IV
Ainsi commence donc & nous apparaître pour la religion un rAle tout nouveau.
S'il avait Hillu opter entré elle et la science, entre elle ot la morale, notre choix était fait. NouH n'avons pas le droH de subordonner le certain à l'incortain, l'évidence au clair obscur, la raison à la tradlNafi, notre conscietfce à celle d'autrui. Plutôt que de condamner l'esprit humain à s'incliner, adulte, devant les idoles qu'il 8'est taillées, entant, nous irions sans hésiter à ce qu'on a fièrement nommé c l'irréligion de l'avenir. > Ce nom ne nous fait pas peur, et . nous tenons même à nous bien convaincre qut nous l'accepterions sans peine, s'il venait à être démontré que c'est le terme propre et le nom légitime de notre véritable état 'd'esprit.
lltf I.A nCLIOION, LA UOnAIX ET LA SCIENCK '.^'
. On sait avec quelle forcp de réflexion el a^ quel éclat d'élo(|ucnce un penseur de génie, qui n'a fait que passer, laissant une trace à jamais lumineuse, J.-M. Guyau, a fait de ces mots « irréligion de l'avenir » le titre et le résumé dlun» '
des éludes les plus pénétrantes, les plus loyales, les plus profondes qu'ait vu paraître cette fin de »iècle. Pariant la langue de son public, de ce public français, que l'Eglise a réussi ù persuader qu'en dehors d'elle il n'y. <^ pas de religion, acceptant sans chicaner les jugements • plus que sommaires, par lesquels amis et ennemis déclarent que l'essence de la religion c'est le merveilleux antiscienlifique, el qu'on la supprime en supprimant le miracle, Guyau u répondu nettement. Il n'a vu qu'un parti à prendre, pour couper court à toute équivoque, c'est de de proclamer irréligieux. Il n'y a peut-être pas d'acte plus religieux que ceite proclamation d'irréligion absolue. Elle fait penser à cet» athées qui prouvent Dieu par leurs vertus. ■' Mais, si peu effrayés que nous soyons de l'irréligion de l'avenir, encore faut-il nous demander si le nom convient à la chose. Guyau
TROISIÈME CONFÉnENCE 117
lui-même dit quelque part : « On peut affirmer que'la vraie religion consiste à ne plus avoir de religioa étroite et superstitieuse. » Et encore : ç L'irréligion, telle que nous l'entendons, peut être considérée cpmme un degré supérieur de la religion et de la civilisation même (1).
Il y a là évidemment une équivoque de langage à dissiper, et, sous une question de mots, assez indifférente, un parti à prendre entre deux manières d'envisager la religion..
L'une, qui consiste à la déclarer solidaire et inséparablo de tout un cortège.de croyances et de pratiques irrationnelles sans lesquelles elle ne serait rien ; l'autre, qui est celle même que nous venons d'esquisser, la religion entendue comme un besoin éternel de l'âme humaine, besoin qui essaie de se satisfaire à l'aide de conceptions chimériques destinées à crouler le» unes sur les autres, mais.besoin qui leur survii, à toutes, qui les dépasse,,, toutes et que ni L science ni la morale ne nous autorisent à nier.
(1) GoTAu. Introduction, page xv-
118' I.A IlKLir.lON, LA MOHALE Et LA ST.IF.NCE
Si nous nous plaçons à ce second point de vue, nous allons trouver dans la religion, à quelque ûge, d'ailleurs, à quelque degré que ■ nous la considérions, deux éléments constitua tifs; appelons-les, pour la commodité du langage, l'âme et le corps de la religion.
Son cor^s, ce qui lui sert d'expression visible, ce qui se traduit en institutions, c'est un ensemble de faits, les uns intellectuels, les autres esthétiques, les autres encore étiiiques, et pratiques, qui constituent le dogme, les croyances, les mythes, les rites du culte, les ce rémonies pieuses, les traditions sacrées, les livres saints, le sacerdoce. Il n'y a pas dp religion, là où il n'y a pas de culte établi, de doctrines persistantes, de traditions révérées, de mystères accomplis, de croyances transmises. Ce sont là les vêtements, les enveloppes charnelles qui font que la religion est autre chose qu'une vague et fugitive disposition d'esprit, qu'elle devient une force humaine, une puissance sociale, un agent de civilisation. Mais
TnoisiftME r. i\>Éii»Af:K , 119%
ces formes dans lesquelles s'incorpore la religion, suivons-les, d'un siècle h l'autre, dans n'importe quelle soci^'l»'! religieuse. Nous les voyons se ti'ansformer profondémenl, alors môme que se fait le plus gi'and effort pour leiuconserver l'apparence de l'immutabilité.
Au point do vue inlellec luel ou dogmatique, In m<^me vérité révélée qui a été prise fi la let' Ire dans son sens propre au début, nous lai retrouvons, qiielcjues siècles après, transfigui^e, nllégorisée, spiritualisée. \a' dogme d'un siècle est pre.sqiie toujours le symbole du siècle suivant.
, Au point de vue du culte, les traditions aussi durent, mais on en pcnl le sens, on les interprète, et, d'altération en nlléralion, on en arrive partout à ce résultat, commun presque ù toutes les religions, que leurs prêtres répètent, des pratiques et continuent à célébrer des mys tères< dont ils ne soupçonnent plus le sens, absolument comme ils continuent à employer dans les cérémonies une langue depuis longtemps morte.
• C'est là le 'corps changeant de la religion. Mais, sfla religion a toujours et partout besoin
1S!0 LA ner.ivioN, i.a MonALF. et ia m-jf-mt
de moyens d'pxpresHion» c'est sans doute qu'elle a quelque chose à exprimer, c'est qu'elle cherche des signes qui lui permettent d'atteindre lu cœur, l'esprit, les yeux, l'imagination, l'ôtrc hu- , main tout entier. Sous un signe, il y a une chosc: Aigniriée, et dans ce corps imposant des religions, il faut bien qu'il y ait une dme. Quelle est cette Ame?
Noust l'avons déjà dit, l'âme de la religion, ce n'est ni la doctrine', ni le culte, ni le mythe, ni le rite, c'est ce qui les produit et les inspire.
C'est cet élan spontané de l'Ame qui entraîne tout ensemble l'intelligence, l'imagination, le çflBur, la volonté. L'Ame de la religion, c^esl ce qu'il y a en elle d'étemel et d'indestructible, ce «qui reparaît à tous les degrés de culture, au fond de tous les hommes, identique et permanent sous la variété des dehors.
Représentez- vous le pauvre sauvage primitif portant son offrande au dieu de la tribu, lui sacrifiant ce qu'il a de plus précieux. Evoquez l'image du Grec contemporain de Phidias et de Socrale, s'unissant à tout un peuple en f6te pour célébrer dans la lumière du Parthénon la
Tnoi.m(;MF. roNFÉnENCE 121
grande déesse proiectrice d'Athènes, Voyez l'Israélite dans le temple de Jérusalem, remplissant minutieusement toutes les prescriptions du code lévitique ou, mieux encore, dans Ihumble synagogue qui lui tient lieu du temple disparu, déployant lé rouleau sacré de la Thora et épelant pieusement, ligne à ligne, les paroles dictées par Jaliveh. Voyez le Musulman récitant un verset du Coran et se tournant vers la Mecque pour faire §ps prières et ses ablutions. Transportez-vous en plein moyen-ûge, et songez à ces milliers d'âmes effrayées de la brutalité du monde, qui s'en vont chercher, dans l'ombre du cloître, la paix, la pureté et le*^ salut. Entrez de nos jours dans une église de village, et regardez celte pauvre femme qui pleure et qui prie en silence, accomplissant la pénitence prescrite, répétant les formules saintes et suivant, tant bien que mal, par la pensée, les mots divins qu'elle balbutie. Ou bien enfin, pénétrez dans le cabinet de travail où un homme d'études, un savant, un érudit, un penseur, lit, lui aussi, attentivement, le même Livre sacré, mais le lit comme un monunîient d'histoire religieuse, s'efforçant d'y retrouver la vérité des
ItSi M RELIGION, LA MOHAI.E ET LA STIENC»,
doctrines, In vérité des textes, la vérité des faits, et convaincu de contribuer par ce travail critique, qui lui vaudra des injures, à l'œuvre sainte de la découverte du vrai et de l'émancipation de l'esprit humain.
Qu'y n-l-il de commun entre tous ces liommes à travers le temps et l'espace, sous toutes les différences profondes qui séparent leurs manifestations religieuses? Une seule chose : le fait religieux lui-même.
Assurément, leurs manières de satisfaire le besoin religieux s'excluent, mais chez tous il y a un besoin religieux. Par des \oies très divergentes, ils tendent tous vers un point qui est à l'infini et qui, sans qu'ils le sachent, est leur objectif commun. Dissemblables en tout le reste, ils se ressemblent en ce que tous ils cherchent Dieu, chacun lui donnant le nom et. la forme que son intelligence peut concevoir. Chez eux tous, ' est -éveillé un même sens supérieur, le iens du divin."
Que si ceRe expression « le sens du divin » vous parait trop vague — justement parce qu'elle ne contient que ce qui se trouve en tous et parce qu'elle refuse d'y mettre le degré de
TROISIEME CONFÉRENCE
précision que chacun prétend y apporter à son profil par une définition qui exclut celle du^ voisin — il est facile de déterminer plus exactement de quels éléments se composp le phénomène de l'émotion religieuse.
Si simple ou si complexe, si grossiè're ou si rafflnée, si spirituelle, ou si profonde qu'elle soit, l'émotion religieuse est un état d'Ame sut ffeneris dans lequel on peut démêler trois phénomènes concomitants, le plus souvent mêlés ^ jusqu'à ne plus se distinguer :
1» Un phénomène aHectif ou émoIJonnel, celui qu'on appelle proprement le sentiment re-^ ligieux. Ce sentiment ne débute pas sans doutC' par un mysticisme éthéré; il ne se traduit longtemps chez l'homme inférieur, comme l'a trè» bien dit Lucrèce, que par le sentiment de la peur, mais encore faut-il dire que c'est une peur particulière à l'homme, glorieuse infirmi- 4é dont il est seul capable, car c'est l'effroi de l'inconnu, c'est une terreur sans motif et qu'il se crée volontairement à lui-même : plu» elle est , imaginaire, plus elle est un caractère' spécifique de l'humanité. Elle s'épure et s'élève et se dématérialise peu à peu jusqu'à de-
iW'^mr:
IM LA RELIGION, I.A HntXKir. ET lA SCIENCE
venir le besoin d'adoration, le sentiment dç l'infini, l'amour de Dieu.
2° Un phénomène intellectuel qui constituera , la croyance religieuse : là aussi il faut s'atlen- • dre à voir l'homme partir de très^bas; il commence par des affirmations puériles, sans ombre de valeur, sans bon sens et sans suite; <!e ne sont que légemles et fables, contes et mytties, récits fous et folles explications; peu à ' peu quelques ■ vérités » se fixent qui représentent à un moment donné tout l'avoir de l'es- ' prit humain, tout son savoir; ce sont 'les réponses de la science d'alors aux questions d'alors. De là naîtra, avec les siècles, toute une dogmatique, toute une science saci^e,' donnant âatisfaolion à ces curiosités anxieuses de l'es* prit bumain. qui vont croissant; car à mesure <|u'il voit plus clair, l'esprit s'aperçoit mieux que l'infini l'enveloppe, que l'inconnu est nu Tond de tout, et il cherche par un effort héroïque à percer les ténèbres^
3" Un phénomène voliiif et actif qui finira par constituer la morale religieuse et le cult^ mais qu» commence bien entendu par les misera* blés pratiques de la sorcellerie et de la ma*
'TnnlSlfeME CONFÉRENCF. 12&
gic primitives. Avec le temps, l'homme appren- . (Ira à agir sur son Dieu autrement que par des sortilèges; il s'élèvera à la notion d'un contrat .nvec ce Dieu, puia à celle de sacrifice, à celle do sacrement, et enfin à la rtotion pure et évan- . g^lique de la prière. .,
^ Voilà, décomposé en ses trois éléments constitutifs (1), le faisceau psychologique du phénomène religieux : une émotion, une idée, une action, toutes Iroia tendant ù l'inconnu, à l'extra-humain, à l'idéal, à ce que toutes, les langues humaine . appellent le divin.
C'est cela et cela seul qui est au fond de toutes religions, et c'est cela même qui fait le
(1) Sur colle décomposition «t sur les divcn<c8 ninniëres dont elle a été faite, on consultera avec \» plus grand profit : dabord les admirables conléronces uu proicsseur (i-P. Tiele, Eléments of the science o/ rrlU/ion (Gifford, Lectures, University of K<lind>urgh, (IHDH), surtout le 2* volume (Ontologicat ))art); ensuite le grand article qui est tout un exposéde la question, que M. L- Marillier vient de publier, au mot Religitm, dans.te tome xxii de la Grande En. cnclopédic. On y verrait ce qui impOTle pour notre ob} t, h savoir que sur les termes essentiels de cette analyse, MM-. Goblet d'Alv ella, Lang, Guyau, l'icle, Sabalier, F.-B. Jevons; etc., se rencontrent sur le terrain indiqué par Schleiermacher, mais en ôlar. gissant ses définitions. ^
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IM LA RrLIGinN, I..V MORALE KT LA SCIRMC^
Irait d'union, entre tous les hf^n de la religion, 4>ntre l'homme primitif et celui du XX* siècle, il'est ce qui fait qu'uîi.LeibnitK ou un Spinoza, un ^ulher ou un Kanl sent une parenté véritable entre lui et la [>auvre iwiysannc qui porte un cierge à la madone ou égrène son chapelet en récitant des />a/er.
Cette distinction entre l'Ame et "le corps de la religion, en d'autres termes entre son fond i!ssenticl, sans cesse persistant, et ses formes nccidenlelles, sans cesse changeantes, nous permet d'entrevoir une solution inespérée du i;onflil qui nous occupe.
Si l'esprit religieux peut et doit i^trc nettement distingué des divers système» religieux qui prétendent l'exprimer, si cet esprit n'est pas autre chose qu'un esprit, s'il ne se traduit que par un ensemble d'aspirations, nous poussant toujours vers l'au-delà, vers ce que la science n'atteint pas, vers ce que l'expérience ne vérifie pas, vers ce que la pratique ne réalise pas, en quoi serions-nous infidèles à no-
i^èiiti,j'Slfi>!i^ •i^l, JÀ.^ ^l■et,^d'^ÂAJ^iJH,A,iÈx. :^Ad,^Û,di^-J. xiàâSkh,.^
Tno;Sl(tME CONFÉRENCE 127
tre méthode en lui conservant son rôle daps la vie humaine?
Ainsi entendu, c'est-à-dire dégagé de toutes ses applications partielles et temporaires, l'esprit religieux ne vient pas disputer h la science une partie du domaine de la connaissance, ni disputer à la conscience son autorité en matière de vie pratique, pas pliis que disputer & l'art son autorité en matière esthétique. Au contraire, l'esprit religieux, le jour où il arrive enfin à prendre conscience de lui-même, laisse tomber, car les choses mortes tombent toutes seules, les enveloppes séculaires où il était enfermé. Il ne veut plus d'autre corps, aujourd'hni, que le corps vivant et' immortel que lui donneront, en matière intellectuelle, la science, en matière esthétique, lart, en matière éthique, la morale.
Morale, art et science, voilA la substance même de la religion de l'avenir. Elle ne peut ni ne veut désonnais se nourrir d'autre chose. Au lieu de perpétuer l'erreur enfantine qui lui faisait chercher des clartés surnaturelles pour être plus savante que la science, plus artistique que l'art et plus morale que la morale.
riW LA nEMGION, LA MOnALF ET LA SCIEME
la religion de l'avenir saui-a qu'elle ne vaut, à ces trois pmt^s de vue, que ce que In feront valoir l'art, la sdencc ol lu morale, dont elle sera le nom colleSiJ. à peu près comme I*». nom de philosophie dr-st^^nj^l' ensemble des éludes psychiques.
Mais si la religion n'a d autre sidistance qup celle que lui fournissent les diverses discipline» ' «lonl elle recueille les «lonnécs, que vient-elle y ajouter? Quelle est m vertu propre, et à quoi se réduira son rôle dans lu vie de l'humanité future?
Nous répondons par notre c'omparaison m6me de tout à l'heure : elle sera l'Ame de toutes ces disciplines, son rôle sera celui de l'ûm»' dans un organisme vivant, tout simplement d'entretenir la vie.
Aura-t-elle à corriger, à contredire, à surveiller l'art, la science, la morale? Non, sans doute, mais elle pourra leur rappeler qu'ils doivent être, l'art, toujours en mouvement vers le beau, la science, toujoura en mouvement vers le vrai, la moral» toujours en mouve- . ment vers le bien. Et ici nous touchons à l'es- .
rnolSIÈME CflXJÉHENŒ J29
■■III ■ " ' -I mil II — — I II II III» ■!■ ■■.! III ■ I «1 l^ptw^M— IW^— — .
Hence mfime de la fonction reliçieusc, qui es( d'empêrhor l'esprit humnin en loiiles ses puis^ .nanccs, ot cTenopêcher rhariine de ses facultés en pni-licùlier de s'airêler,. de s'immobiliser, lie se pétrifier! A chncime d'elles, elle montre, au-delà de son but immédiat, un but infiniment lointain (pii défie toute atteinte, mais vers leijuel il faut toujours se remettre en route au lieu de s'arrêter à la première étape.
Encore une fois, ce n'est pas un contre-système, ce n'eél pas non plus un système supérieur (fue la religion vient mettre en regard des systèmes scientifiques, éthiques, esthétiques. Elle vient dire et redire queiout système est un ensernble de vérités rigides, et que la vérité complète est mouvement et vie, qu'un itystèmc est une expression provisoire et nécessairement inadéquate, au-delà de laquelle il faut réserver les droits de la réalité qui débonle tous les j^yslèmes.
En d'autres termes, la religion n'interdit à l'esprit aucun de ses exercices ngrmaux, ni celui de l'intelligence, ni celui de la volonté, ni celui du cœur, mais elle veut que dans chacun d'eux l'esprit poursuive toujours l'infini, et ne
inU I.A IlELKilON, I.A MORAIF, ET I.A SCIENCE '
86 flatte jamnis de le posséder. Elle le rappelle ninsi h sa véritable nature et à son véritable idéal. Lacvte essentiel de la pensée, est-ce d'avoir ti-ouvé, ou est-ce de chercher? Le propre de l'amuur, n'esUce pas d'aimer et d'aimer encore, et d'aimer toujours? Et la vie morale consislet-elle à avoir atteint un certain niveau de moralité et ù s'y tenir? N'est-ce pas plutôt d'ns|)irer sans cesse vers un plus haut idéal moral?
La religion ne tait pas autre chose que de nous tenir ainsi sans cesse en haleine. Elle n'est pas une doctrine fermée, elle est ellemême ce qu'elle veut que soient la morale et la science, un effort perpétuel. On peut lui tippliquer le mut profond : ■ Notre nature est dans le mouvement, le repos entier est la mort. » C'est parce que l'esprit religieux est tout action, tout progi-ès, que la religion vaut plus aujourd'hui qu'hier, et qu'elle vaudra plus demain : son immutabilité consiste non & toujours durer, mais à toujours grandir.
Ne lui reprochez pas son instabilité, c'est celle de l'aiguille aimantée, et c'est ce qui lui permet d être toujours notre guide.
TROISIÈME CONFÉnENtZ ISl
La grande erreur dont l'esprit religieux peut corriger les religions d'abord, la science et là morale ensuite, c'est l'erreur qui consiste à se représenter le vrai et le bien comme des quan-- , lilés fixes : il n'y a de fixe que le travail de l'esprit humain qui les poursuit.
Enfants que nousi sommes, nous voudrions en avoir fini avec notre lâche, en avoir fini avec la vérité, avec le devoir, avec l'idéal, nous dire une bonne fois : j'y suis, j'y reste.
Mais non. Jamais on n'a fini d'apprendre, jamais de travailler, jamais de s'élever vers l'inacressible. Jamais même on n'est sûr de ne plus tomber.'c'est pourquoi il faut se tenir toujours prêt à se relever.
Notre devoir religieux ne consiste pas h être arrivés au but, mais à y marcher. Peut-être existe-t-il des êtres supérieurs à nous, auxquels il est donné de voir quelque chose dés fins dei'nières du drame universel où fious sommes engagés. \ nous cette partie du spectacle se dérobe totalement. Nous en décou- . vrons juste assez pour voir clair devant nous, pour savoir pas à pas où nous devons mettre le pied dans le sentier qui sbéclaire à mesure
12tt tA nELioinN, t.A mohaif. et m wirn»».
que nous avançons. Jour après jour, des parties nouvelles de l'immense panorama s'illuminent et nous montrent notre route. Mais c'est tout, et il faut croire que c'est assez. C'est sans doute tout ce dont notre nature est présentement capable. Songeons à Tentant qui épelle encore péniblement et qui s'irrite qu'on le tienne si longtemps sur la première page, impatient qu'if est de savoir la fin du livre. .Nous sommes, plus que nous ne le croyons, pareils à cet enfant-là.
Je sais bien l'objection qui m'attend.
c Esprit tant que vous voudrez, me dit-on, si, la religion n'est que cela, elle ne tardera pas à n'être rien. A l'état d'esprit pur, l'esprit ne se conserve pas longtemps. Qu'est-ce qu'un esprit qui ne s'exprime que par des actes, qui ne s'incarne pas en quelque matière? Si votre comparaison de tout à l'heure avait quelque vraisemblance, c'est que justement vous ne sépauiez pas, dans la religion, l'Ame du corps.
TnolHIÈMK CONFÉIIRNCE ' 133
Vous ne voulez pas d'une religion qui soit un rorps sans Ame; nous ne pouvons pas admettre davantage, quand même nous le souhaiterionH, qu'elle soit une ûme sans corps. Une foi qui n'agirait |)oint, une foi qui n'engendrerait ni ci'oyajices, nr culte, ni règles de vie. ni règles d'association, une foi qui se consumerait en une aspiration haletante et muette, craignant do déchoir si elle s'exprime, de se matérialiser si elle se précise, non seulement ce ne s«>rait pas la force qile vous supposez capable de pénétrer toutes les activités de l'Ame humaine, mais ce ne serait bientôt plus qu'un fantôme, un souvenir, un souffle, flatus rocis. ■
Rien n'est plus vrai. Aussi n'est-il pas question de réduire la religion à cet état. Ce que nous demandons, ce n'est pas qu'elle n'ait pas de corps, c'est que ce corps ne soit pas un cadavre. C'est qu'elle ne se croie pas obligée de tratney) après elle, pendant des siècles : sous le nom de dogmes, des opinions qui furent d'admirables créations de la pensée humaine, il y a deux inille ans; sous le nom de miracles, des récits qui furent, ù leur date, d'admirables ex-
1»» LA HELICION, LA MOHALB KT U SCIBNCE
pression» do In réalité historique telle qu'alors on pouvait la comprendre; sou» le nom de sacrements, des pratiques qui furent d'admirables traductions du besoin religieux, subsÙ^ tuées il celles des cultes de l'antiquité.
^i nous avons distingué dans la religion deux parties, l'une essentielle et constanlev qui est l'esprit religieux, l'autre aoc«ssoire et variable, «pii est l'expression donnée à cet esprit sous formes d'idées et d'actes, re n'est pas pour réduire à néant cette seconde partie, c'est au contraire, pour lui permettre de se développer comme elle le doit, sans étouffer l'autre : ce n'est pas tuer la lettre que de prendre des précautions pour quelle ne tue pas lespril. El pourquoi, et de quel droit demanderionsnous à l'homme de renoncer à chercher le mot de l'énigme universelle, même à titre de rêverie, de conjecture ou d'hypothèse, de ne plus essayer de se faire une explication à sa portée de l'ensemble des choses, ou encore de ne plus se permettre de traduire en symboles, en formes de culte, d'art ou de poésie, en manifestations individuelles ou collectives les croyances qui lui sont chères? De tout cela, nous
rnoiBifeME coNFÉnENOE laii
n'enlf'ndons rien refrnnrhpr, rien ïnlertlire à la religion do lavcnir. S»ni|pinent, et c'est par où elle (liffèrorn de relies ilu passé, quelque satisfjiite qu'elle soil de telle hypothèse, quelques bons effets tiu'elle lire de tel poème ou de tel chant rehgieux, A nueunode ces expressions de la vie religieuse elle ne j)ri'!en(ira donner le earartère de l'absolu, la po(i»''e surnaturelle d'iuie vt'-rilè irviMée (>\,\ la vertu transcendante d une (i|M''ralion niagique. Klle ne se privera d'aucun des niovens humains qu* de tout temps ont servi h faire les religions, mais elle saura et elle dira que ce sont des moyens humains.
En aiu-a-l-elle moins de force el moins dé prestige? Oui, sans doute, si elle s'adressait aux hommes d'autrefoi.s, incapables de voir autre chose que des apparences avides de merveilleux, et qu'on ne pouvait instniire que par léà yeux, frapper que par l'imagination, discipliner que par la peur, moraliser que par ordre et de force. Mais tant de siècles de travail el de civilisaKon n'ont-ils donc servi de rien à la nature humaine? Faudra-t-iMoujours tout l'appareil des preuves externes pour nous per
IM Ll IIH.KilliN, I V MlltlAIJC ITT I.A SI ItME
suader <|ue le bien est bien, , pour nou8 faire sentir ce ({u'i! y a de divin dans l'Evangile? Ou plutôt n'est-ce pas ce qu'il y a de divin dan.) l'Evangile, n est-4-e pan lé sermon sui- la montagne ou le i-<^cit de la Passion ou 'le langage puissant ties paral>oles i]ui de tout temps a directement agi sur l'âme humaine, l'a émue, l'a réveillée, lui a fait découvrir Dieu, le vrai Dien, non par-delà les nuages, mais au fond d'ellemême? Tout ce qu'il y a eu de vivant et d'efficace dans (es religions du passé, pourquoi ne le retrouverions-nous pasi dans' la religion ' de l'avenir? Et iout ce qui ne vit plus, tout ce qui ne nous touche |>lus, tout ce (|ui a sent mais ne sert plus, que perdrons-nous en le *perdanl?
Volontiers ceux (pii affectent de douter de la puissance d'une religion qui ne serait que religion pure, se la représentent comme n'ayant pas de contenu, comme réduite à un vague et à un vide désespérant. C'est que nous n'avons |ias réussi à leur faire entrer dans l'esprit, la notion toute nouvelle de ce qu'elle contiendra. Autrement ils seraient obligés de convenir que ce sera au contraire la religion la plus pleine.
TltllUtl(:MK r.'JNKlillKSIR 1S7
la plus chaude et la plus fércondc qui ail juiiiàis été, qu'elle se monti'era incom|)arablement plus riche en froyanre.s, plus riche en lieaulés, plus riche en cfflcupili'îs morales que ne le fut aucune des religions partielles d'autrefois : son d'ij-me sera fait de toutes tes vé- , rites connues, aon culte sera fait de tout c<* que l'art a trouvé et ti-ouverâ de plus beau pour élever l'Ame jusqu'à Dieu, sa morale sera faite de tout ce (pieja conscience humaine connaît ti rêve de meilleur, de plus pur, de plus saint. On feint de croire qu'elle se réduira à un sec et froid rationalisme. Mais la première condition qu'elle exige au contraire, c'est de «•éaliser ici-bas progressivement, entre nous et par nous-mêmes, le coyaume de Dieu, entendez le règne de la justic» et de la fraternité. Loin de fermer aucune des sources où l'humanité a puisé, elle les ouvre toutes et ne brise i|ue les barrîmes factices dont on les avait , entourées. Loin de tout ramener à l'intellection, eUe est action, elle est amour et vie. Elle encourage tout le déplofement de la pensée, tout , Tépanouissemcnl du cœur, toutes les cspéran- ■
-îteïiî.ftiiïi'^^i'':;:-
13M LA nei.KiioN, la moiiale et m 8(:irw;.K
ces de l'hoinme et de l'humanité pour tout le . présent et pour tout l'avenir.
Il est vrai qu'elle modifie profondément, l'idéal qui nous est proposé.
Vraiment rnltiolique. et vraiment soeinle. la rejigion future substituera au siihit individuel le salul de la société, à la i-édempl1on de quelques-uns la rédemption de tous, au piïte et vafiue paradis "doutre-lombe le paradis vivant et actif, celui qui sera créé et entretenu sur terre par l'effort de tous, par In juîitice pour tous. et par l'amour entre tous^ Avec un pareil programme et dan.s une telle conception de la nouvelle société religieuse, qui ne le voit, il y a place pour autant de vie intellectuelle, esthétique, morale, sociale, que l'humanitt' en pourra dépenser. .
Qui piarle d'arrêter le génie religieux, de - frafiper de discrédit ses productions futures, de déclarer close l'ère des élucubrations théologiques, des systèmes métaphysiques, des* hypothèses et dés épopées, des investigations scientifiques et ëxtrascientifiques, des voyages dans l'inconnu et des appels à l'idéal? Serace paralyser chacun des auteurs de ces tra-
'.•'^Js^à».
» TROISltm CONrtMHCB 119
vaux, sublimes ou médiocres, que de lui refuser par nvanre un brevet officiel d'infaillibilité? Libre à lui de se croire infaillible el de le dire. Libre à nous d'examiner son pauvre de sang-froid.
Ln religion de l'avenir trouvera sans doute qu'il y a ass»'z. de v^'nté el assez de poésie dans les trésors de l'art et de la science, qui • «ont h elle, pour n'avoir pas besoin d'en cherrher ailleurs par les procédés rudimenlaires
^d'autrefois. Mais toutes les voies restent ouvertes, chacun pensera comme il pourra, chacun s'édifiera h sa manière, chacun priera ' Dieu en la force expresse ou en la forme im- '
■ plicite qu'il jugera la meilleure.
En vérité, il n'y aura rien de changé, sinon ' qu'en ce temps-là cha6un saura qu'à côté de lui d'autres font autrement, chacun trouvera cette diversité naturelle et ne comprendra plus qu'il y ait là matière à excommunier ou à damner ses semblables. '^
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(QUATRIÈME CONFÉRENCE
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