Pascal, Pens^, ^dit. Havet, p
tigoe devient intolerable; a un certain degre, nous sentons la necessite de nous arr^ter, d'aller plus lentement. II semble que nous luttions moins contre la difficulte que contre le temps; les idees que nous voulons acqu6rir, nous pouvons y atteindre avec le temps; mettons-y le temps n^cessaire. Cette intelligence , qui va vite, a parcouru le champ en un jour; cette autre , qui va lentement, a besoin de deux jours et peut-fetre d'une annee. Non-seulement il y a des differences naturelles, mais il y en a d'artificielles, Parce que j'ai etudie et parce que je connais les methodes, j'arriverai plus vite que vous au resultat. N'en est-il pas de mfeme dans le monde physique? 11 a toujours ete possible a Thomme d'aller de Paris a Saint- Peter sbourg : il fallait pour cela plusieurs mois, il ne faut plus que quelques jours; voila le progres, C'est une victoire sur le temps.
Ce qui me condamne ainsi a ne connattre que successivement, c'est que je suis moi-m6me dans la duree. Or la duree etant divisible, chaque realite n'a qu'un instant indivisible suivi d'une serie indefinie de nouveaux instants indivisibles. Get instant indivisible s'appelle le present. Pendant que j'ecris ce mot 9 je ne suis deja plus I'homme que j'etais en commenqant de Tecrire; je me rappelle que je Tai ete : je suis autre. Au fond de ma conscience , quelque chose m'atteste invinciblement mon identite; mais tout mon ^tre n'est que de passer et de se souvenir. Le moment qui vient n'est pas encore; le mo-
ment qui 6tait n'est plus. Je suis comme suspendu entre ces deux neants, et chaque heure, chaque minute , chaque seconde m'emporte avec la rapidity du torrent. J'ai la m^moire et quelques facultes de prevoyance; avec cela je m'efforce de suivre la trame de ma vie; mais ma conscience seule est nette ; la memoire, Timagination , T induction , ne servent trop souvent qu'a me rendre mes t^nfebres visibles. Ainsi je sens partout en moi le mouvement, et du mSme coup , la d^faillance.
Regardons plus attentivement une faculty tr^s-importante de Thomme, qu'on appelle le raisonnement. Le raisonnement nous donne le pouvoir d'atteindre, au moyen de deux idees, une troisieme idee qui, sans le secours de ce proc6de , serait hors de notre portee. Comme on sait , il est rare qu'un raisonnement , partant de deux id^es communes , arrive a une troisieme idee inattendue y extraordinaire. Les choses ne vont pas si vite. De Thumble etat ou nous sommes quand nous commenqons a raisonner, nous arrivons par degre , successivement et lentement j k I'etat de sa* vantsf c*est-a-dire que nous faisons, non un raisonnement^ mais une longue serie de raisonnements appuy^d Tun sur Tautre. Mais quand plusieurs raisonnements sont appuy^s Tun sur Tautre , n'est-ce pas comme un seul raisonnement , dont le principe est le principe du premier raisonnement , et la conclusion celle du dernier raisonnement ? Or, qui marque le nombre de raisonnements intermediaires par
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lesquels un esprit doit passer pour aller de ce premier point a ce dernier point ? Cela est relatif a la force ou a la faiblesse de Tesprit qui raisonne : question de temps. Votre esprit est puissant ? Vous irez bien sans intermediaire de ce principe a cette consequence. II est faible? Divisons; au lieu d'un raisonnementy faisons-en quatre. II n'y a pas de mattre qui ne puisse constater cela dans sa pratique. Je fais une demonstration 9 et je vois que je ne suis pas compris : souvent je me borne a repeter, pour faire appel a une attention plus concentree ou plus longue; mais presque toujours , je developpe, c*est-a-dire je vais a plus petits pas, et par de plus petits raisonoements. C'est encore ici comme dans le monde physique; car la tortue aussi arrive au but. Se connaitre^ se juger, se mesurer, c'est savoir de combien de temps on a besoin. On a dit que le genie est une longue patience; en d'autres tennes : le genie est une grande victoire sur le temps; et cette victoire pent etre remportee d'emblee par les esprits prompts, ou k la longue par les esprits perseverants , Montesquieu a dit avec profondeur : « Le succ^s de la plupart des choses depend de savoir combien il faut de temps pour reussir. » Descartes , a la fin du Discours de la Mdthode^ ne se plaint pas de la faiblesse de Fesprit humain , mais de la brievete de la vie humaine.
Ce n'est pas tout que d'acquerir des idees; il importe de les conserver. La nature y a pourvu ; et tout en imposant des limites a notre pouvoir d'acquerir et
de conserver des idees , elle nous a donne des res* sources pour combattre, pour etendre ces limites. Nous avons^ contre la limite de nos facultes conquerantes, le raisonnement; et nous avons, contre la limite de nos facultes conservatrices , la generalisation J la classification. Cela est merveilleux , de g^ne-* raliser, car cela nous permet d'etre en quelque sorte presents a mille idees a la fois ; a quel prix, nous le savons : au prix des details. Abstraire n'est pas autre chose que sacrifier les details pour sauver Tensemble. Qui ne sait generaliser ne salt point penser; qui ne sait abstraire ne sait point generaliser. Nous sommes dans la vie comme un capitaine sur un navire : tantdt a Tavant, cherchant a percer les mysteres de Tocean; et tantot replie dans Tinterieur du b&timent pour y classer les objets conquis et jeter du lest a la mer. Ainsi nous ne conservons qu'a la condition de perdre. Nous diminuons le fardeau pour 6tre capables de le porter.
Plus generalement , toute synthase a pour condition Tanalyse ; et toute analyse est un amoindrissement de Pobjet pour Tapproprier a notre faiblesse. On dit : Jusqu'a quel point faut-il diviser pour faire une analyse ? II faut diviser jusqu'a la petitesse de nos yeux. II n'y a pas de regie absolue, parce qu'il n'y a pas de mesure commune. Chaque esprit 2t saportee et son horizon.
Le langage est la forme que prend notre pensee pour se raanifester aux autres intelligences. 11 est
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aussi rinstrument indispensable de nos etudes; nous ne pouYons, sans iui , ni abstraire ni gen^raliser, et , par consequent^ nous en avons besoin pour raisonner et nous souvenir. Le langage a pour instrument la definition , qui suppose une double comparaison , Tune avee le genre sup6rieur, Tautre avee les especes Yoisines. Le langage est done essentiellement analytique; il Test a un tel point que, quand nous avons une pensee complexe , nous sommes obliges de la developper pour la rendre sensible par la parole. Toute proposition renferme ou sous-entend Taffirmation de notre 6tre et raffirmation de la r^alite absolue de r^tre, en sorte qu'outre les trois termes grammaticaux dont elle se compose., elle implique un triple jugement, dont Tun, le jugement exprime, suppose les deux jugements sous-entendus ; et le mfeme phenomene que nous observons dans le langage se reproduit dans toutes nos pensees. La simple apprehension d'un objet par notre esprit, au moyen d'un organe, ne serait qu'une vision, eten quelque sorte un rfeve, si notre esprit ne possedait la croyance a sa propre realite, croyance que nous appelons la conscience, et la croyance k la realite d'un fetre absolu, croyance que nous appelons la raison. Au moyen de ces deux points fixes, Tun qui me permet de prononcer, d'affirmer, I'autre qui me sert de point de depart immuable pour juger la valeur de T^tre periju, je sors du monde chimerique , et j'entre dans le monde vrai. II en est de cette loi comme de celle du
mouvement physique. Pour juger qu'il y a mouvement , il faut trois termes : un 6tre immuable , un dtre md , et moi*m6me qui les compare. Ainsi ma pens^e est toujours multiple , non-seulement par son histoire , mais par sa constitution , et pour ainsi dire dans son fonds. Lors mdme que je la consid^re dans un moment indivisible et dans son application k un objet unique, elle est multiple, car elle place toute conception entre Tafilrmation de Tabsolu et Paffirmation de moi-mdme. Telle est la loi de mon esprit imparfait et borne^ que tout condamne au mouvement, qui n'est quelque chose que par le mouvement, et qui n'est contraint de se mouvoir qu'4 cause de son impuissance.
Nous n'avons pas besoin , apr^s ces reflexions , de regarder Dieu pour voir que rien de ce qui convient a rintelligence humaine ne pent convenir a la sienne. II ne passe pas d'une id^ a une autre, car il ne pent jamais 6tre diSi^rent de lui-mdme; il ne fait nuUe difference du passe, du present et de Tavenir, si ce n'est qu'il les comprend dans leurs rapports avec nous, et de la mSme fa^on qu'il nous comprend nousm6mes ; mais comme son 6tre persiste , au lieu de s'ecouler , et comme il poss^de dans un m^me acte la plenitude de son 6tre, tout ce qui le constitue lui est ^galement present. II ne pent done ni se souvenir, ni pr^voir. II ne pent ni abstraire ni g^neraliser; car, s'il le faisait , il y aurait quelque detail dans les
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choses dont la conception lui manquerait; et il ne pent raisonner; car, s'il raisonnait, il aurait besoin d'un moyen terme pour apercevoir le rapport d'un principe a sa consequence. La principale dualite qui est en nous disparait en lui^ puisque, etant lui-meme la raison , il a conscience des verites de raison. Tout cela est pour nous incomprehensible et vrai. Nous comprenons avec evidence que Dieu est un ^tre im-» muable dans tout ce qui le constitue, qu'il est audessus du temps et de I'espace, et que par consequent il n'y a rien en lui qui ressemble aux dimensions ou a la duree; qu'il n'y a pas en lui de pens^es j de sentiments , de volontes qui se succ^dent et se compl^tent comme les n&tres , et nous reconnaissons humblement que cette maniere d'etre est trop au-dessus de notre intelligence pour que nous puissions nous en rendre compte*- C'est m^me par un abus manifesto que nous employons les mots d'etre, de penser, de sentir, de vouloir, tantdt en parlant de Dieu^ et tant6t en parlant de nous-m^mes; car ces mots ne peuvent pas avoir le m^me sens dans les deux cas. Nous savons ce qu'ils signifient appli* ques a nous ; transportes a Dieu, ils n'expriment que des id^es vagues et indeterminees. Saint Augusttn disait, en parlant du mystftre de la Trinite : « Nous disons que Dieu est unique en trois personnes, moins
1. n S'il y a un Dieu, il est infiniment incomprehensible, puisquOf n 'ay ant ni parties , ni bornes , il n'a nul rapport h. nous. » Pascal , Pensees, 6dit. Havet, p. 145.
pour dire quelque chose que pour ne pas nous taire. » G'est aussi un peu pour ne pas nous taire que nou^ lAchons d'exprimer les perfections du Dieu incomprehensible. Platon etait tellement frappe de cette dif* ference fondamentale entre les attributs divins et tout ce que nous sommes , qu'il ne voulait pas dire : tf Dieu est Tetre , » mais : « Dieu est au-dessus de T^tre. » On a pris un autre tour dans le christianisme, et apres avoir dit que Dieu est Celui qui est, on a dit par contraste que le monde est un pur neant. Obliges d'employer le langage humain en parlant de Dieu , efforcons^nous au moins de ne jamais oublier que Dieu est incomprehensible ; et quand nous disons de lui qu'il est, qu'il pense, qu'il veut, souvenoos-nous que cela veut dire seulement qu'il est la cause parFaite et inconnue de ce que nous appelons letre, la pensee, I'amour , et la volonte.