I. Marc, XI, a
opprimé en quelque façon par le mécanisme universel, ne laisse pas de s'en dégager, de le dominer au moins relativement. La foi oblige la raison à reconnaître cet ordre de l'esprit, dont la raison pourtant ne saurait définir géométriquement la loi, bien qu'elle n'ait pas cessé de s'y essayer. Pour que la raison pût ainsi définir la vie de la foi, la vie de l'esprit, elle aurait besoin de l'arrêter sous son regard, ce qui n'est possible que par une considération limitée et arbitraire dans sa limitation, la vie étant mouvement, et plus large que la raison, en sorte que la raison ne saurait, à aucun moment, l'embrasser tout entière ni en fixer l'image définitive. La foi est la plus haute expression spontanée de la vie dans son développement humain, et la plus sensible manifestation de la force qui travaille à ce développement.
Les crises de la foi, qu'amène fatalement l'évolution de la vie, se manifestent au dehors comme des crises de croyances, ce qu'elles sont dans l'ensemble et pour rhistoire générale de l'humanité, puisque la foi survit aux crises, agrandie et épurée, laissant derrière elle un interminable déchet de croyances mortes. Toutefois les crises de croyances, dans les individus et les sociétés, ne vont pas sans une certaine crise de la foi, qui s'accuse en des mouvements ou des courants de scepticisme moral, ou bien dans une diminution nette du sens moral et de la moralité. Si les crises de la foi sont la condition
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générale de son progrès, elle peuvent ôtre l'occasion de son dépérissement. Une crise de croissance est mortelle au sujet qui se trouve incapable de la supporter. Il est inévitable que le doute, à un moment donné, atteigne des croyances que la vie déborde et que la raison est induite à mettre en question. Or, le doute, si utile et indispensable qu'il soit pour le progrès de la raison, n'est pas dans Tordre moral un stimulant pour Faction. Les services qu'il rend dans cet ordre sont négatifs, pour la dissolution des préjugés devenus trop lourds, des superstitions devenues trop encombrantes, des coutumes devenues trop abusives. Le doule est l'instrument nécessaire de la critique, mais par lui-même il ne produit et ne construit rien. Appliqué aux directions de la conduite, il peut aisément dégénérer en un scepticisme destructeur, non^ seulement des croyances, mais de la foi même, c'est-à-dire de la vie morale, si la foi n'est pas assez forte pour se libérer du doute, s'affirmer dans la conscience de sa propre vertu et se définir en un nouveau symbole qui défie au moins provisoirement les réclamations de la raison parce qu'il répond aux aspirations actuelles de l'humanité. Le scepticisme moral caractérise les siècles de décadence et les peuples qui tombent, ceux qui inclinent à ne connaître d'autre idéal que la jouissance et qui ainsi courent à leur perte. Aussi bien les sceptiques peuvent-ils être parfois
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de très grands esprits ; mais les grands génies de l'humanité, ses grands bienfaiteurs et ses grands saints ne sont point sceptiques. Le scepticisme décourage les initiatives généreuses jusque dans l'ordre de la pensée ; mais c'est surtout la vie morale, la sève d'humanité, qu'il paralyse et tarit. Il n'est de grande œuvre en ce monde que par ceux qui ont foi dans l'humanité.
Cette puissance de la foi est étroitement liée à celle de la tradition, qui suggère et entretient la foi. La foi vient de la société à l'individu, et c'est la foi en elle-même, ensonavenir, que la société, quel'humanité inculque à chacun de ses membres. Il est une chaîne de la foi, qui est celle même du développement humain dans la tradition progressive, — . lentement progressive, souvent stationnaire apparemment, et même régressive, mais secouée ici et là, par intervalles, de mouvements féconds, — des religions et des sociétés humaines depuis les origines. Le courant de la foi se confond avec celui de la tradition dans l'humanité. Mais comme la foi est à distinguer des croyances où elle s'exprime, la tradition, comme véhicule de la foi, n'est pas à confondre avec les institutions qui la représentent. Ces institutions se trouvent facilement en défaut, comme les croyances, et elles peuvent comprO' mettre la foi qu'elles ont pour objet de conserver, La tradition, par elle-même, est une force active, comme la foi, et pourtant les institutions qui la
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gardent peuvent être et sont souvent, même ordinairement, des influences rétrogrades. La force de la tradition est dans le sentiment de pérennité qu'elle donne à la foi, le sens de Tunité sociale, de l'unité humaine dans la durée pour la même œuvre depuis les générations anciennes, maintenant et toujours ; elle est l'appui que la foi trouve dans son passé, gage de sa conservation ultérieure; elle est ce passé de la foi^ vivant encore dans le présent et garantissant l'avenir. La tradition enveloppe l'individu et le pénètre d'une impression vive de communion avec l'humanité d'hier, celle d'aujourd'hui et celle de demain. La tradition vivante est inséparable de la foi ; c'est la foi qui dure en se transmettant. Mais les documents de la tradition ne sont pas la tradition ; mais les canaux de la tradition ne sont pas sa vie continue. Ni un livre ni un sacerdoce ne sont l'âme de la religion : ce qui ne les empêche pas, entrant dans la religion, de la confisquer, pour ainsi dire, à leur profit, et de la matérialiser, de Timmobiliser en eux-mêmes.
La foi se définit en formules que la tradition autorise. Même les initiateurs religieux, — ceux qui, à un tournant de l'histoire, vivent intensivement un besoin ou une aspiration de la conscience commune et en traduisent avec force et clarté le pressentiment, — les initiateurs religieux disent leur foi dans un enseignement que retiennent leurs disciples. La transmission de la foi, dans les
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anciennes religions, s'est faite par le moyen de cet enseignement reçu, dont l'expression est devenue sacrée. Les grandes religions ont eu leurs livres saints ; et rien à la longue ne devient plus lourd à porter pour la foi qu'un livre canonisé. La foi était vivante et agissante ; mais le livre où on l'a consignée ne peut être que mort et immobile. Du reste, on a soin, sans le vouloir, de le déclarer tel en le regardant comme la forme dernière et intangible de la vérité. Paresse naturelle de l'esprit humain, trop heureux de s'arrêter sur une formule fixe. Prestige de la tradition dont ce livre est témoin, du maître dont il reproduit la parole, des saints qui Pont écrit. Ce livre est l'auguste passé. Il devient même déplus en plus auguste, comme il est de plus en plus passé. On ne se lassera pas d'y chercher la lumière ; et comme il exprime une pensée qui n'est plus, qui de moins en moins s'adapte aux conditions de la société qui le garde, on sollicite le texte par des interprétations complaisantes ; la raison déploie au service de la foi ses plus subtils artifices, jusqu'au jour où elle s'aperçoit — si elle réussit à s'en apercevoir, — que son travail est inconsistant et que le livre ne méritait pas tant de confiance. Quand le protestantisme s'arma ^e la Bible contre le catholicisme romain, il eut une victoire relativement facile,mais qui devait être sans lendemain, parce que, si l'Écriture se trouvait ne point justifier les prétentions de la papauté, elle se
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trouva bientôt, à une considération plus attentive,ne pas justifier davantage les dogmes traditionnels que les premiers réformateurs avaient conservés, nes'étant pas aperçus que le dogme trinitaire et christologique n'était pas plus cohérent et achevé dans le Nouveau Testament que celui de l'institution ecclésiastique. En fin de compte, le livre, bien examiné, bien discuté, apparut ce qu'il était, un très vieux livre, qui représentait en des croyances toutes périmées la foi d'un passé lointain. Les récentes formes libérales du protestantisme, qui ont prétendu ne retenir que Tessence du christianisme et qui se sont flattées de discerner cette essence dans PÉvangile, ont ainsi concilié la superstition du livre avec les exigences d'une foi plus éclairée ; mais ce n'est point le livre qui porte leur foi, c'est leur foi qui s'obstine à traîner le livre, cependant que leur raison ravaille à en alléger opportunément le fardeau.
Une institution sacerdotale est toujours plus ou moins gardienne de la foi ; elle se fait volontiers organe de son enseignement,et elle peut tirer de la foi même et de la tradition un prestige analogue à celui du livre sacré. Or, si elle perd le contact de la foi qui vit dans la communauté ; si elle n'a pas, en temps opportun, le sens de la foi progressive, de cet idéal ascendant qui est Tessence vivante de la religion ; si elle s'institue tyran de la foi par un enseignement imposé de sa propre autorité, par une doctrine qu'elle proclame comme l'immuable vérité,
définie par son infaillibilité, la charge de cette tradition immobilisée devient aussi intolérable que celle du vieux livre, et elle l'est même bien davantage en pratique, parce que le vieux livre ne saurait par lui-même sévir contre les libertés de l'exégèse, tandis qu'un sacerdoce peut faire la police de l'orthodoxie. Ainsi l'Église catholique a-t-elle créé la formidable machine de l'inquisition, sans se douter du tort qu'elle allait se faire à elle-même. C'est elle qui avait conservé le vieux livre sacré ; elle l'avait neutralisé en canonisant à mesure les principaux développements de sa propre croyance ; pour clore ce système d'absolutisme elle attribua à son corps enseignant, finalement personnifié dans le pape, le privilège exclusif de dire infailliblement la foi : les simples chrétiens, mineurs à perpétuité, n'auraient qu*à croire la doctrine que leur donneraient toute faite des maîtres liés eux-mêmes par les décisions de leur infaillibilité. Une orthodoxie ainsi comprise ne pouvait que susciter beaucoup d'hérétiques, et l'inquisition fut chargée de les supprimer. La tradition, qui est de soi un courant vivant, mais qui, un peu plus un peu moins dans toutes les religions, — on pourrait dire aussi bien dans toutes les branches de l'activité humaine et de l'enseignement humain, — devient comme naturellement routine, s'était matérialisée dans un énorme et pesant mécanisme ; et si elle ne fut pas un régime de mort, c'est que, malgré tout, le mécanisme était fait d'hommes
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vivants qui ne pouvaient pas se fermer entièrement aux leçons de la vie ; ce fut du moins un régime de compression intellectuelle, morale, socfale et politique contre lequel l'humanité ne pouvait manquer de réagir lorsqu'il deviendrait par trop insupportable ; et cette réaction était tout aussi indispensable pour le progrès de la foi humaine et de la religion que pour la sauvegarde de la raison individuelle ou de la liberté des peuples.
Le protestantisme, du moment qu'il conservait la Bible et Tidée d'une révélation contenue dans la Bible, n*a pas rompu avec la tradition historique du christianisme, et, quoi qu'il prétendît, il ne pouvait pas rompre non plus avec toute tradition denseignement. En proclamant simultanément la divinité de l'Écriture et la faculté pour chacun d'y trouver lui même la révélation, il s'est fondé sur une contradiction. Après tout, la Bible aussi est une tradition, et de même l'enseignement des pasteurs. Le principe de l'individualisme religieux implique une erreur essentielle : on ne se met pas, on ne peut pas se mettre en dehors de la tradition, et notre existence morale n'a de sens qu'insérée dans la tradition vivante de l'humanité. Au fond le protestantisme ne s'est point dégagé, il ne pouvait point se dégager entièrement de la tradition chrétienne ; il a renié sur des points de plus en plus nombreux la discipline et l'enseignement traditionnels. Mais c'était chose grave et
de conséquence que d'instruire l'individu à se compter seul, s'imaginant que le tout de la religion se passe entre Dieu et lui. Car l'individu n'est pas un tout en soi ; il est une chétive portion de l'humanité, un organe transitoire de la vie, — aussi bien de la vie morale, — d'une vie qu'il transmet après ravoir vécue et dont il n'est aucunement un centre absolu. Placer toute la religion dans l'individu, c'était faire de Dieu la forme transcendante de la personnalité humaine, et de chaque homme le centre du monde. En soi et quelques services qu'il ait pu rendre, le principe de l'individualisme religieux est une véritable hérésie à l'égard de l'humanité.
De son côté, le catholicisme, puisqu'il entend se justifier devant la raison et qu'il attribue le mérite au devoir librement accompli, veut garder en fait le respect de la conscience humaine ; il travaille à instruire cette conscience et à la développer. Il n'en a pas moins renié en principe et compromis dans la réalité la liberté de cette conscience, l'essor de rhumanité, en décrétant l'immutabilité de sa croyance, en imposant aux esprits des dogmes morts, des squelettes d'idées qui n'ont plus d'objet, — ce que font aussi, dans une large mesure, les orthodoxies protestantes, — en se constituant par sa hiérarchie, non plus éducateur des âmes, mais tyran des intelligences et des volontés. Durant les derniers siècles l'histoire de la civilisation a été, en
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grande partie, une lutte de la science contre la théologie, de la liberté morale contre la contrainte religieuse ou masquée de religion, de la liberté politique contre la domination cléricale. L'effort d'émancipation a pu être parfois inconsidéré et désordonné ; il n'en était pas moins légitime et nécessaire; et ce ne sont pas les extravagances des révoltés qui ont déterminé la crise de la foi, c'est en premier lieu l'attitude de l'Église et son parti pris d'immobiliser la tradition de l'humanité.
Il n'est tradition vraie que de mouvement et de vie II n'est de vie religieuse et morale dans l'humanité que par la tradition. Mais la tradition n'est plus humaine si elle cesse d'être vivante. C'est pourquoi ni le despotisme religieux, ni l'individualisme religieux ne peuvent être la formule de la rehgion humaine. La foi vit de la tradition ; elle est dans l'individu comme un acquis de l'humanité que la tradition même instruit l'individu à s'assimiler ; et la tradition ne vit dans la foi des individus qu à condition de s'y régénérer par la continuité de rexpérience humaine. L'Eglise cathohque a sous la nom de foi accumulé tant de croyances irréalisables pour notre esprit, et sous le nom de tradition institué un régime tellement hostile à tout progrès humain, que beaucoup, par une réaction insuffisamment mesurée, ont pu se persuader que 1 avenir de notre humanité ne pouvait être que dans une répudiation absolue de la tradition religieuse et
même de la foi. Ceux qui pensent ainsi ne se doutent pas que s^^ils avaient réussi à se mettre tout à fait en dehors de la foi et delà tradition, ils seraient aussi bien en dehors de la raison et de l'humanité. Mais foi et tradition avaient besoin de s'instruire de se réformer ; elles sont susceptibles de s'éclairer et de s'améliorer.
Etroitement associée à la tradition de la foi dans la conscience humaine est la faculté de dévouement, l'inépuisable vertu de sacrifice que la foi réussit à développer dans les hommes pour le bien commun de l'humanité. Car la foi humaine a pour objet de créer, non des êtres qui se jugent parfaits en euxm^mes et qui se montrent soucieux de maintenir, envers et contre tous, les droits de leur excellence, mais des membres dévoués de la communauté des hommes. Les aberrations d'un mysticisme intempérant ont pu souvent obscurcir cette loi de la société humaine ; elle n'en reste pas moins le principe vivant de toute religion et de toute morale. Les règles de conduite : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse m, et : « Ce que vous voulez qu'on fasse pour vous, faites-le pour autrui », sont des préceptes de sagesse pratique, de moralité presque philosophique, non de moralité religieuse et profonde ; car elles n'expriment pas le principe du dévouement nécessaire. Même en sa forme positive le précepte ne vise que les égards dus au prochain, l'observation ordinaire
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de la justice et de la charité dans les relations sociales. Que déjà cette observation ordinaire demande une mortification perpétuelle des instincts égoïstes, rien n'est plus certain. Mais les exigences de la moralité humaine vont plus avant. En langage mystique, elles sont plutôt représentées par le commandement d'aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces : ce qui implique le don de soi-même à l'œuvre divine, c'est-à-dire à l'œuvre du dieu national dans la société de son peuple, à l'œuvre de Dieu dans la société des hommes, à l'œuvre de l'humanité. Car il n'est pas de société humaine, si rudimentaire ou si perfectionnée qu'elle soit, qui n'oblige ses membres à travailler les uns pour les autres, et n'en contraigne même, dans l'occasion, plusieurs à risquer leur vie dans l'intérêt commun. La vie morale et sociale de l'homme est faite, en réalité, de tout autre chose que de simples réserves habilement calculées pour que chaque individu trouve ici-bas le maximum de jouissances avec le minimum de restrictions. Ni la société domestique, ni la société civile ne pourraient subsister si elles s'appuyaient uniquement sur ce principe. Il y faut plus de générosité en chacun, et la disposition à faire passer le bien général avant l'intérêt propre. Si les individus ne savaient trouver dans le dévouement non calculé une joie supérieure à celle que peut leur procurer la satisfaction de leurs appétits égoïstes, famille et
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société déclineraient vite : c'est d'ailleurs ce qui arrive lorsque fléchit le sens du dévouement et que l'individu se met à envisager d'abord les moyens de se gêner le moins possible dans la vie.
Il va de soi que le sens du dévouement s'est éclairci et approfondi, comme tout le reste, dans l'évolution humaine. Mais la réalité de ce facteur de la vie morale n'est pas plus contestable que celle de la foi, à laquelle il est corrélatif. C'est, en effet, à un idéal que l'homme se dévoue, et non seulement aux individus qui avec lui dans le présent constitituent la société, tenus à la même loi du dévouement réciproque. Dans toutes les sociétés humaines cette faculté de dévouement a été plus ou moins exploitée par l'égoïsme, qui est son contraire. Ce qui se passe dans les sociétés inférieures, où souvent les anciens profitent des interdits qu'ils imposent au commun des hommes plus jeunes, se rencontre aussi bien dans les sociétés de civilisés, où sous d'autre formes a toujours régné, en quelque mesure, le privilège non justifié par le service. Si l'abus devient trop fort et trop criant, les dupes se révoltent. Mais ce n'est pas uniquement à ceux que dans la réalité il sert, et qui parfois abusent de sa généreuse simplicité, ou qui répondent à ses soins par l'ingratitude, que l'homme consacre son dévouement : c'est aussi bien et d'abord à l'idéal qu'il poursuit, à l'idéal de la société qui doit être, non précisément à celle qui
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est ; c'est à Tidéal de la société qu'il veut créer, non à celle dont il subit l'injustice. C'est donc en vérité à Dieu, c'est à Tidéal que l'on se dévoue sans compter. Calcul et dévouement sont choses qui s'excluent. Est-ce que les pères et les mères dignes de ce nom mesurent ce qu'ils doivent sacrifier de leurs aises au soin de leurs enfants T Est-ce que le citoyen appelé à défendre son foyer et son pays voudra s'assurer d'abord autant que possible contre les risques auxquels va être exposée son existence ? Est-ce que les dévouements quotidiens, petits et grands, par lesquels subsistent les sociétés, se coordonnent au principe de la rémunération personnelle? Certes, Tégoïsme aussi se rencontre un peu partout, mais le dévouement n'est pas une forme raisonnée de l'égoïsme; il est le don de soi au devoir, à l'idéal entrevu et voulu, malgré l'égoïsme, qui est, lui, sans idéal, ou dont l'idéal, s'il plaît encore d'employer ce mot, est, quelles qu'en soient les apparences, une satisfaction d'ordre animal, inférieure à otlle, d'ordre humain, mystique et moral, que procure le dévouement.
La raison aussi est un facteur de l'évolution humaine. Si elle est ici mentionnée en dernier lieu, c'est que ni la vie ni l'évolution religieuses et morales de l'humanité ne procèdent de la raison raisonnante, de la raison savante, et que cette raison réfléchie n'y intervient qu'en auxiliaire. Non ^ue le sentiment qui s'affîrme dans la foi, qui se
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perpétue par la tradition et qui donne son fruit parfait dans le dévouement, soit un instinct aveugle. Nul instinct n'est vraiment aveugle,et tout instinct vivant a quelque perception de son objet. Si Ton veut donner le nom d'instinct au sentiment dont il s'agit, cet instinct-là sera le moins aveugle de tous, puisqu'il sera l'intuition d'un objet plus élevé que celui des instincts physiologiques et naturels, la perception, profonde et comme indéfinie, d'un idéal ou d'une réalité spirituelle, — car, en ce livre, l'on n'entend point par idéal une idée pure, mais le monde des réalités immatérielles, — que la raison tâchera ultérieurement de définir, dont elle renouvellera même, sans se lasser, la définition, parce que le sens de l'idéal va s'élargissant et s'approfondissant, et qu'à mesure de ses progrès, la raison s'efforce d'en donner des formules usuelles, pour ainsi dire, et adaptées aux conditions extérieures de l'existence. La raison est comme la puissauce régulatrice des aspirations et des suggestions de la foi, pour les coordonner à leur objet pratique, en les simplifiant et les interprétanl.G'est la raison qui a construit la m^agie des cultes primitifs, d'après les premières et fortes impressions que l'homme recevait de la nature et de sa propre vie dans sa conscience naissante. C'est elle qui a construit les mythes des cultes nationaux en explication de l'univers et de l'histoire, et qui a systématisé les anciennes pratiques de la magie en
culte de divinités. C'est elle qui, dans les religions de salut, a conçu les théologies savantes et qjii a élaboré les gnoses de la rédemption.
Faut-il ajouter qu'elle a joué un rôle éminent dans toutes les aberrations du mysticisme ? Ces aberrations n'ont été, en général, que les conséquences tirées, moyennant la logique rationnelle, d'un principe que la raison avait négligé de critiquer, d'une idée ou d'une croyance qu'elle s'était faite hâtivement, et sur laquelle elle fondait ses déductions imperturbablement. On a vu plus haut quelles paraissent être les origines de la divination, et comment la raison s'est employée à en faire une science. Ce n'est pas la foi toute seule, c'est la raison, interprétant la foi et la dévoyant, qui a construit les systèmes de l'ascétisme le plus inhumain. Celui de l'ascèse bouddhique, conçue au rebours de la vie, de l'intérêt social et humain, ne laisse pas d'être déduit fort logiquement de son principe : il est possible et il importe d'échapper à la loi du changement pour se soustraire à la douleur. Cette loi du changement, telle que l'entendait le Bouddha, était déjà une croyance raisonnée, non une première impression de la foi ; on la comprenait en dernier mot de la science. L'inquisition a ete un produit de la raison théologique et politique. Ceux qui ont fulminé contre les abominations du fanatisme ne se sont pas d'ordinaire aperçus que a raison y eut sa part et que les faits dont ils étaient
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choqués lui étaient imputables beaucoup plus qu'à la foi. On parle volontiers delà religion et des religions comme si elles avaient trompé les hommes en abusant de leur candeur : ne seraient-ce donc pas les hommes eux-mêmes qui, en religion comme en tout le reste, se sont hardiment trompés par excès de confiance dans leur raison?
Mais la raison aussi s'est occupée à détruire ce qu'elle avait bâti, quand des expériences, qui étaient celles de la vie autant et plus que celles de la science, sont venues lui dénoncer la fragilité de ses constructions. Après avoir fait, de compte à demi avec la religion, les mythologies et les théologies, la raison a fait, pour son propre compte, la science, dont elle est Aère. Peut-être ne serait-il pas trop difficile de montrer que la science, dans son ensemble et comme réalité spirituelle, ne tient pas toute seule ni sur un fondement de raison, mais sur une base de foi. C'est néanmoins au nom de la science, de sa science, des connaissances, toujours limitées et imparfaites, d'un temps et d'un milieu donnés, que la raison a battu en brèche les croyances qu'elle-même avait jadis arrangées pour le service de la foi . Elle ne changeait donc pas de méthode autant qu'on le pourrait croire, ni même d'exercice ; car elle ne faisait toujours qu'adapter, consciemment ou non, à un nouvel état de la foi,une connaissance renouvelée de l'univers. Seulement elle a paru souvent, elle-même a cru combattre la foi
en s'attaquant aux croyances ; et, comme il a été remarqué précédemment, il lui est arrivé de porter quelque atteinte à la vie morale. Le rationalisme a pu ici ou là paralyser la foi. Ce faisant, la raison, bien qu'elle voulût se persuader le contraire, la raison ne servait pas la science et elle travaillait plutôt à son détriment; elle servait, sans le vouloir, les bas instincts d'une nature que la foi tend à élever, et elle-même se privait du soutien nécessaire que la foi apporte à son effort comme à tout effort désintéressé de l'individu. Jl est avéré, en effet, que la raison, à peine émancipée dans sa science soidisant indépendante, se prend, et pour cause, à douter d'elle-même. Elle n'échappe au scepticisme moral et à l'espèce de paralysie, même intellectuelle, qui en résulte, qu'en se rejetant vers un idéal d'humanité, c'est-à-dire vers une religion, vers la religion, qu'elle se remet à servir avec ardeur,mue, non par l'intérêt personnel du savant, ni par le seul appétit ou la seule joie de connaître, mais par l'éternel sentiment de la foi qui dévoue l'homme à l'idéal de l'humanité.
Il s'en faut donc, et de beaucoup, que le rôle de la raison dans les affaires de la religion soit aussi glorieux qu'elle-même est accoutumée de s'en flatter. Elle fut, en son temps, très fière d'avoir donné aux hommes la science des oracles, la plus folle qui se puisse concevoir, et elle a eu toutes les peines du monde à s'en désillusionner, puisqu'elle a bataillé
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jusqu'à l'aube des temps modernes en faveur de l'astrologie. Elle fut encore plus orgueilleuse des théologies qu'elle avait édifiées, et, à en juger par la superbe aisance avec laquelle elle dévoilait tous les secrets du monde divin, on eût dit que vraiment elle les avait vus. Son chef-d'œuvre en ce genre est la théologie catholique du moyen- âge, mythologie abstraite, où elle s'est quelque peu aiguisée, puis perdue, pour se retourner furieusement contre son propre travail en se retrouvant. Ses prétentions, depuis qu'elle est livrée à elle-même, ont paru quelquefois aussi exorbitantes qu'au temps où elle racontait Dieu. Quelques-uns de ses prophètes ont parlé comme si elle avait créé le monde et l'humanité, ou qu'elle eût du moins pouvoir de les refaire à sa guise. C'est que la raison aussi a toujours été, qu'elle est encore une faculté en voie de perfectionnement. Pendant qu'ils étaient à systématiser nos faiblesses, les théoriciens du péché originel auraient pu dénoncer tout autant l'universelle sottise que la corruption universelle de notre espèce. L'homme est un animal qui, s'appliquant le long des siècles à la connaissance du vrai et à la pratique du bien, n'a pas eu de plus brillants succès dans un ordre que dans l'autre ; mais il sent mieux ses bévues de conduite que ses écarts d'intelligence, parce qu'il en souffre davantage et directement ; de pluis, étant, comme d'autres animaux de cerveau plus léger, enclin à la vanité,
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il aura trouvé plus facile d'être vain de son esprit que de sa vertu. Dans la réalité, il fut toujours, d'un côté comme de l'autre, en déficit devant Tidéal poursuivi, et sa suffisance intellectuelle lui a joué de mauvais tours qu'il ne s'est point avoués ou qu'il a voulu attribuer à d'autres causes. Il est ainsi fait qu'en tout il a besoin d'une discipline.