! C*est à tel point qu*il est permis d'affirmer que les facultés essentiellement viriles n'appartiennent aux femmes
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que par exception. On l'a dit, et on le répète sans cesse, parce que c'est l'éternelle vérité : même à son plus haut et plus complet développement, la femme vit plus par le sentiment que par la pensée, tandis que l'homme, qui vit d'abord surtout par la sensation et l'imagination, peut arriver, à sa dernière période d'activité intellectuelle, à vivre, au contraire, plus par la pensée que par le sentiment. L.1 femme a surtout des impressions, et Thomme des notions sur les choses et les personnes : ce qui fait que Vnnjuge et l'autre senty à proprement parler. Que le sentiment de la femme soit souvent plus délicat, plus fin, plus pratique que le jugement de l'homme, c'est une thèse qu'on peut soutenir. Toujours est-il que la grande différence entre l'homme et la femme réside dans la distinction des facultés sensitives et des facultés logiques. Si la nature gracieuse de la femme se révèle dans le développement des premières, la nature forte de l'homme se montre dans l'exercice des secondes. Pendant que Tune excelle à sentir, à voir, à imaginer, à percevoir les nuances des choses, l'autre excelle à abstraire, h généraliser les termes de ses jugements, de manière à embrasser dans ses conclusions tout un ensemble de faits ou d'êtres divers.
N'est-ce pas là, pour la femme, une véritable incapacité philosophique ? On pourra dire qu'avec une autre éducation l'esprit féminin porterait d'autres fruits. Il est regrettable en effet que cette éducation ne soit pas plus solide. La vive intelligence, la prompte conception de la femme, sa remarquable aptitude à saisir et à comprendre les choses dans la mesure de ses forces et par le côté qui frappe sa sensibilité et son imagination, la rendent capable d'une instruction sérieuse, et aussi étendue que variée. Très-peu d'aspects de la vérité restent absolument étrangers à sonliorizon. Il faut dire pourtant que le côté philosophique et métaphysique des chosesr lui échappe généralement, et que si, pour le lui faire embrasser, on donne à son esprit une éducation trop forte et trop scientifique, on risque de forcer sa nature, et de Taltérer profondément en la dotant artificiellement de facultés qui né lui sont pas propres, et qui lui font perdre presque toujours celles qui lui appartiennent.
En ce sens, ne pourrait-on pas dire que les exceptions confir-
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ment la règle, quand on veut bien y ragarder de prèat La belle Aspasie conseilla, diUoo, Périclèa sur la politique, et assista aux leçons de Socrate ; elle pensait, sur les Dieux de son pays, aussi librement que les plus hardis philosophes de son temps, puisque Périclès eut beaucoup de peine à la sauver de l'accusation d'impiété. Mail le rôle d'Aspasie, qui fut plutôt celui d'un homme que d'une femme, nous laisse deviner sa nature toute virile, dans cette maison ouverte également aux artistes, aux politiques et aux philosophes, et fermée aux sentiments, aux intérêts, aux distractions de son sexe. La noble Hypathie, de si tragique mémoire, enseigna, dans une chaire publique, les mathématiques et la philosophie. Et quelle philosophie! Le néoplatonisme, c'est-à-dire la plus abstraite, la plus subtile, la plus scholastique des doctrines de l'antiquité, une philosophie enfin qui fait encore aujourd'hui le tourment des esprits les plus familiers avec les abstractions de la dialectique de Platon et de la métaphysique d'Aristote. Hais que pouvait-il rester de féminin dans cet esprit transformé de si bonne heure par des études d'une pareille force ? L'histoire des lettres et des sciences modernes nous offre des phénomènes aussi merveilleux de femmes qui ont excellé dans les mathématiques et dans les considérations philosophiques, une reine Christine de Suède qui comprenait Descartes ; une princesse d'Allemagne qui correspondait avec Ëuler ; une marquise du Châtelel qui traitait les plus difficiles problèmes d'algèbre et de géométrie ; de nos jours, une Sophie Germain qui calculait comme un géomètre et pensait comme un métaphysicien. Et pour ne parler que de l'exercice de la pensée virile, où en trouver des types plus marqués que chez madame Roland dont la raison el la logique ne voulaient rien de plus, en fait de foi religieuse, que la Profession de foi du vicaire savoyard; chex madame de Staël qui fut la première en France 4 parler la langue de la philosophie de Kant; chez George Sand enfin dont les romans sont souvent des thèses de haute philosophie religieuse, politique, sociale, esthétique, et même métaphysique (I), au grand déplaisir de certains critiques qui ne veu-
(1) Mdiatui, Valentine, Lélia^ Mauprat, Consuelo, Spiridian ei tant d'autres.
lent point que l'art ait un autre but qu'un certain genre de plaisirs et d'émotions? Hais il suiBt de lire la biographie de presque toutes ces femmes illustres pour voir que leur nature était en parfait accord avee leur manière de vivre et de penser. Toutes, en conservant certaines .grftces, certaines délicatesses, et aussi certaines faiblesses du cœur de la femme, en avaient perdu l'esprit, si jamais elles l'avaient eu, et avaient acquis en échange l'esprit viril par le développement des fortes facultés dont les avait douées la nature, et que l'éducation scientifique avait exceptionnellement cultivées. Christine n'avait pas seulement Yesprit de géométrie^ comme dit Pascal ; si elle reste femme par le caprice et la passion, elle a de la nature virile la forte et froide résolution, dans l'exécution de ses volontés. La princesse d'Allemagne en correspondance avec Euler est un élève de la science qui ne semble pas connaître un autre genre de vie que le commerce des choses de l'esprit. La marquise du Chfitelet est vraiment la n)use Uranie, en dépit de ses faiblesses connues de Voltaire qui lui donna ce nom. Madame Roland et madame de Staël étaient les hommes de leur maison, tout en conservant leurs admirables qualités féminines. George Sand est peut-être la seule femme dans laquelle la grâce de l'esprit féminin se marie aux forces de l'esprit viril, de manière à ce que cette merveilleuse nature d'artiste conserve son harmonieuse unité. Partout et toujours femme dans ses romans, comme dans sa vie, elle ne laisse voir sa virilité que dans le puissant développement philosophique des uns, et dans le persévérant labeur de l'autre.
On pourrait citer bien d'autres noms anciens, modernes et contemporains. Une telle liste, quelque longue qu'elle fût, n'infirmerait pas la loi d'histoire naturelle qui régit le moAde des esprits eux-mêmes, alors qu'on y joindrait cette famille assez nombreuse de femmes politiques qui ont tenu d'une main virile les rênes de l'État et gouverné des empires, depuis la fabuleuse Sémiramis jusqu'à la prudente Elisabeth d'Angleterre et à la grande Catherine de Russie. D'ailleurs, il ne faut point exagérer les différences qui distingnent les deux sexes. Quand on fait le compte exact des facultés propres à cette riche nature féminine qu'un grand phjsio-
logiste, Bardach, élevait au-dessus de riiomme, on trouve des qualités qui expliquent fort naturellement le rôle politique de tant de femmes illustres, un sens pratique, un tact tout particulier, une finesse d'observation dont la forte et logique intelligence de l'homme n'est pas susceptible au même degré. La science ellemême, avec ses faits, même avec ses formules, n'est pas antipathique à la nature de la femme, quand elle se présente à elle sous une forme claire et facile. Ce qui est rare et semble au-dessus des forces de son esprit, c'est le génie de l'invention et de la grande création en toute choses, sciences, arts, poésie, éloquence, philosophie, politique; c'est encore le génie delà spéculation métaphysique proprement dite ; c'est enfln le génie de la critique. Pour le premier, il faut une puissance de combinaison et de synthèse dont l'esprit féminin est rarement capable; pour le deuxième, il faut une force d'abstraction qui sépare nettement le monde des idées du monde des images ; pour le troisième, il faut une patience d'analyse et une dose d'impartialité qui s'accordent mal avec la vive intelligence et l'âme passionnée de l'autre sexe. Aussi les types d'esprit scienliûque, métaphysique, critique se rencontrent-ils difficilement, même dans la longue liste des femmes célèbres par leurs travaux et leurs écrits. Nous connaissons une femme de notre temps dont on peut dire qu'elle comprend et juge toutes choses avec la sérénité du philosophe et la liberté du critique ; le sentiment de son sexe avec l'intelligence du nêtre : tel est Daniel Stern. George Sand, avec sa haute portée d'intelligence, sa grande imagination, ses remarquables facultés logiques d'analyse et de raisonnement, son aptitude marquée pour les œuvres de création plutôt que pour les œuvres de critique, offre peut-être un type plus riche, mais moins rare de l'esprit féminin que cette femme au goût si parfait et au jugement si sûr. 11 est un esprit plus rare encore chez les femmes que l'esprit critique appliqué aux choses de goût : c'est l'esprit critique appliqué aux idées métaphysiques. Chez ces natures toutes d'imagination, de sentiment, de passion, l'éloquence et la poésie sont peutêtre plus communes que chez les hommes. Non point la forte
éloquence et la forte poésie, qui sont plutôt propres au sexe fort; mais cette vive et douce éloquence, cette facile et charmante poésie dont les œuvres seraient infiniment plus nombreuses, si le défaut de culture classique et une répugnance bien naturelle pour la publicité ne faisaient obstacle à la vocation poétique ou littéraire des femmes. La spéculation métaphysique elle-même n*est pas aussi antipathique au génie féminin que pourrait le faire croire Textrëme rareté des œuvres de ce genre. Beaucoup de femmes, surtout dans la société protestante, ont pour les discussions théologiques un goût et une aptitude que l'éducation ne suffirait point à expliquer. Or la théologie et la métaphysique se touchent par trop de points pour qu'un esprit auquel Tune est familière puisse être absolument étranger à l'autre. Ce qui est extrêmement rare, ce n'est donc pas le sens métaphysique, chez les femmes, mais le sens critique appliqué aux idées de la métaphysique. Presque toutes les écoles de philosophie ancienne et moderne ont compté des femmes parmi leurs adeptes. Le platonisme, le néoplatonisme, le stoïcisme lui-même, ont eu des philosophes de ce sexe qui ont enseigné ou pratiqué la doctrine. Le cartésianisme en peut citer de nombreux exemples. On n'en trouverait guère dans les écoles d*Aristote, de Spinosa, de Kant, de Hegel et d'Auguste Comte. Faut-U en chercher la cause dans la prorondeur, la subtilité ou la sécheresse des doctrines? Mais qu'y a-t-il de plus subtil que la théologie alexaodrine, ou de plus sec que la morale stoïcienne? Ne serait-ce pas plutôt par le caractère essentiellement analytique et critique de certaines écoles que s'explique la répugnance native du sexe féminin pour leurs procédés et leurs formules ? N'en serait-il pas du sexe comme de l'âge où l'homme porte le sentiment, l'enthousiasme et le rêve dans ses premières pensées métaphysiques? Et ne serait-il pas facile alors de comprendre pourquoi la philosophie la plus virile, par la sévérité de ses procédés et la précision de ses formules, est par cela même la moins accessible au sexe féminin? Combien de femmes ont lu d'un bout à l'autre la métaphysique d'Aristote, l'éthique de Spinosa, la critique de la Raison pure, ou la logique de Hegel, tandis que la
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lecture de Platon, de Descartes, delfalebrancbe^ de Leibnitz, sana leur être facile, n'a pas été sans firuit ni même sans charmes pour quelques-unes? Nous n'avons connu qu'une femme de notre temps qui ait montré, dans le commerce de ces esprits et de ces doctrines, de telles facultés d'analyse et de critique qu'il ne semble pas que sa pensée ait jamais vécu dans une autre atmosphère intellectuelle. Le modeste écrivain qui, sous le nom deC. Goignet, publie tant d'articles solides et intéressants dans la if orale m* dépendante^ semble avoir vécu, philosophé et écrit tout exprès pour montrer une fois de plus que la nature n a refusé à ïk fenune aucune des fortes facultés qui concourent à l'œuvre philosophique, et qu'elle aussi entrera dans la voie de la science et de la critique, le jour où une éducation plus sérieuse lui en ouvrira les issues.
Ces exemples, et beaucoup d'autres qu'on pourrait citer, montrent qu'il ne faut point exagérer l'incapacité philosophique de la femme, et que les dilTérences morales entre les deux sexes ne sont pas tout à fait aussi absolues que les différences physiques. De même qu'il se rencontre des femmes à l'esprit virih comme on dit, de même il se trouve, et en bien plus grand nombre, des hommes à l'esprit féminin. Toute la famille des intelligences chez lesquelles dominent l'imagination et le sentiment, offre les plus grandes analogies avec l'autre sexe. Or, cette famille est très-nombreuse chez nous ; et ce n'est pas panni ses membres qu'on trouve les écrivains et les esprits les moins distingués. St qu'on le remarque bien, ces qualités prétendues féminines qui se rencontrent chez certains hommes, de même que les qualités prétendues viriles qui se font voir cheï certaines femmes, n'altèrent point essentiellement l'originalité native des uns et des autres. Dans les exemples cités, Us femmes qu'on dit s'être montrées hommes dans la pensée ou dans l'action, n'en sont pas moins restées femmes dans les sentiments, les actes, les allures de la vie ordinaire, tout comme les hommes qui semblent avoir abuiqué leur nature virile dans certaines œuvres de littérature ou de philosophie, n'en conservent pas moins tous les traits originaux de leur sexe dans leur manière habituelle de sentir, de
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penser et d'agir. Ce qui semblerait pronyer qu'il y a plutôt diiFérence de degré que d'essence entre les deux sexes, en ce qui concerne ces facultés qui engendrent les œuyres d'analyse, de de spéculation abstraite, de critique et de libre pensée, et que l'éducation aurait une bien plus grande part que la nature dans la supériorité scientifique que rhomme s'arroge à juste titre. Quoi qu'il en soit, si l'incapacité du sexe féminin, dans les œuvres de ce genre, n'est que relative, elle n'en est pas moins réelle, et doit èlre comptée parmi les obstacles les plus sérieux à la propagande de l'esprit philosophique.
Cette simple esquisse psychologique suffit à faire voir quels obstacles de toute espèce rencontre le règne de la libre pensée sur le genre humain. Un pareil tableau est de nature à rabattre bien des espérances trop ambitieuses, à calmer bien des impatiences par trop révolutionnaires. Quand le philosophe s'enferme en luimême, et qu'il se borne à y étudier l'esprit humain, il acquiert la profonde et intime conviction de la capacité philosophique de notre espèce, en assistant au jeu libre de ses facultés intellectuelles et au mouvement purement logique de ses pensées. Là, tout lui semble simple, facile, fatal dans l'évolution qui le fait passer de l'âge de l'imagination et de l'autorité à l'ftge de la raison pure et de la critique. Hais, du moment qu'il regarde au dehors, au fond des misères et des infirmités de l'espèce humaine que tant de causes naturelles, sociales, historiques, retiennent encore dans les liens de l'autorité, au fond des ténèbres de la superstition et des illusions de l'imagination, il revient à des idées plus modestes et plus justes sur les progrès futurs de la raison populaire et universelle. Voilà ce qui explique la différence des conclusions du philosophe et de l'historien sur l'avenir religieux ou philosophique de l'Humanité.
L'histoire est tellement la science de notre temps qu'on lui demande aujourd'hui la solution des problèmes qui semblaient exclusivement réservés à la psychologie pure. C'est comme une vérité reconnue que l'étude de l'homme ne peut et ne doit se faire désormais que par l'histoire. En sorte que la méthode psychologique proprement dite serait encore, aussi bien que la méthode meta-
physique, une manière de spéculer sur la nature humaine, pour la plupart de nos savants et de nos moralistes habitués à prendre toujours pour sujet de leur observation et de leur analyse telle ou telle réalité concrète et individuelle. Pour eux, il n'y a plus d'observation positive et féconde que celle de l'homme réel pris dans tel temps, dans tel lieu, dans telle race, dans telle classe, dans lelle profession. Il est entendu qu*on étudie avec intérêt, avec fruit rhomme de l'histoire, le juif, le grec, le romain, le barbare, le français, Tallemand, l'italien, le russe, l'américain, le chinois, le nègre, le papou, mais qu'on n'étudie plus l'homme proprement dit, c'est-à-dire la nature humaine prise en soi et dans son essence, et qu'il ne faut voir que des spéculations stériles dans ces analyses in abslracio de la nature humaine, telles que les comprenaient et les pratiquaient les moralistes et les philosophes de l'antiquité et des temps modernes, les Platon, les Aristote, les Descartes, les Pascal, les Maine de Biran, les Jouffroy. En un mot, l'bistoire serait la vraie, l'unique psychologie que la science positive puisse reconnaître.
A notre sens, l'école historique ne voit qu'un côté de la vérité, ia science de l'homme se tire de trois sources : de l'histoire, de la biographie, et de l'analyse psychologique. Tandis que la première nous montre l'homme réel, mais toujours plus ou moins extérieur, puisqu'elle ne l'observe que dans ses actes ; tandis que la seconde nous fait pénétrer jusqu'à l'homme intime par les révélations et les confessions toutes personnelles qu'elle livre à la publicité : la troisième nous élève jusqu'à l'homme idéal, par cela même qu'elle considère la nature humaine dans ses facultés essentielles et constitutives. Celle-ci seule nous donne la vérité sur Thomme, alors que l'histoire et la biographie ne nous donnent que la réalité; elle nous donne la vérité, en ce sens que c'est l'homme en soi, et non tel homme, tel individu qu'elle nous fait connaître par ses analyses abstraites et ses descriptions générales. Étude spéculative, si l'on veut, plutôt qu'expérimentale, la psychologie proprement dite est seule capable de retrouver dans les profondeurs de la nature humaine les racines du sentiment religieux et de la pensée philosophique; seule par conséquent, elle peut affirmer ou nier la néces-
site, la perpétuité des religions positives, selon qu'elle en trouve Torigine dans un principe constitutif, ou dans un simple état transitoire de la nature humaine. C'est en dégageant le sujet de l'observation, l'homme, de ses modes d'existence accidentels et particuliers qu'on peut le saisir dans son essence même, et voir par conséquent tout ce dont il est capable, alors même que le temps, le lieu, l'éducation, la société, la fonction emprisonnent sa pensée dans telle ou telle formule provisoire.
Si la libre pensée est le signe caractéristique de la parfaite maturité pour l'esprit humain, c'est une réalité assez rare dans l'espèce pour qu'elle reste bien longtemps, sinon à tout jamais, l'idéal de l'humanité. Mais enfin c'est déjà une grande lumière pour l'explication cherchée que la révélation de cet idéal par la psychologie pure. L'école historique a cherché et cherchera vainement la solution de ce problème dans l'érudition ; cette solution n'est pas dans l'histoire, mais dans la conscience. En veut-on la preuve manifeste? C'est que depuis qu'on interroge exclusivement l'expérience historique sur l'origine première et la destinée définitive des religions, on conclut invariablement et fatalement à la nécessité et à la perpétuité des institutions religieuses. C'est donc au dedans et non au dehors qu'est le mot de l'énigme poursuivie par la critique religieuse de notre temps. Si l'on nous permet définir par où nous avons débuté, nous dirons que, tandis que l'histoire joue ici le rôle de science d'observation proprement dite, la psychologie abstraite fait l'oIBSce d'une science d'expérimentation. Quand il s'agit, dans les sciences physiques, de faire bien comprendre une loi de la nature, que font le physicien et le chimiste? Après l'observation le plus souvent fortuite et fugitive du fait qui les a conduits à l'idée de cette loi, ils font l'expérience dans leur atelier ou leur laboratoire. Là ils reproduisent le fait en question dans des conditions tellement élémentaires que la propriété cherchée se révèle dans toute sa simplicité. Ainsi s'expliquent les phénomènes de l'électricité, du magnétisme, delà lumière, etc., restés si obscurs et si confus sur le grand théâtre de la Nature qu'ils remplissent de leur bruit, de leur éclat ou de leur puissance. Pourquoi la philosophie ne ferait-elle pas de même à l'égard des phénomènes historiques?
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Pourquoi n'iraU<^U« pts chercher dans les eipérienees de ce laboratoire intérieur qu'on nomme la conscience, l'explication des phémimônes religieux qui éclateni ou ae déploient sur la grande scène de l'hifitoire? Il semble que là aussi la simplicité élémentaire des phénomènes est bien propre à en faire découvrir le principe, la nature intime et la loi.
Le laboratoire du psychologue et du moraliste, il est vrai, ne ressemble pas tout à fait à celui du chimiste qui y reproduit, perdes combinaisons artificielles, les phénomènes qu'il lui faut ohaerrer pour arriver à découvrir les véritables propriétés des substances à étudier. Mais si la conscience réfléchie ne recrée pas à volonté les phénomènes dont la eonsoience spontanée lui a laissé un sentiment rapide et confus, elle peut, par un effort d'attention, les tirer de leur vague et obscure synthèse, les produire en quelque aorte sur la scène de l'observation, les fixer de manière k en faire Tobjet distinct et permanent de ses analyses. C'est ainsi que tout esprit qui peut ae recueillir et s'abstraire des impressions continuelles de la vie extérieure, finit par pouvoir regarder an-dedans de lui-même, et faire l'histoire intime de ses sentiments, de ses pensées, et des états divers par lesquels le changement d'âge les fait successivement passer. Qui de nous (je parle des hommes qui réfléchissent) , sans être un psychologue ou un moraliste de profession, n'est capable de retrouver et de retracer, sinon tous les détails, du moins tous les faits essentiels qui caractérisent chaque grande période de la vie humaine? C'est ainsi qu'une psychologie personnelle n'en conserve pas moins son caractère de généralité qui la rend scientifique et concluante. A s'en tenir à ces faits, l'histoire de chacon est l'histoire de tous. Aussi n'avons-nous prétendu rien apprendre au lecteur qu'il ne sache déjà par sa propre expérience, quand nous avons mis sous ses yeux noire histoire individuelle sur cette grande question, à la suite des révélations des Montaigne, des Pascal, des Descartes, des Kant, des Joufi'roy. Toutes les consciences humaines ne peuvent, sans doute, faute d'exercice et d'habitude» reproduire le tableau de leur passé; mais tous sont aptes à se reconnaître dans ce tableau, s'il ne met en relief que les grands faits communs à la pensée humaine*
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Est-il besoin d^YerUr, «n terminant ce chapitre, que ce«; grapds esprits ne composent point à eux seuls toute la société^ tout le diocèse des libres penseurs, comme l'a dit un des plus éminents critiques de notre tempi» D'abord il y a beaucoup de bons et fermes esprits qui ne seraient pas capables d'expliquer nettement aux autres tout ce qu'ils ont senti et pensé dans le cours de leur Tie intellectuelle. Ensuite, il n'est pas nécessaire d'être un philosophe dans toute la valeur du mot pour compter parmi les libres esprits. Le philosophe seul a cette indépendance absolue de tout préjugé, de toute passion, de tout parti, de tout intérêt» qui est l'idéal même de la libre pensée; c'est l'état du sage, et non simplement du libre penseur : une telle perfection sera toujours très-rare; elle n'est accessible qu'à une élite qui sera toujours l'aristocratie de l'humanité. Ce qui sufBt à la moyenne des intelligences , c'est un développement assez grand du sens critique pour que l'esprit ne soit plus dupe des illusions de son imagination, et ne soit plus esclave d'aucune autorité. Nous disons le sens crilique et non le sens commun, mot dont on abuse singulièrement à notre époque, et qui peut cacher toutes les faiblesses et tous les préjugés d'un esprit asservi au joug de l'habitude et de l'opinion vulgaire. Ce sens commun, à prendre le mot dans son sens littéral, ne suppose ni initiative de pensée, ni indépendance d'esprit, ni même cette solidité de jugement qu'on appelle le bon sens, lequel n'est point encore pourtant le sens critique ou philosophique. Penser juste est déjà beaucoup pour être capable d'entrer dans la société des libres esprits; ce n'est pas tout : il faut encore penser par soi-même. Penser^ dans l'acception exacte du mot, résume le caractère essentiel de la période virile de Tesprit humain. L'enfance sent, la jeunesse rêve, l'âge mûr pense ; il pense, c'est-à-dire qu'il se dégage du monde de l'imagination pour entrer dans celui de l'entendement et de la raison pure, comme disaient les philosophes du xvif siècle. Pour appartenir à cette société des libres esprits, il n'est pas nécessaire de s'élever à la hauteur de ces grands types de la raison humaine qui s'appellent Platon, Aristote, Descartes, Spioosa,
Leibnitz, Kant. Ceux-ci sont les rois et les princes, en bien petit nombre, d'an peuple qui a grandi et multiplié, qui a compté ses membres d'abord par unités, puis par milliers, et qui les compte aujourd'hui par millions dans le milliard d'individus composant rhumanité actuelle.