PREMIÈRE ÉPOQUE. — CRITIQUE ALLEMANDE
phiqne ; c'est cette sagesse mystérieuse que l'antiquité a toujours considéFée comme l'âge d'or de la religion et de la science. Et si, de l'explication générale des religions on passe i l'explication particulière du christianisme, il n'est pas difficile de trouver, soit dans le dogme, soit dans la morale, la confirmation de cette formule. Dans le mystère de la théologie, le Père, c'est l'identité dans son absolue indifférence; le Fils, c'est-à-dire le Verbe, créateur des idées et des choses, c'est la diversité du monde intelligible et du monde sensible ; le Saint-Esprit, c'est la synthèse de l'identité et de la diversité. Dans le mystère de la morale, la perfection de TÉden, c'est le règne de la nature; la chute, avec la distinction du bien et du mal, c'est le règne de la conscience et de la vertu ; la rédemption, c'est le règne de la raison et de la félicité (1). Schelling, comme Platon; comme Plotin, comme Malebranche, est de cette famille de grands esprits, plus élevés que solides, qui peuvent être invoqués tour à tour par les écoles les plus opposées. Admirables dans leurs sentiments, mais vagues dans leurs formules, ils sont tout à la fois la source des inspirations les plus hautes pour les Ames généreuses qui s'en nourrissent, et des erreurs les plus graves pour les esprits faux qui interprètent leurs formules. Schelling a eu la fortune de fournir des armes au panthéisme, en même temps qu'il prêtait des images et des élans au mysticisme. En somme, la théologie s'est mieux trouvée de ses idées et de ses formules que la philosophie et la science. Sa métaphysique, avec tout son appareil de dialectique transcendante, semble une restauration des vieilles traditions orientales; sa symbolique ramène la philosophie aux pieds de la feligion, en la faisant passer par une série de déchéances.
H faut rendre cette justice à Hegel, cet Aristote de l'Allemagne, qu'il n'a jamais ouvert la porte au mysticisme. Il est bien le philosophe de Berlin, comme Schelling est le philosophe de Munich. Hegel, à l'exemple de son maître, ne voit pas seulement dans la reUgion la beauté esthétique des symboles et la vertu morale des formules ; il y trouve aussi la vérité. < La religion est la région où
(1) Philosophie und ReUgion,
toutes les énigmes de la vie et toutes les contradictions de la pensée trouvent leur solution, où s'apaisent toutes les douleurs db sentimenty la région de Téternelle vérité, de la paix éternelle. Là coule le fleuve de Léthé où l'âme boit l'oubli de tous les maux ; là toutes les clartés du temps se dissipent à la clarté de l'infini. Dans la conscience de Dieu, l'Esprit est délivré de toute forme finie ; c'est la conscience entièrement libre, la conscience de la vérité absolue (1). > On pourrait s'étonner de ce langage digne de Platon ou de Schelling, si l'on ne savait que Hegel l'applique, non à tel ou tel système religieux, mais à la religion elle-même, considérée dans son essence. L'essence de la religion. Vidée religieuse, à proprement parler, c'est l'unité de Dieu et de l'homme. Il n'est pas une religion, si incomplète et si grossière qu'elle soit, qui n'ait pour fond cette idée; cefo constitue ce qu'on nomme le sentiment religieux, et ce que Hegel appelle la conscience religieuse. Le développement de cette conscience engendre d'abord la religion de la nature, puis la religion de l'esprit absolu, enfin la religion de l'Esprit, la seule véritable. L'Orient est le moment des religions de la nature; le monde gréco -romain est le moment des religions de l'Esprit (entendu dans le sens extérieur et superficiel du mot); le monde chrétien est le moment de la religion de l'Esprit absolu, c'est-à-dire de la religion définitive, à laquelle la raison humaine n'est enfin parvenue qu'après avoir traversé toutes les religions inférieures. Toutes ces formes sont autant de définitions successives de Dieu, auxquelles correspondent les différents cultes. La philosophie des religions a pour objet de reconnaître la nécessité logique dans le progrès deaimanifestalions religieuses de l'Absolu. Le christianisme est la véritable Religion, parce qu'en elle s'accomplit la fin religieuse, l'union de Dieu et de l'homme. L'esprit fini a disparu ; c'est l'Esprit infini qui s'unit à lui-même; l'Esprit absolu se sait comme tel dans la conscience du chrétien. C'est avec raison que cette religion se dit révélation ; car elle est Dieu se révélant dans sa vérité. Le christianisme est le dernier terme du développement
(1) Encyclopédie f paragraphes 56â-571. — Leçons $ur la pfUlosophie de la reUgion (OEuvres compl.^ t. XI et XII] .