Ihid.^ troisi^me 6crit de Leibnitz
meme lorsqu'il est vide, qu'il est grand ou petit. Mais, si Ton y prend garde, toute appreciation de la grandeur d'un espace suppose une comparaison actuelle ou anterieyre avec la grandeur d'un corps. C'est parce que nous avons Tidee d'une difference de dimension entre les corps que nous nous faisons par abstraction I'idee d'une difference de dimension dans Tespace.
Voici un baton d'un metre de longueur. On demande s'il est long ou petit : question absurde. U est long, si on le compare a un baton d'un decimetre ; il est petit, si on le compare a un baton de deux metres. Une grandeur, ou, ce qui est la m^me chose, un espace, ou, ce qui est la mSme chose, un rapport, n'est et ne peut fetre que le r6suUat d'une comparaison. Changez les termes de la com* paraison, le rapport change. Supprimez un des termes, le rapport est nul. S'il n'y avait au monde qu'un seul corps, ce corps ne serait ni grand ni petit. C'est pourquoi on ne sait ce qu'on veut dire quand on demande pour quelle raison Dieu n'a pas fait le monde plus grand ; car du moment qu'il n'y a qu'un seul monde, il n'est ni grand ni petit. Mais , dans ce monde , il y a de grandes parties et de petites, parce qu'il y a plusieurs parties et qu'elles pen vent elre comparees.
Aucun homme n'a trois metres de hauteur. Supposons que Dieu , par sa volonte souveraine , donne a un homme une taille de trois metres , tout le reste
deixieurant-ce quMl est : cet homine est un geant, un monstre. Supposons que Dieu augmente a la fois tous les hommes dans la m(fme proportion, sans rien changer aux autres Itres : Tharmonie de la nature est troublee. Mais si du m^me coup, par le m^me acte, il augmente proportionnellement tous les ^tres, qu'y aura-t-il de change? Rien absolument, pas m^me la dimension des 6tres. Si aucun rapport n'est change , aucune grandeur n'est changee. Ainsi , encore une fois, la grandeur, et Tespace qui est une grandeur abstraite, ne sont que des relations.
Nous connaissons les dimensions de deux famous, par la vue et par le tact. L'experience nous apprend k etablir une relation entre la dimension apereue et la dimension touchee, et a juger de Tune par Tautre. Si aujourd*hui Dieu disposait taotre oeil de maniere a nous faire voir toutes les dimensions doubles, nous nous apercevrions du changement par le souvenir; mais s'il eut fait cette disposition dans notre oeil d^s la premiere fois que nous avons vu, toutes nos impressions, malgre cette difference, seraient les monies qu'elles sont aujourd'hui. En un mot, en fait de grandeur, il n'y a, il ne pent y avoir de vrai que la proportion.
Les mfemes reflexions s'appliqueraieut au temps, Le temps est Tordre de succession, comme Tespace est I'ordre de contigu'ite.
S'il n'y avait pas de grandeur, il n'y aurait pas
02 PREMliiRE PARTI£.
d'espace. S'il n'y avait qu'une grandeur, il n'y aurait pas encore d'espace. S'il nait une seconde grandeur, la comparaison est possible, et aussit6t nait ridee d'espace, et pour ainsi dire Tespace lui-mfeme.
Si tout etait immobile, il n y aurait pas de temps. Si tout se mouvait a la fois , dans le m^me ordre , il n'y aurait pas encore de temps; mais qu'une seule chose se meuve , une autre restant immobile , alors le temps existe.
Et m^me nous nous exprimons mal en supposant une seule grandeur^ un seul mouvement uniforme. Sans comparaison , et par consequent sans dualite , il n'y a ni grandeur, ni mouvement, ni temps, ni espace.
L'habitude, plus commune qu'on ne pense, de realiser les abstractions, fait que Ton suppose un temps et un espace independants de la dualite. On dit : w Avant qu'il y ait une 6tendue, ou une dualite, il faut un espace capable de la contenir; et avant qu'il se produise un changement, il faut un temps capable de le contenir. » Mais c'est une double erreur. Ce temps et cet espace vides seraient tout simplement le neant. Ni Tespace ni le temps ne sont des contenants reels. C'est dans notre pensee que nous leur faisons jouer ce r61e de contenants, parce que nous coocevons des espaces fictifs et des durees fictives, mesures par d'aulres etendues et d'autres mouvements. Et si Tespace manque au developpement d'un
corps, ou le temps a son histoire, ce n'est pas en realite que le temps ou I'espaee fassent defaut, car ils ne sont rien ; c'est que quelque autre corps vient restreindre Texpansion du premier. Nous parlous mal, et par suite nous pensons mal. Nous nous creons deux fant6mes , dont nous sommes ensuite accompagues a toute heure. La philosophic devrait nous apprendre a avoir horreur du vide , comme on le disait autrefois de la nature. Le temps et Tespace, consider^s independamment des corps, ne sont que les deux formes du vide; ou, disons mieux, c'est un pur neant.
Le temps et Tespace ont une parente etroite. lis different entre eux comme la longueur et I'epaisseur; ce sont les deux dimensions d'une m^me idee. Ce qui engendre Tespace, c'est Tetendue; ce qui engendre le temps, c'est le mouvement. Done Tun et Tautre sont engendres par la dualile; car Tetendue et le mouvement sont compris dans ce terme commun : la dualite, ou la forme la plus simple delamultiplicite.
Ainsi, point d'idee de temps et d'espace, sans Tidee de dualite; et point de temps ni d'espace, sans dualite. Tout ce qui tombe dans le temps et dans lespace implique dualite, mobilite, divisibility, difference. La langue de la metaphysique , chez les Grecs, ne distinguait pas entre ces mots : la matiere, le multiple, le mobile, Tindefini, Timparfait; et dans sa precision pleine de sens, elle appelait la matiere, I' autre ou le divers par excellence, Platon, Aristote
64 P[\EM1£:RE PAhTlG.
disaient : le meme et Tautre, ou bien rimmuable el le mobile; comme nous dirions aujourd'hui : Dieu et le monde.
Le temps et Tespace n'etant, comme nous Tavons vu, que des relations, il n'est pas etonnant qu'on se trouble et qu'on se perde dans ses pensees quand on vent raisonner sur leur nature , comme s'ils etaient des ^tres reels, des con tenants. On trouve en eux trois difficultes principales : Tune en les divisant, parce qu'ils s'amoindrissent jusqu'a I'infiniment petit; I'autre en les multipliant, parce qu'ils croissent jusqu'a Tinfiniment grand; et la troisi^me en les isolant, parce qu'une fois qu'on les considere en faisant abstraction du monde, on est tente de les declarer infinis par I'absence necessaire de limites. Examinons a ce triple point de vue la doctrine etrange de la realite metaphysique du temps et de Tespace.
L'hypothese de la divisibilite a I'infini a rempli de sophismes celebres Thistoire de la philosophic. Si Tetendue est divisible a Tinfini, toutes les dimensions sont egales, dit-on, car elles ont toutes le mSme nombre de parties ; ou plut6t les parties contenues dans une grande etendue, et les parties contenues dansune petite etendue, sont egalement incommensurables.
Si Ton inscrit un carre dans un cercle, il n'y a aucune raison de soutenir que le cercle conlient plus de parlies que le carre.
Les parties de Telendue divisible etant elles-memes
Lk NATURE DE DIEU. 68
divisibles a Tinfini , on ne peut dire de quoi se compose une etendue. II n'y a que I'indivisible qui puisse servir a composer une grandeur.
Se jetle-t-on, pour echapper a la difficulte, dans rhypothese des indivisibles? On n'y gagne rien.
En effet, qu'est-ce qu'une unite indivisible?
Qu'on I'appelle comme on voudra, Tunili, la monade^ Tatome, le point, on n*en peut pas dire autre chose sinon qu'elle est indivisible et qu'elle engendre Tetendue, c'est-a-dire le divisible. C'est la sa definition , et cette definition contient une absurdite manifeste, si T^tendue est quelque chose de reel.
Mais, si T^tendue n'est qu'un rapport, la difficult^ disparait; car il faut deux termes pour qu un rapport existe^ deux points pour qu'il y ait une etendue; et il n'en resulte pas que Tetendue se compose de ces deux points, ni que le rapport se compose de ces deux termes.
11 n'y a done pas lieu de se preoccuper de tons les arguments de Tecole, le Chauve, la Tortue^ et des autres sopbis>mes de cette esp^ce, qui etaient deja connus du temps de Gorgias , et que Bayle a pris la peine de reproduire*.
Tous ces raisonnements , qui engendrent tant de difficultes , ne sont pas seulement biLtis sur la pointe
1. « n est fiAcheux, dit Pascal, de s'arr^ter aces bagatelles; mais il y a des temps de niaiser. » De V esprit giomdtrique, 6dit. Havet, p. 455.
66 PREHI&RE PARTIC.
d'une aiguille; ils sont batis sur le neant. Ce fameux dilemme : Si la monade, ou le point, est etendue, il y a de Tetendue indivisible; si le point n'est pas etendue , deux points non etendus forment une etendue; ce fameux dilemme ne pent evidemment embarrasser que eeux qui prennent 1 etendue pour quelque chose. Mais, pour qui raisonne sur Tfetre et non sur le vide, il n'y a pas plus de difficulte a comprendre cela, qu'il n y en a a comprendre que deux ne soit pas un, et qu'un ne soit pas deux , ou a comprendre qu'un rapport resulte de deux termes.
11 est tr^s-vrai que nous ne connaissons point la monade dans la nature des choses. Nous la concevons d'une facon abstraite, et nous ne pouvons ni Tapercevoir, ni m^me nous la figurer. Nous ne pouvons nous la figurer, parce que toute figure est une 6tendue; et nous ne pouvons la percevoir, parce que nos sens sont des etendues dont la nature est de percevoir seulement des etendues. Pourquoi ne percevons-nous que des etendues? C'est-a-dire, pourquoi sommes-nous ainsi faits? Voila ce que nous ne savons pas. Ces sortes de secrets nous sont impenetrates. Remarquons seulement que c'est T^tendue , et non la monade, qui est difficile a comprendre. Mais enfin, comprise ou non, Tetendue existe; nous la constatons^ nous la mesurons, et cela sufl&t, pourvu qu'apr^s Tavoir abstraite du corps par la pensee, nous ne Terigions pas arbitrairement en realite physique.
Comme on fait des difficult^s a perle de vue sur
la divisibilite a Tinfini ^ on en fait sans plus de raison sur la multiplication a Tinfini, et voici comment : TEurope, dit-on, est plus grande que la France, le globe terrestre plus grand que TEurope, et tout cela n'est qu*un atome dans Tunivers ; mais quelle est la grandeur de Tunivers? S'il est limite , mille difl&cultes se presentent : pourquoi n'est-il pas plus grand? qu'y a-t-il en dehors de lui? etc. Et s'il n'est pas limite, il est infini : alors Tinfinitude est compos^e de la totalite des 6tres finis , ce qui engendre des difficult^s non moins inextricables.
Voici comment nous croyons qu'on pent r6pondre : 11 n y a rien en dehors du tout, par Texcellente raison que quelque chose en dehors du tout est une contradiction dans les termes. Si Ton est porte a faire cette question absurde , c'est par suite de Thabitude contract6e de parler du vide comme s'il etait. Or il n'est point; car Tespace n'est qu'un rapport et n'est pas un 6tre, En outre, le tout ne pouvait pas 6tre plus grand ; et il ne pouvait pas non plus Stre plus petit; et cela, parce qu'il n'est ni grand ni petit. En eiffet, puisqu'il est le tout, il est seul de son esp^ce, et ne pent Hre compare a rien. L'espace n etant qu'un rapport , le tout n'a que faire avec l'espace. L'espace est en lui, mais lui n'est pas dans l'espace. On pent, si Ton veut, dire du^ tout, qull est grand , parce qu'jl contient toutes les grandeurs ; mais c'est mal parler. Notre langue n'est pas faite pour ce qui est solitaire ; elle procede toujours par
08 PREMl£:h£ PARTIE.
rapprochemeiils , par classes. Ce qui est solitaire ne se classe pas , et peut a peine se nommer.
Faisons, pour nous en convaincre de plus en plus, quelques hypotheses. Une coquille de noix est plus petite que le monde , puisque le monde la contient. Supposons que Dieu, par un acte de sa volonte, aneantisse le monde , a Texception d'une coquille de noix ; et que, par un second acte de sa volonte^ il cree de nouveau le monde, avectous ses soleils, dans Tinterieur de cette coquille^ en mettant partout les m^mes rapports que dans le monde detruit : le nouveau monde sera-t-il plus petit que Tancien? Oui, pour quiconque connait la coquille de noix , parce qu'il a un terme de comparaison ; mais, pour quiconque ne la connait pas, les deux mondes ont des dimensions egales \
Quand on demande si le monde est infini , on abuse evidemment de ce mot d'infinitude. Infini veut dire parfait, et non pas immense. Demande -t-on si le monde est parfait? Outre que la question estabsurde, elle n'a aucun rapport avec les dimensions du monde et avec Tespace. Demande-t-on si le monde est incommensurable? Oui, certes, il est incommensurable, puisqu'il n'y a rien en dehors de lui avec quoi on puisse le comparer.
Cette affaire des mesures est encore une de nos il-
1. Cf. MalebranchC) Enireiims sur la mitaphifsiquey neuvierne entretien, $ 7.
lusioQs. Nous ne nous apercevons pas que le mesurage n'est qu'uQ artifice de logique dont nous nous ser- Yons pour donner aux corps une sorte de solidite et de con si stance, necessaire aux operations que notre pensee fait sur eux. La mesure du temps et la mesure de ]a duree sont des definitions sans lesquelles il n'y aurait ni bistoire ni geographic ; mais ces definitions m^mes prouvent bien que le temps et Fespace n'ont que la valeur d'une proportion dont on peat faire varier les termes a volonte. La proportion est fixe, et la valeur des termes arbitraire. Nous prenons pour type une etendue quelconque, et nous nous en servons pour mesurer toute etendue et toute duree : Tetendue, en portant le type sur toute ]a surface de I'objet a mesurer autant de fois qu'elle le contient; la duree, au moyen d'une aiguille mue mecaniquement et qui parcourt des etendues egales en des temps egaux. Gr^ce a ces procedes , toutes les comparaisons que nous faisons out une precision mathematique. Nous savons si une duree^ si une etendue est plus longue qu'une autre; mais si nous voulons dire absolument qu'elle est petite ou longue, sans la comparer, nous sentons notre impuissance, ct nous ne disons plus rien d'intelligible.
Ainsi un myriam^tre est certes plus long qu'un kilometre ; mais est-il long , est-il petit ? Personne ne
le sait; cela depend de la mesure a laquelle on le compare. C'est un long trajet pour le faire a pied, et un trajet fort court pour le faire a cheval; en chemin
70 PREMlfeRE PARTIE.
de fer, ce n*est plus rien du tout. Les longueurs au point de vue de la locomotion, qu'on appelle plutot les distances , ont absolument change de signification depuis un demi-si^cle. Cent lieues de distance voulaient dire, il y a deux cents ans, huit jours de marche; il y a cinquante ans, trois jours; cela \eut dire aujourd'hui dix heures. G'est comme les monnaies qui gardent leurs noms et leurs formes en changeant de valeur. « La cassette 6tait-ellegrande? ditHarpagon. — Oui, repond mattre Jacques. — Non , ma cassette 6tait petite.. — EUe est petite aussi , si vous la prenez par la. » Et en effet , tout depend de la manidre dont vous la prendrez. Tout I'^tre de Tespace et du temps n'est que le grand ou le petit ; et le grand et le petit ne sont rien , si ce n'est par comparaison.
Le roman de Gulliver, destine surtout a nous montrer la vanite des choses humaines, est fort bon aussi pour nous apprendre le pen que valent nos unites de grandeur, et par consequent nos grandeurs. Suivant les organes du spectateur, et m^me, ce qui est plus significatif encore, suivant la puissanr^e dont il dispose, le monde s'agrandit ou se rapetisse. La Fontaine lui-m6me, en nous racontant les pens^es des b^tes, nous apprend cette metaphysique. La fourmi, a force de travailler, acheve sur un brin d'herbe le trajet d'un ocean qui n'a que deux pieds de large. Qui nous dit qu'elle-mfeme n'est pas un colosse pour quelque animal qui regarde ce voyage avec admiration ? Pour la duree, elleest si peu de chose, que nous perdrions
LA NATURE DE DIEU. 7i
tout a fait la faculle de I'apprecier, si Tart ne nous fournissait le moyen de le faire avec precision , ou si la nature ne nous enseignait la p^riodicite k peu pr^s exacte de certains ph^nom^nes en nous ou hors de nous. II nous arrive , quand rien d'exterieur ne vient nous frapper, de tomber dans la confusion la plus inextricable , et de prendre un temps trfts-court pour un temps trds-long , ou un temps tr^s-long pour un temps tr^s-court ^ selon la disposition de notre esprit. Citons encore ici un ouvrage d'imagination, le Dormeur 4veilUj un conte arabe, que tout le monde comprend k la lecture , les Arabes comme les Europeens ; voici ce qu'on y trouve :
Un sultan arait le godt des curiosit^s; c'est un golit commun k tons les sultans des Mille et une Nuits. On lui mena un jour un derviche qui se vantait d'avoir le plus merveilleux des bassins. Ce bassin, a le voir, etait un vaisseau des plus ordinaires. Le derviche le remplit d'eau a moitie, et dit au sultan d'y plonger la tSte. Le sultan est dans son palaisy entour6 de sa cour, accompagn6 de ses gardes ; qu'a-t-il a craindre? II tente Taventure. A peine a-t-il plonge la tSte dans le bassin qu'il se trouve a la nage au milieu d'une mer. Ce n'est pas le moment de s'irriter contre le derviche, ni de pleurer sa grandeur perdue; il ne songe qu'a se sauver, et il aborde ^puise sur le rivage, Des gens le recueillent, Thabillent, le nourrissent^ et le font esclave. II subit des annees de captivity, puis il s*6-
72 PREttlfeRE PARTIE.
cliappe. II traverse des deserts^ au milieu de mille perils, et il arrive enfin au Caire, Une fois la, il est sauve du danger, mais non de la faim. L'aaciea sultan devient tailleur, il se marie , il a des eofants , et ilmenelavie du commun des hommes , tant6t triste, tant6tjoyeuse, et plus souvent triste que joyeuse. Un jour il est accuse, condamne par un autre sultan, son confrere. Le bourreau vient , le fait mettre a genoux, lui saisit les cheveux, l^ve son sabre, et.... le sultan fait un mouvement violent qui lui fait 6ter la t^te du bassin, et se retrouve au milieu de sa cour et de ses gardes , ayant devant lui le derviche immobile avec son bassin rempli d*eau, et le grand vizir qui acheve le compliment commence avant le naufrage. Le sultan, dans son verre d'eau, avait vecu vingt ans en une minute. Ce conte n'est pas un conte, et nous avons tons maintenant la tete dans le bassin.
Nous comprendrions a la rigueur que le vulgaire , oblige de lutter sans cesse contre le temps et Tespace, se fit illusion sur leur nature, et, au lieu de ne voir en eux que les points de vue les plus g^neraux sous lesquels nous pouvons classer les diverses relations des corps, les transformat en r^alit^s distinctes. Les pa'iens avaient personnifie le temps. Beaucoup d'esprits parmi nous, sans aller jusqu'a en faire une personne, tendent du moins a en faire une substance. Mais ce qui est plus facheuxet plus surprenant, c'est
de voir des savants , des philosophes , tomber dans cette superstition ) et| non contents d'avoir cre6 le temps et Tespace, s'efforcer de donner a ces deux idoles les caracteres de Tiniinitude. La est un des plus grands vices de la philosophic moderne. Nous t^icherons d'indiquer en peu de mots comment il peut^tre explique et comment il doit ^tre gueri.
L'ecole rationaliste, qui , en France , a lutte contre la doctrine de Condillac et Fa renvers^e ^ a parfaitement compris que sa principale mission etait d'etablir le veritable caractftre de Tidee d'infini. En effet, si nous regardons Tinfini comme une realite precise et positive y il ne pent ^tre concu que par la raison ; si nous ne mettons sous ce mot qu'une idee vague et negative , Texperience, aidee de la generalisation et de Timaginalion , suffit pour la former. Leibnitz avait pose la question dans ces termes, et c*est une des gloires de Tecole rationaliste fran^aise au xix* siecle d'avoir continue sur ce terrain la polemique des iVo?/veaux essais, et de Tavoir rendue sinon plus profonde , du moins plus accessible et plus populaire.
Or, pour engager cette polemique , Leibnitz avait suivi la psychologic de Locke pied a pied , montrant toujoursque, dans Locke, Tinfini se confond avec Vindefini, que la doctrine de Locke explique Tindefini , et laisse Tinfini completement en dehors , que Fidee d'infini , loin d'etre une idee negative , est la plus positive de toutes nos idees , et la plus pleine de sens ; qu'elle ne peut etre formee de la reunion et de
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Texageration de nos idees des ^tres finis ; mais qu'elle resulte n^cessairement de la conception d'un fetre infini, ayant en lui I'indivisible plenitude de la perfection.
En reprenant apr^s Leibnitz cette discussion, on a voulu prouver que certaines idees et certains principes que possede notre esprit ne peuvent venir de Texperience, et, pour faire cette demonstration, on a soutenu que ces idees ont une valeur absolue, independante de Tesprit qui les con^oit et des faits qui les subissent.
On a notamment applique cette methode a la discussion des idees de temps et d'espace ; et c'est ici qu'on a abandonn^ la trace de Leibnitz et oublie sa longue et victorieuse argumentation contre Clarke. Non-seulement, a-t-on dit, nous avons Tid^e de temps et d espace; mais nous avons necessairement I'idee que tout ce qui existe est dans le temps et dans Tespace, et nous avons, par consequent, Tidee d'un espace infini et Tidee d'un temps eternel.
II faut avouer que ces propositions , si el les etaient etablies , ne laisseraient rien subsister de la doctrine sensualiste. EUes contiennent trois points : une certaine opinion sur Torigine de I'idee d'espace limite et de temps limite, opinion peu importante dans le debat, et que nous laissons en dehors; Taffirmation de Texistence necessaire dans notre esprit d'un principe qui nous force a localiser chaque etendue dans I'espace et chaque mouvement dans le temps , principe
qui, ne pouvant venir de rexperience , aurait necessairement la raisoD pour origine ; enfin rafGrmation de la presence dans notre esprit des deux idees de temps et d'espace infinis, idees positives^ necessaires, absolues, et par consequent rationnelles et non empiriques.
Est-il vrai qu'il y ait dans notre esprit un principe qui nous force a supposer toujours que toute grandeur et toute duree est n^cessairement contenue dans une grandeur ou une duree plus grande?
Cela paratt Evident; on peut s'en assurer par Texperience la plus simple. Que Ton imagine quelque grandeur que ce soil, on se sentira toujours contraint de concevoir que cette grandeur est contenue*. Cette contrainte n'a pas pour cause, comme les ^ensualistes le supposent, une generalisation. Ce n'est pas a force d'avoir constat6 que les grandeurs que nous apercevions etaient contenues que nous avons fini par exprimer ce fait en formule g^n^rale. L'affirmation de la necessite d'un contenant pour toute grandeur concue est spontanee^ immediate, anterieure k Texperience. Les rationalistes ontdemontr^ cela contre Locke, et jusqu'ici ils sont dans le vrai.
1. a Quelque grand qae soit un espace, on peut en concevoir un plus grand, et encore un qui le soit davantage, et ainsi k Tinfini, sans jamais arriver k un qui ne puisse 6tre augment^. 11 en est de m^me du temps. On peut toujours en concevoir un plus grand, sans dernier. » Pascal, de V Esprit g4omStriquey 6dit, Havet, p. 451.
76 PREMlfiRE PARTIE.
Us n'avaient nul besoin d'aller plus loin. Cetle demonstration suffisait a la refutation de leurs adversaires; mais, apres avoir renverse, iis ont eu I'ambition de construire , et c'est la qu'ils se sont fourvoyes.
De ce qu'une grandeur, quelle qu'elle soit, nous parait toujours contenue, ils ont conclu Texistence d'un espace infini; et de ce qu'une duree, quelque longue qu'on puisse la feindre , nous parait toujours precedee et suivie d'une autre duree, ils ont conclu Texislence du temps infini ou eternel.
Or, s'il est vrai, com me Leibnitz Ta demon tre et comme nous avons essaye apres lui de le faire voir, que le temps et Tespace ne sont pas autre chose que le rapport de succession ou de coexistence qui existe entre les choses, que peuvent signifier ces expressions de temps et d'espace infinis ? On pent supposer rinfinite d'un 6tre; mais qu'est-ce que Tinfinite d'un rapport?
Sans aller plus avant , un rapport infini est evidemment un assemblage de mots incoh^rents. Gelane porte aucun sens a I'esprit; mais a toute rigueur^ si Ton veut que ce rapport infini soit quelque chose , encore faut-il que les ^tres qu'il sert a classer et a mesurer soient eux-m^mes infinis ou en nombre infini; car un rapport suppose deux termes mis en rapport. De sorte que la chimere de Tinfinite du temps et de Tespace suppose necessairement I'infinite du mpnde dans le sens de la duree et dans le sens de Tetendue.
L*infinite du monde dans la diiree et dans Tetcndue est une doctrine soutenue par quieonque refuse d*admettre Texistence d'un Dieu distinct et separ^ du monde. Gette doctrine nous parait contradictoire, k nous qui ne sommes pas pantheistes; mais enfin, au premier abord, elle offre quelque chose d'accessible a Tesprit; elle presente Timage d*une reality sans limite, tandis que Tinfinite du temps et de i'espace n'est qu'une qualification du neant.
Nous pouvons , si Ton veut, preter a Tespace et au temps une realite qu'ils n'ont pas; nos adversaires n'y gagneront rien. Que I'espace ne soit, commc nous le croyons, qu'un rapport de coordination des etres, ou qu'il ait; comme paraissent le croire nos adversaires, quelque realite individuelle , il est clair que Tesprit ne pent le concevoir sans le concevoir divisible. Tout ce qui est etendu est divisible, et cette necessite s'applique ^galement au plein et au vide. Qu'est-ce qu*une ^tendue indivisible ou un espace indivisible? Du moment qu'une etendue cesse d'etre divisible , elle cesse d'etre une etendue ; elle devient le point ou Tatome. C'est un axiome de geometric et une verite d'evidence. Disons done que I'espace, quel qu'il soit d'ailleurs , a necessairement et inevitablement pour caractere d'Mre divisible.
Maintenant, qu'estce qu'fetre infini? Nous avons vu que c'est posseder actuellement la plenitude de r^tre. Nous n'imposons pas cette definition a ceux contre lesquels nous discutons en ce moment; elle
78 premi£:r£ partie.
est commune a eux et a nous; nous Tavons apprise a leur ecole , et a Tecole de tous les raiionalistes. Si Finfinitude n'est pas cela, ils ont tort contre Locke » et toute leur doctrine s'^croule. Ils ne peuvent done contester cette definition; et qu'implique-t-elle? EUe implique Tindivisibilite de Tinfini , comme la doctrine de Locke en implique la divisibilite. L'infini de Locke est un nombre infini d'unites ajoutees Tune a Tautre j et c'est pourquoi il pense que le monde pent 6tre infini : rinfini des rationalistes est une seule unite a laquelle rien ne pent 6tre ajout^ ni retranch^. Ainsi y ce qui est infini est necessairement indivisible.
Si, d'un c6t6, ce qui est espace est necessairement divisible, et que, de Tautre, ce qui est infini soit necessairement indivisible, en pronon^ant ces mots d'espace infini, on dit quelque chose d'aussi sens6 que si Ton faisait des raisonnements a perte de vue sur le divisible indivisible.
Rien de plus facile que de repeter ce m^me raisonnement pour le temps. Done il n'y a pas de temps et d'espace infinis, en premier lieu parce que le temps et Tespace ne sont que des rapports, et ensuite, parce que la divisibilite est inherente au temps et a Tespace, et TindivisibiKte inherente a I'infinitude.
Mais par quel aveuglement une ecole rationaliste peut-elle mettre ses adversaires dans I'obligation de faire contre elle une pareille demonstration? Comment des rationalistes prononcent-ils legerement ce grand mot d'infinitude? Est-ce que Tinfinitude pent
convenir a quelque etre, si ce n'est a Dieu? Peut-on Sire infini en un sens et ne pas T^tre dans tons les sens? Quelle difference y a-t-il entre Tecole materialisle J qui fait r^sulter I'infini de raccumulation des ^tres finis, et Tecole rationaliste^ qui compose Tinfini de raccumulation de divers infinis^ qui ne sont.en reality que des abstractions et des chim^res ?
Si I'espace infini et le temps infini existent , on demande s'ils existent hors de Dieu^ ou s'ils existent en Dieu comme ses attributs.
S'ils sont en Dieu , Dieu est necessairement ^tendu et durable; de sorte que, d'apresvous-mfemes, il n'est pas parfait, il n'est pas Dieu. S'ils sont hors de Dieu, il y a done plusieurs mani^res d'etre infini; Tidee d'infinite et I'idee de perfection ne sont pas identiques ; d'oii il suit que Tinfinite n'est qu'une id6e negative. De quelque fa^on qu'on se tourne, on ne trouve que des contradictions et des impossibilit^s. On tombe dans le pantheisme ou dans la pluralite des dieux. Quiconque est Dieu, est Dieu tout entier, et ne degen^re de Dieu par aucun endroit. Ou renoncez a Dieu et aux doctrines rationalistes ; ou chassez ces absurdes chim^res du temps et de Tespace absolus , fetres fictifs qui encombrent depuis trop d'annees le ciel de la philosophic.
A present, nous entrevoyons notre conclusion generale : il n'y a ni temps ni espace infinis ; le temps et I'espace commencent avec le mondej ils sont la
80 PHEMlfiRE PARTIE.
condition et la necessite du monde; mais Dieu, qui est infini , n'est ni dans le temps ni dans Tespace : il est en dehors, il est au-dessus. Done il nous est incomprehensible.
Pour nous en convaincre analytiquement , apres avoir prouve que Dieu n'est ni dans le temps ni dans Tespace, prenons quelques-uns de ses attributs, et examinons s'ils peuvent avoir de I'analogie avec les facultes humaines. Choisissons, pour exemple, Tintelligence.
Dieu est-il intelligent? Nous avons vu qu'il Test, et nous nous sommes permis de dire qu'il y avait en lui quelque perfection que nous designerions par ce mot. II ne se pent pas qu'il ne connaisse pas le monde 9 puisqu'il Ta fait et qu'il le gouverne; et il ne se pent pas qu'il soit prive d^intelligence, puisqu'il vaut mieux connaitre que de ne pas connattre. Du moment qu'il connait, il connait d'une facon parfaite; et cela sufl&t pour que nous, intelligences imparfaites et limitees, nous n'ayons pas la comprehension de Tintelligence divine. Mais, en outre, il suit de notre imperfection^ que nous sommes mobiles, c'est-a-dire soumis aux conditions du temps et de Tespace ; et il suit de la perfection de Dieu qu'il est iramuable> ou infini, c'est-a-dire au-dessus du temps et de Tespace. Or, comment une intelligence necessairement mobile comprendrait-elle Tintelligence necessairement immuable?
N'est-il pas vrai que notre esprit passe incessamment d'une idee a Tautre? <x Nous voguons sur un milieu vaste^ toujours incertains et flottantS; pouss^s d'un bout vers Tautre. Quelque terme ou nous pensions nous attacher et nous aifermir, il branle et nous quitte*. » Un esprit brillant est celui qui passe rapidementa des id^es inattendues et ^loign^es; un esprit solide est celui qui retrouve au besoin les idees qu'il a anterieurement con^ues; un esprit vaste est celui qui embrasse plusieurs idees k la fois; mais, s'il y a du plus ou du moins sous ce triple rapport entre les intelligences bumaines, il n'en est pas qui conserve presentes toutes ses idees, qui les embrasse simultanement , ou qui saisisse du meme coup d'ceil un grand nombre d'idees nouvelles. Nous sentons, pour ainsi dire, notre faiblesse dans notre puissance; car, si nous voulons acquerir une idee, nous ne le pouvons qu'a la condition d'en perdre une autre. Nous appelons cela concentrer nos forces. Cette ope«* ration est precisement la m^me que fait un general d armee , quand il degarnit les ailes pour fortifier le centre de bataille. Qui n'a pas ce pouvoir de concentration est un faible esprit^ et cependant, se concentrer ainsi, n'est-ce pas s'amoindrir; se preparer par des sacrifices a une lutte inegale? Tout effort pour accelerer, fortifier ou ^tendre Taction de la pensee , nous impose une fatigue; redoublons Teffort, la fa-