‹ La religion, la morale et la science [microform]Chapitre 6 sur 17 · SÎ · texte numérisé non relu

SÎ

fassej robrQii88«<r lo cours du fleuve, ou no Jette un aorl invisihle et mortel sur son champ, sur sqn liétiiil, sur ses enfants.

El puis le partage mAmë des deux mondes — l'un naturel, Taulie sui-naturel — s'il 4ivre en partie le premier h lu science, i-éserve désormais l'autre à lu religion. Le surnaturel 'sera son royaume propre el inaliénable. Elle seule va s'y mouvoir à l'aise.

Et en effet les générations vont se suivre, les civilisations se transformer, les religiMis elles-mêmes changer bien des fois de vêtement; une seule «hose subsistera, identique, , vivace, intacte à ti-avers les ûges, base éternelle, support inébranlable des religions : la (o| au surnaturel.

Et le conflit n'éclatera vraiment que le jour où la si'.ience pi-étendra mettre le pied sur ce territoire sacré.

j, Ce jour-là est ai*riv(*> — après combien de , siècles et au prix de «luelles luttes, je n'ai pas à le rappeler. ^ .

Libre enfin, la science rend son témoignage. : Toutes ses investigations concoixlent : scien- ' ces de la nature, sciences de la vie, sciences

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Uk mUSIOV, LA MOKAIX ET LA SOElOi

de l'homme, histoire des espèces et histoir(( des sociétés, physique et philologie, critique... des idées et critique des fnits, tout permet, tout oinlonne de dire : le monde a des lois, et ces lois n'ont pas d'exception. Il n'y n qu'une nature, il n'y a pas de sumaturel (1).

Sans doute — qui le dirait avec plus d'autorité que les savants, chacun dans son champ d'études? — cet univers est toujours divisé en ' deux parties, l'une connue, l'autre inconnue. Et leur effort persévérant tend à diminuer celleKii, à étendre celle-là. Mais l'inconnu, ce n'est pas le surnaturel.

Dire que tout ce que nous connaissons est régi par d'inflexibles lois, et ajouter que nous ne connaissons pas encore toutes les lois, c'est autre chose que prétendre connaître des cas où ces lois auraient été bouleversées par l'intervention non d'une autre loi, mais d'une volonté supérieure à la loi.

Il peut rester d'innombrables faits mystérieux, c'est-à-dire inexpliqués, sans qu'il en

(1) Sur les contestation» qu'a soulevées cette as. sortion, voir à VAppeiuOce la note A. ^

rnEUifcnF. conféiience ÏT

résiill&Ja possibilité d'un seul miracle. Car précisément le miracle n'est pas la constatation d'un fait inexpliqué, c'est- la prétendue explication d'un fait constaté.

Un fait inexpliqué échappe à la critique, une explication n'y échappe pas. Il faut qu'elle se fasse comprendre et accepter par la raison.

Or, si toutes les religions produisent un nombre considérable de miracles — chacune d'elles, d'ailleurs, jugeant parfaitement ridicules ceux de. toutes lés autres^ religions san.s exception — toutes aussi se sont trouvées, en face de la science impartiale, dans la mémo impuissance à esquisser un commencement do \ . preuve scientifique, c'est-à-dire de preuve, jk l'appui d'un seul de ces miracles, grands ou petits, anciens ou modernes.

Ils opt tous visiblement la mén)^e origine, la même raison d'être; ils reflètent le même état d'esprit, c'est celui qui n'a pas encore la pleine vision du mondé réel, qui ne croit pas à l'ordre universel ou qui n'y croit qu'avec des réserves» qui en revient toujours, invinciblement, à se représenter sous les phénomènes de la nature non pas des lois constantes, mais une volonté

îfli I.A HELir.lOX, l.A MOnALE ET I.A SOENCE

pareille, à la nftlie, pouvant changer, se contredire, faire des coups de force, ne fût-ce — •tf naïveté! — que pour mieux affirmer sa puissance.

On l'a dit avec raison : tons les miracles sont solidaires, et c'csil pourquoi il n'y a pas lieu de distinguer entre eux, au point de vue du moins de leur valeur positive. Apparitions d'anges vêtus de blanc, de vierges resplendissantes, de démons terribles, actes extraordinaires de certains personnages plus ou moins favorisés de Dieu, prédictions, exorcismes, guérisons surnaturelles,, croyants miraculeusement protégés cpntre le fer et le feu, impies frappés de mort subite, sourds qui entendent, aveugles qui voient, impotents qui marchent, morts qui ressuscitent, saints enlevés au ciel, rien de tout cela n'appartient en propre à une tradition religieuse plutôt qu'aux autres; c'est la commune et luxuriante végétation qui, dans tous las temps et sous tous les cieux, naît et renaît 'toujotirs du plus vieux fond de l'âme humaine; tout cela se retrouve, il Thèbes et à Babylone,^^ Bénarès et à Jérusalem, à Rome «t & Byzance, à la Mecque et à Lourdes.

PHEMiÈnE (:i).NKi;nE.N{;E SW

N'y voyons pas d'ailleurs une absurdilt'' Rnattiile, iine simple maladie de In race. Du moment que l'homme s'est tait h lui-môme l'idée d'un Dieu mniire de l'univers, il lui répugne de supposer ce maître limité dans son action : le premier mouvement de l'homme est de vou- ^ Irtir son Dieu comme il se voudrait hii-niéme, tout libre et tout puissant.

Bien loin dontfde s'étonner, s'il retrouve [uirtout la croyance au. suriuilurel, riii.^lorien

Bétonnerait qu'elle fût absente : au début, elle ne rencontre dans l'esprit humain aucun obstable; elle répond à tous ses besoins et à tout son savoir; plus tard, à mesure que l'expérience l'iifstruit, elle devient sa ligne de retraite et de défense coRtre tout ce qui dans l'univers l'accable, le trouble eu le i-évolte : c'est sa protestation à lui, esprit, contre la matière, à lui, mortel, contre la mort, à lui, qui aime et qui pense, contre l'univers sans pensée el sans amour. De la nature visible, il en appelle t'i son Dieu invisible. Il aime mieux douter de l'évidence que douter des espérances qu'il' porte en son cœur, et il les projette violemment en affirmations intrépide^».

bl) LA nELIGION, LA MOHALE ET U 8CIENCS

A quelque période dé l'humanité que vous observiez la fui au surnaturel, vous y trouverez, sous ral;^surdité de l'enveloppe, une des choses les plus nobles et l,es plus touchantes d'ici-bas, l'esprit se dressant contre la matière, l'homme prétendant dompter In nature.

Mais plus est respectable le sentiment créateur de toute foi au surnaturel, plus il est flagrant que c'est ce seniimcnt*qui a créé cette foi. Il n'y a rien de plus naturel que la foi au surnaturel. Le surnaturel n'a Jamais eu besoin d'être imposé à l'Ame humaine par voie démonstrative, c'est l'Ame humaine elle-même qui Vim|>ose au monde sans hésiter. Que l'expression en soit naïve ou grossière, prosaïque ou sublime, bête ou ange, qu'elle se traduise, suivant les Ages, en magie, en thaumaturgie, en mythes ou' en rites, ou légendes idéajcs, en ascétisme farouche, en mysticisme éthéré, en piété évangélique, le fond est toujours le même, c'est l'effort étemel et en quelque sorte l'infatigable palpitation de l'Ame humaine haletante après l'infini.

Vous-même qui savez bien qu'il n'y a pas de miracles et qu'il n'y en a jamais eu, n'a-

;■' l'nEMIËRE CONFÉnENCE SI'

vez-vous jamais connu un de ces moments de trouble étrange où l'on voudrait revenir en arrière, où, en fermant quelque vieux livre de légendes, on se pi-end tout bas à se dire : « Quel dommage que cela ne soit pas! Que ce serait beau pou^nt de pouvoir, comme les VieuJi prophètes d'Israël, compter à point nommé, âur l'intervention de Jahveh, de pouvoir, conome toute l'antiquité grecque et romAine, tenir pour certain qu'un dieu nous répondra, si nous allons consulta, son oracle ; de pouvoir encore, comme les croyants du haut moyenûge, être sûrs que Dieu qui voit tout et qui peut tout, ne laissera pas triompher le méchant et succomber le juste; il fera plutôt un miracle : l'huile bouillante se refusera à brûler la chair de l'innocent, l'eau à le noyer, Je glaive abattu sur son cou rebondira sans |e toucher, le fauve affamé se couchera à ses pieds • Soit, : dit la science, mais ce n'est pas votre rêve qui décide des choses. Il n'a pas plu à Dieu qu'il en fût ainsi. Les plus épouvantables injustices se font sans que le ciel s'ouvre et que Dieu fasse un geste. 11 vous semble que le monde serait plus beau, bâti sur le patron rêvé par

aZ I.A RKUGION, I.A MOHAI E ET I.A SCIFACE , '"'•

les mystiques, esquissé par les Vies des saints et les vitraux de nos calliédrales. l'eut-être, ;pi<iis quoi! il est fart sur un autre modèle! il faut- dire la vérité, il faut prendre l'œuvre de Dieu telle qu'elle est. Dans ce monde visible, rien n'agit, rien ne survient qui ne soit déterminé et réglé d'avance pai' ce miracle qui exclut tous les autres, par ce myslàre auprès duquel tous ceux de toutes les religions ne sont rien : un réseau universel de lois immut;bles qui constituent la charte infrangible d'> l'univei's et, dans l'ordre de la nature, la seule loi divine authentique.

Voilà le conflit intellectuel. Ce n'est que la première moitié du conflit, la moins grave pe'itêtre. Abordons le conflit moral.

Le christianisme, et c'est sa gloire, nous a tellement habitués à identifier la morale et la religion, que nous n'accueillons pas sans quel ■ que incrédulité l'idée de les séparer, dé le» voir s'opposer l'une à l'autre.

L'histoire nous montre pourtant, à toutes les <^poques, la morale se constituant à part comme la Mience, s'émancipant, comme elle, de la religion, et par les mêmes motifs, à savoir (pn^esprit humain a mûri et qu'il revise ses premières croyances.

Je ne puis que cit«r quelques exemples pria au hasard dans les divers Ages.

De môme que la science commence avec le» premières et timides protestalionri de l'expérience contre les assertions risquées dU; magicien de la tribu, de même la morale proprement dite apparaît quand, à une coutume établie — et Vous savez de quel poids, pèse la coutume sur les non-civilisés* — s'oppose soudain un sentiment naturel, plus fort chez un individu que chez ses congénères, assez fort pour leur donner la velléHé de désobéir.

J'entendais naguère un des hommes les plus informés dans oette matière en donner de nombreux exemples (1). Je n'en citerai qu'un.

(li) M. I^on Mnrillicr, daiis sps conférences «"k l'Ecole (Ifl morale, sur les origines de la morale chez les nùn.civilisés.

3» ' iX iteuGioN, I.A MonAir. et u science

Chez ri^rttiines tribus îndjennos un tabou veut qu'une femme n'accouche pas dans la case conJ4igale. Quelques jours avant l'évènemçnt, on lui construit une sorte de cabane de bninclinges. qu'on brûle après qii'elle l'a quittée. Je ne sais plus quel voyageur raconte le fuit dont il fui témoin : une femme est surprise |iar les douleurs de l'enfantement, la cabane réglementaire n'était pas construite. On était en plein hiver. Le tabou est formel : il, faut que la femme s'en aille: on lui creuse dans la neige, à quelque distance des huttes^ un grand trou qui lui sei^vira dp gîte. Le voyageur voit son mari la prendre dans ses bras et la porter dans cette fosse de neige: il pleurait à ihiiudes larmes, prévoyant qu'elle allait y mourir. Supposez cet homme faisant par impossible un effort de plus, osant violer le tnl)ou. opposant son .sentiment d'humanité à la tradition sacrée du clan; supposez quelques autres de ses proches, touchés de la même émotion, lui donnant raison et prenant sur eux, nu mépris du tabou, bravant le front soucieux <lés vieillards et les menaces du sorcier, d'au-,, toriser la pauvre femme à rester dans sa hutte.

ij^àJÂÉkie^a^aMiii^.

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PHRHIÈRK CONFÉRENCE

— voilà la morale indépendante entrée dan3 la tribu.

Il faut bien que, de manière ou d'autre, elle s'y soit fait jour, puisque nous voyons disj>arallre non sons peine, mais enfin dispai-aître l'une après l'autre les coutumes barbares revêtues d'un caractère religieux qui a dur-é des siècles (1). '

Il en est une à laquelle vous songez tout de suite. Dans une partie natable de Ihunianilé, non-seulement sauvage mais déjà civilisée, u régné |)endnnl longtemps la coutume dès sacrifices hunmins. Comment nurnil-elle cessé, s'il ne s'était trouvé tôt ou tard quelqu'un on qui la voix de la nature a parlé plus fort que la tradition sacrée? Le mythe du sacrifice dlsaac ai'rèté au demler moment par Jahveh lui-même n'est-il pasiune des traces de cette lieui-euse révolution? Et la substitution de lu victime animale à la victime humaine ne marque-t-ellc pus, par une heureuse transaction, lu première viatoire de la morale naturelle sur l'autre? Ne vous hûlez pias de croire que ce fut une victoire

<1) Voir H i' Appendice la noie Bi

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^ iO LA RELIGION, LA HOIULE ET LA SCIENCE

facile. Lisez par exemple dans un des savants et beaux écrits d'Albert Réville tout ce qu'il a fallu de diplomatie et d'efforts pour- déterminer un peuple pourtant en pleine civilisation, le peuple mexicain, à renoncer à cette abominable pratique, tant il redoutait les fléaux sans nom que les prèti-es lui annonçaient comme chAtiment de cette impiété.

Mais dans la Bible même, ne voyons-nous pas avec quelle terreur le peuple d'Israël, en dépit dé ses admirablet» prophètes, regarde ses voisins cananéens, dans les cas de grande détresse, faire passer par le feu leurs premiersnés, c'est-à-dire les brûler en l'honneur d'un dieu terrible — celui qu'on a désigné -«eus le nom inexact de Moloch? — Et nous ne pouvons pas lire sans reconnaissance ce commandement de la loi mosaïque qui, en maintenant l'usAge de sacrifier les premiers nés de ^us les animaux, en excepte solennellement le premier-né de l'homme et remplace ce sacrifice par une offrande.

Que d'autres exemples la Bible ne nous donnerait-elle pas de ces conquêtes successives et partielles de la morale humaine sur la morale

' > PnEMIÊRE CONFÉRENCE S7

religieuse traditionnelle! Rappelez- vous ce drame tragique, dont nous ne savons pas même l'issue, qui se passé au moment où Esdras et- Néhémie . entreprennent de restaurer Jérusalem et de faire respecter désormais aux débris d'Israël ix'venus de Babylonc la loi de Jahvch dans toute sa pureté. Le premier précepte de celle loi, c'esi l'interdiction, pour le juif pieux, d'épouser une femme étrangère. Or le plus grand nombre de ceux qui reviennent d'éxil, à commencer par les lévites et les prêtres, ont, depuis lonigtemps, épousé des femmes étrangères. Que faut-il faire? Les pérs^ les croyants, les parfaits observatejijre de la loi n'hésitent pas : ces femmes et leurs enfants, il faut les renvoyer. Beaucoup hésitèrent. Et' c'est sans doute au cours de ce long et anxieux débat, qu'un inconnu intervint, en y jetant un simple conte, la perle des idylles orientales, l'histoire de Ruth la Moabite, qu'il conclut par ces simples lignes : c Or Booz engendra Obed, qui fut le père d'Isaï, qui fut le père de David, » Quel plaidoyer en faveur des femmes étrangères! Quelle victoire de la morale humaine

M tA nn.iGinN, i.a MonAi.e et i.a scicnck

sur la prélcmdue morale divine! Quel trait de génie que cette invention du cœur, d'un cœur digne des prophètes! Et qu'ils ont bien fait, ceux qui ont joint ce petit conte aux livres saintâ des Juifs!

N'est-ce pas encore la morale naturelle qui s'inscrit en faux contre le texte môme de la loi religieuse, quand les derniers prophètes, au mépris du Décalogue oi'i Dieu dit : « Je punis l'iniquil^es pères sur les enfants », s'enhar- "IliSiient jusqu'à s'écrier : c Non, cela n'est pas. Ne répétez plus ce faux proverbe : « Les pères- » ont mangé les verjus et les enfants en ont eu > les dents agacées. > Cehii qui a péché, c'esl celui-là qui sera puni ; ni le père ne paiera pour le, fils, ni le fil^ pour le^père (1). ■

Mais j'ai hâte de laisser tous ces témoignages d'un passé lointain pour entrer au vif de ce qui nous touche, nous, hommes de ce temps.

Nous aussi, noua surtout, il nous faut choisir entre les inspirations impérieuses de notre

(1) Uzëchierxviii, tout entier; Jérémie xzxi, 2», 31, etc.

le

■WfPB?' tllWI»J»ffliF^^*!ipjçf^^

rnEMifcuE r.nNFÉiiijM:E 'M

konâcience cl les croyances traditionnelles. On voudrait se faire l'illusion que ce divorce ne se produit que sur des points particuliers, se*

^ condniros. Mais non. Il faut avoir le courage de se l'avouer : contnie la science écarte en blo(> tout le surnaturel, c'est aussi le fond de ' la dogmatique, oui, de notre dogniatiqut> chrétienne traditionnelle, t|ue la morale est obligée

"^ rejeter en bloc.

<fue si, en parlant ainsi, je venpis, contre mon intention, b. choquer «quelqu'un dans cet auditoire, je le prie de m'excuser d'abord; je le prie aussi, avanil de crier au scandale, de ae recueillir, comme je tûclie de le faire moiniême, dans celle pensée que la vérité ne dépend pas de nous, mais nous d'elle; les uns et les autres, nous aurons épuisé noire pouvoir et notre devoir, si nous sommes bien résolus à la chercher non telle que nous la voudrioud, mais telle qu'elle est. Cherchons-lâ avec crainte et Iréhiblemenl, c^r c'est une chose sainte ddnl on ne se joue pas, mais clierchons-Ia en toute liberté d'espril, car elle ne se découvre qu'aux esprits libres. »< Ouvrons le catéchisme, je ne dis pas i'Evan-

40 LA nELIUION, LA MODALE ET U SCIENCE

gile, mais le catéchisme chrétien, sous sa forme populaire, (elle que nous la trouverions aux mains des fidèles et de leurs enfants dans l'Immense majorité du groupe de (|ualrc ou cinq cents millions d'hommes (]ui représentent • la religion chrétienne sur la terre.

Laissez-moi vous parler du catéchisme, eii profane, sans doute, avec la simplicité.'un peu épaisfie peut-èti'é, d'un simple-laïque; mais dans le protestantisme au moins, les laïques ont le droit do lire le catéchisme et même d'essayer de le comprendre. C'est pour eux qu'il est fait, après tout. Et puisqu'il s'agit de l'usage à en faire dans l'éducation, ce qui importe, c'est bien la manière dont ils le comprennent, eux, ert, non pas l'intelligence plus subtile que peuvent en avoir ies théologiens./

Un Dieu parfait a créé l'homme à son image, il l'a créé libre. L'homme n'a pas su faire bon usage de sa liberté. Il est déchu, lui et toute sa postérité. En conséquence, ses -descendants ne sojit plus libres, quoiqu'ilâ en aient encore quelque apparence. Ils naissent dans le péché, ils pèchent fatalement. En conséquence Dieu les punira. Gomment? Pap des

W^rW-

PREMIÈHE CONrÉnENCE *1 .

supplices qui, n'auront ni fin ni trêve. PouPr tant il choisit (|ucl(|ues-unes de ceâ tristes créatures pour les sauver. Choisit-il les |)lus dignes? il choisit ceux «pi'il lui plall de gracier. M^rtis h leui* salut, il faut deux conditions : l'une (pii ne dépend pas) d'eux, c csl (|ue Dieu envoie .sur la teiie sou Fils, un aulre lui-même, pour souffrir, à leur place, une mort qui ex- , piera les fautes du genre humain ou du moins celles des élus; I autre qui dépend d'eux et qui .sera la foi, avec les œuvres (|ui en découleront. Ceux qui auront été ainsi élus pour cr-oire croiront, et ils seront sauvés; les autres, éternellement damnés. • ,

Voilà l'épopée divine dont on veut que notre Ame se repaisse.

Que ce soil une des plus belles et des plus hautes constructions dogmatiques que notre* pauvre monde ail vu édifier, je ne le nierai pas. Qu'à l'époque où elle fut conçue et fixée en système, elle ait marqué sur les religions antérieures lin indéniable progrès, il n'est pas ; très difficile de le montrer. Mais quoi! est-ce là la question? La, question est de savoir si nous pouvons, pour nous accommoder à ce dogr .

^2 LA nELiniON, I.A MORALE ET LA SCIENCE

me, conlrnindre rfos consciences à revenir en arrière et, de force, les rétrécir à hi mesure d'il y a~ deux mille ans.

De toute cette histoire de Dieu, de l'homme - et du monde, il n'y a pas un mol qui ne provoque dans notre conscience, je ne dirai pas l'indignation (car pour s'indigner il faudrait y <fW)ire), mais une oBuette et triste dénégation.

Un Dieu sa^e qui crée des millions d'ôtres avec la certitude de les faire périr, que dis-je! de les faire souffrir inexprimablement pendant l'éternité! Un Dieu Ue vérité qui leur dit :' « Voilà ma loi, obéissez ou vous êtes perdu», > et qui sous-entend ce qu'il sait bien : « Il vous est matériellement impossible d'y obéir, vous êtes perdus avant de naître. > Un Dieu juste qui,^à des fautes d'un instant, attache comme punition un supplice que n'épuisent pas des millions de siècles! Un Dieu miséricordieux qui veut sauver une partie de ses victimes et qui, pour cela, n'a d'autre moyen que de frapper cruellement à leur place son Fils innocent! Non, non, ce Dieu n'est pas le nôtre, et \ .. nous ne saurions demander à nos enfants d'y • croire.

l'HEMlÊnE CONFÉRENCE 4Ï

Est-ce notre faute si nous n'e pouvons plus supporter une telle conception dç Dieu? Qui est-ce qui nous en n donn<^ une^ autre? Pourquoi avons-nou», gravée au fond du cœur, l'image d'un Dieu qui veut que tous ensenicfe nous l'appelions « Notre Père •, d'un Dieu qui est amour, d'un Dieu qui entend que nous pardonnions, nous qui sommes mauvais, septante fois sept, et qui, lui, se personnifie dans rinfii4c compassion du Père de l'enfant prodigue? L'humanité, après tout, n'est pas plus coupable que l'enfant prodigue.

Pourquoi donc, au lieu de /h doctrine de Jésus, l'Eglise nous a-t-ello transmis une dogmatique qui y ressemble si peu? Nous le voyons très bien.

Au temps où fui construit ce système du monde, fondé sur la création, la chute, . la damnation, la rédemption, il répondait à l'état général des esprits; il a,Yait sur les esprit» d'alors infiniment plus de prise que le Sermon sur la Montagne; du moins les sages de l'Eglise en ont jugé ainsi.

En ce temps-là, il y a quinze oU dix-huit cents ans, on ne trouvait pas mauvais que Dieu

44 LA RELIOION, LA MORAU ET U flT.IENCE

ressemblAl à un monarque de l'ancien monde, maître absolu des choses et des hommes, sans autre loi que son bon plaisir; la conscience humaine ne commence h, se révolter contre " un idéal grossier que quand elle est devenue

capable d'en entrevoir un plus pur.

En ce temps-là, l'idée de la faveur ne 1*6-

^oltait personne : on ne croyait pas oulrager^^

'Dieu en le supposant capable, comme tous les ■ souverains, de faire grâce à qui bon lui semble, et d'être impitoyable aux autres.

L'ancien monde, habitué à des théories sau* vages.siur la pénalité, ne se demandait pas ce oui viendrait à l'esprit du moins lettré de nos '

^urs : que peut bien signifier, surtout de la part d'un Père, une punition qui n'amende pas le coupable, qui ne le ramène pas au bien, qui ne sert à rien ni è personne, à moins qu'elle ne soit, comme les supplices des temps antiques, un horrible épouvantail poi^r le troupeau des humains?

En ce temps^là même, on peut soutenir que, si révoltante qu'elle fût, cette doctrine des peines éternelles faisait faire un grand pas à l'humanité. Inculquer à la masse des peuples

pncMttne conférence 45

celle exlraordinaire peur du péché, fûl-ce sous la forme de peur de l'enfer; frapper à^e pojnl rimaginalton populaire, la faire frissonner d'horreur au la'bJeau des souffrances sans mesure liées à une seule mauvaise action, c'élait le sublime dans le barbare!

El peul-étre ceux-là ont-ils bien mérité du^ genre huniiain, qui lui ont, avant l'heure, avant qu'il fût capable de comprendre autrement, révélé de force, par de giossiers et terrifiants symboles, la valeur infinie de la loi morale et t'incalculable portée d'une action humaine.

En ce temps-là, c'était une conceptioîf qui semblait indispensable à toute religion que c«IIe de la rédemption par un sacrifice expiatoire. Oh! cette idée d'expiation, comme on devrait en raconter l'histoire à nos enfants, et qu'elle leur importerait plus que celle des rois et des batailles! A l'époque où le dogme chrétien se constitue, le sacrifice offert aux dieux, c'est la seule institution universelle sur la terre, l'institution humaine par excellence. Pas de société sans religion, pas de religion sans sacrifices, la plupart sanglants. Nul, pas même les philosophes, n'eût congu sans cette forme

4tf I.A nELIGION, LA MORAIJt IT U SCIENCE

essentielle du culte une société civilisée. Grec» et Bart)aros, Aryens et Sémites, Egyptiens et Hindous, la terre entière sacrifiait; on sacrifiait à Jérusalem comme à Tyr, ^ommc à Athènes, comme à Rome; Socrate sacrifiait, Marc- Auréle saciifinil. Comment la religion nouvelle n'aurait-ello pas eu de sacrifice? Sans sacrifice, eût-cc été une religion?

Les premiers disciples de Jésus, juifs, firent de la mort du Christ le dernier et parfait sacrifice lévilique, celui qui rendait tous le& autres inutiles. Et saint Paul, s'emparanl de telle grande image, en fit un dogme. Et tous comprirent, car tous en étaient là, qu'il fallait une expiation. Jésus était la victime expiatoire. Comment? En quel- sens? Par quelle série dopérations mystérieuses, théorie plusieurs fois changée un cours, des siècles? C'est ce qu'expliquait naguère, dans nos Revues religieuse» (I), un maître de la science théologique, que

(I) Notainincnt deux articles de la lievue chré- : tienne (!•' janvier 1900), la Vie chréHénne et la Théologie scientifidiuc, réunis depui» en brochure . Boua'lc iiiénKi titre; et deux autre» articles dans le Christian Worid faisant ^rtie de la série d'études intitulée The aloneinenl in modem religionis thought (11 et 18 janvier lUUU).

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