‹ La religion nationale des Tartares orientaux [microform] Mandchous et Mongols, comparée à la religion des anciens Chinois, d'après les textes indigènes, avec le rituel tartare de l'empereur K'ien-LongChapitre 68 sur 76 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

HELIGION DE LA CHINE ANCIENNE. — SES RAPPORTS AVEC LA RELIGION TARTARE.

1. Nous ne nous arrêterons pas ici aux renseignements que nous donne le Shuh-king ^, et cela pour deux raisons. La première est qu'ils se réfèrent, quant aux premiers chapitres, les seuls importants en cette matière, à une époque trop éloignée des temps dont nous nous occupons relativement à la religion tartare; la seconde, que je compte traiter cette question ex jjrofesso ailleurs, et réunir, dans une courte étude spéciale, les textes qui témoignent des croyances des Chinois k l'aurore de leur civilisation, au moment où ils nous apparaissent dans l'histoire.

Il en sera de même du Shih-king, ou recueil de poésies antiques, dont quelques-unes et les plus importantes ont été composées vers le XII" siècle A. G. Je me bornerai à rappeler ici quelques traits destinés à éclaircir les points obscurs dont nous allons parler ci-dessous. Nous résumerons le tout en ce peu de mots :

« A l'époque la plus reculée de leurs annales, les Chinois croyaient à un être supérieur, souverain maître du monde, de qui dépendaient la fortune des empires et le sort des hommes, que le crime irritait et dont la faveur était acquise aux sages et aux hommes vertueux. La puissance suprême était aussi parfois désignée par le mot Tien, ciel ; ou « le maître du ciel sublime » {shang T'ien-clii Ti). Les deux termes se confondaient et s'em-

' Comparez V Introduction.

ployaient simultanément dans une même phrase. Mais le mot ï'ien, seul môme, désigne évidemment une puissance intelligente, active, personnelle. Ils croyaient aussi à l'existence d'esprits inférieurs, agissant dans le monde, disposant des forces de la nature, capables de faire du bien ou du mal à l'homme. Ils honoraient d'un culte les esprits des fleuves, des montagnes et des principaux astres. Le culte consistait en prières et sacrifices, consultation du sort, étude des pronostics. Pour eux, l'homme subsistait après la mort et l'on devait un culte aux ancêtres défunts. On devait leur présenter des offrandes de comestibles pour leur procurer de la satisfaction en l'autre monde et préserver leur immortalité de toute atteinte. Les esprits et les mânes étaient censés venir assister au sacrifice. »

2. Nous passons au Tcheou-li ou recueil des rites de la dynastie des Tcheous i. Bien que son but soit essentiellement politique, comme le gouvernement civil de l'état était constamment mêlé à la direction du culte et à l'accomplissement des cérémonies religieuses, ce code nous renseigne nécessairement surbien des points des croyances del'époqueoù il fut composé. Il nous suffira de rassembler ces textes et d'en tirer les conclusions qu'ils comportent.

Le Tcheou-li reconnaît 2 trois ordres d'esprits ou êtres surnaturels, extra-terrestres, à savoir : l'ordre céleste, l'ordre humain et l'ordre terrestre. Ces trois classes sont représentées par trois caractères différents dont la forme indique la nature. Le premier, qui se lit shen, est composé du caractère khi, signifiant apparition, révélation, manifestation céleste, surnaturelle, et d'un autre qui représente l'autorité, la domination, l'injonction : c'est l'ordre supérieur, céleste.

Le second, prononcé koiiei, représente une tête de forme extraordinaire avec jambes humaines et adjonction d'un petit signe en forme d'angle aigu qui signifie « bassesse, ruse ».

Le troisième est simplement le signe Ichi, qui forme un des

< Du XII'' au }II« siècle A. C.

2 Voir 1. XVlll, 2; Biot, 1. 1, p. 419.

composants du premier et indique, comme nous venons de le dire, la manifestation supérieure, surnaturelle.

A cet endroit, le Tcheou-li ne nous dit point ce qu'il entend par là. Mais au 1. XXV, 6, il distingue les intelligences des trois ordres célestes, humains et terrestres, et par les allusions qu'il fait aux titres qu'on leur donne, on comprend qu'il s'agit en premier lieu du ciel ou du souverain suprême, en second lieu des ancêtres, en troisième lieu des génies terrestres, des montagnes, des eaux, des vents, etc.

I.a suite du même chapitre XVIII, 2 à 12 1, caractérise les esprits dont se composent ces ordres, sans toutefois y faire allusion; mais l'intention est évidemment de développer ce qui précède. Il les distribue, dans ces pages, par genre de sacrifice : par le sacrifice oiîert avec une intention sainte, on vénère le grand ciel {Ta tien) et le souverain suprême [Shang-ti). Nous retrouvons ici les deux termes que nous avons déjà vus dans le Shuh-king et le Shih-king, et mis sur un pied d'égalité parfaite. Aussi, le commentaire Tcheng-tze ^, cité par Biot, dit-il que ces deux expressions sont équivalentes, la première désignant la forme ou la substance, et la seconde, l'intelligence directrice. Ce qui reviendrait à dire que Ta t'ien, le grand ciel, est le corps, et Shang-ti l'âme de l'être supérieur qui gouverne et domine le monde. Le Tcheou-li continue :

ce Par le sacrifice d'un bœuf entier qui remplittout le bûcher, on honore le soleil, la lune, les planètes et les constellations zodiacales.

» Par le sacrifice du bois entassé etbrûlé, on sacrifie aux astres qui président au milieu 3, au sommet du ciel ^\ à ceux qui président au vent et à la pluie s.

» Par l'offrande du sang, on sacrifie aux génies de la terre et des céréales {Shen-tsi), aux cinq esprits des sacrifices 6, aux cinq

1 Biot, t. I, pp. 419 et 423.

^ Recta verba.

* Le char de la grande Ourse.

* La têle de l'Ourse et l'étoile polaire.

'^ Les Hyades et le Taureau (d'après les Commenlaires). 6 Voir plus loin, page 190.

monts sacrés. En déposant l'offrande dans la terre, on sacrifie aux montagnes et aux forêts; en l'enfonçant dans l'eau, on sacrifie aux rivières et aux lacs.

» En ouvrant la poitrine de la victime pour inspecter son inté^ rieur, en la découpant pour la partager entre les assistants, on sacrifie aux quatre régions l, à tous les êtres 2.

» On honore les anciens souverains par la libation et l'offrande des grains. On sacrifie en leur honneur au printemps, en été, en automne et en hiver, par des sacrifices propres à chaque saison 3.

» Par les rites de douleur et de deuil, on compatit aux malheurs des pays et aux morts. »

Le texte énumère encore les sacrifices qui se font pour faire cesser les caîamités et les désastres, incendies, inondations, famines, les maladies endémiques ou épidémiques , les sécheresses funestes aux récoltes ou les pluies trop abondantes, les chaleurs ou les froids excessifs; d'autres que l'on offre pour détourner les maux, sièges de ville, défaites des armées, incursions des ennemis ou des brigands, désordres et rébellions, pour établir ou maintenir l'union et les bonnes relations entre pays voisins, la réussite des négociations, etc. 4.

De ce premier exposé il est facile de tirer un aperçu sommaire de la religion de ses auteurs, de leurs croyances.

Les Chinois au temps des Tcheou, — soit ici vers le X« siècle A. C. — croyaient à une intelligence souveraine animant, d'une manière indéterminée, les régions célestes, les dominant, les gouvernant, ainsi que le monde terrestre. Ce qu'était cette intelligence, ce siimmiis dominus, ce que pouvait être aussi substantiellement ce Grand Ciel auquel le Shang-ti donnait la vie, l'esprit et la volonté, c'est ce que les Chinois d'alors n'avaient

^ A l'espace immense divisé en quatre, d'après les poiuls cardinaux.

2 LlU. : aux cent choses. Le Chinois emploie cent, dix mille, comme termes indéfinis.

3 Le texte donne un nom particulier à chaque sacrifice, ce qui ne nous intéresse pas; ils se font dans la salle des ancêtres.

* Voir plus loin.

point cherché à éclaircir. Ils n'en avaient qu'une notion vague dont ils se contentaient. Gens pratiques avant tout, il leur suffisait de savoir que le monde avait là-haut un Maître dont l'homme dépendait, dont il pouvait attendre ou récompense ou châtiment, dont il pouvait tléchir la colère par les honneurs et les sacrifices qui lui étaient offerts ; ils ne cherchaient pas ci en pénétrer l'essence.

Ils croyaient, en outre, à l'existence d'esprits secondaires animant le soleil, la lune, les planètes et les astres principaux, pour le moins ; puis d'autres encore présidant à la terre et k ses produits utiles, aux montagnes et forêts, aux fleuves et aux vents, aux quatre régions du ciel, et gouvernant subsidiairement toute chose; en outre, aux cinq génies des sacrifices et aux cinq monts sacrés i.

Ils ajoutaient foi à l'efficacité des pratiques sacrificielles pour attirer, sur la terre et sur l'homme, les faveurs du souverain maître et des régents des choses atmosphériques ou terrestres, pour détourner les calamités, obtenir la prospérité, la fertilité du sol et toutes ses conditions indispensables, pour entretenir la paix entre les royaumes et les hommes, et maintenir dans d'heureuses conditions tous les objets utiles à l'homme. Enfin ils croyaient à la permanence de l'être humain après la mort, de ses parties les plus fines portant en elles l'intelligence et la volonté. A leurs yeux, les morts étaient en état de connaître ce qui se passe sur la terre, ce que leurs descendants leur annoncent, comme aussi de les aider, de détourner les maux de dessus leurs têtes et de leur attirer biens et bonheur.

Le Tcheou-li n'a l'air de ranger parmi les ancêtres à honorer d'un culte que les anciens souverains et quelques grands hommes 2 qu'il signale indirectement, s'il faut en croire un

^ Cinq montagnes choisies au centre et aux quatre coins des pays chinois pour y faire les grands sacrifices.

2 II y est aussi question de fonctionnaires devenus mânes prolecleurs. Ainsi, au livre XXII, 2, il est dit que les hommes vertueux préposés à l'enseignement de la musique deviennent ancêtres des musiciens.

commentateur du second siècle de notre ère. D'après celui-ci, les cinq esprits des sacrifices seraient cinq anciens ministres élevés au ciel, et résidant dans les diverses régions de l'atmosphère; ils appartiennent tous les cinq, bien entendu, à la partie mythique des annales chinoises. Le commentaire va plus loin encore et voit dans les deux esprits de la terre et des céréales Keou-long, fils de Kong-kong (ministre du mythique Fuh-hi, 2282 A. C. que certaines légendes représentent comme un rebelle châtié), et Heou-tsi, ministre du roi Yu qui gouvernait les Chinois, d'après la tradition, vers l'an 22SS.

Il me semble évident que ces identifications sont des replâtrages tardifs et que ces génies n'avaient originairement aucune relation avec ces personnages légendaires, mais leur sont de beaucoup antérieurs dans la foi des Chinois '^. Quant à la compréhension du monde des ancêtres auxquels on doit les honneurs liturgiques, on ne peut se baser sur le ïcheou-li, parce qu'il ne s'occupe que des souverains et des membres du gouvernement, des fonctions publiques et non des rites particuliers.

Les Chinois de l'époque des Tcheou (XIP au IIP siècle A. C.) croyaient aussi à des relations directes que l'homme pouvait établir entre les esprits et les habitants de la terre. Un passage du livre XXII (f. 18) nous indique le moyen d'y réussir pour certaines catégories d'esprits. C'était le jeu des instruments de musique qui le fournissait, et selon que l'on changeait de mélodie, une, deux, trois, quatre, cinq ou six fois, on attirait à soi les esprits des lacs et rivières (par un seul changement), ou ceux des montagnes et forets, ou ceux des côtes et collines, ou ceux des plaines, ou bien ceux du sol, ou enfin ceux des astres; et le texte les compare successivement aux espèces animales eraplumées ou sans plumes, portant des écailles, des poils ou des coquilles, et aux astres. D'où l'on a conclu parmi les lettrés

^ Il est surtout à remarquer que Heou-tsi est l'ancêtre originaire dont les Tcheou prétendaient descendre. On sent la flatterie qui a produit cette identification

chinois, que ces esprits apparaissaient sous la forme d'animaux de ces diverses espèces, et M. Biot semble croire que c'était la pensée des rédacteurs du Tcheou-li. Je n'oserais aller aussi loin ; je le crois d'autant moins que le folio suivant explique, ce me semble, tout le contraire. Je cite ce passage, vu son importance, mais en l'abrégeant : « Lorsqu'on joue la musique où le ton Yuen-tchong ^ module en Kong 2... où l'on bat le gros tambour et le tambourin, où l'on joue de la flûte solitaire, de la guitare et de la mandoline, où l'on exécute la danse Yun et qu'on y fait six changements d'air, les esprits de l'ordre céleste descendent et l'on peut jouir de leur présence. A la musique qui se joue au solstice d'été sur le tertre carré situé au milieu du lac et qu'on y fait huit changements d'air, alors tous les esprits de la terre en sortent; on peut jouir de leur présence et leur offrir ses hommages. Par la musique propre à la salle des ancêtres, lorsqu'on fait neuf changements d'air, on attire les esprits de l'ordre humain, on peut jouir de leur présence et leur rendre ses hommages. »

On voit que l'apparition des esprits ne se fait nullement, d'après ce texte, sous une forme corporelle, car il s'agit là, indépendamment des esprits cités au folio précédent, de tout le monde supra-terrestre. Il n'y avait donc dans le premier passage que des expressions figurées ; du moins cela me semble éminemment probable. C'est ainsi qu'au passage d'une montagne on forme un petit tertre sur lequel on plante un arbuste, pour figurer la montagne par le tertre et l'esprit de ce lieu par l'arbuste 3,

Le culte chinois de cette époque ancienne se composait principalement de prières et de sacrifices.

Le Tcheou-li distingue six espèces de prières ou de formules et leur assigne le triple but : 1° de rendre hommage aux esprits

' La tonique d'une gamme.

2 Le deuxième ton imparfait.

3 Tcheou-li, XXXIl, f. 31, Commentaire; Biot, t. II, pp. 249 et 2S0.

supérieurs; 2" de demander le bonheur; 3° de demander une constante droiture et rectitude ^ ,

Les six prières se distinguent par leur objet et leur nom. Ce sont :

i" La prière d'obéissance, ainsi nommée de l'obéissance aux rites, et dont le but spécial est l'hommage rendu au ciel et à son souverain maître, à la terre et à ses génies, ou aux ancêtres ;

2° Les prières de l'année demandant une année heureuse, la prospérité, l'absence de maux ;

3" Les prières de bonheur faites pour obtenir un jour faste pour une cérémonie, une action importante;

4*^ Les prières du changement pour faire cesser une calamité ;

5" Les prières de pronostic pour avertir le ciel, la terre et les ancêtres d'un fait annonçant un événement prochain, heureux ou malheureux, pour assurer l'arrivée du premier et arrêter le second ;

6° Les prières écrites, vœux consignés par écrits, etc.

Ce livre reconnaît en outre six prières conjuratoires destinées à consolider ou à rétablir l'union entre les esprits supérieurs des trois ordres. Leur désunion est la cause des calamités .qui affligent la terre. Ce sont celles de six sacrifices offerts soit au Seigneur suprême (Shang-ti), soit aux ancêtres, soit aux astres, dans une éclipse, etc. 2.

Les Chinois croyaient, par ces prières et par les sacrifices, faire descendre les esprits sur la terre : « au jour du solstice d'hiver on appelle les esprits supérieurs qui se rapportent au ciel et à l'homme; au solstice d'été, on appelle les esprits supérieurs qui se rapportent à la terre et aux choses, pour détourner par ces invocations les désastres, les famines, les épidémies et autres maux 3. »

^ Le mot cliinois désigne celui qui se tient droit et ferme clans !a voi'e du bien.

2 Tcheou-li, XXV, 1-3; Riot, l. H, pp. 8o et suiv. 5 i{)ici,^ XXYli, 57; pp. 139 et 140.

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