‹ La religion naturelle (volume 2)Chapitre 12 sur 45 · Spinoza, Ethiqaej V partie, prop · texte numérisé non relu

Spinoza, Ethiqaej V partie, prop

i^S PREMIERE PARTIE.

a dire qu'ils donnent a I'homme le pouvoir de faire une action qui depende uniquement de la volenti humaine : quelle sera la consequence de ce dogme?

La consequence, c'est que, par la seule possession de la liberte, Thomme sera superieur a Dieu.

En effet , Dieu , n'etant pas libre , ne pent modifier ni sa substance, ni les lois du monde, ni les phenomfenes du monde. Ce que Dieu ne peut pas, rhomme le peut : il introduit dans le tout un element qui n'est pas regl6 par Tordre immuable, et qui ne depend que du caprice humain.

Nous disons que deux choses soiit distinctes, quand nous pouvons nous former une id6e a part de chacune d'elles , sans cependant imaginer qu'eiles puissent subsister dans cet isolement ; et nous disons que deux choses sont separables , quand nous pouvons les concevoir comme existant et subsistant isolees Tune de Tautre.

ji Ainsi, par exemple, Tidee de la statue est distincte et inseparable de I'esprit du sculpteur, tandis que la statue en est a la fois distincte et separee.

Eh bien ! Dieu est le sculpteur : le monde est-il I'idee, ou la statue?

Non-seulement , pour toutes les raisons que nous avons dites, le monde est la statue, mais nous, qui faisons partie du monde, nous sommes aussi des statues. Nous n'existerions pas sans Dieu qui est

L\ NATURli; DE DIEU. U^

notre cause, mais nous existons Iiors de lui; et la preuve, c'est que nous sommes libres.

La statue a en elle-mSme tout ce qu'il faut pour existcr^ a la seule condition d'avoir ete produite. EUe a nccessairement une cause etrangere, mais elle est incontestablement etrangere a sa cause. EUe-a done une existence individuelle ; elle a une substance qui lui est propre.

Comment ce qui est vrai de ce marbre ne serait-il pas vrai d'un fetre qui se modifie lui-m^me librement? Non-seulement je me concois comme existant a part, mais je sens que je puis entrer en lutte contre les autres 6tres. Quoi ! je lutte contre eux , et je ne ferais qu'un avec eux? Etant reconnu libre, je suis, par definition, Tauteur unique des phenomenes qui se passent en moi; et pourtant, s'il fallait en croire les pantheistes , je ne serais pas un individu , une substance, une force!

Non, cela est contraire au bon sens et a Tevidence. Moi, libre, je suis une force. Ainsi, il y a deux forces : Dieu , et moi. L'unite pantheistique est detruite.

Exaltez^ a plaisir la difference qui separe la force

absolue de la force relative, la force qui se suffit a

elle-m^me de la force empruntee et limitee, vous

n'en direz jamais plus , ni mdme autant que les de*

fenseurs de la creation. Nous sommes les premiers

a reconnattre que Thomme ne peut se passer de Dieu ;

mais il peut lutter contre Dieu , et par consequent il

en est separe. Comme il suffit d'un brin de paille

130 premiere; partie.

centre Tatheisme, il suffit, centre le pantheisme, d'un seul acte libre.

Eh! qu avons-nous besoin de tant de raisonnements? Jamais, tant que je me sentirai libre, vos theories sur la creation n'auront la force de me faire oublier que je suis une personne, et consequemment une substance.

Goncluons que le panth^isme est necessairement condamne a 6tre fataliste. C'est une doctrine de mort.

Les panth^istes s'efforcent de faire rouler toute la question entre eux et nous sur la substance. Comment ne voient-ils pas que I'existence de la liberie humaine est tout aussi difficile a concilier avec Tunite de Dieu ? Ce ne sont pas \k deux questions , c'est une question unique. Puisque les pantheistes craignent de limiter la substance de Dieu par la coexistence d'une substance etrang^re, ils doivent craindre aussi ^ pour les m^mes motifs, de limiter sa puissance par la coexistence d'une autre puissance. Peu importe qu'on suppose en dehors de Dieu une substance ou une force libre. Ou plut&t de ces deux idees , une substance et une force libre , la plus claire , la plus determinee, celle qui nous donne le mieux la notion d'une realite s^paree, d'une existence individuelle , c'est la seconde. Je puis, a la rigueur, confondre tout le reste; mais je ne saurais jamais confondre dans un seul tout deux libertes luttant Tune contre Tautre.

Non-^seulement le pantb^isme exclut la liberte ; ii nous 6te du mfime coup Timmortalite de Tame.

Spinoza nous dit bien que notre ^me est ^ternelle ; que celui dont le corps est propre a un grand nombre de fonctions a une ame dont la plus grande partie est ^ternelle. Mais cette eternity dont il me leurre n'est pas Teternite de la personne. Tout en moi fait obstacle a Spinoza, ma conscience, ma liberty , tout ce qui me distingue , tout ce qui me s6pare. II ne sauve de la mort que ma substance, qu'il absorbe dans la substance universelle. Le moi perit, c'est-a-dire I'identit^ vivante.

Spinoza, en definitive, malgre la belle langue dont il dispose , malgre la forme reguli^re et precise de son exposition , accumule les Equivoques , parce qu'il est en contradiction avec I'opinion commune et avec le langage. Nous I'avons entendu proclamer la liberte , en jouant sur le mot , dans le temps ou il ia niait. C'est par une autre Equivoque qu'il parle de Teternite de notre ame. II est clair, nous le reconnaissons , que le pouvoir d*aneantir est du meme ordre que celui de creer, et que dans un systeme qui nie la possibility de la creation , la possibilite de I'aneantissement ne saurait ^tre admise. Ainsi , dans le systeme de Spinoza, mon kme ne saurait perir* Rien ne perit, tout se transforme. Mais cette transformation est tout mon effroi. La mort, qui ne de^ truit pas ma substance , d6truit mon identite. Est-ce done la se survivre? Spinoza pourrait dire avec autant de raison que mon corps aussi est eterneL Du moment que mon ame ne se souvient plus d'elle*

43i PREMlfcRE PARTIE.

m^me, je ne m'interesse pas plus a soa eternite qu'a la poussiere de mon cadavre.

Nous enfermons les panth6istes dans ce dilenime: Vous pretendez que Dieu et le monde sont distincts sans fetre separes; c'est-a-dire , en lernies precis, qu'ils ne font qu'un par I'unite de la substance. Mais dans cette connexion n^cessaire de deux termes opposes, dont Tun represente le parfait et Timmuable, Tautre I'imparfait et le mobile , quelle part faitesvous a Dieu , et quelle part au monde ? De quelque c6te que vous vous tourniez, vous 6tes perdus : car si vous insistez sur la plenitude de la realite divine, le fant6me du monde s'evanouit, Dieu reste seul; si, au contraire, c'est la realite du monde qui occupe votre pensee, Dieu ne joue plus dans votre systeme que le r&le d'une abstraction. Done vous n'^tes au fond qu'un compromis sans franchise et sans nettet^ entre Tel^atiisme et Tatheisme.

On a beau dire, pour defendre les pantheistes, qu'ils sont mystiques, c'est-a-dire qu'ils sacrifient le monde a Dieu. Nous leur saurions gre, en effet, si, places entre Tabsurdite mystique de Teleatisme et I'absurdite materialiste de Tatheisme, ils savaient choisir la moins odieuse. Nous reconnaitrons volontiers que Plotin , el meme Spinoza , penchent vers le mysticisme. Gela donne plus d'eclat a leurs systemes, sans leur donner plus de verite, plus de

soUdite. Mais de nos jours, c'est Tatheisme qui est au fond de la plupart des doctrines pantheistes. Nous ne sonimes plus au temps de Parm^nide d'Elee qui niait ie nionde,.ni mfeme a celiii de Plotin, qui regardait le monde comme un fantdme, et le trai* tait avec dedain. Inexperience aujourd*hui , la sensalion ne permetlent plus qu'on les oublie. C'en est fait des chim^res idealistes. Le monde des sens, celui de la conscience s'imposent avec une irrecusable autorit^. Parmi les hommes qui se laissent s6duire par le pantheisme, il y en a bien peu qui voulussent abandonner le dogme de la liberie humaine; il n'y en a pas qui consentissent a n'^tre qu'un phenomfene, a ne voir dans le monde que des apparences. Bon gr6 mal gre, c'est a la realile du monde qu'ils donnent la preference; et c'est par consequent a Tatheisme qu'ils inclinent.

Voila done un systeme qui, parce que nous ne comprenons pas la creation , nous propose de croire que tout emane de Dieu comme Teau sort du vase, ou ie rayon du foyer lumineux ; qui , de peur de souiilcr la purete divine en supposant que Dieu a cree un monde imparfait , identifie Dieu et ie monde , et fait de Tiraperfection meme une partie de la perfection ; qui d'abord nous refuse le droit de supposer que Dieu a pu songer au monde, le desirer, le vouloir, sans perdre son immutabilite , et qui, pour conclusion, place le monde eternellement mobile dans la

134 PREMI£:RE PABTfE.

pensee m^ine et dans la substance de Dieu ; qui se defend d'admettre que Dieu ait cr6e des 6tres malheureux ou m^chants , et consid^re tons les vices et tons les malheurs comme des ph^nom^nes de la substance : divin sy st6me , a entendre ses partisans , seul capable de sauver la grandeur de Dieu , la dignite de rhomme et les droits de la raison , et qui aboutit a confondre Dieu avec une obscure et inintelligible substance universelle , a priver rhomme de son avenir, de sa liberte, de sa personnalite ^ a forcer la raison d'admettre des doctrines contradictoires ; tout cela , pour n'avoir pas accepte , au debut de la science, la superiorite de Dieu sur nous. Car Yoila toute I'origine de tant de contradictions et de tant de chutes !

Helas! nous trouvoos pourtant assez de motifs, en nous regardant ; de limiter notre raison pour la sauver. Souveraine et puissante quand elle se contient dans sa sphere, elle tombe , d^s qu'elle en sort, dans des impossibilites et des paralogismes. Elle est faite pour enchainer fortement toutes les consequences a un premier principe , et pour accepter ce premier principe sans le demontrer ; pour expliquer Tune par Tautre toutes les parties du monde et le monde lui-m^me par le Createur, mais a la condition d 'adorer le Createur sans chercher a le com* prendre. II s'en faut tant qu'elle puisse prouver le premier principe ou compreridre le premier 6tre qu'elle n'a le pouvoir d'expliquer le reste qu'a la

condition de reconnaitre rincomprehensibilite du Dieu Bur lequel reposent la science et le monde.

Leg panth^istes veulent tout comprendre , mdme la nature de Dieu^ et c'est pour cela qu'ils ne comprennent rien. Nous croyons que la nature de Dieu est incomprehensible a Thomme y et , cela admis , nous expliquons tout le reste.

Soutenir que tout pent 6tre prouv^ , c'est ignorer ce que c'est que la preuve. Toute preuve repose sur un principe , et tout principe sur un autre principe qui le fonde. Done il y a un principe premier, qu'il faut admettre sans preuve, ou toute la logique n'est qu'un cercle yicieux. De m^me, nous pouvons contrdler nos facult^s Tune par Tautre ; mais il faut bien dire avec Descartes : « Je pense , done je suis ; » et par consequent subir, sans la prouver, Tautorite de la conscience. Cela, dit-on, est humiliant pour rhomme. Oui, si Thomme a cru qu'il etait Dieu.

Pretendre que TStre souverain par lequel existent tons les etres, est comprehensible, et par consequent analogue aux Stres qu'il produit, c'est sentir le besoin d'expliquer le monde , et se refuser les moyens de Texpliquer. Pourquoi admettons-nous Texistence de cet 6tre souverain , soit qu'on Tappelle Dieu ou la sut)8tance universelle? Farce qu'il n'y a rien dans le monde qui se soutienne soi-mSme. Ne donnons done pas k la base la fragilite des Stres que nous voulons

J 36 PREMJfeRE PAUTIE. — LA NATURE DE DIEU.

y asseoir. Nous nous passerons aisement d*un Dieu analogue a ce qu'il produit. Ce Dieu humain n'est que le premier anneau d'une chaine. Et votre monde, et votre pens^e sont emportes dans le vague, jusqu'a ce que vous nous donniez en dehors du monde un point fixe, sans analogie avec le reste, qui soil la cause et le fondement de tout le reste.

DEUXI^HE PARTI E

DEUXlllME PARTIE.

L4 PROTID£NG£.

OHIPITRE PREMIER.

Page 1