PREMIÈRE ÉPOQUE. - CRITIQUE FRANÇAISE
La critique française a eu plus de peine que la critique allemande à marcher dans cette voie de conciliation où nos voisins, théologiens et philosophes, devaient s'avancer jusqu'à l'identité. D'abord l'esprit français s'y sent beaucoup moins à Taise que l'esprit allemand. Il est de sa nature trop net, trop décidé, trop logique pour pouvoir se reposer dans ce demi-jour du symbole où se complaît la pensée rêveuse et poétique de l'Allemagne. Il a d'ailleurs pour verbe une langue qui ne souffre ni l'équivoque ni l'obscurité. Avec le sentiment et le rêve, avec une langue qui se prête à tous les mystères de la pensée, l'esprit allemand se joue de la lettre et trouve toujours moyen de concilier, d'identifier même des choses et des doctrines entre lesquelles le langage semblait avoir mis une barrière infranchissable. L'esprit français, pour lequel nulle pensée n'existe sans l'expression, tient plus de compte du sens littéral et ne se permet pas aussi facilement de le supprimer en l'élargissant. Aussi n'a-t-il jamais eu un goût véritable pour les procédés et les merveilles de l'exégèse alexandrine renouvelée par les théologiens et les philosophes allemands, alors même qu'il eut renoncé anz procédés de la critique étroite et haineuse du dernier siècle. D'autre part^ 1^ situation de la philosophie, vis-à-vis de la religion, n'était pas tout à fait la même en France qu'en Allemagne. Ici elle trouve en face d'elle le catholicisme, toi^oura ferme, net,
absolu dans son dogme, dont l'Église seule a la clef, qu'elle garde contre toute interprétation philosophique, au lieu que là-bas elle se sent en communauté d'origine et d'esprit, sinon de doctrine, avec une religion qui a fait la part à la liberté et à la raison, en supprimant toute autorité entre la parole de Dieu et la pensée de l'homme. Cela explique comment, alors même que le génie des deux sociétés n'eût pas été aussi différent, Talliance entre la philosophie et la théologie devait être plus difficile à tenter. A vrai dire, cette alliance ne pouvait guère être sincère et sérieuse qu'en Allemagne, entre des théologiens familiers avec toutes les méthodes philosophiques et des philosophes ^non moins familiers avec les procédés de Texégèse théologique.
Sans aller aussi loin que la critique allemande dans cette voie, la critique française n'en ressentit pas moins, dès le début, l'influence de l'esprit nouveau. Le siècle de la philosophie y comme il s'appelait lui-même, ne conservait rien de la religion, ni l'idée ni le sentiment. Les rares déistes qui s'y rencontraient n'étaient pas moins hostiles, sauf Rousseau, que lés athées à toute institution religieuse. Le beau livre de Benjamin Constant sur la religion, moins savant et moins profond que le grand ouvrage de Creutzer, est l'œuvre d'un philosophe plutôt que d'un mythologue. Mais, s'il appartient à l'esprit français par la simplicité du plan, par la netteté des conclusions, par la clarté et le charme du style, il se sépare de la philosophie du xviii'' siècle par l'intelligence supérieure et la sagace analyse des institutions religieuses. Tout libéral et même tout libre penseur que se montre l'auteur, il garde le sentiment religieux, sentiment vague et variable dans son objet, mais intime et profond dans sa nature, qui' est et restera le fond permanent, indestructible des formes diverses et successives que le temps emporte dans son cours. — « S'il y a dans le cœur de Thomme un sentiment qui soit étranger à tout le reste des êtres vivants et qui se reproduise toujours, quelle que soit la position où l'homme se trouve, n'est-il pas vraisemblable que ce sentiment est une loi fondamentale de sa nature? Tel est, à notre avis, le sentiment religieux. Les hordes sauvages, les tribus barbares, les nations qui sont dans la force de l'état social, celles qui languissent