‹ La religion naturelle (volume 2)Chapitre 11 sur 45 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA CaiilTION BT LE PANTHilSMB.

c Je ?ous avals done perdu de Yue pour un peu de temps, 6 mon tr^sorl 6 unit6 inflnie qui surpasses toutes les multitudes ! je yous avals perdu , et c'^tait pis que me perdre moi-m^me ! Hals je yous retrouve avec plus d'^yidence que jamais. Un nuage ayait couyert nos faibles yeux pour un moment; mais yos rayons, 6 y^rit^ ^ternelle, ont perc6 ce nuage! Non, rien ne pent remplir mon id^e que yous, 6 unit6 qui 6tes tout, et deyant qui tons les nombres accumuUs ne seront jamais rien! Je yous revois et yous me rempUssez. Tons les faux infinis mis en yotre place me laissaient yide.» — F^nelon, De V existence de Dieu , II* partie , chap. m.

Nous Savons que Dieu existe , et nous savons dans quelle limite nous le pouvons connaitre. II s'agit maintenant avant tout d'examiner s'il a cree le monde en dehors de lui-mfeme , ou si le monde n'est qu'une modification de la substance divine.

Deja, pour nous, la question est tranch^e, car nous avons etabli que Dieu n'est ni dans le temps ni dans Tespace : il est done en dehors du monde.

On a beau faire , le temps eternel , Tespace infini sont des erreurs qui menent tout droit au pantheisme. Ce grand vide ne pent avoir que Dieu pour

hdte, et, d^s qu*il y entre, la mobility, la divisibility renvahissent. G'est pourquoi le dogme de Tincompr^hensibilite r^pugne a tous les rationalistes qui se sont laisse leurrer par Tinfinit^ pr^tendue du temps et de Tespace. Illeur faut un Dieu comprehensible , un Dieu humain , parce qu'ils ne veulent pas creuser d'abtme entre Dieu et le monde. lis feront volontiers des refutations du panth^ismei mais ces refutations prouvent leur bonne foi et leur inconsequence, et se retournent contre euxm^mes.

Yoici pourquoi nous nous mettons a discuter le panth^isme, au lieu de prouver directement la creation . C'est que la creation ne se prouve pas ; elle est demontree par la demonstration m^me de Texistence de Dieu , a moins qu'on ne prouve qu'elle est impossible. Les pantheistes n'ont pas d'autre argument pour 6tablir leur syst^me que I'impossibilite de la creation. Tant6t ils soutiennent qu'on ne pent m6me s'en faire une idee , et que ce mot est vide de sens^ et tantdt que la toute-puissance de Dieu n'a pas pu tirer quelque chose du neant , parce qu'aucune puissance terrestre ne pourrait le faire. Ainsi ils avouent qu*il y a un Dieu et pretendent qu'il n'a pas pu creer le monde; d*ou ils concluent que Dieu et le monde sont distiacts sans 6tre separes. II n'y a done en question que la possibilite de la creation. La creation est reelle, si elle est possible.

Nous commencei*ons par exposer les objections des pantheistes.

Qu'entend-on d'abord par ce mot creer? La religion chrelienne le definil ainsi : Creer, e'est faire quelque chose de rien. C'est bien la, en effet, le sens que tous les partisans du dogme de la creation donnent a ce mot. Or , est-il possible de faire quelque chose de rien? On peut faire d'une chose une autre chose, cela s'appelle transformer; mais faire du neant quelque chose, ou cr6er, cela n'est pas seulement impossible , mais absurde. Le neant n'est pas un element dont on puisse se servir a quoi que ce soit^ Nous I'introduisons dans notre langage par un artifice dont il est aise de se rendre compte ; mais il ne faut pas Stre dupes de cet artifice , au point de donner un r61e au neant dans la realite , car ce sont la des pensees qui se confondeut elles-m^mes.

Dieu , evidemment , peut faire des choses que rhomme ne peut pas faire. Mais quand nous afiirmons qu'il fait une certaine chose impossible a tout autre que lui , il faut au moins que nous compre* nions notre propre affirmation. Prononcer un mot sous lequel notre esprit ne met aucune idee, c'est perdre son temps. Quelle id^e pouvons-nous avoir de Tacte de la creation , si Tacte de creer consiste en efifet a faire quelque chose de rien? Ou prendrions-

4 . c Principium hinc cujus nobis exordia sumet : « Nullam rem e nihilo gigni divinitus unquam. »

{Lucrece, 11 v. I, vera 148, 149.

LA r^ATURE DE bl^V. 1»3

nous uDe telle idee? 11 n'y a pas une seule chose dans la nature qui ne naisse d'une autre chose; il n'y a rien, ni en nous, ni hors de nous, qui puisse nous donner Tidee de la creation. Nous sommes, a I'egard de cette idee , dans la m6me situation qu'un aveugle-n^ pour Tidee de la couleur. Les aveugles peuvent parler des couleurs par oul-dire; mais si tous les hommes etaient aveugles , parleraient-ils des couleurs? soupconneraient-ils Texistence des couleurs? Et puisque aucun homme ne pent creer , comment les hommes auraient-ils I'idee de creation?

Une ecole se fait une affaire principale de rechercher Toriginede nos idees; elle fait des analyses minutieuses pour arriver a etablir que Tidee de cause nous vient de la conscience et non de la perception externe ; quoique le monde soit rempli de causes , nous \iyrions , selon cette ^cole , au milieu de toutes ces puissances y sans savoir ce que c'est qu'une puissance , si nous n'en etions pas une nous-m^mes; et la mdibe ^cole voudra soutenir que^ ne pouvant jamais cr6er, nous avons Tidee de la creation?

Voici un axiome que person ne ne songe a contester : c'est qu'il n'y a pas d'efifet sans cause. Mais que signifie cet axiome? Pour le comprendre completement , il faut bien entendre ce que Ton entend par une cause. Les anciens disaient qu'il y en a de quatre sortes : la cause efficace, la forme, la matiere et la cause finale. Laissons la cause formelle, qui tient a des doctrines metaphysiques particuUeres.

9i PREMIERE PARTIE.

Les trois autres sont tellement comprises dans la notion de cause , qu'on est forc6 d'en convenir , a quelque ecole que Ton appartienne; et il s'ensuit qu'en vertu de Taxiome « Tout ce qui existe suppose una cause, » une matiere est aussi necessairement requise qu'une cause finale et une cause efficace.

Les deistes raisonnent ainsi : « Si je vois une montre , je dis : « II y a un horloger ; » si je vois le monde, je dis : « II y a un Dieu. » Mais quand je vois une montre, je ne dis pas seulement qu*il y a un horloger, je dis que cet horloger avait du cuivre et de Tor a sa disposition , et ces elements dont il s'est servi ne sont pas moins necessaires que lui-m^me a la production de son ceuvre.

C*est done se payer de mots, el en quelque sorte ofifenser le bon sens, que de parler de creation, parce que Tassemblage de mots que Ton fait en disant que le n^ant est devenu quelque chose, implique contradiction et ne represente rien de reel k la pensee.

Voila une premifere objection contre la creation; en voici une seconde. Que Dieu soit, ou non, cr^ateur, qu'est-il en lui-m6me, dans sa nature inlime? II est parfait; car il faut qu'il ne soit pas, ou qu*il soit parfait. Savons- nous ce que c'est que la perfection? Nous ne le savons pas absolument, mais nous savons au moins quelque chose de la nature de T^tre parfait, et par example ceci, qui n*ast qu*una definition : c'est

qu*il est sans defaut, et que par consequent il est un. Ce ne sont pas les pantheistes seuls , ce sont tons les deistes qui insistent sur I'unite de Dieu; et ils la prouvent, non*seulement parce qu'un seul Dieu est necessaire , non*seulement parce que rharmonie du monde suppose un gouvernement unique, mais encore parce que la coexistence de deux Stres parfaits implique contradiction. En effet^ chacun d'eux manque a I'autre, de sorte que ni Tun ni Tautre n'est parfait. II est clair qu'on pent concevoir par la pens6e que r^tre d'un des deux s'accroisse de tout T^tre de Tautre : on pourrait done concevoir un parfait plus parfait que le parfait, hypoth^se absurde. Ainsi Dieu est un , du commun accord de tons les rationalistes.

Mais, pour les m^mes raisons, il doit ^tre seul. En d'autres termes, il ne suffit pas qu'il n y ait qu'un Dieu, il faut qu'il n'y ait qu'un Mre.

Pour le prouver, c'est-a-dire pour prouver le pantheisme, il n'y a qu'a reprendre le raisonnement par lequel les partisans de la creation demontrent tons les jours que Dieu est un. Puisqu'il ne pent rien y avoir hors de lui qu'on puisse par la pensee ajouter a son fetre, qu'importe que vous placiez en dehors de lui un Dieu ou un ciron? II est absurde de nier qu'il puisse 6tre limite, et d'affirmer en m^me temps qu'il Test. Quelle que soit la limite, il n'est plus Tinfini, si elle existe. II n'y a, dites-vous, que Dieu et un ciron? II n'y a done pas de Dieu; car la r^alite de ce ciron pent ^Ire ajoutee par la pensee a la realite, et, pour

96 PAEMl£HE PAHliE.

ainsi parler, a la totalite de Dieu. Entre ce Dieu, limite par un atome, et le Dieu par Fait que rieo ne limite, il y a un abime.

G'est Targument des eleates; ilsdisaient : «c Ou Dieu est tout, ou il n'est pas; car s'il y a quelque realite bors de lui, cette realite manque a sa perfection. >i

Une troisieme objection se tire, non de la nature rnetaphysique de Dieu , mais de sa nature inteiiectuelle et morale.

Si Dieu a fait le monde , il Ta fait par force ou librement. II repugne a Thypothese de la creation que Dieu ait 6te contraint de creer, car cette production n^cessaire au producteur a bien Tair de n'etre pas separee de lui. Et d'ailleurs, si le monde est non-seulement distinct , mais separe de Dieu, d'ou pent venir la necessite qui force Dieu a produire le monde? II n'y a pas en dehors de Dieu de puissance qui agisse sur lui; il faut done dire qu'il est dans sa nature de produire une oeuvre exterieure et 6trang^re a son existence : c'est tomber dans Tabsurde. Ainsi Dieu a cree librement; en d'autres termes, il a cree parce qu'il a voulu creer. Mais ici les difficultesy ou plutdt les impossibilites, sont innombrables.

Regardons d'abord Tacte m6me de vouloir. Get acte, qui a pour effet un monde iini et limite, n'estilpas lui-m6me une determination et par consequent une limite de la nature de Dieu? II semble que Tacte

LA NATURE DE UlEU. 97

de Dieu he puisse 6tre qu'iDfini , et avoir pour objet rinfini.

Cette volonte du Dieu 6ternel> est-elle eternelle comme lui? II le faut bien , pour qu'il n'y ait pas deux dieux, ou, ce qui revient au m^me, pour qu'il n'y ait pas de difference en Dieu. A cause de son eternite, il n*y a pas en Dieu d*avant et d'apr^s : il est audessus du temps ; et, k cause de sa perfection , il n'y a pas en lui un ^tat et un autre 6tat : il est eternellement semblable et identique a lui-m^me. Si done il a voulu, c'est de toute eternity : sa volonte, comme son ^tre; no pent avoir ni commencement ni fin.

Maintenant, cette volonte continue et eternelle est*elle eternellement et continument efiQcace? Sans doute : car, si son efficacite n'est pas immediate , le temps, que nous avons chasse de la volonte divine, s'introduit dans la puissance divine, et I'eternite disparait. En outre, il no se pent pas que Dieu veuille inutilement. Vouloir inutilement est le caract^re propre de I'impuissance. Et qui done rendrait sa volonte inefficace? II n'y a rien, hors de lui, qui puisse lui faire obstacle, puisque, d'apres Thypothese, il n'y a hors de lui que son oeuvre m6me. Le neant ne pent pas hitter contre Dieu. Concluons que le monde n'a pas commence et ne finira pas.

Mais cette conclusion est aussi redoutable pour le dogroe de la creation, que Thypothese de la fatalite divine. Dis que Tetemite est attribute au monde,

98 PREMl&RE PARTIE.

I'idee de reternite s'obscurcit et se trouble. Le monde est mobile^ done perissable. N'est-ce pas une derision de la logique, que Ton ne puisse supposer ie monde cree, sans affirmer qu'il est eternel?

Pourquoi a-t-on besoin du dogme de la creation ? C'est pour mettre absolument en dehors de Dieu les imperfections du monde. Mais qu'importe que cet imparfait soit en dehors de Dieu, s'il est Tceuvre n6cessaire de Dieu, et s'il lui est coeternel en vertu de la nature m6me de Dieu ? N'est-ce pas 6tre imparfait, que d'etre condamne a produire eternellement I'imparfait?

Ce que nous venous de dire du temps , disons-le sur-le-champ de I'espace. Les m^mes raisons qui obligent le monde k Hre eternel, Tobligent a ^tre sans limites. L'efficacit6 de la puissance divine ne pent etre born^e ni a un lieu ni a un moment. Ainsi le monde est infini dans le temps et dans Tespace. Aussit6t que cette consequence apparait, notre esprit est oblige d'avouer qu*il se fourvoie ; car il n'y a pas d'espace infini, d'^tendue infinie, de divisibility indivisible. Les partisans de la creation prouvent, contre les athees, que le monde n'est infini ni dans le temps ni dans Tespace : qu'ils choisissent de renoncer a cet argument, ou a la toute-puissance divine.

Effacons ces difficultes, et supposons-les resolues : en voici d'autres. Si Dieu a voulu le monde , il Ta souhaite* Vouloir, c^est produire un acte avec con-

naissance de cause , et pour un motif. Pourquoi Dieu a-t-il souhaite le monde? II est impossible qu'il Tait souhaite; car il ne peut rien souhaiter, etant parfait : rien ne lui manque. Non-seulement il ne peut souhaiter; mais, s'il souhaitait, son desir pourrait-il se porter sur I'imperfection ? Tout 6tre qui desire un 6tre inf6rieur se degrade. Dieu ne peut aimer et souiiaiter que la perfection ; il ne peut souhaiter le monde y il ne peut done le vouloir^ et il n'a pas pu le creer.

Ce souhait impossible , s'il ^tait, serait eterneL Ainsi le d^sir de Dieu serait inefficace comme sa volonte, a moins que le monde ne soit ^ternel. L'inefficacit6 de la volonte, c'est Timpuissance; Tineffica* cite du d^sir^ c'est le malheur. II faut se resoudre a ces impietes, ou confesser de nouveau I'eternite du monde.

Mais les arguments qui prouvent T^ternit^ et Tinfinite du monde, ne prouvent-ils pas encore autre chose? N'y a-t-il de limites que dans Tespace et dans la duree, et n'y en a-t-il pas aussi dans I'essence m^me de TMre? L'acte qui produit une serie finie est fini; Tacte qui produit une serie infinie d'^tres finis, n'est-il pas lui-m6me fini? Si le monde est cree, le monde est parfait. Mais s'il est parfait, pourquoi la creation? et pourquoi Dieu?

Non, le monde n'est pas parfait , suivant les partisans de la creation; il n'est pas eternel, il Q'^st pas infini : ce sont des consequences qu'ils n'admet*^

iOO PhEMl£;RE PARTIE.

tront jamais; ils aiaient mieux contredire leurs propres principes. Voyons done si , ces contradictions dcYoreeSy le monde imparfait ot fini ne leur en prepare pas d'autres.

Dieu est bon et tout-puissant, il a Fait librement le monde : pourquoi done le monde est-il mauvais?

Les partisans de la creation ont deux langages : tant6t, pour prouver que Dieu existe , ils demontrent que le monde est imparfait ; et tant6t , pour repondre a Tobjection que nous venous de formuler^ ils essayent timidement de nier les imperfections du monde. Ces tergiversations les condamnent; ils n'ont que des demi-raisons et des vues contradictoires. Si le monde est parfait, qu'ils le disent; s'il est imparfait, qu'ils Fexpliquent.

Leurs explications mSmes sont des contradictions nouvelles. Si on ouvre leurs livres, on voit les uns soutenir que ce qui nous parait 6tre du mal est au contraire du bien , et que c*est notre ignorance seule qui nous trompe. Que veut dire cette r^ponse? Qu'il n'y a pas de mal? ou seulement qu'il y en a moins qu'on ne pense? Eh! qu'importe le degre?Il suffit qu'il y en ail; pour limiter la bonte de Dieu et sa puissance. Les autres soutiennent que le mal etait necessaire pour que Thomme pAt 6tre eprouv6. Cela n'est que subtil. A quoi bon cette epreuve, pour qui pouvait du premier coup nous faire meilleurs? Qui reussit dans cette epreuve? I^ grand nombre?

LA NATURE DE DIEU. 40i

Non; de I'aveu de tous, c'est le tres-petit Dombre. Ainsi , pour une famille d'elus , qui achate son bonheur par de longues et terribles souffrances^ Timmense majorite n*a que T^preuve sans le bonheur? Et c'est apr^s avoir proclam^ cette verite desesp^rante, qu'on vient chanter des hymnes en Thonneup de la bonte divine?

Laissons le mal sous cette forme, et prenons la limite sous sa forme abstraite dans le temps et dans Tespace. Le monde est limite dans le temps* Que faisait Dieu avant de produire le monde? Pourquoi s'est-il passe du monde pendant un temps, et pourquoi ensuite a-t-il voulu que le monde fiit? Quel est le rapport de la duree du monde avec le temps qui a precede et avec le temps qui suivra? M^mes questions pour I'espace. Pourquoi Dieu a-t-il rempli un coin de Tespace et laisse le reste vide? Que fait-il de ce vide? Quel est le rapport de dimension du vide au plein? II y a necessairement quelque part un atome qui est le dernier du monde ; de ce cdte ou nous sommes il louche a un autre atome; a quoi touche-t-il de Tautre c6te? Serait-ce par hasard au neant? Cette doctrine de la creation est obligee partout de donner un r61e au n^ant. C'est comme le chatiment d'une philosophic qui repose sur un nonsens, et qui emploie des mots sans idee.

Du moment que le monde est limite dans le temps et dans Tespace, on pent demander pourquoi le crealeur a choisi telle limite plut&t que telle autre;

i02 PREMIERE PARTIE.

pourquoi il n'a pas double la dur6e et la dimension du monde; pourquoi il a place le monde \k ou il esty et non a c6te; pourquoi il ne Ta pas cre6 une minute plus tdt, ou un million d'annees plus t6t , car c'est tout un. II ne pent pas y avoir de reponse a ces questions ; et prenez garde que ce n'est pas a cause de notre ignorance; non : c'est a cause de la nature des choses. Tout espace est ^gal k un autre espace , et tout temps a un autre temps ; done tout temps et tout espace pouvaient recevoir le monde, comme le temps et Tespace qui Font recu. Si done Dieu a choisi ce temps et cet espace plutdt que tout autre, il a choisi sans motifs : d'ou il suit qu'il se determine au hasard , et qu'il n'est ni bon , ni intelligent, ni libre. C'est fetre au-dessous des creatures raisonnables , que de se determiner sans motif, ou sur des motifs insignifiants. Et comment la nature de Dieu souffrirait-elle le hasard, s'il est vrai que Texcellence de la fin est, en toute chose, ce qui fait la bont6 de Facte et la superiorite de Tagent ?

Telles sont, en href, les principales raisons des pantheistes centre la creation qu'ils declarent impossible, contradictoire , absurde; d*ou il suit que si Dieu est la cause du monde , il ne Test pas par voie de creation. Au lieu d'introduire ce mot de creation qui n'exprime aucune idee, que ne cherchait-on , dans lobservation de la nature, Texplication de

Taction d une force? Nous sommes nous-mfimes une force; que faisons-nous k ce titre? Nous modifions hors de nous une mati^re pr^xistante; nous modifions en nous notre substance propre. Dieu ne pent pas modifier hors de iui une matidre pr^existantCy car il n'y a rien et il ne pent rien y avoir hors de Iui* Que fait-il done? li modifie en luimdme sa propre substance ; et ces modifications , distinctes et inseparables de Dieu, sont les ph^nomenes du monde. Ainsi se comble Fabtme qu'on voulait creuser entre Dieu et nous ; les metaphores inintelligentes disparaissent ; tout devient simple , clair y comprehensible* Le mal m^me disparatt dans cette unite, puisque tout est solidaire^ et que tout se repare. Nous n'avons plus besoin de nous faire violence pour comprendre que Dieu est pr^s de nous, puisque c'est en Iui que nous vivons et que nous sommes.

Nous avons indique les objections : nous aliens essayer de r^pondre.

On dit que nous nous payons de mots en admettant la doctrine de la creation, parce que le mot de creation est incomprehensible et ne porte aucune idee k Tesprit.

Est-il vrai que le mot de creation ne porte aucune idee avec Iui? Toute la question est la. Or, il y a des mots qui representent une idee simple , et des mots qui representent une id6e complexe. Le

Hi PREMIERE PARTIE.

mot de creation appartient a la seconde categoric, et nous nous efiforcerons de montrer par une analyse minutieuse quelles sont les idees simples qu'il contient.

Premiftrement , en disant que Dieu a cr^e le monde, nous afiirmons que Dieu est la cause du monde. C'est la une idee positive, parfaitement claire, et dont nous comprenons trfes-bien la portee.

En second lieu, le mot de creation implique evidemment que la cause du monde est exterieure au monde. II est si vrai que cela est compris dans le mot de creation, qu'il n'y a, pour ainsi dire, pas d'autre discussion entre les panth^istes et nous; car les pantheistes disent que les phenomfenes du monde sont de simples modifications de la substance divine, et nous soutenons au contraire que les phenomenes du monde modifient, non la substance de Dieu , mais une substance etrang^re , et que Dieu a produite de sa pleine puissance et volonte libre. Est-ce que cela ne se comprend pas?

Voila done deux idees, Tune positive, Tautre negative , que le mot creation implique : et Ton vient nous dire qu'il n'a aucun sens?

Quand je dis : « Dieu a cree le monde; » cela veut dire : w Dieu a produit le monde, et il Ta produit en dehors de lui-m6rae. » Cette afiSrmation et cette negation sont Tune et Tautre de la plus incontestable clarte.

Le mot de creation implique quelque chose de plus.

LA NATURE DE DIEU. iOK

II signifie que , quand Dieu a produit le monde en dehors de lui-meme , il n'existait rien en dehors de Dieu, ni substance ni phenomene. Est-ce que cette troisieme id^e n'est pas aussi claire que les deux autres ?

Ainsi done sous le mot de creation sont renfermees trois idees parfaitement intelligibles , si intelligibles que toutes trois provoquent des negations tres-explicites et dans lesquelles ne se rencontre pas la moindre cause d'obscurite. Que vient-on nous parler de doctrine insignifiante? II n'y en a pas de pluspleinede sens. Gertes, quand j 'affirm^ la creation, je sais fort bien ce que j 'affirnie et ce que je nie.

Qu'y a-til done de reellement incomprehensible sous ce mot de creation? Une seule chose, mais capitale. Je comprends que Dieu est la cause du monde ; je comprends que Dieu a produit le monde hors de lui ; et je comprends enfin qu'avant la production du monde, il n'existait rien en dehors de Dieu. Mais je ne comprends pas comment Dieu a pu produire le monde dans ces conditions.

Main tenant la pretention des pantheistes apparatt dans toute sa nudite : ils veulent savoir comment Dieu a produit le monde. Nous aurons beau leur dire dans quelles conditions il Fa produit : si nous ne penetrons le secret mSme de sa puissance creatrice, ils nous accuseront de ne pas nous entendre nousm^mes , et de mettre des mots a la place des idees.

La verity est quo, loin de savoir le comment de la

106 PREMlfiRE PARTIES

creation, nous ne savons le comment de rien, pas meme de la cause que nous sommes. Quelle est done la cause , en nous ou hors de nous / dont nous puissions dire le comment? Epuisons notre esprit & cherclier des exemples : nous ne trouverons rien. Quand nous d^couvrons une ressemblance entre le mode d 'action d'une cause nouvellement connue et le mode d'action d'une cause anciennement connue, il plait a notre orgueil d'appeler cela une explication : ce n'est qu'une comparaison; et comme nous ne savons pas comment agit la cause anciennement connue, nous ne savons pas davantage comment agit la cause nouvellement connue. Notre ignorance , a cet egard , est invincible , m^me quand il s'agit des causes secondes , m^me quand il s'agit de la cause que nous sommes. Que sera-ce quand il s'agit de Dieu?

Concluons que Tobjection tiree de Tincomprehensibilite de la creation est sans force. Yient la seconde objection : Si le monde est quelque chose en dehors de Dieu , nous pouvons par la pensee ajouter h, Dieu oe quelque chose et concevoir ainsi un 6tre plus complete et par consequent plus parfait que T^tre parfait : ce qui est absurde.

Cette difficult^ est grave; tellement grave, qu'a notre avis , elle doit 6tre plut&t ecart^e que r^solue. Nous montrerons que les pantheistes n'ont pas le droit de nous la faire , et qu'elle est plus redoutable pour eux que pour nous. Elle ne prouve rien contre

notre doctrine ; mais elle prouve quelque chose contre la science humaine. U ne faut pas qu'une ^cole vienne se pr6valoir conlre une autre 6cole d arguments qui prouvent contre toutes les ecoles a la fois. II y a m^me entre les pantheistes et nous cette difference , que nous avouons tr^s-simplement les limites de la philosophic / tandis que les pantheistes n'en connaissent pas. Nous soutenons, et nous demontrons que Tesprit humain ne peut pas tout expliquer; ils sont obliges de soutenir que tout est accessible a la raison humaine. Or, Texistence de la pluralite ne sera jamais ni expliquee ni comprise. Elle ne le sera ni par nous , qui regardons la pluralite comme produite en dehors de Dieu par la volonte de Dieu , ni par les pantheistes , qui regardent la pluralite comme faisant partie int^granle et n^cessaire de la nature de Dieu.

II est tres-clair que Dieu se suffit k lui-m^me. II est egalement clair qu'il a la plenitude de T^tre. S'il a la plenitude de F^tre, s'il est impossible qu'aucune realite lui manque , comment y a-t-il de I'fetre en dehors de lui? Aussit6t que Dieu n*est pas seul, on peut , par la pensee , ajouter a Dieu quelque chose , et, par consequent, augmenter Dieu, ce qui est absurde. Cette objection est insoluble.

Qu'en peut-on conclure ? D'abord qu'il y a des objections insolublesy et que par consequent la raison a des limites. Et ensuite? Rien de plus. C'est ce que nous allons d^montrer.

Sur la question de Texistence de Dieu, et avant d'entrer dans les details du gouvernement du monde, il n'y a et il ne pent y avoir que quatre ecoles : les athees, les ^leates, les panth^istes, et les partisans de la creation.

Les athees soutiennenl qu'il n'y a pas de Dieu ;

Les eleates , qu*il n'y a pas de monde;

Les pantheistes, que le monde etDieu ne font qu'un ;

Et les partisans de la creation , que le monde existe en dehors de Dieu , en vertu de la seule volonte de Dieu.

Ceux qui nous font I'objection dont il s'agit veulent-ils en conclure que Dieu n'existe pas? Non : ils se croient aussi eloignes que nous de Tatheisme;

Ou que le monde n'existe pas? Non : si cette doctrine a pu fetre professee dans Tantiquite, alors que les audaces de la pensee ne connaissaient nuUe borne, elle est entierement en dehors de nos habitudes, k nous modernes, qui, apres tout, tenons quelque compte de Tevidence.

On nous oppose done cette difficulte uniquement pour arriver a etablir que le monde et Dieu ne font qu'un. Cela etant, voici en quels termes la question peut &tre traduite :

La coexistence de I'unite et de la plurality, ou, si Ton veut, du parfait et de I'imparfait, est inexplicable; mais est-elle plus inexplicable dans I'hypoth^se de la creation que dans I'hypothftse du pantheisme?

Que les esprits de bonne foi p^sent attentivement

ce que nous venous de dire, et ils se convaineront de la parfaite et scrupuleuse exactitude de cette formule.

Or, le monde, selon les pantheistes, fait partie de Dieu, et, selon nous, il est ext^rieur a Dieu.

De sorte que la question pent encore se traduire ainsi :

L'unite et la plurality coexistent : est-il plus difficile de comprendre que la plurality fasse partie de Tunite, ou que la pluralite soit en dehors de l'unite?

Ou enfin, en d'autres termes :

Est-il plus difficile de comprendre que Timparfait fasse partie du par Fait, ou que Timparfait existe en dehors du par fait?

Yoila tout. La question ainsi posee est resolue.

On a essaye timidement de dire que le monde a plus de realite dans le syst&me de la creation, qui lui donne une substance propre, que dans le systeme du pantheisme, qui le reduit a n'^tre qu'un ensemble de phenomenes ; mais , outre que cette hierarchic dans les degres de realite a quelque chose d'arbitraire et de subtil, le degre n'importe pas. II suffit que Timparfait existe; il n'importe que ce soit une substance ou une qualite, un monde ou un atome.

II ne feut pas croire non plus que, pour les pantheistes, Tunite coexiste avec la pluralite sans la

iiO premi£re partie.

produire, tandis que pour nous elle la produit. La verite est qu*eUe la produit dans tous les cas : la, en dehors d'elle-m^me ; ici , dans son propre sein. Si Ton dit qu'une de ces operations est plus facile et plus intelligible que Tautre, on ne dit rien, que des mots vides de sens. Car nous ne savons le comment de rien, pas plus, en verite, de ce que nous faisons que de ce que Dieu fait; nous croyons comprendre mieux Taction des forces qui nous sont plus famili^res, voila tout. Or, Taction de produire en soi, et Taction de produire hors de soi nous sont egalement familieres. Je produis en moi une pensee, je produis hors de moi un mouvement. Certes, ces deux probl^mes, quoiqu'en disc la philosophic presomptueuse du pantheisme, sont pour moi parfaitement incomprehensibles; mais ils sout incomprehensibles au m^me degre.

Nous prions qu'on ne perde pas de vue ce double principe, que nous croyons avoir suffisamment mis en lumiere par ce qui precede : il est vrai que Texistence du monde est aussi inexplicable qu'incontestable; et il est vrai, Texistence du monde est, pour le moins, aussi inexplicable dans I'hypoth^se du pantheisme que dans la doctrine de la creation. Ainsi le pantheisme reste, sans aucun avantage, charge des inconvenients qui lui sont propres.

On nous fait une troisieme objection de ce que les partisans de la creation sont obliges de soutenir que

LA NATURE DE DIEU. Hi

Dieu a produit le monde librement*. Nous avouons cela. Ge n'estpas qu'on ne trouve des partisans de la creation qui ont soutenu que Dieu ne pouvait pas ne pas produire le monde; mais nous les accusons nous-m6mes d 'inconsequence, et nous soutenons la liberte de la creation. Croit-on augmenter la perfection de Dieu en lui 6tant la liberte et en le soumettant a des lois fatales?

Voici une consequence directe de cette pretention : c'est que la liberte est mauvaise en soi^ qu'elle est , dans I'^tre libre , une inferiority. Est-ce soutenable ?

De quel droit vient-on imposer a Dieu des conditions? Est-ce que la necessity de produire I'imparfait est comprise dans Tidee que nous nous faisons de r^tre par fait?

Mais, dit-on, si Dieu a voulu le monde, il Ta toujours voulu, et le monde est eternel. Cette objection ne devrait pas fetre a Tusage des pantheistes. Est-ce que leur Dieu, enchain6 an monde, a commence a produire des phenom^nes? Puisqu'ils admettent I'eternite, qu'ils n'en fassent pas un obstacle pour les autres. II y a cette difficulte pour eux, que le monde n'etant pas separe de Dieu , la divisibility fait partie

1. CoroHaire de la proposition 22. « II r^sulte de \k !*• que Dieu n'agit pas en vertu d'une volont^ libre. :»

.... Proposition 33. <rLes choses qui ont 6t6 produites par Dieu n'ont pu r^tre d*une autre fagon, ni dans un autre ordre. » Spinoza, Ethique, I" partie 5 traduction de M. fimile Saisset, p. 33.

de Tunite. Esl-ce la ce qii'ils appellent la darte et la comprehensibilite de leur hypothese ?

Mais si notre Dieu a voulu le raonde, il Ta souhaite : il a souhaite Timparfait; et s'il Ta souhaite, il I'a connu; il a eonnu I'imparfait. C'est pour lui, au dire des pantheistes, uue decheance. En effet, la logique leur donne raison. Nous n'affirmerons pas qu'il en soit ainsi; mais nous avouons qu'il parait en etre ainsi. Des philosophes, qui n'etaient pas pantheistes, ont ete les premiers a reconnaitre , qu'a prendre les choses au pied de la raison humaine, Dieu ne pent creer le monde, ou le souhaiter, ou le connaitre sans dechoir. C'est Aristote disant : Dieu ne connait rien, excepte Dieu mSme, car il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas connaitre que de les connattre; ou Malebranche s'ecriant, dans les Meditations chrdtienneSy « que Dieu a bien voulu prendre la condition basse et humiliante de createur. m Mais , qu'on y songe , c*est la. difflculte de tout a rheure qui reparait, c'est la question de la coexistence de Tun et du multiple; et il le faut bien, car, en verite, sous des formes diverses, toutes les difficultes qu'on pent faire sur la creation reviennent a celle-la. Or ici, comme tout a I'heure, le probleme reste insondable a la raison humaine; mais il est, en quelque sorte, plus inaccessible encore aux pantheistes qu'a tous les autres. II y a pour eux des difficultes et des impossibilites speciales dans Timpossibilite commune. En effet, comment les pantheistes

LA NATURE D£ DIEU. ii3

Yiennent-ils alleguer que vouloir Fimparfait, le souhaiter, le penser, est une degradation, et que le contenir n'en est pas une? N'est-ce pas se jouer? Ne faut-il pas un* effort pour comprendre que le parfait se degrade en produisant Timparfait? En faut-il pour comprendre que le parfait cessera d'etre le parfait , si Timparfait est compris dans sa nature m^me? Quand les pantheistes triomphent k outrance de Timperfection du monde, et veulent en faire un obstacle a la perfection divine, on dirait vraiment qu'ils vont rendre le monde parfait ou le detruire; mais non, tout leur artifice est de le transporter en Dieu; voila comment lis d^truisent Tantagonisme qui existe entre Dieu et le monde, entre I'un et le multiple, entre Fimmuable et le mobile, entre le parfait et Fimparfait. Et c'est cette perfection necessairement unie a Timperfection , qu'ils nous donnent pour Tid^al de la perfection ! C'est ce Pan compose de deux parties, dont I'une est la contradiction de Fautre, qu'ils nous donnent pour une nature souverainement comprehensible!

En rabaissant m^me la question , et en la preiiant dans les termes ou ils la posent , est-ce qu'eux-memes n admettent pas que Dieu pense le monde? S'ils le nient, ils ne sont plus que des ath^es; s'ils Tavouent , pourquoi viennent-ils nous faire des objections qui tombent si 6videmment sur leurs propres principes ?

Certes Teternite et Tinfinite du monde sont des dif-

ficultes redoutables ; ses limites, s'il en a, font nattre

il4 PREMIERE PARTIE.

des pi'oblemes qui troublent resprithumain. Maisau moins, nous nous rendons compte de ce trouble. Nous savons que le temps el I'espaee ne sont rien de reel ; que ce sonl de purs rapports ; que par consequent les totalites et les unites , manquant de terme de comparaison , echappent au temps et a Tespace ; que notre esprit , condamne a Panalyse , et ne marchant qu'a Taide de comparaisons et de definitions , doit necessairement se troubler et se confondre en presence de ce qui ne pent fetre ni compart , ni defini, ni mesure. Nous avons appris. que Thomme est fait pour le milieu , et pour agir sur le milieu ; qu'il n'est ni infiniment grand niinfiniment petit; qu'il a de la perspicacite dans son horizon , et qu'au dela il ne voit plus que les t^nfebres; heureux d'avoir assez d'intelligence pour connaitre sa voie, et pour apercevoir, dans le monde invisible , une etoile qui le dirige, etoile aimable et brillante, malgre sa nature inconnue, source indefectible de la lumifere et de Tamour. Mais tons ces probl^mes , que nous posons sans les resoudre ^ et que nous declarons insolubles y ce ne sont pas des probl^mes pour le panth^iste , ce sont des contradictions. II ne pent plus distinguer le temps et Teternite ; ou, s'il les distingue , c'est a condition de les unir dans la m^me r^alite. II pretend vainement que Dieu ne se meutpas, puisque selon lui-m^me le mouvement jaillit sans cesse de cette source immobile et y retombe sans cesse. Dieu sera tout au plus pour lui la substance dont le mouvement

LA NATURE DE DIEU. ii5

et le temps seront les attributs; et il faudra faire combattre ensemble la substance et le phenomene, I'^tre et la vie, la nature naturante et la nature naturee^ II semble que Ton assiste a ce supplice r^ve par le Dante, de deux limes luttant dans un m^me corps.

Enfin, comment s'expliquer que les pantheistes fassent de I'imperfection physique et morale du monde un obstacle a la creation? Nous avouons bien la difficulte d'expliquer le mal. II est vrai : le mal est trop grand. Tous les systfemes philosophiques , tous les optimismes, ne reussissent pas mfeme a le pallier. Le triomphe de la philosophic, sa vraie grandeur, est de nous apprendre la resignation. Nous arrivons a vaincre la souffrance par la resignation : cela prouve combien est amfere la saveur de la vie. Eh! quand m^mela souffrance aurait une moindre part, nous la reprocherions encore a Dieu dans notre faiblesse , car nous passons notre vie a souffrir, et a ne pas apprendre a souCfrir. Cependant, nous qui croyons a la creation, et qui faisons de Thomme un ^tre distinct et separe de Tensemble des fetres , si nous n 'arrivons pas

1 . « Par nature naturante , on doit entendre ce qui est en soi et est conQu par soi, ou bien les attributs de la substance, qui expriment une essence 6ternelle et infinie , c'est-^k-dire Dieu , en tant qu*on le consid^re comme cause libre.

« J'entends au contraire par nature nature tout ce qui suit de la n^cessit^ de la nature divine, ou de chacun des attributs de Dieu. > Spinoza, Ethiqae^ partie I, prop. 19, scol., traduction de M. £mile Saisset, t. II, p. 31 .

ii6 PHEMI£:R£ PARTIE.

a amnistier la soufFrance, nous arriyons du moins a la comprendre. Nous comprenons la lutte constante, rude, opiniatre, de cet atome pensaut contre les forces iiDmenses et inseusibles de la nature, contre les flots humains que la destinee commune entraine , et qui foulent, en passant , les individus, avec Timpassibilite des forces brutal es. Nous goutons un £lpre plaisir dans la lutte ; et persuades de notre immortalite, parce que nous sommes persuades de notre individualite, nous sentons qu'etant seuls immortels, au milieu de ce monde, notre victoire est infaillible, quoique trop cherement achetee. Ainsi nous traversons la melee en portant au dedans de nous ce qui est tout a la fois la resignation , la consolation et le courage, c'est-a-dire une esperance indefectible. Que nous donnent les pantheistes a la place de cette immortalite, de cette identite? lis laissent la lutte, et ils otent la recompense. Us sondent la blessure, mais ils arrachent Tappareil. lis etalent nos plaies , et, pour toute consolation, ils nous apprennent, que nous, malades et difTormes, nous sommes Tinfime partie d'un tout plein de sante et d'harmonie. L'homme pent g6mir et souffrir, pourvu que la serenite du tout ne soit pas alteree. II meurt; mais en mourant il sait qu'il ne diminue pas la masse de r^tre. Son felre dissous va s*unir a d'autres atomes, pour produire d'autres phenom^nes dans le sein commun de la nature : immortalite sourde , insignifiante, dont mon coeur ne veut pas, dont ma con-

science^ a horreur , et qui est raneaiitissement de la personne, si elle n'est pas Taneantisseinent de TStre*. Dans ce systeme , quand la mort m'atteint , ce qui resle de moi n'interesse plus mon moi, et n'appartient qu'au tout, entrevu par ma raison, ignore de ma conscience. Ainsi mon immortality mSme me devient indifferente, puisque ma memoire, mon identite, ma personne ne subsistent pas. Mon §.me est absorbee par Vkme universelle, comme les atomes de mon corps par le mouvement qui forme sans cesse, et dissout sans cesse les corps. Est-ce que je me soucie de ces parties inertes de ma nature corporelle, qui vont, apres ma dissolution, engraisser la terre? Est-ce que je puise une consolation^ une force, dans cette theorie physique, que pas une molecule ne peril dans le monde des corps? Et quelle ditference y a-t-il entre la destinee de mon cadavre et celle que le pan- • theisme promet a mon lime? Ainsi, je mourrai entier, car Tavenir de ma substance n'est pas mon avenir. II n'y a que ma souffrance qui soit a moi ; celle-la m'appartient en propre, sans compensation. ' Et vous parlez de la justice de Dieu? Et vous nous reprocbez a nous de ne pas la respecter assez, quand nous avons le dogme de la vie future, quand nous proclamons la personnalit^ humaine^ la persistance

1. c L'existence pr6sente de Tftme et sa puissance d*imaginer soDt d^truites aussitdt que r^me cesse d'affirmer Texistence pr^sente du corps, d Spinoza, Ethique^ partie H, scolie de la prop. 11. Cf. partie V, prop. 23, et scolie de la prop. 34.

,1i8 PREMlilRE PARTIE.

de la personne^ les punitions et les recompenses? N'est-il pas Evident que si le mal est pour nous un embarras , il est pour yous une impossibilite ?

Que sera-ce encore si, au lieu de la souffrance, nous parlons de la faute? II est pour nous-m^mes difficile d'expliquer la faute. Nous Tattribuons k notre liberie ; mais nous reconnaissons que la passion est bien forte contre la liberie , que la raison est bien chancelante, que les victoires sont rares, difficiles, penibles. Nous avons peine h retenir la plainte sur nos Ifevres , quand nous nous rappelons que Dieu pouvait augmenter nos lumifires, et nos forces, et nos tendances vers le bien. Mais au moins, dans le systeme de la creation, le principe de nos fautes est en nous : ou est-il suivant les pantheistes? II est en Dieu ! Car pourquoi parler de la personne humaine et la dislinguer de la nature divine, la ou il n'y a pour Dieu et pour Thomme qu'une substance , une vie, une histoire*? Les pantheistes peuvent essayer de r6pondre : quelque reponse qu'ils fassent, il est impossible que leurs arguments ne prouvent pas plus pour nous que pour eux.

Nous touchons ici a ce qu'il est permis d'appeler

1 . c Tout ce que je puis dire k ceux qui croient qu'ils peuvent parler, se taire , en un mot agir, en vertu d'une libre decision de Tame, c'est qu'ils r^vent les yeux ouverts. » Spinoza, Ethiquey partie III, prop. 2, et son scoiie.

h\ NATURE.de DIEU. 119

le lieu comnuin de la refutation du panth^isme. Le panth^isme , pour le vulgaire , est tout entier dans ce mot : identite de Dieu et du monde ; et la refutation du pantheisme, tout enti^re dans celui-ci : attribution a Dieu des imperfections du monde. C'est a coup sur un raisonnement simple et concluant que celuici , et de ceux que le bon sens public adopte : Yotre doctrine consiste a dire que le monde est en Dieu ; or, le monde est. mauvais , ou, tout au moins , il y a du mal dans le monde; il y a done aussi du mal dans la nature de Dieu, ce qui est une impi6te.

Nous voyons en efifet qu'a toutes les 6poques le pantheisme a ei6 traite d'impi6te par toutes les 6coles contemporaines , et c'est a peine si Ton s'eleve centre Tatheisme avec autant d'indignation. II y a trois grands noms dans Thistoire du pantheisme : Parm^nide , Plotin , Spinoza. Ces trois noms nous rappellent des civilisations bien difiEerentes : Parmenide, le monde paien , et les premiers iiges de la philosophic et des lettres ; Plotin , les derniers defenseurs de Tantique civilisation aux prises avec les premiers fondateurs du christianisme ; et Spinoza, le triomphe absolu du christianisme, son autorite entiftre et universelle. Cependant Parmenide, Plotin et Spinoza ont ete combattus par les mSmes armes. En plein xvii® si6cle, Bayle, Malebranche, Fenelon, ces esprits si eclaires , si sub tils , si capables d'aller au fond des choses , n'ont pas dedaigne d'emprunter les arguments vulgaires pour combattre Spinoza. lis ont montr6 la

120 PREMIERE pahtie.

perfection absolue souffrant dans son sein toutes les indigences, toutes les faiblessesy toutes les laideurs; rimmensite partout divisible; la souveraine bonte unie dans un mSme ^tre a toutes les perversites; la m^me nature sans eesse oecupee de cr^er et de detruire, d'elever et de renverser, s'infligeant a ellem^me la souffrance , produisant le mal et le remade , etablissant la r^gle et la violant , libre dans ses manifestations les plus bumbles, et gouvern^e dans son tout par une fatalite aveugle ; Dieu et le monde fondus ensemble^ et n'aboutissant par la lutte des principes opposes qu'a la contradiction et au cbaos.

A cela les pantheistes repondent qu'on leur impute une confusion qu'ils ne font pas; qu'ils n'ont jamais confondu Dieu et le monde , mais seulement la substance de Dieu et la substance du monde. De ce que Dieu ne pent pas fetre separe du monde , ni le monde de Dieu, il ne s'ensuitpas que le monde soit Dieu, ni que Dieu soit le monde. II n'y a qu'une substance, mais il y a des modes divers. De Tidentite reconnue sur un point conclure a Tidentite universelle , c'est transformer a plaisir la doctrine qu'on veut combattre , et la rendre absurde pour en triompher aisement. Ceux qui argumentent ainsi contre les pantheistes pourraient toe pris dans leurs propres raisonnements ; car, puisqu'ils admettent que chaque fetre individuel a une substance propre, ils sontforces de reconnaitre qu'il y a dans chaque individu une substance inseparable des attributs , et des attributs

LA NATURE DE 0IEU. 12i

inseparables de la substance. En concluent-ils que tout ce qui est dit de la substance peut se dire des attributs , ou que ce qui se dit des attributs peut se dire de la substance? Pas du tout. La substance a la nature d'une substance, et les attributs ont teur nature d'attributs : ce sont deux natures que personne ne peut ni separer ni confondre. Et d^s qu'il en est ainsi , pourquoi ne pas permettre aux panth^istes de distinguer une substance parfaite du monde, substance active , agissante , feconde, et des attributs ou phenomenes sans cesse produits par cette substance, et qui en different d'autant plus que leur nature est d'etre produits, tandis que la sienne est de produire? Quand les pantb^istes disent que le tout est Dieu , iis , n'entendent pas le moins du monde que chacune des parties du tout soit Dieu elle-m^me. Le tout est complet , parce qu'il est le tout , et il est par consequent parfait; la partie au contraire , par cela mdme qu'elle est une partie , est forcement incomplete et imparfaite : ou est la contradiction? ou est la confusion?

II y a du vrai dans cette reponse ; et pourtant Tobjection du sens commun subsiste. Une substance qui produit n^cessairement le mal, et qui, dans le m^me temps, est le receptacle necessaire du mal, ne peut pas 6tre la perfection absolue. Un tout, dont le mal fait partie, peut 6tre bon; il ne peut pas 6tre le bon. II n^est pas I'ideal, car je puis supposer un autre tout, d'oii le mal serait exclu. Un corps peut 6tre beau, quoiqu'il ait une plaie; mais c'est s'aveugler

i22 PREMIERE PARTIE.

volontairement que de pr^tendre que la beaute ne serait pas plus grande^ di cette plaie 6tait 6tee. Ainsi les distinctions sont vaines ; et le mal , en Dieu , est une degradation de Dieu. Les pantheistes ont raison de soutenir que Texistence du mal est embarrassante , m^me pour nous ; mais j a coup sdr^ il y a de la difference a produire un 6tre capable du bien et du mal, ou a ^tre soi-m6me a la fois capable du bien et du mal. Notre Dieu pent 6tre une perfection difficile a expliquer; mais le Dieu des pantheistes n'est pas une •perfection *.

Ainsi retabli dans ses veritables termes, ce genre d'objections , qui est dans toutes les bouches, a une valeur veritable. On doit m^me fetre frappe des consequences qu'il entratne pour Tusage de la liberte humaine. 11 semble, dans le systftmepantheiste, que le mal puisse legitimement avoir sa place en moi, puisqu'il a sa place en Dieu. J'ai des defaillances, et Dieu aussi ; je souflfre, je derange I'ordre; j'outrage la nature, je desobeis a la regie, et Dieu aussi. Coniment dirai-je qu'il y a une rfegle pour le bien? II n'y a pas de r^gle, si tout est en Dieu, a moins que le mal ne soit pas. II n'y a pas mSme de principe

1. e: Est-ce une perfection que d'Mre injuste dans ses parties, malheureux dans ses modifications, ignorant, insens^ , impie? II y a plus de p^cheurs que de gens de bien, plus d'idol^tres que de fiddles : quel d^sordre, quel combat entre la Divinity et ses parties! Quel monstre, Ariste ! quelle 6pouvantable et ridicule chim^re ! Un Dieu n^cessairement haY, blasph^m^, m^pris^I s» Malebranche, Neuvieme Entretien sur la mdtaphysique y $ 2.

ni d'axiome dont le contraire ne soit vrai. Je ne puis aimer Dieu pour le bien qu'il me fait, sans le ha'lr pour le mal qu'il me fait. II est bon et m^chant , beau et laid, intelligent et aveugle, digne d'etre ador6 et digne d'etre deteste. L'invoquerai-je apr^s cela? L'adorerai-je? Je perds a la fois la rfegle, la prifere et I'esp^rance. Le pantheisme m'6te ce qui fait la force de ma pens^e et ce qui soutient mon coeur.

II est remarquable que le pantheisme, comme toutes les doctrines fausses, tourne ses conclusions contre ses premisses. II en est de m^me du mysticisme, et de toute doctrine qui, par Tidentite permanente ou Tidentification temporaire des natures opposees , compromet le principe de contradiction , et , avec lui , toute la logique. Que demandent les pantheistes au commencement ? L'absolue perfection de Dieu. Que font-ils a la fin? lis placent toutes les imperfections dans le sein de Dieu. Cela seul les condamne. Pour les refuter, on n'a besoin que d'euxm^mes.

On pent ouvrir Spinoza, mais surtout Plotin : jamais on n a parl^ en termes plus magnifiques de la perfection absolue; jamais on ne Ta mieux demonlr^e. II semble que ce Dieu va cesser d'etre parfait, si seulement il se pense lui-m6me, car il y aura en lui deux etats : Facte de penser, et celui d'etre Tobjet de la pensee. Plotin recule son Dieu par dela le possible et le reel , dans la region des chimferes , a force d'en

vouloir &ter tout ce qui est distinction et limite; et quand il Ta relegae dans cette solitude inaccessible, et que de cette dialectique hautaine il descend a Texplication de la genese , que fait-il ? 11 verse dans le sein de Dieu les flots de la multiplicite indefinie. II emploie la premiere partie de la philosophic a exclure de Dieu tout le mal, et la seconde a I'y faire tout rentrer.

Avec toutes ces contradictions et tons ces vices , le panth^isme attire beaucoup d'esprits : il a une fausse apparence de mysticisme ; il remplace la communion et Textase par I'identite permanente. Les pantheistes ont Fart de d^placer la question , et de refuter le principe de la creation au lieu d'eclaircir le principe de la confusion des substances. Pendant qu'ils s'occupent a constaterquela creation est incomprehensible, on oublie de leur demander ce que c'est que I'emanation par laquelle ils la remplacent. Mais ils ont beau changer de figure, et remplacer Temanation par Tirradiation , et faire de Dieu tour a tour une source et un foyer, ce sont des images et des metaphores , qu'il est presque pueril d'eriger en doctrine. Que le monde emane de Dieu comme la chaleur emane de la flamme , ou comme I'eau s'ecoule d'un vase trop plein , voila ce que Ton substitue a la creation : grande decouverte ! et qui met bien le sens commun a Taise ! Ce vase et cette eau qui en decoule forment en effet une image tresnette; mais ce qui est un peu plus difficile, c'estd'en

faire Tapplication, et de comprendre que Teau qui sort de ce vase n'y fut pas avant d'en sortir, et ne cesse paB d'y ^tre aprts en fetre sortie.

Ce n'^tait pas la peine de tant insister sur Tincomprehensibilit^ de la creation , pour arriver a une hypothfese tout aussi incomprehensible, qui double Timportance de toutes les difficultes , et qui, de plus; contient des contradictions si palpables. En verite, pour rendre leur hypotb^se plausible , les pantheistes devraient y joindre Thypothese de Berkeley • Berkeley est un sceptique d'une espfece particuliere , qui admet la raison et ses lois, et qui m^me ne rejette pas absolument Texperience; mais qui , dans la difliculte de comprendre la realite des corps ^ suppose que Dieu nous a crees pour croire qu'il y a des corps , et des lois qui regissent les corps, bien qu'il n'existe rien de tel dans la nature. Ainsi, par exemple, je crois voir cette table devant moi , je crois la toucher; j'affirme qu'elle est carr^e, de couleur brune, etc. Rien de tout cela n'est veritable. II n'y a ni forme carree , ni couleur brune , ni objet resistant, puisque les corps ne sont pas ; mais nous r^vons que cela existe , et par la volont6 de Dieu , tons les hommes. sont dupes de leur r6ve. Les pantheistes sont obliges d'en venir la, et de dire que nous r^vons les corps , et que Dieu nous rfeve. Cela est un pen plus comprehensible que I'emanation, parce qu'un rfeve n'a besoin pour exister que d'un r^veur, et aussi parce qiie touto Texistence d'un reve est dans le r&veur. Admettons le panth6isme k

126 PREMi£RE PARTIE.

ce prix , et repr^sentons-nous I'^tre parfait oblige de rfever toutes ces imperfections. Abdiquons nous-m^ mes entre les mains des disciples de Spinoza notre realite, etconsentons a devenir moins qu'un rapport, moins qu'un phenom^ne. Mettons ce monde , avec ses soleils, au-dessous de Timportance d'une buUe de savon, Mgri somnia.

Pour s'Mre montres hautains et exigeants au d6but , et pour avoir refuse a la raison humaine le droit de s'arrfeter a de certaines limites^ les pantheistes arrivent a nous faire descendre bien bas. Mais ce n'est pas seulement en metaph'ysique qu'ils nous ravalent ainsi; apres nous avoir enleve notre substance, ils nous Stent la liberte. Toute la personne humaine disparait, absorbee, emport^e, aneantie.

II est permis aux pantheistes de penser que c'est pen de chose d'enlever a Thomme sa liberte ;mais il nous est permis de dire a notre tour, que, suivant nous et suivant Timmense majorite de ceux qui r6flechissent, obliger une ecole a se proclamer elle-mSme fataliste, c'est Tobliger a souscrire sa propre condamnation. Nous n'aurions pas besoin d'insister, car la logique et Thistoire prouvent egalement que la liberte ne peut pas subsister dans Thypoth^se pantheiste ; mais il est toujours bon de mediter et d'approfondir de telles consequences.

Comment les pantheistes pourraient-ils admettre

la liberte dans rhomme ^ puisqu'ils ne radmettent pas en Dieu ?

Si le monde est en Dieu , il faut bien qu'il soit n6cessaire, et que tout en lui soit necessaire; car si le monde n'avait pas et^^ ou s'il avait et6, dans une seule de ses parties , different de ce qu'il est , la nature de Dieu m^me serait chang^e^ ce qui estabsurde. Ainsi, il n'y a de liberte ni en Dieu, ni dans le monde. Le mot de liberte, dans les 6coles pantheistes, ne repr6sente qu'une negation, et ne correspond a aucune realite.

II suffit, pour s'en convaincre, d'ecouter Plotin et Spinoza.

Plotin dit que Dieu est libre, parce que, nepouvant pas faire le mal , il fait toujours le bien sans effort ; et que Thomme pent devenir libre , parce qu'il pent devenir analogue a Dieu par Tan^antissement des mauvaises passion ^

Selon Spinoza, I'homme libre est celui qui desire directement le bien et vit suivant les seuls conseils de la raison '.

Pour Tun et pour Tautre, la liberte ne suppose pas lalutte, mais I'impossibilite de lutter, par Tabsence ou Taneantissement du principe mauvais.

Supposons que Plotin ou Spinoza admettent pour un instant la liberte telle que nous Tentendons, c'est

1. Plotin, Enneade VI, liv. VIII, chap* i, m, v; Enneade IV, liv. UI, chap. X.

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