EN FRANCE
L'OtVH KKUOIIVU D'UN iODCATlUB LAÏQUE
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QUATRIÈME CONFÉRENCE
Mesdames, Messieurs,
Je ne me fais pas d'illusions : le sujet que nous avons en^epris de traiter n'est pas de cei|x que l'on peut se flatter de porter en queU <]ues heures ou degré de pi*écision et de clarté <|ui emporte In conviction.
Malgré lattention si bienveillante dont vuus m'avez honoré et dont je ne saurais assez voUa remercier, je sens et vous avez senti avec mol combien les idées philosophiques et plus encore les idées religieuses sont difficiles à mettre en formules, surtout quand elles n'ont pas définitivement pris corps dans un système connu de tous» quand elles sont encore à létat d'indication et d'aspiration venant contrarier un ordre de choses dûment établi. Si encore il s'agissait d'une de ces opinions extrêmes et tranchées qui forcent l'attention, il serait plus aisé, sinon de la faire accepter, du moins de
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144 U MCUCUM, LA MORAI.». t.T LA NCKKCK
la faire pnlcndro. Mnis, vous l'avez vu, nolro ambition a Hfi au runtrniiv tie ne rien supprimer arbilrnii'emenl, (!«' iie rien renier à In légère de ce que le passé noud a légué de res- |io(;lable, de tenir «'omple des élémenls divers, que la foi et la raison, le nvnr et l'eHprit, la ttrience et le senlimenl, la tradition et le libre examen ont mis aux prises soùh nos yeux. Le travail est complexe, et louft. et délicat. Je n'ai . pu voir en faire (ju'un bien insufllsant exposé.
Aussi ai-je pensé (jue vous me permettriez, de tenter un autre moyen de me faire comprendre. Ce que j'ai essayé de vous présenter romme une théorie souleuable et comme une fusion possible de la pensée philosiiphiqurt avec le sentiment religieux, je voudrais vou;^ le montrer sous une autre forme, en vous racontant un essai pratique <pii en a été fait en France.
Peut-être verreK-vous là plus clairement les mêmes idées, non plus n'affirmant spéculalivemenl, mais cherchant à se réaliser, et plus faciles à saisir, une fois traduites eh actes et en institutions pédngogitpies.
Qt'ATRltMC CONrtHK5ICX Ul
VouH SAX"/ tous <|uel «>frorl nous fflison» en Frniicr il(>|Miis un quart de siècle |K)ur organiser une éilncntion nntionnie sur le type qu'aviiient traré iWjh les hommes de la première R/'voiution. Le nom de Jules Feri-y suffit à personnifier |K)ur voua cette grande entreprise politique. L'école publique devenue laïque — lnï(]ue par les prograntmes, laïque par le personnel, laïque par l'esprit qui l'anime — tel est le but qu°a|)rès de longues années de lutte violente, le» lois scolaires de la troisième République nous ont permis» d'atteindre. Mais, qu'est-ce que l'école laïque? Et qu'y a-t-il au fond du principe même de la laïcité? Je ne Kals si Ton s'(>n est bien rendu compte partout il l'étranger, ni si vous-mêmes, quelque attentifs que vous soyez aux choses de France, vous n'avez pas été encjins à accueillir des interprétations qui simplifiaient un peu trop la question. De bons esprits, mais se bornant à un coup d'œil superficiel, s« sont laissés aller à ne
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u nKi.u.iiiN, LA Miiiitijt Kî y\ rtiKMr.
voir dans luiti'e i^vulntion w^olaire leM un» qu'une i-éacliuii eonUf Ir cHUiolirLsitne, los au- Irtm qu'un -trionii>lic «lu iiosUivUmp. D'autres, qui n'onb paM ruulunii' de icKarder de pi^8 aux thèse» qui .sen'enl leUM pa.sHioiis, ont fait une dé«:ouv«'rle ,<|u'il« ont divulKiii^e avec fi-nras : s<iiHi celte politique Hcolaire il y avait un habile complot pour iti-oleslanliM^r la France (1). Tout récemment, le jeune historien que je citais l'autre jour, lauréat de l'Académie pour un livre que plusieurs d'entre vous connuis- H^td certainement, sur (Mlemague religieuge, ]fi premier lieutenant de M. iirunelière, M. G> Guyuu, écrivait dans la Hecue de» Deux Monden et complétait dans un volunic plein de faits et de documents, FEvole ttaujnurd'hui, une étude critique où un peu de maliRnité ne nous fait pas méconnattii! beaucoup de sagacité, et dan.4 laquelle il attribue au protestantisme, et pwti<'ulièrement au protestantisme libéral, ■ une
(I) t:c8t un <lea Ihi^iiie» ittvoiiB do la Libre Parole: e'uMt le discourM ou ! article c«nt fois répété de M. C<!<>rgeH Tliiéltuiid; rU'ut iinci des i< démonstrations» «Oi n>iiiplis8<.-iit le livre, Ri l'iMi peut appeler ainsi un laclum auHsi gn*^ que \'i(lo, de M. Ren^ukl : t/" Péril proieMlant.
QUATltiMt coMrtnK^ct U7
liéffémonic lalenle, mais ronlinuelle •, sur la nouvelle école laïque (1).
Ce n'est pn» le lieu d'examiner ces diverses versions; je roudrais appeler votre attention Mur un cliiipitre seulement de notre histoire scolaire pendant ces vingt demièits années, parce que ce chapitre vous montrer*, directement uppliquées à l'éducation, les doctrini's que j'ai essayé de vous exposer. Savoir ce qu'elles ont de spécifiquement protestant, co n'est pas, pour ma part, ce qui m'intéresse le plus. Vous on jugerez d'ailleurs (2).
De toutes les tflches que la France républicaine entre|)renaii en matière scolaire, la plus neuve, la plus délicate sans contredit, celle où elle avait tout à faire, c'était l'éducation des filles. Les Ohambres, entraînées par Paul Dert et Jules Ferry, avaient bien pris une mesura radicale : elles avaient décidé l'établissement, dans chaque département, d'une école normale d'institutrices, c'est-à-dire d'une école où seraient formées des institutrices iauiues des-
(1) Ukorobs Uotau, l'Ecole d'auiovrd'hvi, in-lO. Paris, I8M, Perrin.
(Si) Voir il i'Appendice la note ■■
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14M LA nEMGION, LA MDIIALC ET U HCIENCR
Unées à remplacer les religieuses dans le^ écoles primaires de filles. GrAce au bel élan qui, au lendemain même de nos désastres, réunit un instant tous les partis dans la pensée du relèvement national, on trouva les fonda nécessaires pour construire et ces écoles normales et les milliers d'écoles primaires qui nous manquaient.
Mais il manquait autre chose, qu'il était moins facile de faire sortir de terre. Où trouver un personnel laïque pour former quelques milliers de futures institutrices? Il ne pouvait être question, pour divers motifs bons et mauvais, de demander h notre enseignement supérieur, tel qu'il était constitué alors, de s.'en charger. A tort ou à raison, la République était tenue de faire donner par dès femmes cet enseignement de la pédagogie féminine. Il fallait donc, à la tête de chacune de ces quatre-vingts écoles normales laïques d'institutrices, placer une directrice et trois ou quatre maîtresses capables de faire l'éducation professionnelle de quarante, cinquante, soixante < normaliennes >, la plupart jeunes paysannes de seize à vingt ans, qui sortiraient de leurs mains au bout de trois
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ans, pour aller exercer, comme inalilutric-es laïques, dans des villages qui n'avaient jamais vu d'institutrices ou q|ii ne soupçonnaient pas qu'il y en eût d" autres que les bonnes sœura.
Tenter une pareille œuvre et à si bref délai, sous le coup de tant de malveillances et au milieu de tant de difficultés; improviser la constitution d'un personnel féminin capable d'un tel effort, dans un pays où l'éducation des femmes était jusqu'alors restée exclusivement aux mains de l'Eglise, n'était-ce pas tenter l'im- • . possible? Jules Ferry l'osa, et c'est peut-être le plus grand acte de foi dans la vitalité de la démocratie françedse qu'on puisse citer de nos jours de la part d'un homme politique.
Il imagina de fonder une école normale supérieure, une sorte de pœdagogium ou seraient appelées, par voie de concours, des femr mes à la fois assez instruites pour pouvoir, en un an ou deux, devenir de bonnes éducatrices, assez décidées pour fornjer la première phalange de cette nouvelle armée, assez courageuse pour aller affronter dans les départe-ments tous les préjugés et toutes les calomnies.
Cette école centrale d'où devait rayonner sur
ISU LA i:F.rjr.inN, i.a moiiai.f. et la science
tout le pays l'esprit nouveau de l'éducation féminine, M. Ferry en confia rorganisalion h un homme que lien ne lui désignait offlciellcment pour ces fonctions. C'était un putilicist' connu surtout dans le monde religieux et pliilosoplïiqne. Dans sa jeunesse il avait exerce' peu de temps les fonctions de pasteur dans le Béarn; il y avait renoncé en 18.')9, épo(jue où parut son premier écrit : lo Christ et 'la Cons cience, un livre qui avait (ait grand bruit daim . le monde protestant.
L'auteur, visiblement un esprit délite et un.' ûme d'élite, était, tout jeune encore, estimé, aimé, on pouvait, déjà dire respecté de. tous. Avec quelle stupeur ne lut-on pas les con(!lusions de son ouvrage, qui précédait de plusieu^s années la Vie de Jésus de Renan, et qui en dépassait à ceKains égards les audaces. Il y pariait de Jésus comme de la figure immortelle, en qui s'incarne pour nous la plus pure des morales et la plus pure des religions. Mais, il ne laissait subsister ni la divinité du Christ ni l'inspiration de la Bible, ni aucune trace de surnaturel dogmatique ou historique, c Jésus, disait-il, est précieux & l'humanité.
Ql \THlf-.MK n^NKÉllKMï: 1.')!
iiittis il l'csl comme Socrnli», h un degiv plus cinvé, parce qu'il a apporlé au trésor moral di; iioli'e race des jd<^es d'une valeur Infinie. La parole de J<;aus, ajoutait-il, oui, elle est belle, elle est sainte, elle n'est point parfaite, » él il mouti'ait comment elle avarl réalisé non pas l'idéal absolu, mais nu moment de l'idéal humain qui gi-andit avec |a conscienre. Ilusieur^ de ceux (pli mécontent ont connu M. Pécaut et se ra|)i»ellent la place qu'il occupait à l'extrême gauche de la théologie protestante : il était en Suisse quand se fonda llnion suisse du christianisme libéral, et il prit jiarl à ses premières réunions.
C'est à cet homme bien corpiu pour ses opinions si avancées cpie M. Ferry entendait confier la formation du haut personnel de l'enseignement féminin. Il le chargea d'organiser l'école de Fontenay-aux-Roses. Vous vous repré .sentez .sans doute la difliculté, la complexité de la tûche. Ces jeunes filles, pour la plupart d'oiigine populaire, presque toutes calhoiiques, munies seulement d'une bonne éducation primaire, il s'agissait d'en faire des inslilutrites d'institutrices, et pour cela non pas seu-
f ISX LA RELIfilON, LA MORALE ET \X SriEKtE
lement des personnes instruites, au courant des meilleures méthodes d'enseignement, à l'esprit ouvert et cultivé, mais surtout des directrires, des inspiratrices, des Ames capables d'éclairer et d'échauffer d'autres âmes, f Ce serait, avail-il écrit, une pauvre raison et une bien pauvre écoXc que celles qui prétendraient .n'enseigner que ce qui se voit, se touche, -se démontre mathématiquement, sans s'inquiéter de tout ce que l'hutnanité, par l'effort continuel de ses sages, de ses voyants, de ses législateurs, a fait surgii- de vérité, de noblesse, d'aspirations et de repentirs, en un mot, d'idéal, du fond de l'Ame humaine. Tout, cela, quoi qu'on en dise, est de la nature, tout cela est humaii\, est de la raison. Et en se l'appropriant librement, la raison ne fait que s'enrichir de son légitime héritage. Si bien que nos maîtres d'école, en a^ectant par exemple de négliger les leçons d'Epictête, de Warc-Aurèle, de Socrate, de Jésus, comme un enseignement suranné, méconnaîtraient leurs vrais ancêtres spirituels et l'idéal don^ vivent encore aujourd'hui le monde et eux-mêmes. > Combien plus vraies et plus importantes en-
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core (lovaient lui paraître ces observations quand il fut question de l'éducation d|es femmes en particulier! En ce domaine plus que dans tous les autres, M. Pécaut sentit que tout le nerf de l'éducation nouvelle était dans la profondeur et dans In force des convicUons personnelles dont l'institutrice serait animée. Il n'hésita pas à penser que la première garantie de développement sérieux qui pût être donnée ù linstruction laïque et républicaine, c'était d'établir inébranlableinenl dans chacune de ces femmes l'autorité intérieure, disons mieux, In souveraineté de la raison et de la conscience. Pour lui le succès de la révolution tentée par notre pays dépendait de là. Oui ou non, serat-il possible de donner aux éducatrices de l'école laïque française ■ une âme religieuse > en même temps qu'un c esprit affranchi du, respect aveugle de la tradition •?'Uui ou non, la directrice de l'école normale républicaine « saura-t-elle rechercher et cultiver ce qui est le fond mystérieux de la nature féminine et sa dignité; saura-t-elle apprendre par son exemple aux jeunes institutrice» du peuple à se considérer comme attachées à une œuvre