I. Marc, X
"Wf^'
mg^.
matière d'histoire; — constantes, — comme si le flux des pensées humaines, même dans les religions qui prétendent posséder des croyances immuables, n'avait pas été réellement changeant ; — renfermant les principes de la religion absolue et de la morale définitive, — comme si pareille religion et pareille morale s'étaient jamais vues et n'étaient pas même inconcevables. —En fait,les croyances de Thumanité, selon qu'elles sont accessibles à notre observation, apparaissent comme un flot continu d'opinions variées et variables, toujours mouvant, parce que la pensée de Fhomme est toujours plus ou moins en éveil, et où il n'y a de permanent que les lignes générales où se distingue Torientation de cette pensée. Le mouvement de la pensée religieuse n'est pas plus discontinu que l'histoire humaine ; mais c'est un mouvement, c'est-à-dire quelque chose qui dure et progresse en vertu d'une force initiale, et dont l'arrêt absolu serait la cessation même de la pensée. Le courant de la foi produit les croyances où la foi s'exprime, il les accueille et les porte, il les rejette aussi et les remplace. La foi tomberait morte s'il était possible que la pensée croyante devint réellement immobile.On peut concevoir dans l'abstrait une croyance religieuse et morale qui soit une vérité immuable, de même que l'on peut concevoir dans l'abstrait un homme qui soit infaillible pour définir cette vérité. Mais le monde de l'abstraction est un monde de fiction, comme celui
du mythe, dont il diffère surtout par la décoloration et l'artifice de ses images. Au point de vue réel, forme immuable et oracle infaillible de vérités humaines sont conceptions contradictoires en ellemêmes et contredites parla nature des choses.
En son fond durable, la foi n'est rien de plus qu'un sentiment indestructible de confiance en la vie et en sa valeur morale. 11 paraît évident que ce sentiment procède de l'instinct de conservation, c'est-à-dire de la vie même, et qu'il la sert ; mais dans l'animal humain ce sentiment n'est pas que l'instinct de conservation physique ; il est comme la surexcitation de cet instinct par la perception de son objet, comme son affermissement par un effort voulu pour la réalisation de cet objet ; comme sa moralisation parla conscience d'un devoir à accomplir dans cet effort et par le sens d'une vie supérieure ainsi organisée et assurée dans le devoir. Cette assurance morale dans la vie humaine, dans la vie moralement comprise, est proprement la foi. Du moins en est-ce la substance, le nerf de toute vie religieuse et morale, sous toutes les formes de religion et de moralité, depuis les plus rudimentaires jusqu'aux plus perfectionnées. Au plus bas degré, c'est l'humble foi en l'avenir du clan et de la tribu, garanti par l'observation des rites et des coutumes ; dans les cités et les royautés primitives, dans les cultes nationaux, c'est la foi en l'avenir de la nation, garanti par l'observation du
U ItBLiCloM
culte et des lois ; dans les religions do salut, c^est la foi en l'avenir transcendant et immortel de l'humanité, garanti, en même temps que son avenir temporel, par un culte plus personnel, un recours plus intime aux puissances de Tidéal et par une meilleure discipline de la vie. £t pour ceux, de plus en plus nombreux maintenant, qui ne peuvent plus trouver dans les religions établies Tappui de leur vie morale, mais qui ne laissent pas d*avoif pour religion, comme tous leurs pères depuis qu'il y a des hommes, un idéal d'humanité, — ils n'ont pas encore accoutumé de l'appeler religion parce que plusieurs n'en voient pas le caractère essentiellement religieux, aussi parce que le lien social n'en est pas encore suffisamment formé, — leur foi est dans un avenir meilleur de leur humanité nationale et de l'humanité entière, garanti par l'œuvre disciplinée de la vie humaine. Certes, une telle assurance dans l'avenir humain, à tous les degrés qu'on vient de voir, n'est que de la foi, et il n'est pas d'autre mot pour la qualifier, vu que, depuis un bout jusqu'à l'autre, on ne saurait dire qu'elle se fonde sur une expérience exacte des faits, expérience qui aurait été, qui serait encore, qui probablement sera toujours plutôt de nature à la déconcerter, sinon à la décourager tout à fait. Le principe de cette foi est intérieur, et ce n'est pas le monde extérieur qui nous Ta suggérée ; elle a donc jailli du fond mystérieux de l'humanité. Il n'y a pas à
dire que la société l'a créée pour son besoin ; cap c est aussi bien cette foi qui a créé, qui soutient la société, qui s'exerce depuis toujours à créer et à parfaire l'humanité. C'est en société que l'homme se forme et se développe ; mais la société n'est que le milieu indispensable à son développement • elle n a pu tirer de ce bipède que ce qu'il était apte k fournir ; elle n'a d'ailleurs existé que par lui et non avant lui.
. Au regard d'une raison sévère, et si l'on en ju^e par le rapport de l'espérance à sa réalisation directe, la foi a toujours comporté une forte part d'illusion. Mais tant s'en faut que la foi n'ait été qu'illusion . On pourrait le soutenir si elle se confondait tout à fait avec les croyances où elle s'exprime et qui fatalement deviennent caduques. Or la foi n est pas la croyance, bien qu'elle soit dans la croyance et qu'elle l'anime; la foi, comme on vient de le voir, est un sentiment, une sorte d'instinct supérieur dont le principe profond ne se laisse pas plus définir que son ultime objet ; et de ce sentiment l'on peut dire qu'il a été tout ensemble besoin, force, ressort. C'est pourquoi la foi survit en des religions nouvelles, aux religions qui meurent. La foi a toujours été, elle reste le ^rand ressort moral de l'humanité. Elle est un principe d action, le grand moteur de l'activité humaine et qui donne à cette activité sa signification propre, cest-à-dire sa signification morale, altruiste^
sociale, qui y met une valeur et non seulement un intérêt, qui y introduit une âme de justice avec une perspective d'éternité . On a dit que la foi transporte les montagnes (1). Par sa propre vertu ellen*a jamais déplacé un grain de sable; mais elle a fait plus que de jeter dans la mer tout un continent ; depuis le commencement elle soutient dans sa dure et périlleuse odyssée l'humanité, la conduisant toujours plus haut, obtenant d'elle des sacrifices plus volontaires, jetant sur l'abîme ténébreux au bord duquel se poursuit notre pèlerinage le rayon d'espoir qui nous préserve du vertige. En vérité, la foi est le principe de la vie morale dans l'humanité ; elle est cette vie même, ou du moins elle en est la sève féconde.
Cette puissance de la foi est le mystère de l'humarité, aussi le point où ce mystère rejoint celui de l'univers et se confond avec lui. Car, en affirmant la valeur morale de l'existence humaine, la foi affirme aussi bien, et contrairement à toutes les apparences, la signification morale du monde et de la vie qui est dans le monde. Si la raison découvre le mécanisme du monde extérieur, la foi perçoit intuitivement et révèle un monde intérieur qui n'est point mécanisme, qui est conscience et volonté, où la spontanéité de la vie se détermine en connaissance du vrai, en amour du bien ; un monde qui,